Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 13
»L'infortunée descend dans la grande salle de l'auberge, dans l'intention de congédier le conducteur de la voiture, et d'attendre qu'il se présente une autre occasion de continuer sa route. Elle apprend par hasard que le jeune inconnu est parti seul, de grand matin. Quoiqu'elle ne dût plus le rencontrer dans la voiture, elle ne voulut pas y monter, pour ne plus revoir cette malheureuse femme qui l'avait trahie, en la livrant à son séducteur. En conséquence, le conducteur, prévenu par elle, fouette ses chevaux, et la voiture part avec deux voyageurs de moins. Je laisse le militaire et sa maîtresse, le vieux couple et l'abbé, s'entretenir peut-être de cette aventure, qui leur paraît sans doute plaisante. Ils ignorent jusqu'aux noms des acteurs de la scène, ainsi leur estime ou leur mépris doivent être fort indifférens pour nous. Je reviens à madame du Sézil, qui est restée dans l'auberge, seule, en proie à sa douleur, et en attendant qu'il se présente une place dans une autre voiture qui puisse la conduire à Paris, où elle a toujours dessein d'aller. La pâleur que lui avait causée le chagrin de la perte de son mari, s'était encore accrue par la douleur qu'elle éprouvait de son aventure: sa faiblesse était extrême, et sa raison paraissait même un peu aliénée. Dans cet état cruel, elle était si intéressante, que l'hôtesse s'empressa de lui prodiguer les soins les plus touchans. Dans l'après-midi, madame du Sézil se trouva mal; on fut obligé de la mettre au lit, et l'hôtesse eut la complaisance de passer elle-même la nuit dans sa chambre. Le lendemain matin, madame du Sézil se sentit mieux, elle se leva; l'hôtesse ouvrit sa valise, y prit ce qui était nécessaire, et l'habilla avec les marques de l'amitié la plus touchante. Tant de soins pénétrèrent de reconnaissance la sensible madame du Sézil, qui remercia l'hôtesse avec sensibilité; celle-ci lui répondit en l'embrassant, et en lui protestant que de tous les voyageurs qui étaient descendus chez elle, aucun ne lui avait encore inspiré tant d'intérêt. Sur le soir il arriva un carrosse d'Amiens, dans lequel il se trouva justement une place: madame du Sézil la retint pour le lendemain matin. Enchantée de cet heureux hasard, qui lui faisait quitter une maison triste par les souvenirs douloureux qu'elle lui rappelait, elle sentit renaître ses forces et son courage; elle passa même une bonne nuit. Éveillée de bonne heure, elle trouva l'hôtesse dans sa chambre, occupée à remettre tout en place dans sa valise: cette femme avait tellement mérité la confiance de madame du Sézil, que cette dernière ne craignait pas qu'elle détournât quelques-uns de ses effets. Quand elle eut fermé la valise, madame du Sézil lui dit: N'avez-vous rien oublié, ma chère hôtesse?--Rien, ma chère dame, rien: vous y trouverez tout, tout, et même plus que vous ne pensez.--Comment! que voulez-vous dire? Je veux dire que j'y ai mis plus d'ordre qu'il n'y en avait, plus que vous ne pensiez que j'étais capable d'en mettre apparemment.--Pardon, chère hôtesse, je n'ai pas entendu vous chagriner. Voulez-vous bien me dire combien je vous dois?--Rien, ma bonne dame, rien.--Comment, rien!--Non, je suis payée.--Payée! et par qui?--Oh! par qui, par qui? je suis payée, cela doit vous suffire.--Mais encore? Depuis deux jours que je suis ici, ma dépense....--Ne vous regarde pas, encore une fois...--Très-sérieusement, madame, je ne vous comprends pas, et je me fâche avec vous, si vous ne me dites sur-le-champ comment vous vous trouvez payée, quand je ne connais personne capable....--Personne! (_en souriant_) ah! personne! et ce beau cavalier qui s'en est allé l'avant-dernière nuit à cinq heures du matin, madame ne le connaît pas, non? (_Madame du Sézil rougit._) Allons, il ne faut pas rougir pour cela; au surplus si vous ne le connaissez pas, il vous connaît bien, lui; car, en s'en allant, il m'a recommandé d'avoir pour vous les plus grands soins, les plus grandes attentions; eh puis, c'est qu'il m'a donné beaucoup d'argent pour cela.--Il vous a donné?....--Enfin je suis contente.--Madame, je ne veux pas, je ne puis consentir.... je vous en prie, ma chère hôtesse; des raisons particulières m'engagent à vous prier de distribuer à quelques infortunés la somme qu'il vous a remise: je veux payer ma dépense; elle me regarde, je crois; et ce monsieur si obligeant!....--Oh! comme il m'a parlé de vous! il m'a demandé de l'encre et du papier; puis il a écrit une lettre qu'il a remise à cette jeune personne qui a couché dans votre chambre: elle a dû vous la rendre, cette lettre, car il le lui a bien recommandé; et puis, c'est qu'il pleurait, ce pauvre jeune homme!....--Il....--Oui, madame, il pleurait, il sanglotait à nous fendre le coeur à tous; car mon mari, qui n'est pourtant pas bon, eh bien! il en avait la larme à l'oeil.
»Madame du Sézil, honteuse à l'excès de se voir défrayée par l'étranger, veut répondre à cette femme; mais le fouet du cocher se fait entendre. Pierre, s'écrie l'hôtesse en appelant un de ses garçons, portez vîte la valise de madame à la voiture.
»Pierre emporte la valise, le cocher appelle madame du Sézil, elle est obligée de partir: l'hôtesse lui demande la permission de l'embrasser, madame du Sézil se prête au desir de cette bonne femme; puis, sans lui dire un mot, elle se précipite dans la voiture, qui a déjà fait une lieue, sans que notre voyageuse ait pensé à examiner les nouveaux individus avec lesquels elle se trouve.
»Elle y fut forcée cependant par une conversation assez vive qui se tenait à côté d'elle, et à laquelle elle n'avait pas fait encore la plus légère attention. Oui, monsieur, disait un gros homme à un jeune officier, je le poursuivrai par-tout, cet infâme ravisseur, je lui demanderai compte de sa conduite; il a déshonoré ma fille!--Mais, monsieur, répondait l'officier, êtes-vous sûr?....--Sûr, oh! très-sûr, mon cher monsieur; et ma fille elle-même sera bien punie, je la rejette loin de mon sein paternel. Comment! elle se laisse.... séduire par un homme qu'elle ne connaît pas, qu'elle voit pour la première fois, dont même elle ignore de nom?--Peut être la violence....--Il n'y a pas de violence, monsieur, qui puisse empêcher une femme de résister; quand elle veut se défendre, elle en trouve les moyens. On ne me persuadera jamais qu'on puisse prendre une femme de force: elle peut faire quelques façons d'abord; mais les sens s'en mêlent, et puis votre serviteur.--Et vous dites qu'elle est enceinte?--Oui, monsieur, elle l'est; vous voyez qu'elle est déshonorée à jamais.
»À cette conversation, qui avait quelque rapport avec sa situation, madame du Sézil fut frappée d'une terreur soudaine. Ce mot: _elle est enceinte_, lui fit craindre pour elle le même sort; elle n'avait pas encore prévu ce dernier malheur; un pressentiment funeste l'avertissait intérieurement qu'il était certain. Elle fit tous ses efforts pour retenir ses larmes et cacher sa honte; mais elle fut sur le point de perdre connaissance lorsque le vieillard fit à son ami le portrait du suborneur de sa fille. Ce portrait s'accordait parfaitement avec celui de l'audacieux étranger: même taille, mêmes traits, même douceur. Serait-ce lui, se dit-elle à elle-même? serait-ce ce perfide, qui se ferait un jeu cruel de tromper toutes les femmes qu'il rencontre?....
»Madame du Sézil crut n'avoir plus lieu de douter que ce fût lui; mais elle fut bientôt agréablement désabusée, lorsque le vieillard ajouta: Mais ce qui vous inspirera, monsieur, plus de mépris pour ce scélérat, c'est qu'il a quarante ans au moins; c'est qu'il est marié, et père de famille comme moi....
»Ces mots répandirent la consolation dans l'ame de notre voyageuse; elle sentit renaître sa fermeté, et ne pensa même plus aux funestes applications qu'elle pouvait se faire à elle-même dans la conversation qu'elle entendait, tant il est vrai que le jeune inconnu avait réellement touché le coeur de cette femme sensible, et qu'elle était disposée à lui pardonner moins, envers une autre, la conduite qu'il avait tenue envers elle. Quand il la conjurait de lui pardonner sa faute, le coupable avait, dans le coeur de sa victime, un défenseur plus puissant que lui, et qu'elle ne connaissait pas elle-même, l'amour, l'amour! qui fait excuser tous les torts de la jeunesse; mais cet amour, chez madame du Sézil, était subordonné à l'estime de soi-même, à la crainte du mépris, du déshonneur; à la honte enfin d'avoir été trompée.
»La voiture vint coucher le soir à Clermont à l'auberge du Cygne royal, où madame du Sézil obtint une chambre particulière pour elle seule. Vous jugez combien fut agitée la nuit qu'elle passa!... Le lendemain, elle remonte tristement dans sa voiture qui se met en route; mais à peine les chevaux ont-ils fait quelques pas, qu'un petit garçon de l'auberge du Cygne court après: Arrête, arrête, crie-t-il au cocher? Le cocher arrête, le petit garçon monte à la portière, puis présentant un paquet à madame du Sézil: Voilà, madame, lui dit-il, ce qu'on m'a dit de vous remettre.--À moi?--À vous.--De quelle part?....
»Le petit garçon s'est déjà sauvé à toutes jambes, et la voiture s'est remise en marche. Madame du Sézil, interdite, sent que le paquet est un peu lourd; et n'osant pas l'ouvrir devant des étrangers, elle le met dans sa poche, en affectant un air d'indifférence qu'elle est bien éloignée d'éprouver. En effet, qui peut la connaître sur cette route? Quelle correspondance peut-elle avoir, puisqu'elle n'a ni amis, ni parens qui s'intéressent à sa triste existence! Elle a bien envie de jeter ses soupçons sur l'étranger; mais elle fait tous ses efforts pour réprimer ce desir, pour détourner sa pensée d'un homme qui lui fait horreur: du moins c'est ainsi qu'elle cherche à se faire illusion.
»Ce fut à la dînée, qui eut lieu à Luzarches, que madame du Sézil voulut examiner le paquet mystérieux; mais mille obstacles l'en empêchèrent. L'auberge était pleine de voyageurs curieux, qui, voyant une jeune veuve, qu'un air de tristesse rendait plus intéressante, l'obsédaient avec importunité, dans quelque lieu qu'elle se retirât.... Il fallut donc que notre belle voyageuse réprimât sa curiosité, et attendît qu'elle fût arrivée à Paris, où elle devait descendre le même soir. Il lui en coûtait sans doute pour se contraindre ainsi; mais il le fallait.
»La nuit commençait à s'épaissir lorsque madame du Sézil se vit enfin au comble de ses voeux: un vaste fauxbourg se présente à ses regards, c'est le fauxbourg Saint-Denis, c'est une des entrées de Paris. Quel bonheur! elle va être libre, tranquille, et dégagée des importuns, dont les regards indiscrets l'ont assiégée pendant toute sa route. La voiture s'arrête à la porte d'un roulage: chacun descend, se salue, se fait les complimens d'usage. Madame du Sézil abrège les siens, fait charger sa valise sur les épaules du seul commissionnaire qui se trouve là, et part sans destination fixe, mais enchantée de se voir dans une ville l'objet de tous ses desirs. Où va madame, lui demande le commissionnaire? Madame du Sézil regarde cet homme, dont la physionomie ouverte et franche inspire de la confiance, et lui répond d'un air indécis: Mon ami, je n'en sais rien.--Madame ne va point chez des amis?--Hélas! mon cher, je n'en ai point. Une dame aussi respectable que madame, ne devrait point en manquer.--Je ne connais personne ici, j'y viens pour affaire.... Sauriez-vous m'indiquer quelque endroit honnête où une femme pût loger décemment? je n'aime point les maisons garnies.--Vraiment, si madame y consentait.... j'ai ma mère qui demeure avec moi; la mère Michel, tout le monde l'estime dans le quartier; elle a deux petites chambres très-propres que madame pourrait occuper.... pour ce soir toujours, car il est tard. Madame verrait demain à prendre un autre logement, si le nôtre ne lui convenait pas.--J'accepte mon ami; tu me parais un honnête homme, et....--Oh! pour ça!....--Où demeure ta mère?--C'est un peu loin d'ici, madame; mais le quartier est beau; si madame connaissait Paris, je lui dirais que c'est tout près du Luxembourg.--J'en ai entendu parler.--Quoi! de ma mère? De la mère Michel?
»Madame du Sézil ne put s'empêcher de sourire de la naïveté de ce bon garçon, naïveté qui prouvait au fond sa tendresse pour sa mère: elle le suivit sans crainte, et remercia même intérieurement la providence de lui envoyer un asyle plus sûr, plus décent, qu'une auberge, dont le nom seul la faisait frémir. Elle traverse donc tout Paris avec son zélé conducteur, qui paraît avoir déjà pour elle les plus grands soins, et qui même cherche à la distraire de ses sombres réflexions, soit en lui racontant quelque trait plaisant, soit en lui faisant remarquer les rues, les quais et les ponts qu'ils sont obligés de traverser. Notre belle voyageuse commençait à se fatiguer lorsque son guide s'arrêta à la porte d'une maison qui avait une apparence assez honnête. C'est ici, lui dit-il, nous demeurons au troisième: cette rue-ci est la rue de Vaugirard, voilà le Luxembourg, et ce beau jardin que vous voyez, à gauche, est le jardin de l'hôtel de Condé[4]. Madame du Sézil monte; elle est parfaitement reçue par une femme dont l'extérieur annonce la pauvreté, mais qui porte sur sa figure la douceur de la bonté, et l'air ouvert de la franchise. La mère Michel, mise au fait par son fils, le remercie de lui avoir amené une aussi belle étrangère; elle montre les deux chambres en question à madame du Sézil, qui en est très-contente; puis la bonne mère s'occupe de faire son soupé, qu'elle doit partager avec sa nouvelle pensionnaire. Madame du Sézil est enchantée des prévenances aimables de la mère et du fils; elle a voulu payer à ce dernier le port de sa valise. Laissez donc, madame, a-t-il répondu, cela viendra avec autre chose: nous allons avoir des comptes ensemble....
»Pendant que la mère Michel fait son petit ménage, madame du Sézil prend une lumière, et demande qu'on la laisse seule un moment dans sa chambre. Entrons-y avec elle, et voyons ce que renferme le paquet que lui a remis le petit garçon de l'auberge de Clermont; car ce ne peut être que pour satisfaire sa curiosité que notre héroïne a demandé à ses hôtes un moment de solitude».
CHAPITRE VI.
ON CROIRAIT LIRE UN ROMAN.
«Seule et tranquille, madame du Sézil se hâte de défaire les nombreux cachets qui entourent le paquet mystérieux. Quelle surprise! une superbe boîte d'or enrichie de brillans! un portrait d'homme! Dieu! c'est celui du jeune étranger: ce sont ses traits, il est parlant! madame du Sézil ne peut s'y tromper... Mais quels sentimens éprouve-t-elle, madame du Sézil? Les traits d'un homme qui l'a si cruellement trahie, devraient lui faire horreur? c'est tout le contraire; ces traits charmans la fixent et l'attachent, elle se surprend à admirer ses beaux yeux pleins de douceur, cette bouche qui a osé.... Son coeur se serre, elle veut détourner ses regards.... impossible! L'amour est dans son coeur, l'amour est peint sur ce portrait touchant, il est par-tout; comment lui résister. Cependant madame du Sézil ouvre la boîte; qu'y voit-elle? une lettre et des rouleaux de louis!.... Eh quoi! ce perfide ose lui faire accepter des présens! prétend-il par-là dédommager sa victime de la perte de l'honneur? espère-t-il faire oublier sa faute par des bienfaits? ils sont insultans ses bienfaits, puisqu'ils sont le prix du crime!.... Mais voyons sa lettre?.... Ce sont des vers!.... Une romance!.... et sur un air que madame du Sézil sait; car elle lui en a fait entendre quelques phrases, en se promenant avec lui dans la ville d'Amiens.... Voyons:
ROMANCE DE L'INCONNU.
Avais un coeur indifférent; Avais jours purs et nuits tranquilles: En fuyant l'Amour étais franc; Mais, vains sermens! soins inutiles! Vois jeune veuve en son printemps, Vois graces et délicatesse, Coeur me bat, et, depuis ce temps, Ne vis plus que pour la tendresse.
Mon pauvre coeur, tout en émoi, Ne veut lui dévoiler sa flamme; Crains de lui demander sa foi, Et renferme mienne en mon ame. Eh quoi! me dis, perfide Amour, Promets toujours bonheur, liesse!.... Si dame ne m'aime à son tour, N'ai plus besoin de la tendresse!
Mais un jour, hélas! jour fatal! Ose approcher dame endormie.... Conseil mauvais et déloyal M'avait poussé vers mon amie. Baisers accroissent mon ardeur; Oublie honneur, vertu, sagesse!.... Pardonne, ô dame de mon coeur: Fut la faute de la tendresse.
Qu'il est tendre! qu'il est sensible et touchant! Voilà ce que madame du Sézil n'ose penser; mais ce que ses yeux expriment. Ses yeux! ils versent quelques larmes, sans doute de regret, de douleur du malheur qui lui est arrivé! Ou plutôt ses larmes sont-elles de sensibilité, d'intérêt? Pour qui? Pour l'étranger audacieux!..... Mais sa romance..... Comme elle est douce! il faut la relire; madame du Sézil ne peut résister à ce desir.... On la relit; on essaie même de l'adapter à l'air que l'on sait; mais comme la voix est tremblante! comme on respire difficilement! sur-tout à ce dernier couplet, qui rappelle.... Pourquoi, pourquoi aussi a-t-il ravi un bien qu'il aurait pu mériter avec le temps; un bien dont ils auraient mieux joui tous les deux!....
»Les émotions douces de la sensibilité ont succédé à l'indignation dans le coeur de madame du Sézil; elle ne hait plus, elle sent enfin qu'elle est disposée à aimer.... Mais, hélas! elle ne le reverra jamais, il l'a dit; il a sans doute de fortes raisons qu'il ne peut révéler; mais _elle le retrouvera toujours auprès d'elle_, ce sont ses expressions: oui, sans doute, car ce portrait charmant ne doit plus la quitter; il lui rappellera un aimable séducteur qui, dans le fond, mérite bien l'intérêt qu'on prend à lui, car ses desirs ayant été satisfaits, qui l'engage à suivre encore une liaison où il ne peut espérer rien de plus que ce qu'il a obtenu? l'amour sans doute; et s'il aime, il est digne d'être aimé.... Ses bienfaits, on les acceptera. Qu'en faire d'ailleurs? peut-on les lui rendre? on ignore son nom et sa demeure; mais on espère que ce seront les derniers. Des vers, des lettres, des romances, tout cela s'accepte quand on aime; mais l'argent porte avec lui quelque chose d'humiliant.... Eh bien! c'est encore une preuve de sa tendresse: il sait que celle qu'il aime n'a point d'autre ressource que l'espoir qu'elle met en un protecteur qu'elle n'a jamais vu; il songe à prévenir ses besoins, il prodigue même; est-ce un motif pour lui en faire un crime? Allons, cela est décidé, il n'y a rien que de charmant dans toute sa conduite.
»Madame du Sézil serait encore à réfléchir, si la mère Michel ne l'avertissait que son souper est servi. Notre aimable voyageuse serre précipitamment sa boîte et sa romance dans sa poche, puis elle vient joindre son hôtesse, qui l'étonne par une ordonnance de souper à laquelle elle est bien loin de s'attendre. Deux ou trois plats seulement, mais recherchés, mais très-proprement servis; il semble en vérité qu'on l'ait attendue dans cette maison. Allons, allons, madame, dit la mère Michel, mettez-vous là. Vous me permettez de manger avec vous, n'est-ce pas? Pour mon fils, il va vous servir.--Pourquoi donc, la mère, répond madame du Sézil? qu'il se mette à table, je le veux, je le veux.--Non, non, non, madame; il sait trop, et moi aussi le respect qui vous est dû.
»Notre aimable veuve ne peut obtenir que Michel prenne sa place; il est debout derrière elle, et la sert avec un respect qui la flatte intérieurement, et la fait soupirer de reconnaissance. Le repas fini, madame du Sézil se retira chez elle, et passa une excellente nuit. Le lendemain il fut question de vider la valise: la mère Michel y mit la main avec sa pensionnaire, et tous les effets furent rangés avec soin dans une armoire. Quand on fut au fond de la valise, madame du Sézil resta toute étonnée d'y trouver une forte bourse remplie d'or.... Elle savait bien qu'elle ne possédait pas tant d'argent. Est-ce encore une prévenance de l'inconnu? mais où, quand et comment aurait-il pu? Ah! je me rappelle, s'écrie-t-elle tout haut; puis, honteuse de cette exclamation, elle prend la bourse, la serre, et continue tout bas ses réflexions. En effet, à Breteuil, le surlendemain de cette nuit fatale, l'hôtesse de l'auberge ne l'aida-t-elle pas à refaire sa malle! Cette femme avait reçu de l'argent de l'inconnu, de son propre aveu: c'est elle qui, par l'ordre de l'étranger, a glissé cette bourse dans sa valise, et voilà l'explication de ces mots de l'hôtesse: _Vous y trouverez tout, et même plus que vous ne pensez_. Quel homme, quel homme délicat en procédés, que cet aimable inconnu!
»Madame du Sézil se reposa quelques jours avant de se rendre à l'hôtel du marquis de Rosange, à qui elle avait toujours l'intention de s'adresser. Cette démarche lui coûtait, parce qu'il est toujours désagréable d'aller demander des secours. Enfin, un matin, elle se fait accompagner par la mère Michel, qui lui indique les rues qu'elle doit traverser pour se rendre à l'hôtel de Rosange, situé à la place royale. Elle demande à parler au marquis; on lui répond qu'il est depuis deux mois dans une de ses terres avec son fils; on ne les attend tous deux que sous trois mois au plus tard. Quel contre-temps pour madame du Sézil! elle est dans une ville où elle ne connaît personne, seule, sans état, sans fortune, sans ressource; c'est alors qu'elle sent plus vivement encore la perte de son époux; un vide affreux paraît l'entourer; elle ne jette ses regards que sur des étrangers, qui ne peuvent prendre à elle d'autre intérêt que celui qu'on doit à ses semblables. Madame du Sézil revient tristement avec la mère Michel, s'enferme pour réfléchir, et se décide à attendre les trois mois que M. de Rosange doit encore passer à sa terre; elle est bien chez la mère Michel: elle attendra le retour du marquis, d'autant plus qu'elle ne manque pas d'argent, grace aux bienfaits de l'aimable inconnu....
»La mère Michel et son fils ne négligeaient rien pour prouver leur zèle et leur amitié à leur intéressante pensionnaire; la mère l'accompagnait par-tout dans Paris, et lui en faisait admirer les beautés; rentrés le soir, le bon Michel, qui savait jouer quelques airs sur la flûte, accompagnait la belle veuve qui chantait. Michel avait appris la romance favorite de madame du Sézil: _Avais un coeur indifférent_; et vous devinez bien que celle-là était chantée et jouée tous les jours; elle charmait notre tendre veuve, et lui rappelait un homme qui voulait, à force de délicatesse, faire oublier un moment, le seul peut-être de sa vie où il en avait manqué. Mais une funeste découverte, que fit bientôt madame du Sézil, vint lui rendre tous ses remords et toutes ses inquiétudes; elle s'apperçut qu'un être puisait la vie dans son sein, et comme elle avait beaucoup d'amitié pour la mère Michel, elle lui fit part de cette remarque, en lui disant toutefois qu'elle s'en était doutée, qu'elle en avait même parlé à son mari quelques jours avant qu'il expirât dans ses bras. La mère Michel parut enchantée de cette nouvelle; et, chose extraordinaire, qui prouvait sans doute l'intérêt que ces bonnes gens portaient à leur pensionnaire, le bon Michel en fit des sauts de joie. Sa mère, pour modérer cette ivresse indiscrète, lui fit en secret un signe que madame du Sézil remarqua très-bien, mais qu'elle n'attribua qu'à la peine que pouvait éprouver la mère en voyant sauter son fils comme un grand sot.
»Cependant le nouvel état de notre veuve change son plan de conduite: elle n'ose plus aller trouver M. de Rosange: elle rougirait de lui présenter la mère d'un enfant qui n'appartient pas à l'époux dont elle se réclame. Pourrait-elle en imposer, avancer de quelques mois la mort de cet époux? Il serait si aisé de la confondre alors à quels reproches, à quel mépris ne s'exposerait-elle pas?... Elle se sent coupable, l'infortunée; elle croit que tout le monde doit deviner son secret.