Victor Hugo, son oeuvre poétique
Part 7
Nos titres à tous deux, certes, sont bien acquis. Je le devine peuple, il me flaire marquis.
DIDIER.
Peuple et marquis pourront se colleter ensemble. Marquis, si nous mêlions notre sang, que t'en semble?
SAVERNY, _reprenant son sérieux_.
Monsieur, vous allez vite, et tout n'est pas fini. Je me nomme Gaspard, marquis de Saverny.
DIDIER.
Que m'importe?
SAVERNY, _froidement_.
Voici mes deux témoins. Le comte De Gassé, l'on n'a rien à dire sur son compte, Et monsieur de Villac, qui tient à la maison La Feuillade, dont est le marquis d'Aubusson. Maintenant êtes-vous noble homme?
DIDIER.
Que t'importe? Je ne suis qu'un enfant trouvé sur une porte, Et je n'ai pas de nom. Mais cela suffit bien. J'ai du sang à répandre en échange du tien!
SAVERNY.
Non pas, Monsieur, cela ne peut suffire, en somme. Mais un enfant trouvé de droit est gentilhomme, Attendu qu'il peut l'être; et que c'est plus grand mal Dégrader un seigneur qu'anoblir un vassal. Je vous rendrai raison.--Votre heure?
DIDIER.
Tout de suite
SAVERNY.
Soit.--Vous n'usurpez pas la qualité susdite?
DIDIER.
Une épée!
SAVERNY.
Il n'a pas d'épée! Ah! pasque dieu! C'est mal. On vous prendrait pour quelqu'un de bas lieu.
_Offrant sa propre épée à Didier._
La voulez-vous? Elle est fidèle et bien trempée.
L'ANGELY, _fou du roi, offrant la sienne_.
Pour faire une folie, ami, prenez l'épée D'un fou.--Vous êtes brave, et lui ferez honneur.
_Ricanant_.
En échange, écoutez, pour me porter bonheur Vous me laisserez prendre un bout de votre corde.
DIDIER, _prenant l'épée._
Soit. Maintenant Dieu fasse aux bons miséricorde!
BRICHANTEAU, _sautant de joie_.
Un bon duel! c'est charmant!
SAVERNY, _à Didier_.
Mais où nous mettre?
DIDIER.
Sous Ce réverbère.
GASSÉ.
Allons! messieurs, êtes-vous fous? On n'y voit pas. Ils vont s'éborgner, par saint Georges!
DIDIER.
On y voit assez clair pour se couper la gorge.
SAVERNY.
Bien dit.
VILLAC.
On n'y voit pas!
DIDIER.
On y voit assez clair, Vous dis-je! et chaque épée est dans l'ombre un éclair! Allons, marquis!
_Tous deux jettent leurs manteaux, ôtent leurs chapeaux, dont ils se saluent et qu'ils jettent derrière eux. Puis ils tirent leurs épées._
SAVERNY.
Monsieur, à vos ordres.
DIDIER.
En garde!
C'est encore le souvenir d'un événement réel qui a suggéré au poète ce cruel dénouement du drame intitulé _le Roi s'amuse_. Le père de Victor Hugo avait été, pour ainsi dire, le témoin d'une très tragique aventure. C'était pendant la guerre de Vendée. Un soldat de l'armée du Rhin revenait au pays, en congé de convalescence. Aux approches de son village, il descend de la diligence, afin d'abréger le chemin. Un paysan le voit passer, l'ajuste derrière une haie, le tue, le dépouille en toute hâte. Il apporte au logis le havresac et la feuille de route du mort. Sa femme et lui sont illettrés; mais un voisin lit le papier, et leur apprend que le mort est leur fils. La mère saisit un couteau et se tue; le meurtrier va se remettre aux mains de la justice. Cette fatalité sanglante a fait tant d'impression sur l'imagination de Hugo qu'il a transporté la situation dans son roman de _Notre-Dame de Paris_, où la Sachette fait tuer sa fille Esméralda, et dans Lucrèce Borgia, où Gennaro est perdu par la volonté maternelle: de même dans _le Roi s'amuse_, Triboulet, ce père qui n'aime au monde qu'un seul être, sa fille Blanche, paiera de tout son or le coup d'épée qui la tuera.
Dans _Ruy Blas_, Hugo semble avoir voulu égaler les conditions les plus extrêmes, en faisant aimer un laquais par une reine, ou même avait voulu unir ces extrêmes dans une seule condition, en faisant de ce laquais le plus misérable et le plus glorieux, le plus faible et le plus héroïque des hommes. Mais ce sujet singulier est traité avec plus de dextérité de main qu'aucune pièce dramatique de Hugo; et il suffirait, pour avoir l'idée des mérites de structure de ce drame, de le réduire au scénario. Le premier acte est si vif, si promptement noué dans son exposition déjà très dramatique; le second nous présente un tableau si touchant de l'abandon de la jeune reine, il est si gracieusement romanesque dans le détail des aventures mystérieuses de l'inconnu qui risque sa vie pour apporter à l'exilée la petite fleur bleue du pays natal; le troisième offre un coup de théâtre si saisissant, quand l'arrivée de don Salluste, et les ordres qu'il donne à son valet devenu grand seigneur, éveillent le malheureux Ruy Blas de son rêve d'amour et de gloire; le quatrième, tout entier rempli par l'aventurier à la fois héroïque comme le Cid et plaisant comme Mascarille qui a nom don César, pétille d'une gaieté si vive et d'un éclat de coloris si poétique; le cinquième, où la reine pardonne au laquais qui s'est donné la mort, et verse sur lui des larmes de pitié, peut-être de tendresse, fait succéder à toute cette gaîté folle de l'acte ou, pour parler pour justement, de l'intermède précédent, des scènes si pathétiques! Il attendrit, non pas comme le dénouement du _Cid_, ou même comme celui d'_Andromaque_, mais comme la conclusion mélancolique d'un roman.
Mais ce qui fait surtout de _Ruy Blas_ l'oeuvre peut-être la plus précieuse du théâtre de Hugo, c'est le charme du style et sa splendeur toute lyrique. Comment veut-on que l'auteur des _Orientales_, abordant ce sujet espagnol, se retienne, et résiste à l'envie de faire étinceler son coloris, de donner à tous ses personnages des attitudes, des costumes, des physionomies à faire envie à Vélasquez?
Dans ce sujet naturellement ouvert à la fantaisie, comment cette imagination de poète, éprise d'idéal et affamée de merveilleux, n'aiderait-elle pas le fantastique à triompher? «J'habite dans la lune,» dit un des personnages du drame; le dramaturge n'est-il pas de ceux qui, «rêveurs,» «écoutent les récits».
Et souhaitent le soir, devant leur porte assis, De s'en aller dans les étoiles?
Les drames d'_Hernani_ et de _Ruy Blas_ sont tout imprégnés de lyrisme: qu'est-ce que le drame des _Burgraves_, sinon une épopée? Les personnages, ici, prennent un caractère symbolique. Otto, Magnus et Job représentent trois siècles; l'idée féodale s'exprime et agit par leur intermédiaire; l'idée impériale, après une éclipse de tant d'années, reparaît et triomphe avec Frédéric Barberousse, et la légende, plus vraie que l'histoire, a bien raison de le ressusciter. «Je n'ai plus rien d'humain, dit Guanhumara, je suis le meurtre et la vengeance;» les prisonniers, qui la contemplent d'un regard terrifié, murmurent tout bas: «Cette esclave est la haine.» Ce drame n'est plus une lutte entre des êtres passionnés; c'est le conflit des passions mêmes.
Le cadre a les proportions légendaires du sujet. Le repaire féodal, qui retentit en même temps du cliquetis des entraves et du choc des verres, garde l'écho de douleurs plus sinistres et de fêtes plus colossales; Job, le burgrave centenaire, rappelle les jours de gloire où des convives, grands et forts autrement que ceux d'aujourd'hui, chantaient à voix retentissante,
Autour d'un boeuf entier posé sur un plat d'or.
De ces promenoirs mystérieux, qui vont se perdant dans le mur circulaire, on s'attend à voir surgir de terribles apparitions. Pourquoi ne serait-ce pas le destin qui, sous les traits et les haillons du mendiant, se dresse tout à coup au haut «du degré de six marches»?
GORLOIS, _à Hatto_.
Ah! père, viens donc voir ce vieux à barbe blanche!
LE COMTE LUPUS, _courant à la fenêtre_.
Comme il monte à pas lents le sentier! son front penche.
GIANNILARO, _s'approchant_.
Est-il las!
LE COMTE LUPUS.
Le vent souffle aux trous de son manteau.
GORLOIS.
On dirait qu'il demande abri dans le château.
LE MARGRAVE GILISSA.
C'est quelque mendiant!
LE BURGRAVE CADWALA.
Quelque espion!
LE BURGRAVE DARIUS.
Arrière!
HATTO, _à la fenêtre_.
Qu'on me chasse à l'instant ce drôle à coups de pierre!
LUPUS, GORLOIS _et les pages jetant des pierres_.
Va-t'en, chien!
MAGNUS, _comme se réveillant en sursaut_.
En quel temps sommes-nous, Dieu puissant! Et qu'est-ce donc que ceux qui vivent à présent? On chasse à coups de pierre un vieillard qui supplie!
_Les regardant tous en face._
De mon temps,--nous avions aussi notre folie, Nos festins, nos chansons...--On était jeune, enfin!-- Mais qu'un vieillard, vaincu par l'âge et par la faim, Au milieu d'un banquet, au milieu d'une orgie, Vînt à passer, tremblant, la main de froid rougie, Soudain on remplissait, cessant tout propos vain, Un casque de monnaie, un verre de bon vin. C'était pour ce passant, que Dieu peut-être envoie! Après, nous reprenions nos chants, car, plein de joie, Un peu de vin au coeur, un peu d'or dans la main, Le vieillard souriant poursuivait son chemin. --Sur ce que nous faisions jugez ce que vous faites!
JOB, _se redressant, faisant un pas, et touchant l'épaule de Magnus_.
Jeune homme, taisez-vous.--De mon temps, dans nos fêtes, Quand nous buvions, chantant plus haut que vous encor, Autour d'un boeuf entier posé sur un plat d'or S'il arrivait qu'un vieux passât devant la porte, Pauvre, en haillons, pieds nus, suppliant, une escorte L'allait chercher; sitôt qu'il entrait, les clairons Eclataient; on voyait se lever les barons; Les jeunes, sans parler, sans chanter, sans sourire, S'inclinaient, fussent-ils princes du saint-empire; Et les vieillards tendaient la main à l'inconnu En lui disant: Seigneur, soyez le bienvenu!
_A Gorlois._
--Va quérir l'étranger............
GORLOIS, _rentrant, à Job_.
Il monte, monseigneur,
JOB, _à ceux des princes qui sont restés assis._
Debout!
_A ses fils._
--Autour de moi.
_A Gorlois._
Ici!
_Aux hérauts et aux trompettes._
Sonnez, clairons, ainsi que pour un roi!
Et dans le caveau sombre, humide, hideux, que continue la noire galerie avec ses piliers vaguement entrevus, où la lumière s'infiltre à peine par un grillage éventré, témoin de quelque antique et formidable violence, quelle tragédie peut paraître trop atroce, quel merveilleux dénouement ne semblera pas naturel?
Quel style aussi sera trop poétique, pour exprimer cette conception grandiose? Quelles paroles seront trop hautes, trop nobles, trop épiques, tombant de ces lèvres princières, et traduisant non pas les sentiments d'un être humain, mais les aspirations de tout un peuple, mais les terreurs d'un très long âge, mais les réminiscences glorieuses d'un passé «descendu derrière l'horizon?»
On comprend qu'après avoir entrevu cet idéal dramatique, et après avoir reconnu, par l'échec de sa trilogie, combien il dépassait les besoins du public et les ressources de la scène, Hugo ait renoncé aux avantages de la représentation qu'il fallait acheter par tant de sacrifices. Il y a gagné de pouvoir écrire tout un _Théâtre en liberté_. Et par cette dénomination je n'entends pas seulement le livre posthume qui a paru avec ce titre, mais le livre dramatique des _Quatre vents de l'esprit_ et cette tragédie vraiment unique, d'une puissance dantesque, _Torquemada_.
Ceux qui mesurent au patron des pièces classiques, ou des comédies réalistes modernes, ces idylles dialoguées qui s'appellent _la Grand'Mère, la Forêt mouillée_, ou _les Deux trouvailles de Gallus_, commettent une injustice qui n'est peut-être qu'une erreur. Pour moi, en relisant cette comédie un peu délirante, _Margarita_, et cette tragédie condensée, _Esca, la marquise Zabeth_, dont chaque vers est un dard aigu, une épigramme amère et lumineuse, je me surprends à préférer dans le ciel poétique de Hugo ces étoiles reconnues les dernières et dont l'éclat est d'une si étrange pureté.
Quant à Torquemada, Hugo le regardait non sans raison comme «sa conception la plus grande.» C'est la lecture des Epîtres de saint Paul qui avait déposé dans l'esprit du poète le germe de cette oeuvre imaginée dès les premières heures de l'exil et produite au grand jour, trente ans plus tard, en 1882.
De ce drame étrange et puissant une scène d'épopée se détache, pour ainsi dire, d'elle-même: c'est celle où les députés des Juifs, suivis d'une foule déguenillée, et conduite par Moïse-ben-Habib, leur grand rabbin, viennent implorer la clémence simoniaque du roi Ferdinand et de la reine Isabelle, les très chrétiens.
MOÏSE-BEN-HABIB, _grand rabbin, à genoux_.
Altesse de Castille, Altesse d'Aragon, Roi, reine! ô notre maître, et vous, notre maîtresse, Nous, vos tremblants sujets, nous sommes en détresse Et, pieds nus, corde au cou, nous prions Dieu d'abord, Et vous ensuite, étant dans l'ombre de la mort, Ayant plusieurs de nous qu'on va livrer aux flammes, Et tout le reste étant chassé, vieillards et femmes, Et, sous l'oeil qui voit tout du fond du firmament, Rois, nous vous apportons notre gémissement. Altesses, vos décrets sur nous se précipitent; Nous pleurons, et les os de nos pères palpitent; Le sépulcre pensif tremble à cause de vous. Ayez pitié. Nos coeurs sont fidèles et doux; Nous vivons enfermés dans nos maisons étroites, Humbles, seuls; nos lois sont très simples et très droites, Tellement qu'un enfant les mettrait en écrit. Jamais le juif ne chante et jamais il ne rit. Nous payons le tribut, n'importe quelles sommes. On nous remue à terre avec le pied; nous sommes Comme le vêtement d'un homme assassiné. Gloire à Dieu! Mais faut-il qu'avec le nouveau-né, Avec l'enfant qui tette, avec l'enfant qu'on sèvre, Nu, poussant devant lui son chien, son boeuf, sa chèvre, Israël fuie et coure épars dans tous les sens? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Montrant l'or sur la table._
Voici notre rançon, hélas! daignez la prendre. O rois, protégez-nous. Voyez nos désespoirs. Soyez sur nous, mais non comme des anges noirs; Soyez des anges bons et doux, car l'aile sombre Et l'aile blanche, ô rois, ne font pas la même ombre. Révoquez votre arrêt. Rois, nous vous supplions Par vos aïeux sacrés, grands comme les lions, Par les tombeaux des rois, par les tombeaux des reines, Profonds et pénétrés de lumières sereines, Et nous mettons nos coeurs, ô maîtres des humains, Nos prières, nos deuils, dans les petites mains De votre infante Jeanne, innocente et pareille A la fraise des bois où se pose l'abeille.
LA SATIRE
LES CHATIMENTS.
Le poète qui a le plus noblement parlé de Hugo, Sir Algernon Swinburne, a donné des _Châtiments_ cette large définition: «Entre le prologue _Nox_ et l'épilogue _Lux_ des _Châtiments_, les quatre-vingt-dix-huit poèmes qui roulent, qui brisent, qui éclairent, qui tonnent comme les vagues d'une mer visible, exécutent leur choeur d'harmonies montantes et descendantes avec presque autant de profondeur, de variété, de force musicale, avec autant de puissance, de vie, autant d'unité passionnée, que les eaux des rivages sur lesquels ils furent écrits.»
Un seul sentiment, l'indignation, anime et soulève toute cette oeuvre; mais que de formes il revêt, et que d'accents divers il fait jaillir! C'est d'abord le contraste cruel des deux Napoléon, qui se poursuit, tantôt avec une ironie cuisante, dans la chanson «Petit, petit,» tantôt avec une fougue passionnée dans les iambes de la _Reculade_.
Cette antithèse s'éclaire de toutes les couleurs de la poésie orientale dans l'entrevue avec Abd-el-Kader; elle s'étale surtout avec une puissance d'imagination tout à fait saisissante dans la pièce si connue de l'_Expiation_, qui est à elle seule une grande épopée.
Ce n'est pas l'usurpateur seulement et ses forfaits que poursuit l'imprécation vengeresse du satirique; elle s'attache à ses complices de tout ordre, juristes corrompus, journalistes gagés, pamphlétaires de robe courte.
Elle nous crie toutes les misères actuelles. Voici la rumeur qui monte à travers le soupirail des caves de Lille. Ailleurs c'est le bruit des violons de l'Hôtel-de-Ville, et le gala du Luxembourg; l'écho répond par des râles d'agonisants, des lamentations de veuves et de mères.
Le souvenir des morts de décembre et des autres victimes du coup d'Etat, des déportés de Cayenne ou de Lambessa, des martyrs des pontons et des silos, a donné naissance à des récits puissamment douloureux. Le _Souvenir de la nuit du 4_ et _Pauline Roland_, pour n'en nommer que deux, expriment tout ce qu'il y a d'horreur dans le meurtre stupide d'un enfant, tout ce qu'il y a de grandeur dans l'agonie héroïque d'une femme. Mais cette inspiration pathétique ou funèbre se traduit le plus souvent sous la forme lyrique, la seule qui puisse épuiser la plainte, ou adoucir l'aigreur du deuil par des rythmes assoupissants. C'est là le dessein de l'Ode aux morts du 4 décembre, de la Parabole sur les Oiseaux, de l'Hymne aux transportés, de la Chanson des exilés, du Chant de ceux qui s'en vont sur mer.
Comment la nature, et surtout la mer, ne tiendrait-elle pas ici la place qu'elle occupait déjà dans les écrits de la jeunesse de Hugo? Dans la pièce de _Nox_, le poète la maudissait comme une complice. Il ne lui reprochera plus sa noirceur qu'une seule fois, le jour où le naufrage d'un chasse-marée, perdu presque sous ses yeux, ramènera violemment son esprit vers cette autre fatalité, l'engloutissement de la France. Mais, le plus souvent, c'est à la nature, c'est à la mer qu'il demandera l'oubli, la consolation, et comme la bouffée d'air vivifiant, le parfum de brise libre, le rayon de blanche lumière qui lui fera oublier les soupirs de la geôle, les odeurs des victuailles et du sang, le râle des mourants, le visage des morts.
Oh! laissez! laissez-moi m'enfuir sur le rivage! Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage! Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers, Les genêts sont en fleur, l'agneau paît les prés verts: L'écume jette aux rocs ses blanches mousselines; Par moments apparaît, au sommet des collines, Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux, Un cheval effaré qui hennit dans les cieux!
Le rivage, la mer, le ciel n'apaisent pas toujours ses pensées. Tel sentier, où l'herbe se balance, est triste et semble pleurer ceux qui ne repasseront plus. Tel crépuscule est sépulcral; l'ombre y paraît un «linceul frissonnant;» la lune sanglante y «roule, ainsi qu'une tête coupée.»
Ailleurs la nature est consciente et vengeresse en quelque sorte:
O soleil, ô face divine, Fleurs sauvages de la ravine, Grottes où l'on entend des voix, Parfums que sous l'herbe on devine, O ronces farouches des bois,
Monts sacrés, hauts comme l'exemple, Blancs comme le fronton d'un temple, Vieux rocs, chêne des ans vainqueur, Dont je sens, quand je vous contemple, L'âme éparse entrer dans mon coeur,
O vierge forêt, source pure, Lac limpide que l'ombre azure, Eau chaste où le ciel resplendit; Conscience de la nature, Que pensez-vous de ce bandit?
Toutefois la conception la plus haute, et aussi la dernière à laquelle le poète des _Châtiments_ soit parvenu, est celle d'une nature aussi peu ébranlée par une défaite de la liberté que par un deuil amoureux, aussi peu troublée dans son vaste dessein, dans sa marche vers le progrès, par la douleur présente du proscrit, qu'elle l'avait été jadis par la _Tristesse d'Olympio_. Envisagée sous cet aspect, elle rayonne déjà de l'éclat des âges à venir. Le poète, ébloui, éperdu de joie, incline son regard sur les êtres futurs, et son oreille, ou son esprit entend
La palpitation de ces millions d'ailes.
Quant à l'idée de la revanche, de la victoire du droit, du triomphe de la justice, il n'y a pas de symbole qui ne l'ait traduite. Le peuple est le lion du désert au repos; il dort, mais son réveil sera terrible. Les «lois de mort» se rompront, à la fin; les portes se rouvriront, et la cité s'emplira de torches enflammées; les chastes buveuses de rosée, les abeilles s'envoleront du manteau impérial, et se rueront «sur l'infâme;» les trompettes feront sept fois le tour des murailles de Jéricho, et la musique des Hébreux fera tomber les tours inexpugnables.
Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée;
Quand Josué rêveur, la tête aux cieux dressée, Suivi des siens, marchait, et, prophète irrité, Sonnait de la trompette autour de la cité, Au premier tour qu'il fit, le roi se mit à rire; Au second tour, riant toujours, il lui fit dire: --Crois-tu donc renverser ma ville avec du vent? A la troisième fois l'arche allait en avant, Puis les trompettes, puis toute l'armée en marche, Et les petits enfants venaient cracher sur l'arche, Et soufflant dans leur trompe, imitaient le clairon; Au quatrième tour, bravant les fils d'Aaron, Entre les vieux créneaux tout brunis par la rouille, Les femmes s'asseyaient en filant leur quenouille, Et se moquaient, jetant des pierre aux Hébreux; A la cinquième fois, sur ces murs ténébreux, Aveugles et boiteux vinrent, et leurs huées Raillaient le noir clairon sonnant sous les nuées; A la sixième fois, sur sa tour de granit Si haute qu'au sommet l'aigle faisait son nid, Si dure que l'éclair l'eût en vain foudroyée, Le roi revint, riant à gorge déployée, Et cria:--Ces Hébreux sont bons musiciens!-- Autour du roi joyeux, riaient tous les anciens Qui le soir sont assis au temple et délibèrent.
A la septième fois, les murailles tombèrent.
Mais parfois l'impatience gagne le poète, et il adresse son appel à la Révolution. Il invoque le _Chasseur noir_, et sonne l'hallali pour une meute humaine forçant un czar ou un empereur. Il rappelle au peuple qu'il ressemble à l'Océan; mais que l'Océan ne fait jamais attendre sa marée. Il lui reproche son sommeil il le somme de surgir du tombeau, où il s'est laissé coucher emmaillotté comme Lazare. Il n'y a pas de poésie au monde qui surpasse, pour la puissance du sentiment et pour l'accent tragique des paroles, cet hymne de l'insurrection, ce sonore, implacable et funèbre tocsin:
Partout pleurs, sanglots, cris funèbres. Pourquoi dors-tu dans les ténèbres? Je ne veux pas que tu sois mort. Pourquoi dors-tu dans les ténèbres? Ce n'est pas l'instant où l'on dort. La pâle liberté gît sanglante à ta porte. Tu le sais, toi mort, elle est morte. Voici le chacal sur ton seuil, Voici les rats et les belettes, Pourquoi t'es-tu laissé lier de bandelettes? Ils te mordent dans ton cercueil! De tous les peuples on prépare Le convoi....-- Lazare! Lazare! Lazare! Lève-toi!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais il semble qu'on se réveille! Est-ce toi que j'ai dans l'oreille, Bourdonnement du sombre essaim? Dans la ruche frémit l'abeille; J'entends sourdre un vague tocsin. Les césars, oubliant qu'il est des gémonies, S'endorment dans les symphonies, Du lac Baltique au mont Etna; Les peuples sont dans la nuit noire; Dormez, rois; le clairon dit aux tyrans: Victoire! Et l'orgue leur chante: Hosanna! Qui répond à cette fanfare? Le beffroi...-- Lazare! Lazare! Lazare! Lève-toi!
Si sacré que soit pour le poète le droit à l'insurrection, il n'a pas pour corollaire le droit de représailles. «Non, ne le tuez pas.»
Non, liberté, non, peuple, il ne faut pas qu'il meure! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le progrès, calme et fort, et toujours innocent, Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang.
Déjà l'on voit poindre cette doctrine de la pitié que le poète exprimera sans restriction au retour de l'exil, et qui lui suscitera autant et plus d'inimitiés que ses cris de colère.