Victor Hugo, son oeuvre poétique

Part 8

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Faire grâce de la mort au tyran, ce n'est pas l'amnistier. Le poète tient son engagement de le clouer à tous les piloris. Il donne à la muse une geôle à garder.

Les Calliopes étoilées Tiennent des registres d'écrou.

Devant lui marche la Peine, un fouet aux clous d'airain sous le bras; lui-même est armé d'un fer rouge, et il a vu «fumer la chair.» Homme ou «singe», il a marqué l'épaule de ce maître, et il l'affublera «d'un bonnet vert,» de la «casaque du forçat:» il lui fermera le charnier des rois, il lui interdira l'histoire. Il lui infligera, comme suprême affront, des parodies d'apothéose:

Sur les frises où sont les victoires aptères, Au milieu des césars traînés par des panthères, Vêtus de pourpre et ceints du laurier souverain, Parmi les aigles d'or et les louves d'airain, Comme un astre apparaît parmi ses satellites, Voici qu'à la hauteur des empereurs stylites, Entre Auguste à l'oeil calme et Trajan au front pur, Resplendit, immobile en l'éternel azur, Sur vous, ô Panthéons, sur vous, ô Propylées, Robert Macaire avec ses bottes éculées!

Attentat, Usurpation, Basse Gloire, Orgie, Meurtre, Sacre, Nature, Revanche, Châtiment, toutes ces abstractions s'animent et forment comme les personnages symboliques de trois ou quatre drames, de la dimension d'une épigramme antique. Les rôles y sont de la longueur d'un hémistiche. Chaque mot est un exergue de médaille, et semble frappé par le coin sur un métal impérissable.

Et toute cette satire virulente aboutit au rêve le plus candide, à la vision lumineuse du bonheur à venir.

La guerre est éteinte. Des canons et des bombardes d'autrefois il ne reste pas un débris assez grand pour puiser aux fontaines.

«De quoi faire boire un oiseau.»

Désormais toutes les pensées des hommes forment un faisceau, et Dieu, pour lier cette gerbe idéale, prend la corde même du tocsin. Chacun fait effort pour le bonheur de tous, et l'humanité tressaille de joie au bienfait minuscule du plus humble de ses enfants, comme le chêne frémit sous le poids du brin d'herbe que l'oiseau apporte à son nid.

Au doute de l'heure sombre il est temps que la foi des jours d'espérance succède:

Les césars sont plus fiers que les vagues marines, Mais Dieu dit:--«Je mettrai ma boucle en leurs marines, Et dans leur bouche un mors, Et je les traînerai, qu'on cède ou bien qu'on lutte, Eux et leurs histrions et leurs joueurs de flûte, Dans l'ombre où sont les morts!»

Sur les débris des tyrannies, l'arbre du Progrès s'élèvera; sa ramure, traversée par la lumière, sera voisine des cieux, et les martyrs, couchés sur la terre, se réveilleront du sommeil de la mort «pour baiser sa racine» au fond de leurs tombeaux.

Ce rayon d'espérance ne luit pas seulement au bout du chemin suivi par le poète; il traverse, à plus d'un moment, la poésie orageuse et sombre de ce libre; il brille surtout d'une ineffable pureté dans la pièce intitulée _Stella_, la merveille de cet admirable recueil.

Je m'étais endormi la nuit près de la grève. Un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve, J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin. Elle resplendissait au fond du ciel lointain Dans une blancheur molle, infinie et charmante. Aquilon s'enfuyait emportant la tourmente. L'astre éclatent changeait la nuée en duvet. C'était une clarté qui pensait, qui vivait; Elle apaisait l'écueil où la vague déferle; On croyait voir une âme à travers une perle. Il faisait nuit encor, l'ombre régnait en vain, Le ciel s'illuminait d'un sourire divin. La lueur argentait le haut du mât qui penche; Le navire était noir, mais la voile était blanche; Des goëlands debout sur un escarpement, Attentifs, contemplaient l'étoile gravement, Comme un oiseau céleste et fait d'une étincelle; L'océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle, Et, rugissant tout bas, la regardait briller, Et semblait avoir peur de la faire envoler. Un ineffable amour emplissait l'étendue. L'herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue, Les oiseaux se parlaient dans les nids; une fleur Qui s'éveillait me dit: C'est l'étoile ma soeur. Et pendant qu'à longs plis l'ombre levait son voile, J'entendis une voix qui venait de l'étoile, Et qui disait:--Je suis l'astre qui vient d'abord. Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort. J'ai lui sur le Sina, j'ai lui sur le Taygète; Je suis le caillou d'or et de feu que Dieu jette, Comme avec une fronde, au front noir de la nuit. Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit. O nations! je suis la poésie ardente. J'ai brillé sur Moïse et j'ai brillé sur Dante. Le lion Océan est amoureux de moi. J'arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi! Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles! Paupières, ouvrez-vous! allumez-vous prunelles! Terre, émeus le sillon! vie, éveille le bruit! Debout!--vous qui dormez, car celui qui me suit, Car celui qui m'envoie en avant la première, C'est l'ange Liberté, c'est le géant Lumière!

Jersey, 31 août 1855.

LES CONTEMPLATIONS.

Dans le livre des _Châtiments_, le poète regarde le monde extérieur; dans le livre des _Contemplations_, il tient ses yeux et son esprit attachés sur lui-même. Quelques jours, quelques mois, au plus, d'inspiration fougueuse avaient produit les _Châtiments_; les _Contemplations_ réfléchissent l'aspect et traduisent les joies ou les douleurs de «vint-cinq années,» autant dire de toute une existence. Ce sont là, pour employer l'expression même de Hugo, «les Mémoires d'une âme.»

Toute la destinée humaine est dans ce livre. Il s'ouvre par la contemplation de l'enfance.

Cet avant-printemps de la vie est bien vite passé. L'âme s'épanouit, comme la flore au mois de mai. C'est le temps où les oiseaux chantent. Qu'exprime leur chant? Les «strophes invisibles» qui s'exhalent des coeurs amoureux. Et ce que disent les oiseaux, tout le répète à l'envi: la caresse du vent, le rayonnement de l'étoile, la fumée du vieux toit, le parfum des meules de foin, l'odeur des fraises mûres, la fraîcheur du ruisseau normand «troublé de sels marins,» la palpitation d'ailes du martinet sous un portail de cathédrale, l'ombre épaisse des ifs, le frisson de l'étang, et l'ondulation des herbes, qui semble le tressaillement des morts.

Aux enchantements éphémères de la passion succèdent les efforts virils, et le combat, non sans angoisse, du devoir. Quel est le devoir du poète? S'isoler dans l'art, et vivre pour le culte d'un idéal sans utilité, ou au contraire mettre le beau au service du vrai, et chercher le vrai dans le progrès de tous les hommes? Hugo avait déjà écrit ailleurs que le poète «a charge d'âmes.» On peut donc s'attendre à le trouver ici, comme ailleurs, préoccupé d'agir jusque dans le rêve, et soucieux d'être utile, «grossièrement utile,» comme il dit, même sur les hauteurs de la spéculation. N'est-ce pas lui qui condamne en ces termes les partisans de l'art pour l'art: «L'amphore qui refuse d'aller à la fontaine mérite la huée des cruches?» Il est poète, mais il est homme, et sa première manifestation de poète a été une protestation contre la tendance qui faisait de l'oeuvre poétique une affaire de caste, qui donnait au lettré français des prétentions de «mandarin;» il a proclamé la Révolution des mots.

Tous les mots à présent planent dans la clarté. Les écrivains ont mis la langue en liberté, Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes, Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes, L'imagination, tapageuse aux cent voix, Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois, La poésie au front triple, qui vit, soupire Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakespeare Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob; Qui verse aux nations la sagesse de Job Et la raison d'Horace à travers la démence; Qu'enivre de l'azur la frénésie immense, Et qui, folle sacrée aux regards éclatants, Monte à l'éternité sur les degrés du temps, La muse reparaît, nous reprend, nous ramène, Se remet à pleurer sur la misère humaine, Frappe et console, va du zénith au nadir, Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles, Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce n'est pas seulement l'intérêt de son art qui passionne cet esprit viril; il contemple avec émotion, et décrit d'une plume tragique, avec d'inoubliables traits, les misères de tous les humbles.

Lui-même il a sa large part de misère et de deuil. Sa fille meurt. Le poète, qui s'était longtemps attardé à contempler le ciel, et à rêver, comme le pâtre, à la lumière de l'étoile, se tourne désormais vers la terre, et s'acharne, pour ainsi parler, à pénétrer le secret du tombeau. Il y va chercher ce qu'il a perdu; il ne l'y trouve pas. Il refuse de croire que tout l'être humain tienne, comme disait Bossuet, «dans le débris inévitable.» Il veut savoir où le souffle qui animait l'organisme détruit, s'est retiré; il s'élance, à travers les régions du ciel, à la poursuite de cette âme.

Il en arrive à concevoir ce qu'on nomme la mort comme un éveil à la vraie vie:

Ne dites pas: mourir; dites: naître. Croyez. On voit ce que je vois et ce que vous voyez; On est l'homme mauvais que je suis, que vous êtes; On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes; On tâche d'oublier le bas, la fin, l'écueil, La sombre égalité du mal et du cercueil; Quoique le plus petit vaille le plus prospère, Car tous les hommes sont les fils d'un même père, Ils sont la même larme et sortent du même oeil, On vit, usant ses jours à se remplir d'orgueil; On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on tombe, On monte. Quelle est donc cette aube? c'est la tombe. Où suis-je? dans la mort. Viens! un vent inconnu Vous jette au seuil des cieux. On tremble; on se voit nu Impur, hideux, noué des mille noeuds funèbres De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres; Et soudain on entend quelqu'un dans l'infini Qui chante, et par quelqu'un on sent qu'on est béni, Sans voir la main d'où tombe à notre âme méchante L'amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante. On arrive homme, deuil, glaçon, neige; on se sent Fondre et vivre; et, d'extase et d'azur s'emplissant, Tout notre être frémit de la défaite étrange Du monstre qui devient dans la lumière un ange.

Si forte que soit l'expression de cette espérance, si passionné que soit l'acte de foi en l'immortalité qui remplit toute la dernière partie des _Contemplations_, ce qui nous touche le plus, dans le livre, c'est encore l'expression de la douleur paternelle, et cette admirable lamentation funèbre, tour à tour aiguë ou apaisée, dont rien n'égale par moments la simplicité pénétrante:

Mère, voilà douze ans que notre fille est morte; Et, depuis, moi le père et vous la femme forte, Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour Sans parfumer son nom de prière et d'amour. Nous avons pris la sombre et charmante habitude De voir son ombre vivre en notre solitude, De la sentir passer et de l'entendre errer, Et nous sommes restés à genoux à pleurer. Nous avons persisté dans cette douleur douce; Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux. Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux, _Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre; Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre A cette lâcheté qu'on appelle l'oubli_. Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure, Et toutes les splendeurs de la sombre nature, Avec les trois enfants qui nous restent, trésor De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor, Nous avons essuyé des fortunes diverses, Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses, Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils, Donnant aux deuils du coeur, à l'absence, aux cercueils, Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille, Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille, Aux vieux parents repris par un monde meilleur, Nos pleurs,--et le sourire à toute autre douleur.

_Marine-Terrace, août 1855._

LES CHANSONS DES RUES ET DES BOIS.

Dans une page charmante des _Contemplations_, le poète s'adresse à la Strophe. Il lui rappelle avec mélancolie le temps où elle errait en liberté parmi les fleurs, faisant du miel, et conduisant le groupe lumineux de ses soeurs, les Chansons. Mais, dès que le deuil et l'exil sont venus, le chercheur du «gouffre obscur» l'a saisie au vol; et maintenant, «captive et reine en même temps,» il la retient dans la sombre prison de son âme.

Un matin de printemps, le geôlier a dû s'attendrir, et la fantaisie lyrique, par la porte qu'il entre-bâillait, s'est évadée, et envolée à tire d'aile. Une fois le bois retrouvé, elle s'est mise à chanter, non plus douloureusement, comme au temps de captivité des _Châtiments_ ou des _Contemplations_, mais à tue-tête, à bouche que veux-tu, avec l'emportement de plaisir de l'oiseau délivré, avec le rythme continu et frénétique des cigales.

Le parti pris de rusticité, de familiarité, de bonhomie, de poésie aux allures pédestres est visible dès les premiers vers du Recueil des _Chansons des rues et des bois_.

La préoccupation littéraire jette, il faut l'avouer, une ombre de pédantisme sur ces idylles. Le naturel y abonde pourtant, et la poésie pure, à travers les broussailles d'une fantaisie excessive ou les herbes folles d'une luxuriante érudition, y fait luire ses filets d'eau vive. L'impression la plus exquise sort, par exemple, du contraste entre les rires amoureux de deux jeunes époux et la mélancolie des ruines de l'abbaye, «jadis pleine de fronts blancs,» de «coeurs sombres.» Les aspects du champ, du bois, de l'étang, n'ont jamais été rendus d'un trait plus rapide et plus suggestif.

Je vois ramper dans le champ noir Avec des reflets de cuirasse, Les grands socs qu'on traîne le soir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La sarcelle des roseaux plats Sort, ayant au bec une perle. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les étangs de Sologne Sont de pâles miroirs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ai pour joie et pour merveille De voir dans ton pré d'Honfleur Trembler au poids d'une abeille Un brin de lavande en fleur.

L'idylle rieuse s'attendrit aussi par endroits, et même certaines de ses strophes ont la beauté grave et recueillie d'une action de grâces, d'un hommage rendu à ce que la nature a de devin.

C'est le moment crépusculaire. J'admire, assis sous un portail, Ce reste de jour dont s'éclaire La dernière heure du travail.

Dans les terres, de nuit baignées, Je contemple, ému, les haillons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.

Sa haute silhouette noire Domine les profonds labours. On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours.

Il marche dans la plaine immense, Va, vient, lance la graine au loin, Rouvre sa main, et recommence, Et je médite, obscur témoin,

Pendant que, déployant ses voiles, L'ombre, où se mêle une rumeur, Semble élargir jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.

Toute cette fantaisie de rusticité n'est qu'un intermède entre deux voyages de puissant vol, à travers l'inconnu, sur la croupe «du cheval de gloire.» Le poète l'avait, malgré lui, mis au vert, et parqué. Il lui ôte son licol; il se suspend une fois de plus à cette crinière «dont tous ses songes font partie;» les quatre fers de Pégase frappent soudain l'espace infini, «galopent sur l'ombre insondable» et font étinceler, à chaque bond, dans le ciel noir, «une éclaboussure d'étoiles.»

L'ANNÉE TERRIBLE.

La prédiction des _Châtiments_ devait s'accomplir: l'épilogue du livre satirique contre Napoléon III devait s'écrire après dix-huit ans, dans les premières pages de l'_Année terrible_. Le poète qui, dans sa jeunesse, avait chanté la Colonne et l'Arc de triomphe, eut, à soixante-huit ans, la douloureuse stupeur de compter toutes nos défaites et, pendant de longs mois, d'enregistrer tous les jours quelque deuil.

Le livre s'ouvre, pour ainsi dire, par le désastre de Sedan. Les victoires de la vieille France, avec leurs noms éclatants, radieux, les chefs de guerre illustres, les hommes du dernier carré de Waterloo se lèvent, s'avancent et, par la main du dernier empereur, ces fantômes de héros, ces nobles abstractions rendent ensemble leur épée.

Il faut remercier Hugo d'avoir, autant qu'il le pouvait, dépouillé l'homme de parti pour raconter ces temps de péril national, et de s'être montré surtout citoyen de la France. C'est le patriotisme dans ce qu'il a de plus touchant, de filial, qui lui a dicté certaines pièces, ou plutôt qui lui a arraché certains cris, comme: «O ma mère!» à la suite du triomphant portrait de l'Allemagne; comme l'hommage à la France:

Tu ne peux pas mourir, c'est le regret qu'on a. Tu penches dans la nuit ton front qui rayonna; L'aigle de l'ombre est là qui te mange le foie; C'est à qui reniera la vaincue; et la joie Des rois pillards, pareils aux bandits des Adrets, Charme l'Europe et plaît au monde.--Ah! je voudrais, Je voudrais n'être pas Français pour pouvoir dire Que je te choisis, France, et que, dans ton martyre, Je te proclame, toi que ronge le vautour, Ma patrie et ma gloire et mon unique amour!

Ce livre de l'_Année terrible_, encore qu'il ait été écrit heure par heure, comme un journal de bord, a l'air d'un long poème unique en deux parties. La première moitié de l'ouvrage est remplie par la lutte avec l'ennemi étranger; la seconde moitié, par la guerre civile.

Dans le récit de la guerre avec l'étranger, Hugo se retrouve tel qu'il s'était révélé en 1827 dans l'Ode à la Colonne, c'est-à-dire fils de soldat. Il a eu, tout enfant, «pour hochet, le gland d'or d'une épée;» il regarde sans peur «l'épée effrayante du ciel;» il écoute, avec un battement de coeur qui n'a rien de pusillanime, la voix des forts gardant l'enceinte de Paris, et quand on rapporte sur les civières les jeunes gens que le combat a moissonnés, il est ému d'une héroïque admiration:

Ils gisent dans le champ terrible et solitaire. Leur sang fait une mare affreuse sur la terre; Les vautours monstrueux fouillent leur ventre ouvert; Leurs corps farouches, froids, épars sur le pré vert, Effroyables, tordus, noirs, ont toutes les formes Que le tonnerre donne aux foudroyés énormes; Leur crâne est à la pierre aveugle ressemblant; La neige les modèle avec son linceul blanc; On dirait que leur main lugubre, âpre et crispée, Tâche encor de chasser quelqu'un à coups d'épée; Ils n'ont pas de parole, ils n'ont pas de regard; Sur l'immobilité de leur sommeil hagard Les nuits passent; ils ont plus de chocs et de plaies Que les suppliciés promenés sur des claies; Sous eux rampent le ver, la larve et la fourmi; Ils s'enfoncent déjà dans la terre à demi, Comme dans l'eau profonde un navire qui sombre; Leurs pâles os, couverts de pourriture et d'ombre, Sont comme ceux auxquels Ezéchiel parlait; On voit partout sur eux l'affreux coup du boulet, La balafre du sabre et le trou de la lance; Le vaste vent glacé souffle sur ce silence; Ils sont nus et sanglants sous le ciel pluvieux.

O morts pour mon pays, je suis votre envieux.

A ses yeux, la haine du Saxon se justifie par des raisons plus élevées que l'antagonisme de race, que le conflit des intérêts, que le devoir de lutter _pro aris et focis_: c'est la féodalité avec tous ses abus, c'est le passé avec toutes ses noirceurs, qui vient, sous la forme des sept chefs allemands,

Hideux, casqués, dorés, tatoués de blasons,

assiéger la cité libre et progressive, châtier l'esprit moderne, et, s'il se peut, étouffer l'avenir.

Le caractère de la conquête, avec ses violences, ses rapts, ses impositions systématiques, ses formidables exactions, ses conditions de paix inexorables, ne peut qu'exaspérer cet amour du pays natal et cet orgueil du nom français héréditaires chez Hugo. Celui qui cherchait sur l'Arc de l'Etoile le nom oublié de son père, devait songer à élever, en quelque sorte, un monument à la honte du vainqueur, et à graver sur cet airain les _Prouesses Borusses_. Elle restera «anonyme» la gloire de ces princes. Aucun d'eux n'arrivera à se dresser sur les ruines qu'ils ont accumulées. Pas un laurier ne sentira «la sève» lui venir des flots de sang qu'ils ont versés; et quant au groupe altier des Renommées, il referme ses ailes, il détourne les yeux,

..... refuse de rien voir, Et l'on distingue au fond de ce firmament noir Le morne abaissement de leurs trompettes sombres.

La victoire définitive ne saurait être aux nations qui luttent «pour le mal,» qui veulent faire prévaloir «les ténèbres.» C'est le vaincu qui les conquerra, qui les enveloppera de sa volonté, qui les poussera au progrès, qui les soumettra à la raison du droit, qui les courbera sous le joug de l'idée. La France sera l'étincelle, et la forêt germanique s'embrasera à son contact, et l'incendie éclairera une «Europe idéale.»

Dans le livre de Victor Hugo, l'hiver neigeux, sombre, sanglant, est par moments traversé d'un sourire, et comme illuminé par les yeux bleus d'un tout petit enfant. De temps à autre le poète oublie presque les scènes désolées ou formidables du dehors, et, à la lueur de sa lampe de travail, il regarde le visage un peu pâli de Jeanne. Elle grandit pendant ces mois du siège. Elle n'est déjà plus en mars la même minuscule personne qu'en novembre ou qu'en janvier. L'aïeul attendri a noté ces métamorphoses, et il écrit ces vers, prélude exquis de _l'Art d'être grand-père_:

A chaque pas qu'il fait, l'enfant derrière lui Laisse plusieurs petits fantômes de lui-même.

L'hiver n'avait pas épuisé les tristesses de cette année. Dès le mois de mars, Hugo est attaqué avec violence. Il se console de cette impopularité inattendue à l'idée qu'il la partage avec le héros de l'indépendance italienne «Sortons,» dit le solitaire de Guernesey à celui de Caprera.

Et regagnons chacun notre haute falaise, Où, si l'on est hué, du moins c'est par la mer; Allons chercher l'insulte auguste de l'éclair, La fureur jamais basse et la grande amertume, Le vrai gouffre, et quittons la bave pour l'écume.

Avril amène la guerre civile. Le poète de la clémence pousse le cri qu'on lui a tant reproché, et qui ne sera pas son moindre honneur: Pas de représailles. Aujourd'hui ces paroles de miséricorde, d'apaisement, de fraternelle passion, resplendissent dans leur idéale beauté.

Si l'on savait la langue obscure des enfers, De cette profondeur pleine du bruit des fers, De ce chaos hurlant d'affreuses destinées, De tous ces pauvres coeurs, de ces bouches damnées, De ces pleurs, de ces maux sans fin, de ces courroux, On entendrait sortir ce chant sombre: «Aimons-nous!»

Quel plaidoyer pour l'ignorance dans ces cinq mots: «je ne sais pas lire,» prononcés par l'homme surpris, une torche à la main, devant la Bibliothèque qui flambe! Quel réquisitoire contre la misère, et non contre les misérables, dans les pièces tragiques qui suivent, et quelle farouche expression que celle de tous ces visages: la prisonnière blessée, la femme dont le nourrisson est mort, l'enfant qui est revenu pour être fusillé! Quelle lumière jetée sur ces tragédies de la borne et du mur par des vers tout abstraits, mais plus puissants qu'aucune image:

Cette facilité sinistre de mourir.