Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 12
«J'ai prié madame Wolf de se rendre chez moi; je t'y ai fait venir toi-même, afin que tu entendisses le récit des aventures de ta mère, et le détail des circonstances malheureuses qui t'ont fait naître d'un homme, dont le nom seul est l'effroi des gens de bien. Madame Wolf voudra bien nous faire ce récit intéressant; mais, avant qu'elle le commence, je dois te prévenir, mon ami, que la réflexion m'a suggéré un projet qui, s'il réussit, peut encore te mener au bonheur. Oui, mon cher Victor, tu peux encore espérer d'obtenir ta Clémence, et tout concourt à me fortifier dans cet espoir. Je ne m'expliquerai que lorsque madame Wolf aura fini son récit; mais ce que je t'en dis à présent est suffisant sans doute pour calmer ton esprit, et pour t'engager à prêter la plus grande attention à l'histoire que l'on va te raconter. (_Le baron lui prend la main._) Me promets-tu, Victor, d'être calme et confiant en ton vieil ami?--Ah! mon.... monsieur! eh! que deviendrais-je si vous me retiriez votre tendresse?....--Tu l'as encore, tu l'auras toujours; et Clémence, qui me regarde avec tant d'expression, sait bien que mon coeur brûle de te donner un titre bien doux!.... Mais laissons cela; tu sauras bientôt mes intentions.... Parlez, madame Wolf; racontez-nous les étranges événemens qui ont fait naître Victor dans une forêt, et qui m'ont fait jouer, à moi-même, un rôle si singulier à l'époque de sa naissance; car je ne doute pas maintenant que vous n'ayez su que l'enfant m'avait été remis: vous étiez peut-être le secrétaire invisible des tablettes du souterrain?--Oui, monsieur, répond madame Wolf; c'est moi qui ai conduit toute cette affaire; mais ne vous ayant à peine pas entrevu dans les souterrains de la forêt, puisque je vous y faisais voyager sans lumière; ignorant, ainsi que je vous le dirai, le nom et la demeure du particulier à qui j'avais confié l'enfant.... ajoutez à cela dix-huit ans qui se sont écoulés depuis ce moment, il n'est pas étonnant que je ne me sois pas douté, en entrant chez vous, des rapports étonnans qui pouvaient exister entre vous, Victor et moi. La ressemblance de Victor avec son père me frappa cependant la première fois que je le vis: il doit s'en souvenir; mais ce n'est que par le récit que vous nous avez fait de son adoption, que j'ai été entièrement éclairée. Jugez de ma surprise et de ma douleur! Je ne pouvais rompre le silence, puisque je vous aurais rendus tous malheureux! et jamais vous n'auriez su que Victor est le fils de Roger, si je n'eusse craint cette nuit un parricide! Entraînée hors de mon asyle par l'horreur que m'inspirait ce crime, je l'ai empêché; mais dès-lors j'ai senti que je ne pouvais plus me taire, et vous me trouvez décidée à vous faire un récit sincère et détaillé: écoutez-moi tous, et sachez que si mon Victor a une ame bien différente de celle de son père, c'est qu'il a puisé ses principes et toutes ses vertus dans le coeur de sa mère, la plus vertueuse et la plus intéressante des femmes»!
Il se fait un grand silence, et madame Wolf poursuit en ces termes:
CHAPITRE IV.
UNE SEULE FAUTE, Nouvelle.
La voiture publique, une nuit d'auberge.
«Vous me permettrez de prendre ma narration d'un peu loin, et de vous distraire par quelques anecdotes, quelques tableaux assez plaisans qui se trouvent naturellement enchaînés à l'histoire de la femme estimable dont je dois vous entretenir: mon récit ne sera pas au commencement aussi triste, aussi douloureux qu'il le deviendra vers la fin; mais je suis forcée à ces épisodes étrangers à Roger, pour ne rien vous laisser ignorer de ce qui a pu affecter ma malheureuse amie. L'action est en France.
»Madame du Sézil, jeune femme de dix-huit ans, venait de perdre son mari dans un voyage que tous deux avaient fait à Calais. À peine arrivé dans cette ville, son époux tombe malade, et meurt dans ses bras au bout de quatre jours de souffrances. Madame du Sézil, triste, isolée, sans enfans, sans fortune comme sans parens; car elle avait fait un mariage d'inclination qui l'avait brouillée avec sa famille, une des plus distinguées de la Provence; madame du Sézil se livre pendant quelque temps à ses regrets; puis enfin elle songe au parti qui lui reste à prendre. Ira-t-elle se jeter aux genoux de son père, homme inflexible et fier? Non; son coeur répugne à cette humiliation: elle préfère s'adresser au protecteur de son mari. M. du Sézil lui avait raconté cent fois, pendant le court espace de temps que l'amour et l'hymen leur avaient permis de passer ensemble, qu'il avait été élevé par les soins du marquis de Rosange, vieillard respectable, ami de ses parens qu'il avait perdus en bas âge. C'était M. de Rosange qui l'avait avancé dans le service, qui avait fourni à tous ses besoins, et qui lui avait promis de ne jamais l'abandonner. M. de Rosange savait que son protégé s'était marié, en voyageant dans la Provence, avec une jeune personne qu'il avait en quelque façon enlevée à ses parens. M. de Rosange avait d'abord blâmé cette conduite; mais ensuite il s'était appaisé. Il avait écrit cent fois à du Sézil qu'il voulait voir sa femme; et ce dernier, au moment même où la mort le frappait à Calais, formait le projet d'aller à Paris, présenter sa jeune et vertueuse épouse à son bienfaiteur. Ma chère Constance, lui disait-il souvent pendant sa maladie, si je recouvre ma santé, nous irons, oui, nous irons nous précipiter dans les bras du vénérable Rosange; il m'a servi de père, il t'en tiendra lieu aussi; lui seul peut, par la suite, calmer la colère de ton père, et nous faire pardonner notre amour par ton injuste famille....
»Vains projets!..... La mort venait de les anéantir, et madame du Sézil perdait son jeune époux au moment où il allait lui procurer cette utile protection. Elle prend son parti: j'irai, se dit-elle; oui, j'irai me présenter, seule, hélas! à cet homme respectable; je lui dirai: J'ai tout perdu! votre protégé n'est plus; mais vous voyez devant vous sa veuve désolée: elle avait son coeur, elle a conservé toutes ses affections: il vous chérissait, elle vous chérit et vous honore; pourra-t-elle se flatter de prendre sa place auprès de vous, osera-t-elle espérer que vous la rendrez à son père irrité, à sa famille, dont votre bonté tutélaire peut seule la rapprocher! Oui, vous le ferez; vous aimiez mon époux. La moitié de son être existe encore, puisque je respire pour vous témoigner sa vive reconnaissance, dette sacrée, la seule qu'il m'ait laissée, et que je me fasse un bonheur d'acquitter!
»Remplie de ces idées consolantes, madame du Sézil rassemble le peu d'effets qu'elle possède, et prend la voiture publique pour se rendre à Paris chez M. de Rosange, dont elle sait l'adresse. C'est ici que l'attend une aventure singulière, et qui doit influer sur le bonheur du reste de ses jours.
»Ne pouvant voyager avec une voiture à elle, vu le peu de facultés qu'elle avait, elle prit donc, comme je viens de vous le dire, une voiture publique qui devait mettre huit jours à faire ce voyage, en couchant dans des auberges. Dans cette voiture, étaient deux vieillards, homme et femme; un ecclésiastique, un militaire, une jeune personne, et enfin un jeune homme qui paraissait très-bien né, et que la nature avait doué de la plus heureuse figure.
»Madame du Sézil, malgré son affliction, ne pouvait s'empêcher d'examiner les diverses figures de ses compagnons de voyage. Les deux vieux époux, par le peu d'amitié qu'ils se prouvaient, par le ton aigre de leur conversation, avaient l'air de s'ennuyer d'une longue existence, passée ensemble peut-être au milieu des ennuis et des querelles de ménage: madame du Sézil sut les définir, et se promit de s'en amuser. L'ecclésiastique, homme fait, qui voulait affecter de la gravité, pour provoquer un respect que ses manières égoïstes et peu polies ne pouvaient inspirer, parut être, à notre voyageuse, un sot et un caffard. Le militaire était assez bien, mais brusque et de mauvaise société; la jeune fille qui l'accompagnait, faisait assez connaître, par son étourderie et sa conversation, l'espèce de liaison qu'elle avait avec lui. La seule personne douce qui pouvait frapper plus agréablement madame du Sézil, était le jeune étranger, dont les manières étaient polies, dont la figure était douce, spirituelle, et le ton excellent. Ce n'est pas que, nouvelle matrone d'Éphèse, madame du Sézil sentît son coeur s'arracher du tombeau de son époux pour voler à une nouvelle passion; mais quand le sort vous contraint à voyager huit jours avec les mêmes personnes, c'est une espèce de liaison qu'on contracte, il faut se livrer malgré soi; il est donc nécessaire de choisir sa société, et de se fixer au moins à ceux qui nous offrent plus de rapport avec nos goûts, nos moeurs et notre éducation.
»De son côté, les observations qu'avait faites madame du Sézil, avaient frappé le jeune étranger. Aucun personnage de la voiture ne lui avait paru mériter son attention; mais madame du Sézil était jeune, jolie; l'habillement de deuil qu'elle portait, joint à l'air de langueur répandue sur ses traits un peu décolorés par le chagrin, tout jetait sur sa personne un intérêt propre à toucher un coeur moins sensible et moins brûlant que ne l'était celui du jeune étranger. Il regarde, il examine, il admire madame du Sézil, et dès ce moment l'amour le plus violent embrase ses sens: vous verrez bientôt quel fut l'effet de cette fatale passion.
»La voiture s'arrêta le soir, à Boulogne, à l'auberge de la poste; où il fallait coucher. Le jeune étranger ne négligea rien pour prouver à madame du Sézil qu'elle l'avait intéressé; et, de son côté, madame du Sézil, qui ne suivait que l'impulsion de son coeur et de son esprit, lui fit entendre aisément qu'elle l'avait distingué des autres voyageurs. Ce soir-là, madame du Sézil ne voulut point souper, et ne tint pas une longue conversation avec les voyageurs.
»Le lendemain, le jeune étranger eut soin de se placer, dans la voiture, en face de madame du Sézil, place qu'il n'occupait pas la veille; car madame du Sézil avait eu le sot abbé pour vis-à-vis pendant toute la journée; mais la place du coin près la portière étant plus commode, le jeune étranger qui l'avait, pria l'abbé de l'accepter, celui-ci fut enchanté de cette marque de déférence, et madame du Sézil, qui crut que c'était par respect pour l'âge et pour l'habit ecclésiastique, que le jeune étranger en agissait ainsi, lui en sut intérieurement bon gré.
»Fatalité des rencontres et des premières entrevues! Si l'on pouvait percer dans l'avenir, et voir dans la personne qu'on salue pour la première fois, l'être qui doit changer un jour vos destinées et causer à jamais vos malheurs, combien serait-on plus attentif à réprimer les premières affections de l'ame? combien serait-on plus scrupuleux sur le choix de ses amis, de ses moindres liaisons même!.... Mais poursuivons.
»La conversation fut d'abord générale; elle roula sur les sites, sur les campagnes qui s'offraient à la vue; ensuite le vieux époux raconta des histoires, des anecdotes de voyages, qui endormirent profondément l'ecclésiastique. Le militaire, pour éviter de les entendre, se mit à causer tout bas avec sa jeune amie placée aussi en face de lui. Le vieux conteur, piqué, se tourna vers sa femme, qu'il querella, et le jeune étranger saisit cette circonstance pour adresser quelques questions à madame du Sézil, qui ne fit aucune difficulté d'y satisfaire. Il apprit ainsi d'elle qu'elle venait de perdre un époux qui lui était bien cher, qu'elle n'avait point d'enfans, que, privée de fortune, elle allait à Paris implorer les bontés d'un protecteur qu'elle ne nomma point, et qu'enfin son veuvage était éternel.... Le jeune étranger parut s'attendrir; sa sensibilité émut madame du Sézil qui versa quelques larmes: le jeune homme aurait bien voulu les essuyer, tant les beaux yeux de madame du Sézil faisaient d'impression sur son coeur; mais il se contenta de lui offrir des motifs de consolation qu'il puisa dans sa jeunesse, ses graces, l'appui qu'elle ne pouvait manquer d'attendre de tout le monde, etc. Madame du Sézil lui fit, à son tour, quelques questions auxquelles il répondit d'une manière un peu détournée: il était noble, il allait à Paris aussi rejoindre son père; mais il ne devait pas faire la route entière dans la voiture publique; son domestique venait au-devant de lui avec une chaise de poste; en un mot, madame du Sézil sut de lui bien moins de choses qu'elle ne lui en dit sur son propre compte; car madame du Sézil était bonne, confiante; elle lui raconta une partie de sa vie, sans cependant lui dire le nom de son père ni celui de son époux: encore, s'il l'avait demandé, on les lui aurait dit. Il inspirait tant d'intérêt à notre sensible voyageuse!
»Ce soir, on fut coucher à Montreuil, à l'auberge de la cour de France: mêmes attentions de la part de l'inconnu; même confiance de madame du Sézil. Le lendemain, on descendit à Abbeville, et le surlendemain à Princourt, où l'on arriva au grand jour: car on n'avait fait que cinq lieues ce jour-là; il était survenu un accident à la voiture, qui fut raccommodée le même soir. Au petit jour on se remit en route, et l'on se trouva pour dîner à Amiens. Pendant qu'on préparait le dîner, le jeune inconnu demanda à madame du Sézil la permission de lui faire voir cette ville qui est grande et bien peuplée. Madame du Sézil y consentit, et prit le bras de son écuyer qui, connaissant plusieurs personnes dans la ville, lui fit voir la riche fabrique d'étoffes de laine et celle de poil de chèvre. Ils admirèrent ensemble la nef et le clocher de la cathédrale, puis, après avoir fait un tour de promenade sur le cours, ils rentrèrent à leur auberge. Le jeune étranger avait fait en route plusieurs emplettes, principalement chez un apothicaire, où il était entré seul: il était indisposé, disait-il, sujet à de violentes palpitations de coeur, on lui avait enseigné une poudre merveilleuse pour calmer ces sortes d'incommodités. Il s'enferma seul d'abord; puis madame du Sézil le vit, sans y faire une grande attention, causer long-temps, et non sans quelque chaleur, avec la jeune maîtresse du militaire.
»Remontés dans la voiture après le dîner, madame du Sézil remarqua que cette fille lui adressait plus souvent la parole: comme elle avoit de la gaîté et des saillies, elle amusa assez notre voyageuse, qui prit même quelque goût à l'entendre. Depuis deux jours, sur-tout, le jeune étranger pouvait à peine contenir son amour; il brûlait, il était au plus haut degré de la passion, et cependant il n'en avait rien dit à madame du Sézil, qui ne s'en était point apperçue: il est vrai qu'elle-même éprouvait un sentiment tendre, dont elle ne se rendait point compte, mais qui la portait à l'indulgence, à l'intérêt même pour tout ce que lui disait d'obligeant un jeune homme qu'elle trouvait charmant: elle ignorait, hélas! le malheur qui l'attendait, malheur qu'elle n'avait plus assez de prudence pour prévoir, ni assez de force pour repousser.
»La voiture devait aller coucher à Breteuil, pour réparer le temps qu'on avait perdu à la réparer. Il était près de neuf heures lorsqu'on arriva dans ce bourg: aussi n'y avait-il presque plus de chambres à donner à l'auberge de l'Ange couronné, la meilleure de l'endroit. Ce contre-temps désespéra madame du Sézil, qui vit bien qu'il lui faudrait partager son lit avec une des dames ses compagnes de voyage; ce qui la contrariait beaucoup. En effet, quand on eut soupé, il fallut faire le partage des chambres: il ne s'en trouva que trois; il fut décidé en conséquence que le vieux ménage en aurait une, que le militaire, le prêtre et le jeune inconnu coucheraient dans la seconde, et qu'enfin la troisième, où il n'y avait qu'un lit, serait donnée à madame du Sézil et à la compagne du militaire. Que faire? point de moyen de passer la nuit autrement, il fallut accepter cet arrangement.
»On avait soupé tous ensemble, et l'on avait même fait quelques excès excités par le militaire et l'abbé, qui s'entendaient à merveille, lorsqu'il s'agissait de boire. Madame du Sézil n'avait rien pris de plus qu'à son ordinaire; cependant elle se sentait la tête lourde; des bâillemens perpétuels annonçaient chez elle une extrême envie de dormir, et ses yeux se fermaient à tout moment malgré elle. Retirée dans sa chambre avec sa jeune compagne, elle voulut résister à cet assoupissement auquel elle n'était pas accoutumée. Elle prit donc une plume, de l'encre, du papier, et forma le projet d'écrire une lettre qu'elle pût laisser chez le marquis de Rosange, en cas qu'elle ne le trouvât pas chez lui à son arrivée à Paris. Cette lettre le préviendra, se dit-elle; elle épargnera beaucoup à ma timidité. Il y verra l'objet de ma visite, et je trouverai son front serein et ses bras ouverts, lorsque je me présenterai devant lui..... Oui, écrivons....
»Elle écrit; mais à peine est-elle à la moitié de sa lettre, qu'il lui est impossible de continuer; ses yeux se ferment tout-à-fait, et elle va passer la nuit endormie sur son papier, si sa compagne, qui est déjà couchée ne la réveille en l'engageant à se mettre au lit.
»Madame du Sézil se lève, laisse sans y penser sa lettre telle qu'elle l'a commencée, et toute déployée sur la table; puis elle se couche en se plaignant d'une migraine affreuse et d'un élancement singulier dans la tête. Mais un profond sommeil vint bientôt engourdir ses sens.
»Comment vous raconterai-je maintenant l'événement singulier qui a décidé du sort de sa vie entière! Quelles expressions emploierai-je pour couvrir des détails.... qu'une femme ne peut rapporter sans rougir: essayons cependant de vous faire entendre.... Si vous me comprenez, j'en aurai dit assez.
»Le sommeil de madame du Sézil devint bientôt agité d'une manière extraordinaire; elle crut rêver qu'elle était dans les bras de son mari; et cette idée, embrasant son sang, elle perdit connaissance; mais elle ne la recouvra que pour faire la funeste découverte de quelque réalité dans son rêve.... Un homme est dans ses bras; elle le repousse, vain effort! Le crime est consommé. Qui es-tu, s'écrie-t-elle, vil séducteur?....--Ô la plus belle des femmes, je vous adore!....--Quoi, vous!.... ciel! vous que j'ai cru si doux, si vertueux!.... Sortez, sortez....
»Madame du Sézil a reconnu la voix du jeune étranger, et l'indignation a succédé à la terreur, à la colère!.... Elle lui dit: _sortez_; mais d'une voix tremblante. Elle n'a plus la force de le repousser, elle ne peut que verser un torrent de larmes!.... L'étranger en est ému. Je ne suis point vicieux, lui dit-il, je ne suis qu'un jeune homme brûlant, ivre d'amour, et qui n'a pu résister au desir de vous posséder.... Oh! daignez me pardonner!....--Te pardonner, monstre, après m'avoir déshonorée!....--Ma conduite vous prouvera mes remords et ma tendresse: oui, quelque part où vous soyez, j'en jure par l'amour, je ne vous abandonnerai point.... et peut-être un jour.... si un père n'exigeait pas de moi un sacrifice!.... Oui, oui, un jour nous nous reverrons, nous nous reverrons, j'en ai l'heureux pressentiment!....
»À ces mots, le suborneur se retire, et madame du Sézil n'a point le courage de lui adresser de nouveaux reproches; elle est tellement étourdie du crime dont elle vient d'être la victime, qu'elle est anéantie dans une mer de réflexions douloureuses!.... Quel est cet étranger, qui, même au milieu des violences les plus coupables, conserve encore l'accent et le langage du sentiment! L'amour seul aurait-il causé sa faute? L'amour! que ce motif l'excuse auprès de madame du Sézil! Non, il ne peut être vicieux, il n'est qu'égaré!.... Mais dieux! quelle fatale aventure!.... Si elle se répand, si cette femme perfide, instrument du crime, qui a livré à un suborneur sa place dans le lit de l'innocence, si elle parle, quelle honte! quel déshonneur! Madame du Sézil verse toujours des pleurs, qui, peu à peu la replongent dans un sommeil, dont les monstres, pour le troubler d'une manière aussi criminelle, ont sans doute doublé la force par quelque boisson.
»On la réveille enfin, et ce sont les cris du conducteur qui lui annoncent que la voiture va partir. Madame du Sézil ouvre les yeux et frémit.... Son coeur se serre en se rappelant son malheur, et une rougeur subite couvre son front. C'est elle qui rougit, c'est elle qui éprouve de la honte, tandis que les vrais coupables ont sans doute le calme et la sérénité de la vertu.... Madame du Sézil ne peut se décider à poursuivre sa route avec ceux qui l'ont déshonorée.... Que fera-t-elle? Ira-t-elle se plaindre à l'hôte, à l'hôtesse? De quoi? D'une aventure dont le public est toujours disposé à rire, et dont le ridicule retombe souvent sur la femme qui en est l'héroïne! Non, il faut se taire, il faut cacher à jamais au fond de son coeur ce fatal secret; mais en même temps, il faut fuir la présence de ceux qui l'ont trompée; elle ne pourrait soutenir leur vue ni leur sourire malin: elle doit donc rester seule avec son déshonneur et ses regrets.
»Je ne sais, monsieur le baron, si cette aventure vous a paru singulière et peu commune; mais j'ai dû vous la raconter pour vous amener à l'histoire de ma tendre amie; car de cette nuit fatale, de ce crime affreux commis sur la vertueuse madame du Sézil, est née ma malheureuse compagne, la sensible Adèle, ta mère, ô mon cher Victor!.... Oui, mon Victor, ta mère a dû le jour à madame du Sézil, et à ce jeune inconnu, que nous retrouverons néanmoins par la suite; mais suivons le fi des événemens qui doivent nous le ramener».
CHAPITRE V.
TOUT LE MONDE LA TROMPE.
«Madame du Sézil se lève aux cris du conducteur, et fait ensemble toutes les réflexions que je viens de vous communiquer. Elle met ses deux mains sur son front, et se détermine à cacher son malheur à tout le monde. Si M. de Rosange, se dit-elle, si ce respectable bienfaiteur connaissait ma faute!.... Je lui écrivais, à ce digne ami de mon époux; je lui marquais!....
»Elle va pour mettre la main sur sa lettre, elle ne la trouve plus! Ciel, s'écrie-t-elle, qui peut me l'avoir prise!... Elle cherche encore cette lettre, où le secret de son voyage est renfermé; elle est disparue. À sa place est un autre billet conçu en ces termes:
* * *
«_Je pars, j'emporte le regret d'avoir déshonoré la plus estimable des femmes! La raison a repris son empire sur mes sens trop impétueux!.... Je reconnais mon crime, et si je vis assez pour pouvoir le réparer, ô femme accomplie! aucun sacrifice ne me coûtera.... Soyez tranquille sur votre lettre, je l'ai, elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je desirais savoir. Adieu. J'emporte à la fois, au fond de mon coeur, le remords et l'amour, qui ne me quitteront qu'au tombeau.... Adieu! Il est possible que vous ne me revoyiez jamais, mais vous me retrouverez toujours près de vous. J. R._»
* * *
»Madame du Sézil relit plusieurs fois ce singulier billet; elle rougit de nouveau à ces mots: _elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je desirais savoir...._ Mais c'est sur-tout à cet endroit de la lettre que sa pénétration l'abandonne: _Il est possible que vous ne me revoyiez jamais; mais vous me retrouverez toujours près de vous...._ Que signifie cette phrase mystérieuse! Quoi! cet homme coupable va donc l'obséder sans cesse; il va donc jouir continuellement de son triomphe! Est-ce là ce qu'il veut dire? _vous me retrouverez!_ Oui, sans doute, je ne te retrouverai que trop, homme sans honneur, sans délicatesse! Oui, à toute heure, chaque jour, toute la vie, tu seras présent à ma mémoire: tu seras toujours là, là, devant mes yeux, pour faire rougir mon front, et oppresser mon coeur que tu as lâchement trompé.... Je te dois la perte de ma vertu, de mon innocence, de ma tranquillité: juge si je dois te retrouver sans cesse!