Victor, ou L'enfant de la forêt
Chapter 11
Le baron s'appuie sur le bras de Victor, et tous deux s'acheminent vers la demeure de madame Wolf, où le coup de foudre le plus inattendu va écraser Victor. Victor! comme cette démarche lui coûte; comme il se repent de l'avoir provoquée! il voudrait pouvoir retarder le moment d'une explication dans laquelle ses funestes pressentimens lui font entrevoir le plus grand malheur pour lui; mais il n'est plus temps; ils sont en route, et Victor ne peut plus reculer; ils sont en route, et le baron prodigue à son fils adoptif les noms les plus tendres, les plus douces caresses. Noms tendres! douces caresses de l'amitié! c'est peut-être la dernière fois que vous faites battre le coeur sensible de mon jeune héros!
Ils arrivent enfin chez madame Wolf, qui ne repose déjà plus. Madame Wolf remercie sa jeune amie, la sensible Clémence, des soins généreux qu'elle a pour une infortunée. Clémence veut lui arracher son secret: madame Wolf n'ose le lui confier; elle craint trop d'affliger cette intéressante amie; elle voudrait retenir ses indiscrètes exclamations; elle regrette d'avoir quitté son appartement pour se rendre dans la galerie où Roger allait expirer sous les coups de Victor: mais, enfermée avec Clémence pendant l'action, on vient leur dire que Roger et les siens ont pénétré dans le château. Une minute après, on leur apprend que l'intrépide Victor a rencontré le chef des brigands, et qu'il le combat. Enfin, au bout d'un instant, on vient encore lui annoncer que Victor est vainqueur, et que tout porte à croire que Roger va périr de la main de ce jeune homme.... C'est à cette nouvelle que madame Wolf n'a pu se contenir. Elle est partie pour empêcher un crime; Clémence l'a suivie, et l'on sait l'effet que produisit leur présence sur tous les combattans.... À présent il faut que madame Wolf justifie sa conduite; il faut qu'elle parle. Qu'elle parle, grand Dieu! elle va donc enfoncer le poignard dans le sein de son jeune bienfaiteur, de celui à qui elle doit la vie! elle va donc désespérer une famille qui l'a reçue dans son sein comme une parente, une amie! Elle sait, madame Wolf, elle sait que le baron a promis sa fille à Victor, pourvu qu'il retrouve un père, mais un père vertueux; elle sait que le baron, inflexible sur la probité, ne peut unir son sang à un sang criminel; elle va rompre d'un seul mot un hymen, l'espoir de deux amans! et il faut qu'elle le prononce, ce mot terrible! Qu'on juge de sa douleur et de ses regrets! Elle cherche à reprendre sa fermeté, à se préparer à ce funeste aveu, au moment où elle voit entrer le baron et Victor: elle devine le but de leur visite, et frémit.
Tandis que l'innocente Clémence serre dans ses bras son jeune ami, insensible, pour la première fois, aux caresses d'un amour subordonné, pour le moment, à un intérêt plus vif, le baron s'approche de madame Wolf. Madame, lui dit-il d'un ton le plus sérieux, la paix et le bonheur régnaient ici, et vous en avez chassé la paix et le bonheur. Un ennemi cruel vous poursuivait; il nous attaque, il tombe en notre pouvoir, et vous l'arrachez de nos mains!--Eh! monsieur!....--Répondez, madame; êtes-vous la complice, la femme ou l'amie de ce monstre pour lequel vous témoignez un si grand attachement?.... Je vous prie de m'expliquer sur-le-champ cet étrange mystère.--Monsieur le baron....--Oui, madame Wolf, reprend à son tour Victor; oui, vous daignerez me dire pourquoi vous avez retenu mon bras, prêt à frapper un monstre.--Eh! malheureux, voulais-tu que je te laissasse égorger ton père!--Mon père!--Son père!....
Qui peut peindre cette scène de douleur?.... Victor tombe de sa hauteur sur le plancher. Le baron, glacé d'horreur, cache sa figure de ses deux mains; et Clémence, au désespoir, cherche à secourir son jeune ami, qu'elle parvient à faire asseoir, ainsi que le baron. Ô malheur, s'écrie Victor en sanglotant! ô malheur affreux!....
Madame Wolf poursuit: Vous avez voulu l'apprendre, cet horrible secret; vous m'y avez forcée, famille désolée! Eh bien! le voilà; oui, le doux, le vertueux, l'intéressant Victor est le fils d'un scélérat couvert de tous les forfaits, de Roger, en un mot! La vertu peut donc naître du crime: il en est un fatal exemple!--Ô mon Dieu, reprends ma vie, s'écrie douloureusement Victor, qui verse un torrent de larmes!--Jeune homme, poursuit madame Wolf, rappelle ton courage, réunis toutes les forces de ton ame contre un coup aussi accablant.--Femme imprudente, réplique Victor, qu'avez-vous dit? que vous ai-je fait? pourquoi me perdez-vous? Que ne pouvez-vous me rendre ma paisible ignorance!.... Hélas! je n'ai vécu que dix-huit ans, je vais mourir toute ma vie!--Mourir, interrompt Clémence!--Accablé du fardeau d'une honteuse naissance, puis-je exister, grand Dieu! puis-je exister?....
LE BARON, _se levant_.
Viens, ma fille, viens, suis-moi.
VICTOR, _se précipitant à ses pieds_.
Vous me fuyez, mon pè.... monsieur!.... quoi! vous m'abandonnez! Ah! je ne suis donc plus, pour vous, qu'un objet d'horreur?
LE BARON, _lui prenant la main_.
Qu'un infortuné.... que je plains.... Levez-vous, jeune homme. (_Il le fixe._) Dieu!.... ce sont tous les traits du monstre!....
CLÉMENCE.
Mais il n'a pas son coeur, mon père; il est vertueux!
VICTOR.
Vertueux! oh! oui, vertueux!.... Vous le savez, monsieur, vous vous plaisiez vous-même à me le dire.
LE BARON.
Oui, je te le disais, et je te le répète encore: tu avais plus de vertus que je n'en exigeais dans un fils, dans un gendre.... Mais quel mot ai-je prononcé! Moi donner ma fille au fils de Roger! Non, ne l'espérez plus....
CLÉMENCE.
Ah! mon père, vous faites mourir deux coeurs qui vous adoraient....
LE BARON.
Viens, ma fille: faut-il que je te réitère l'ordre de me suivre?
CLÉMENCE.
Moi, le quitter dans l'état affreux....
(_Le baron prend Clémence par la main, et s'éloigne._)
VICTOR.
Que n'ai-je fui.... que n'ai-je fui cette fatale demeure! Je m'éloignais d'ici pendant cette nuit orageuse.... j'allais errer loin de Clémence; mais au moins j'aurais ignoré le sang impur où j'ai puisé la vie.... la mort!
LE BARON, _revient attendri_.
Madame Wolf, je vous le recommande; prodiguez-lui les consolations de l'amitié.... Malheureux Victor!
mad. WOLF.
Eh! monsieur, suis-je en état moi-même de le secourir, l'infortuné!
Le baron s'éloigne une seconde fois, en entraînant sa fille, qui tend une main à Victor. Victor s'écrie avec l'accent du désespoir: Je vous suis par-tout, monsieur, ou je meurs à vos yeux!....
Le baron double le pas; Victor le suit, ainsi que sa fille, jusques dans son appartement, où nous les retrouverons tous trois dans le chapitre suivant; mais, avant de terminer celui-ci, je dois faire une courte digression. Mon lecteur, dont je ne doute point de la sagacité, a sans doute deviné depuis long-temps que mon Victor est le fils de Roger. Il est possible qu'avec cette connaissance, la scène douloureuse que je viens de tracer n'ait pas fait sur son ame une très-grande impression. Il est possible aussi qu'ayant deviné un secret qui lui paraissait clair, il s'étonne de ce que les personnages que ce secret regarde ne l'aient pas deviné plutôt, en même temps que lui. Je le prie d'observer d'abord que, dans un roman, les personnages devinent tout, parce qu'il arrive toujours quelqu'un à propos pour les mettre au fait, parce que tout le monde s'y réunit des quatre coins de la terre, et qu'il ne doit pas s'y égarer seulement un petit enfant: mais que, dans une histoire véritable, les héros sont assujettis aux règles de la vraisemblance, et qu'ils ressemblent à une famille, dont les secrets, les défauts et la conduite sont souvent mieux connus des voisins que de ceux qui la composent. En second lieu, mon lecteur voudra bien se mettre à la place de Fritzierne et de Victor. Il relira les scènes avec madame Wolf, où ils peuvent concevoir quelques doutes, et il se dira franchement: Je vois bien, moi, que Victor est l'enfant du crime et du malheur: mais à sa place, à celle de son bienfaiteur, j'aurais repoussé loin de moi une idée si contraire aux principes d'honneur et de vertu qui sont dans leur coeur.
Enfin il le sait, Victor; il connaît le coupable auteur de ses jours. Oh! qu'il est à plaindre, Victor!.... il est maintenant malheureux pour sa vie entière: mais suivons le fil des nombreux événemens qui vont naître de cette affreuse découverte.
CHAPITRE III.
FAIBLE ADOUCISSEMENT.
Le baron, rentré chez lui, s'est jeté dans un fauteuil. Clémence est à ses pieds; elle arrose de larmes les mains de son père. Victor se promène à grands pas dans l'appartement. Absorbé sous le poids du malheur, il ne peut plus exprimer une seule de ses pensées. Quelques exclamations vagues sortent de temps en temps de sa bouche, et soulagent son coeur oppressé.... Le baron le regarde souvent, et souvent il détourne les yeux, comme saisi d'un mouvement d'horreur. Victor s'en apperçoit, et frémit à son tour en pensant à sa singulière ressemblance avec Roger.... Cette scène muette se prolonge si long-temps, qu'elle fatigue nos trois héros; Victor lui-même est prêt à tomber sans connaissance. Monsieur, lui dit doucement Fritzierne, ma fille et moi nous avons besoin de repos; j'espère que vous allez nous laisser maîtres de nous y livrer au moins pendant la fin de cette funeste journée....
Victor veut répliquer, il ne le peut, sa langue se glace sur ses lèvres; il jette un regard plein d'expression sur son bienfaiteur et sur Clémence, qui s'en apperçoit seule, et seule lui répond en usant du même langage. Clémence lui fait même signe de la main de se retirer, de la laisser seule avec un père qui a besoin de ses consolations.... Victor sort d'un air si sombre et si effrayant, que le vieux baron, inquiet, lui crie de loin: Mon ami, donne tes soins pour que tout rentre dans l'ordre dans le château: je te ferai dire l'heure à laquelle tu pourras me parler.... Je veux te parler, Victor, j'en ai besoin.
Ce peu de mots, le ton de bonté avec lequel il est prononcé, tout calme un peu le sombre désespoir de Victor, qui, sûr d'ailleurs du zèle de son fidèle Valentin, pour tout ce qui regarde le château, rentre chez lui, ferme sa porte à double tour, pour n'être point interrompu, et se livre de nouveau à tout l'excès de sa douleur.
Comme tout ce qui l'entoure ajoute à son chagrin! ces meubles, présens de son bienfaiteur, cet appartement que ce généreux bienfaiteur s'est plu à orner pour son fils adoptif, tout cela change de physionomie aux yeux de Victor; il n'est plus qu'un étranger pour le baron, et moins qu'un étranger même, car il est le fils de son plus mortel ennemi...... C'est lui, oui, c'est Victor qui a troublé la paix de ceux qui l'ont élevé; c'est lui qui les a rendus infortunés, et par son adoption, et par le secours qu'il a donné à madame Wolf; c'est en introduisant madame Wolf dans cette maison qu'il en a détruit le charme, qu'il a causé sa propre disgrace. Un secret pareil devait-il jamais être dévoilé? Victor eût préféré ignorer toute sa vie de qui il tient le jour, plutôt que de savoir qu'il le doit à un être si méprisable! Si méprisable!.... Victor ose-t-il bien se servir de cette expression en parlant de son père!..... Oui, il l'ose: les liens du sang ne sont rien à ses yeux auprès de la vertu, de l'éducation et des tendres sentimens qui unissent un bon père à un fils respectueux lorsqu'ils ne se sont jamais quittés. La vertu née du vice lui doit-elle des égards? Un homme jeté parmi d'autres hommes sur cette terre d'infortunes, y est pour son compte; et s'il doit ses malheurs à celui qui l'y a placé, n'a-t-il pas le droit de lui reprocher ce funeste bienfait, plutôt que de lui en témoigner de la reconnaissance? Il est dans cette triste situation, mon Victor; il a connu le doux sentiment de la tendresse filiale, mais pour son bienfaiteur; il ne peut éprouver cette tendre affection pour un homme qui lui a donné l'être au milieu du sang, du carnage, et des forfaits de tous genres.... Bons pères, fils reconnaissans qui lisez ceci, n'accusez pas mon Victor de méconnaître la voix de la nature, qui touche vos coeurs: cette voix n'est vraiment puissante que lorsqu'elle parle à deux coeurs faits pour s'entendre et pour s'aimer: l'écouter seule, cette voix touchante, lorsqu'elle parle pour un être pervers et vil, serait un fanatisme, et tout fanatisme n'a d'empire que sur une ame faible: Victor est trop grand pour y céder.
Victor, en se promenant à grands pas, jette par hasard un regard sur la plaine, à travers sa croisée: il apperçoit quelques-uns des soldats de Roger, qui achèvent de lever leur camp, encore tout effrayés de la déroute qu'ils viennent d'essuyer.... C'est donc là, se dit-il, la digne société de mon.... de Roger! voilà donc ses complices! et c'est sans doute pour ce métier infâme que j'étais né, si le sort n'eût daigné me jeter dans les bras du plus respectable des hommes! Ô destin! tu fais les coupables comme les hommes vertueux. Il n'appartient donc pas à l'enfant dans son berceau de choisir entre le bonheur et l'infortune, le crime et l'innocence, l'estime ou le mépris de ses concitoyens!.... Moi-même! ne suis-je pas, dès ce jour, condamné à la honte, à l'infamie! Ma naissance n'est point mon crime; eh bien! si elle se divulgue, ne suis-je pas l'objet du mépris public? ne suis-je pas montré au doigt par-tout comme le fils d'un scélérat? Hommes aveugles et insensés! vous ne voyez jamais l'homme dans l'homme; vous n'exigez jamais de lui d'autres vertus que celles qu'il n'a pas pu se donner!....
Victor est livré à ces tristes réflexions lorsqu'une voix douce l'appelle à travers la porte de son appartement: Victor!--Ciel! Clémence, c'est vous? entrez!--Non; un mot, un seul mot....
Victor ouvre; Clémence reste en dehors, et continue: C'est mon père qui m'envoie.--Votre père! Ô bonté!--Mon ami, le secret fatal que vient de nous dévoiler madame Wolf, il faut qu'il ne soit connu que de mon père, de toi et de moi, entends-tu, mon ami? il faut qu'il reste enseveli dans nos coeurs, et que personne de cette maison, pas même ton fidèle Valentin, parvienne à le découvrir. Tel est l'ordre de mon père, cher Victor: il a, dit-il, des raisons pour cela, des motifs qu'il te communiquera.--Homme généreux!....--Ah ça, sois prudent: n'est-ce pas que tu seras prudent, et sur-tout que tu te consoleras? Voyez donc, il est accablé de fatigue, et il se désespère encore avec cela! Victor, si vous m'aimez, oui, si tu crains de me voir mourir, tu surmonteras ta douleur, et tu espéreras.--Moi, espérer!--Oui: mon père est bien plus tranquille, et semble méditer quelque grand projet. Il est bien bon, mon père! il t'a élevé, il t'aime! peut-il te bannir, faire ton malheur, le mien; il me perdrait aussi d'abord; oh! il sait bien qu'il me perdrait s'il ne m'unissait pas à toi. J'en mourrais, mon ami; et toi aussi, n'est-il pas vrai?--Ange du ciel! que ton amour me touche; mais qu'il me fait de la peine!.... Quoi! tu ne craindrais pas de donner ta main au fils d'un....--Moi! pourquoi donc? est-ce que c'est ta faute, à toi? est-ce que j'étais libre de me choisir un père tel que le mien? va, je n'ai ni ton esprit, ni ta science; mais je crois penser juste en ne m'attachant qu'à toi, qu'à toi seul: que m'importent tes parens, puisque je te connais, puisque je sais apprécier ton coeur, ton ame, toutes les rares qualités qui brillent en toi?....--Ô Clémence! que ton père ne pense-t-il comme toi!--Il y reviendra, à ces sentimens raisonnables, j'ose le croire, j'en suis même sûre; je sais comme il m'a parlé!--Que t'a-t-il dit?....--Je te dirai cela dans un autre moment. Il faut que j'aille le rejoindre; il a besoin de moi, ce bon père; il ne peut se passer de mes consolations..... Adieu, adieu, Victor!.... pense à l'ordre de ton bienfaiteur! que ce mystère...... tu m'entends.... Adieu, je reviendrai bientôt.
Clémence est partie, et Victor ne songe plus à s'enfermer.... Il a un rayon d'espoir, Victor; il est plus calme, son sang est rafraîchi, et sa raison plus saine.... Tant il est vrai que les douces paroles de l'objet qu'on aime, font couler dans tous nos sens un baume de consolation bien salutaire. En effet, en y réfléchissant bien, le baron n'a donc point envie d'éclater, de bannir son fils adoptif, puisqu'il lui ordonne le silence sur ce grand événement! Il est bien plus tranquille, a dit Clémence: il semble méditer quelque grand projet?... Quel projet?.... Est-ce celui qu'il avait formé avant ce fatal éclaircissement? serait-il toujours dans l'intention d'unir Victor à.... Insensé! perds cet espoir, perds ce frivole espoir, enfant du crime et du malheur! ne connais-tu pas le baron de Fritzierne? ne sais-tu pas qu'il a sur la probité, sur l'honneur, des préjugés.... Que dis-tu, des préjugés!.... Des opinions légitimes, raisonnables, sensées, et que tout le monde doit approuver. L'homme qui méprise le rang et la fortune dans son gendre, n'a point de préjugés; l'homme qui veut s'allier à une honnête famille, est le véritable honnête homme, et le plus sage des pères.
Ainsi pense Victor, et Victor a raison.... Peut-être dans ce siècle de philosophie, où l'on saute à pieds joints sur tous les sentimens de la nature, sur toutes les conventions sociales, peut-être, dis-je, l'opinion du baron de Fritzierne paraîtra-t-elle exagérée à quelques personnes. On le trouvera peut-être ridicule de ne point estimer assez les qualités personnelles de Victor, pour ne voir en lui qu'un homme vertueux, pour l'isoler de son père, pour ne pas lui faire un crime d'un malheur qu'il n'a pu prévoir, ni prévenir, pour surmonter enfin ce qu'on appellera un préjugé comme celui de la noblesse ou de la fortune. Doucement, philosophes prétendus, sans principes comme sans délicatesse, faites attention au temps où vivaient mes héros; plus d'un siècle s'est écoulé depuis eux; et ce siècle, comme la trombe foudroyante qui, après avoir démâté les vaisseaux, s'avance sur le rivage pour entraîner dans sa course les arbres et les masures du laborieux agriculteur; ce siècle, dit de lumières, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la délicatesse, absorbé les jouissances de l'ame, et tué le sentiment. Du temps de mes héros, on faisait encore quelque cas de l'estime publique; et l'estime publique, que l'intrigue, les cabales et les factions ne s'arrachaient pas, l'estime publique valait quelque chose. Si le respect qu'on a pour la vertu est un préjugé, on l'avait ce préjugé-là; et mon vieux baron pouvait fort bien priser la fortune et la noblesse ce qu'elles valent; mais faire un très-grand cas de la probité qui donne toujours de l'estime de soi-même et des siens.
Victor, revenu à des idées plus douces, s'était endormi, accablé par la fatigue d'une nuit de combats et d'une matinée de douleur. Déjà plus des trois-quarts d'un jour aussi fatal pour l'amant de Clémence s'étaient écoulés, et chacun dans le château avait employé ce jour à se reposer. Vers le soir donc, Victor endormi sur son siége, se sent poussé doucement; il se réveille, et apperçoit Valentin, qui lui dit avec l'accent de l'émotion: Qu'avez-vous, mon bon maître?--Rien.--Rien! oh! pardonnez-moi, vous avez quelque chagrin; car je vois que vous avez versé des larmes.--Moi..... Tu te trompes, mon ami: les embarras de cette nuit ont seuls occasionné cette altération de mes traits.--Vous avez un secret que vous me cachez, à moi, à moi!.... Eh bien! je le saurai.--Comment?--Oui, je le saurai: comme rien de ce qui vous regarde n'est étranger à mademoiselle Clémence, elle connaît le sujet de votre douleur, et elle me le dira.--À toi?--Oui, monsieur, à moi. Oh! elle fait quelque cas de ma discrétion, elle; elle ne me cache rien; mais c'est dur pour un fidèle serviteur de ne pouvoir consoler son maître, et d'apprendre ses malheurs d'un autre que de lui.--Valentin, est-ce pour cela que tu es venu?--Non, monsieur, ce n'est pas pour cela que j'ai pris la liberté de vous réveiller; mais me trouvant seul avec vous, j'ai profité de cette circonstance pour éprouver jusqu'où va votre confiance en moi.--Valentin.... une autre fois.... tu sauras.... oh! je ne te cacherai rien; mais, pour le moment, dis-moi ce qui t'amène? Viens-tu de la part de Clémence?....--Non, monsieur: c'est M. le baron qui m'envoie.... Vous avez des mystères pour moi....--M. le baron? que me veut-il?--Vous voir.... Pour moi qui vous suis si attaché!--Comment t'a-t-il dit?--Va le trouver, qu'il m'a dit, ce pauvre jeune homme!.... Vous voyez bien, monsieur, que si je l'avais pressé un peu, lui, il m'aurait dit la chose.--Après?--Valentin, a continué M. le baron; oui, va trouver ton maître de ma part. Tu lui diras de se rendre ici avec ses amis.--Avec ses amis!--Oui, ce sont ses propres expressions. Madame Wolf y était, qui avait l'air triste: Oh! triste!....--Voilà tout?--Pardonnez-moi monsieur, il y a encore quelque chose; mais je ne puis vous dire ça, parce que ça m'est donné sous le secret.--Oh! parle, mon cher Valentin?--Parle, mon cher Valentin!.... Eh! vous ne lui parlez pas, vous à votre cher Valentin? Vous ne l'estimez pas assez pour lui confier!....--Mon ami, tu me mets au supplice. Oh! dis tout, je verrai après!....--Il faut qu'il soit arrivé quelque chose de bien extraordinaire dans cette maison: oui, quelque événement bien malheureux pour mon cher Victor, pour mon pauvre maître!.... Ce n'est sûrement pas le combat de cette nuit, puisque nous avons remporté la victoire; mais à propos de cela, vous êtes brave, monsieur; savez-vous que moi, qui ai servi.... Oui, monsieur, j'ai servi autrefois dans mon pays, en France: bah! j'ai vu....--Valentin, tu ajoutes à mon impatience par tes éternelles digressions! Voyons, que t'a dit de plus mon bienfaiteur?--Il m'a dit que vous aviez un grand chagrin, un violent chagrin; que vous étiez capable de vous livrer au dernier désespoir; puis il ajouta: Mon ami, tu es un garçon prudent, (il me connaît, M. le baron!) tu m'obligeras tu me rendras le plus grand service, en veillant sur ton maître, en ne le quittant pas d'une minute, en le consolant. Songe que je te confie sa vie, et avec elle l'espoir de ma vieillesse, et le bonheur de ma fille.... Moi je lui ai répondu: Monseigneur, soyez persuadé que....--Ô bonheur!.... que ces mots sont doux! l'espoir de sa vieillesse, le bonheur de sa fille! pourrais-je donc encore espérer!....--Oui, monsieur, espérez: Oh! espérez beaucoup. Puis mademoiselle a joint ses instances à celles de son père; mais avec tant de graces! tant de sensibilité!.... un ton.... si touchant.... En vérité les larmes m'en viennent aux yeux.--Et il me demande?--Sur-le-champ. Allez-y, mon cher maître, ne perdez pas un moment....
Victor se débarrasse de son bon Valentin, qui en revient toujours au peu de confiance que son maître lui témoigne; puis l'amant de Clémence, entraîné par un reste d'espoir, qu'il lui est bien permis de concevoir, se rend précipitamment chez le baron, qui, ainsi que sa fille et madame Wolf, avaient passé la plus grande partie de cette journée à se reposer.... À se reposer! autant qu'il est possible de le faire quand on a l'esprit troublé par tant d'événemens.
Victor se présente en tremblant: madame Wolf, Clémence et le baron, le regardent avec le plus tendre intérêt. Assis-toi, Victor lui dit ce dernier du ton le plus affectueux; assis-toi près de nous, et écoute-moi avec attention.
Victor, un peu rassuré, s'asseoit, et le baron continue: