Victor Hugo, son oeuvre poétique
Part 6
On peut en dire autant de la _Tristesse d'Olympio_. Qui n'a lu cette sonate pathétique où gémit le souvenir douloureux de l'amour passé, tandis que le bois, la fontaine, les chambres de feuillage, jadis témoins et complices de ces tendresses, poursuivent, dans l'oubli de tout, leur rythme régulier, fatal, inconscient, et enchantent d'autres amoureux de leurs sereines harmonies? Qui n'a comparé cette élégie inoubliable au _Lac_ de Lamartine, au _Souvenir_ d'Alfred de Musset? Qui n'a cru, à vingt ans, que, des trois poètes traitant le même sujet, Hugo fut le moins inspiré? Qui peut le croire après avoir vécu? Les vers profonds, révélateurs du mystère de l'âme, surgissent ici à chaque strophe; ils traversent la trame de l'oeuvre comme autant de traits lumineux.
..... Nos pensées S'envolent un moment sur leurs ailes blessées, Puis retombent soudain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les fils mystérieux où nos coeurs sont liés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ma maison me regarde et ne me connaît plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'impassible nature a déjà tout repris.
Et quelle couleur revêt ici la pensée! Beaucoup d'images, même dans Hugo, dans le Hugo de la _Légende_, ont-elles la nouveauté, le charme saisissant de celles-ci?
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline, Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions, Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine Où gisent ses vertus et ses illusions;
Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles, Comptant dans notre coeur, qu'enfin la glace atteint, Comme on compte les morts sur un champ de batailles, Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,
Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe, Loin des objets réels, loin du monde rieur, Elle arrive à pas lents par une obscure rampe Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur;
Et là dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile, L'âme, en un repli sombre où tout semble finir, Sent quelque chose encor palpiter sous un voile.-- C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir!
On a dit des _Rayons et des Ombres_ que le poète y résumait en quelque sorte toute son oeuvre lyrique antérieure. On y retrouverait, par exemple, l'inspiration dominante des _Feuilles d'automne_, c'est-à-dire les souvenirs de l'enfance, et l'expression des sentiments qui se rattachent au foyer, l'amitié fraternelle, l'amour filial, l'adoration, ou, pour emprunter le mot de Sévigné, la triple «idolâtrie» de la mère, de l'épouse, et des enfants. Ce serait la «pitié aumônière» déjà exprimée dans les _Chants du crépuscule_, qui reparaîtrait dans des pièces comme la _Rencontre_ des quatre enfants sans parents, sans abri, sans souliers et sans pain.
Je n'énumère pas jusqu'au bout ces prétendues analogies; car je suis beaucoup plus frappé des différences. Ce n'est pas aux écrits antérieurs de Hugo que ces pièces me font penser: j'y vois déjà l'idée et le dessein des grands écrits de sa maturité. Je trouve dans la _Rencontre_ un avant-goût de la satire toute sociale des _Contemplations_, et je démêle un coin de la philosophie des _Misérables_ dans cette leçon que la nature donne à l'homme, en prodiguant aux mendiants toutes les douceurs de la tiède saison.
Et son oeil ne vit rien que l'éther calme et chaud. Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dorées, Et la sérénité des voûtes azurées, Et le bonheur, les cris, les rires triomphants Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfants.
C'est encore à la doctrine philosophique des _Contemplations_, non pas à la religion des premiers écrits, que nous achemine la pièce, où le poète, après avoir jeté un regard sur le problème du destin, relève des yeux effarés comme s'il avait aperçu quelque puits insondable:
Cryptes! palais! tombeaux, pleins de vagues tonnerres! Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés, Vous êtes moins profonds et moins désespérés, Que le destin, cet astre habité par nos craintes, Où l'âme entend, perdue en d'affreux labyrinthes, Au fond, à travers l'ombre, avec mille bruits sourds, Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours!
Si ce gouffre rappelle une conception de Hugo, c'est sûrement la _Bouche d'ombre_.
Et quand on a lu les poèmes de la vieillesse de Hugo, quand on a l'esprit encore ému de cette sanction morale jusqu'à laquelle s'était haussé son coeur de patriarche, la suprême pitié, n'est-on pas en droit de vouloir retrouver comme un lointain pressentiment de cette évolution dernière, dans les vers par où le recueil des chants de jeunesse finit:
Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas, De ce triple conseil que l'homme n'entend pas, Pour mon coeur où Dieu vit, où la haine s'émousse, Sort une bienveillance universelle et douce Qui dore comme une aube et d'avance attendrit Le vers qu'à moitié fait j'emporte en mon esprit, Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines, Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines!
Mais la lecture des _Rayons et des Ombres_ révèle autre chose que les desseins poétiques de Hugo: elle fait prévoir son entrée dans la politique. Chez Victor Hugo, les ambitions d'homme d'Etat ont pris leur source dans l'idée qu'il se fait de la mission du poète. Nous avons dit qu'il lui donnait les attributs du _vates_ antique, et faisait de lui l'interprète de Dieu, l'oracle «de l'éternelle vérité.» Il se prend ici pour un visionnaire, pour un prophète, dans le sens biblique du mot:
Pour des regards distraits la France était sereine, Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brume à peine, Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air, Lui, rêveur, il voyait par instants un éclair!
Ce qu'il y avait de fâcheux dans cette conviction, c'est qu'elle allait détourner Hugo de sa «fonction» vraie, et contrarier son instinct naturel. La coulée lumineuse de poésie lyrique sur laquelle il nous a paru essentiel d'arrêter longtemps les regards du lecteur, va se refroidir, s'obscurcir, s'arrêter. Mais de nouveau, à dater de l'exil, elle débordera, et pour un très long temps, avec l'éclat brûlant et le fracas, majestueux d'une éruption volcanique.
LE DRAME
Quand Hugo écrivit _Cromwell_, il atteignait à peine à ses vingt-cinq ans; il en avait quatre-vingts passés, lorsque parut _Torquemada_. Toutefois, la production dramatique ne se rencontre, au début ou à la fin de la carrière poétique de Hugo, qu'à titre d'exception. Elle s'est concentrée dans une période de treize années, comprise entre le mois de février 1830, où _Hernani_ souleva l'enthousiasme au Théâtre-Français, et le mois de mars 1843, où, sur la même scène, eut lieu la chute mémorable des _Burgraves_. Elle comprend donc, pour les oeuvres en vers, les seules qui rentrent dans le plan de cet ouvrage sur le poète, _Hernani_, _Marion De Lorme_, _Le Roi s'amuse_, _Ruy Blas_, et les _Burgraves_. _Cromwell_ et _Torquemada_ sont deux écrits à part: dans l'un, Hugo n'a pas encore trouvé sa formule dramatique, en dépit des fameuses préfaces; dans l'autre, Hugo, ne s'inquiète plus de retrouver le moule trop étroit où il avait coulé ses pièces de théâtre.
Qu'est-ce que _Cromwell_? une tragédie démesurée. Les unités n'y sont pas plus sacrifiées que dans le _Cid_; le lieu de la scène varie trois fois; le décor change à tous les actes; mais l'action est une, et elle se développe dans les vingt-quatre heures réglementaires. Peut-être la pièce déborde-t-elle un peu dans la nuit qui précède le premier jour et dans le jour qui succède à la seconde nuit; Hugo lui-même nous fait observer que son drame «ne sort pas de Londres; qu'il commence le 25 juin 1657, à trois heures, du matin, et finit le 26 à midi. On voit, ajoute-t-il, qu'il entrerait presque dans la prescription classique, telle que les professeurs de poésie la rédigent maintenant.» La tragédie nouvelle est entrée, en effet, dans le corset à vertugadin; mais il a fallu desserrer les lacets, et l'étoffe craque aux coutures.
Le sujet est pourtant entendu à la façon classique, c'est-à-dire qu'il développe une action très simple, et réductible, en quelque sorte, à une seule situation. La tragédie d'_Andromaque_, de Racine, pourrait, à la rigueur, se ramener à cette formule: Andromaque, veuve d'Hector et mère d'Astyanax, épousera-t-elle Pyrrhus? Le drame de _Cromwell_ ne peut non plus donner lieu qu'à cette question: Le Protecteur sera-t-il roi? La question se pose, au premier acte, et, comme dans une pièce de Racine, elle reçoit à chaque acte suivant, non pas une solution, mais une réponse provisoire. _Oui_, dit le second acte, au moment où le rideau tombe; _non_, dit le troisième acte, quand il arrive à sa conclusion. Oui et non, dit tour à tour l'acte quatrième; mais le rideau tombe une fois de plus sur le mot oui: Décidément non, voilà la solution qu'apporte le cinquième acte.
Ainsi, de ce drame énorme, si l'on, voulait ébrancher tout ce qui ne tient pas à l'action, il resterait à peine la matière d'une tragédie classique. Tragédie ou drame, c'est, par bien des côtés, une oeuvre d'imitation. Le jeune auteur a lu Shakespeare, et il se souvient d'_Hamlet_, de _Macbeth_, en plus d'un endroit. Le «Tu seras roi» se retrouve dans la formule «Honneur au roi Cromwell», que le Protecteur a par trois fois entendue en songe. _Macbeth_ a fourni encore l'idée du réveil de Rochester, visiblement calqué sur le réveil du portier...
Suis-je déjà perdu? Serais-je dans l'enfer? Ce palais flamboyant, ces spectres, ces armées De démons secouant des torches enflammées, C'est l'enfer!
_Jules César_ a inspiré plus d'une scène de cette pièce, dont le sujet est également une conspiration. C'est bien un effet à la Shakespeare que ce revirement de la foule, exprimant d'abord par un silence plein d'éloquence ses sentiments hostiles pour Cromwell, et dès que Cromwell a parlé, huant les conjurés, jetant l'un d'eux à la Tamise (acte V, dernière scène).
Mais les classiques peuvent aussi réclamer leur bien. Le coup de théâtre du troisième acte est emprunté au dénouement original de _Rodogue_. Le narcotique offert par Rochester au Protecteur est bu, comme le poison dans la tragédie de Corneille, par la bouche même qui l'offre.
LORD ROCHESTER, _à part._
Le vase est plein. Il faut que Noll le boive. Il va faire un fier somme! J'ai mis toute la fiole!--Hé! je sers le pauvre homme Je l'arrache aux remords; grâce à mes soins d'ami, Il n'aura de longtemps, d'honneur, si bien dormi!
_(Il prend le plat des mains du page, et il le présente à Cromwell. (Haut.)_
Milord....
_(A part.)_
Il faut encor de la cérémonie.
_(Haut.)_
Buvez cette liqueur que mes mains ont bénie.
CROMWELL, _ricanant._
Ah! vous l'avez bénie?
LORD ROCHESTER
Oui....
_(A part.)_
Quel regard!
CROMWELL.
Fort bien. Ce breuvage, est-ce pas, me doit faire du bien?
LORD ROCHESTER.
Oui, l'hypocras contient une vertu suprême Pour bien dormir, Mylord.
CROMWELL.
Alors, buvez vous-même!
_Il prend le gobelet sur le plat et le lui présente brusquement._)
LORD ROCHESTER, _épouvanté et reculant._
Milord....
_(A part.)_
Quel coup de foudre!....
CROMWELL, _avec un sourire équivoque._
Eh bien! vous hésitez? Accoutumez-vous donc, jeune homme, à nos bontés. Vous n'êtes pas au bout encor.... Prenez, mon maître! Surmontez le respect, qui vous troubla peut-être, Buvez.--
_Il force Rochester confondu à prendre le gobelet._
Saviez-vous pas que nous vous chérissions? Que retombent sur vous vos bénédictions!
LORD ROCHESTER, _à part._
Je suis écrasé!
_(Haut.)_
Mais, Milord...
CROMWELL.
Buvez, vous dis-je!
LORD ROCHESTER, _à part._
Il s'est depuis tantôt passé quelque prodige.
_(Haut.)_
Je vous jure...
CROMWELL.
Buvez; vous jurerez après.
LORD ROCHESTER, _à part._
Et notre grand complot? et nos savants apprêts?
CROMWELL.
Buvez donc!
LORD ROCHESTER, _à part._
Noll encor nous surpasse en malice.
CROMWELL.
Vous vous faites prier?
LORD ROCHESTER, _à part._
Buvons donc ce calice!
_Il boit._
CROMWELL, _avec un rire sardonique._
Comment le trouvez-vous?
LORD ROCHESTER, _remettant le gobelet sur la table._
Que Dieu sauve le Roi!
Il faudrait reporter aussi dans l'arsenal dramatique classique le songe, les tirades, les vers à effet, les inversions, les expressions surannées, les formules de style noble. A côté du vers cornélien et du vers imagé, du parler familier et de la touche pittoresque, Cromwell abonde en traits vieillis, en détails d'une élégance pompeuse, à rendre jaloux Parseval-Grandmaison.
Ce qui appartient à Hugo, c'est un charme piquant de couleur locale répandu sur tout le sujet.
LORD ORMOND, _vivement_.
Saint-George! à la douceur je ne suis pas enclin. Pour une goutte d'eau déborde un vase plein. --Milord! Le pire fat qui dans Paris s'étale, Le dernier dameret de la place Royale, Avec tous ses plumets sur son chapeau tombants, Son rabat de dentelle et ses noeuds de rubans, Sa perruque à tuyaux, ses bottes évasées, A l'esprit, moins que vous, plein de billevesées!
LORD ROCHESTER, _furieux_.
Milord! vous n'êtes point mon père!... A vos discours Vos cheveux gris pourraient porter un vain secours. Votre parole est jeune et nous fait de même âge. Vous me rendrez, pardieu, raison de cet outrage!
LORD ORMOND.
De grand coeur!--Votre épée au vent, beau damoiseau!
_Ils tirent tous deux leurs épées_.
D'honneur! je m'en soucie autant que d'un roseau!
_Ils croisent leurs épées_.
DAVENANT, _se jetant entre eux_.
Milords, y pensez-vous?--La paix! la paix sur l'heure!
LORD ROCHESTER, _ferraillant_.
L'ami! la paix est bonne, et la guerre est meilleure.
DAVENANT, _s'efforçant de les séparer_.
Si le crieur de nuit vous entendait?....
_On frappe à la porte_.
Je croi Qu'on frappe....
_On frappe plus fort._
Au nom de Dieu, Milords!
_Les combattants continuent. Voix_ (au dehors).
Au nom du Roi!
_Les deux adversaires s'arrêtent et baissent leurs épées._
La pièce est une galerie de portraits, ou, si l'on veut, de mannequins d'atelier très richement et très exactement vêtus. On a cette impression, qui se retrouvera d'un bout à l'autre du théâtre de Hugo, que l'on visite une merveilleuse collection d'armes et de costumes sous les lambris d'un vieux palais. Les décors sont brossés, et il ne reste aux peintres qu'à glaner un détail ou deux, après tous ceux que le poète a moissonnés, pour reconstituer la salle des Banquets à White-hall, la chambre peinte, la grand'salle de Westminster. Dans ces cadres majestueux, toute une foule tient à l'aise, et, à l'exemple de Shakespeare, l'auteur de _Cromwell_ introduit l'acteur aux mille têtes, le peuple; s'il n'a pas encore le pouvoir de le faire agir, il le fait parler, s'agiter d'une façon assez nouvelle.
SYNDERCOMB, _bas à Garland_.
Carr est le seul de nous qui soit homme.
VOIX DANS LA FOULE.
Hosannah! Gloire aux saints! Gloire au Christ! Gloire au Dieu du Sina! --Longs jours au Protecteur!
_Syndercomb, exaspéré par les imprécations de Carr et les acclamations du peuple, tire son poignard et s'élance vers l'estrade._
SYNDERCOMB, _agitant son poignard_.
Mort au roi de Sodome!
LORD CARLISLE, _aux hallebardiers_.
Arrêtez l'assassin.
CROMWELL, _écartant le garde du geste_.
Faites place à cet homme.
(_A Syndercomb._)
Que voulez-vous?
SYNDERCOMB.
Ta mort.
CROMWELL.
Allez en liberté, Allez en paix.
SYNDERCOMB.
Je suis le vengeur suscité. Si ton cortège impur ne me fermait la bouche....
CROMWELL, _faisant signe aux soldats de le laisser libre_.
Parlez.
SYNDERCOMB.
Ah! ce n'est point un discours qui te touche. Mais si l'on n'arrêtait mon bras....
CROMWELL.
Frappez.
SYNDERCOMB, _faisant un pas et levant sa dague_.
Meurs donc Tyran!
_Le peuple se précipite sur lui et le désarme._
VOIX DANS LA FOULE.
Quoi! par le meurtre il répond au pardon! Périsse l'assassin! Meure le parricide!
_Syndercomb est entraîné hors de la Salle._
CROMWELL, _à Thurloë_.
Voyez ce qu'ils en font?
VOIX DU PEUPLE
Assommez le perfide!
CROMWELL.
Frères, je lui pardonne. Il ne sait ce qu'il fait.
VOIX DU PEUPLE.
A la Tamise! à l'eau!
_Rentre Turloë_.
THURLOË, _à Cromwell_.
Le peuple est satisfait. La Tamise a reçu le furieux apôtre.
CROMWELL, _à part_.
La clémence est, au fait, un moyen comme un autre. C'est toujours un de moins.... Mais qu'à de tels trépas Ce bon peuple pourtant ne s'accoutume pas.
_Hernani_ fut écrit en vingt-cinq jours. La censure prononça sur l'oeuvre cet étrange jugement: «Il est d'une sage politique de n'en pas retrancher un mot. Il est bon que le public voie jusqu'à quel point d'égarement peut aller l'esprit humain, affranchi de toute règle et de toute bienséance.» Quelques académiciens pétitionnèrent auprès du roi, pour qu'il interdit à la pièce nouvelle l'accès de la Comédie-Française. Charles X répondit, non sans à propos, «qu'en fait de littérature, il n'avait que sa place au parterre.» L'oeuvre fut donc jouée, ou, pour parler plus justement, la bataille fut engagée le 25 février 1830. On a raconté bien des fois comment les jeunes gens du groupe romantique vinrent soutenir leur vaillant chef, comment les bravos et les sifflets se mêlèrent pendant plusieurs soirs, comment la jeune armée littéraire, battue sur quelques points, remporta, dès le premier jour, des avantages décisifs, comment telle tirade épique, le monologue de Don Carlos au tombeau de Charlemagne notamment, subjugua par sa majesté jusqu'aux railleurs les plus hostiles, comment surtout cette fleur d'héroïsme, cette hauteur de vertu castillane, cette tendresse emportée qui remplissent la fin du drame, enivrèrent tous les esprits. Un souffle de passion amoureuse exalte tous les personnages de ce drame; un accent d'héroïsme juvénile, étrange, et parfois emphatique, y résonne et en fait vibrer tous les vers. La plus haute émotion qu'on puisse exciter au théâtre se dégage du quatrième acte, où le ressort cornélien de l'admiration est mis en oeuvre une fois de plus et puissamment renouvelé par la clémence inattendue de Don Carlos proclamé empereur.
DON CARLOS, _l'oeil fixé sur sa bannière_.
L'empereur est pareil à l'aigle, sa compagne. A la place du coeur il n'a qu'un écusson.
HERNANI.
Ah! vous êtes César!
DON CARLOS, _à Hernani_.
De ta noble maison, Don Juan, ton coeur est digne.
_Montrant dona Sol._
Il est digne aussi d'elle. --A genoux, duc.
(_Hernani s'agenouille. Don Carlos détache sa toison d'or et la lui passe autour du cou._)
Reçois ce collier.
_Don Carlos tire son épée et l'en frappe trois fois sur l'épaule._
Sois fidèle! Par saint Etienne, duc, je te fais chevalier. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Aux conjurés._
Je veux tout oublier. Allez, je vous pardonne! C'est la leçon qu'au monde il convient que je donne. Ce n'est pas vainement qu'à Charles premier, roi, L'empereur Charles-Quint succède, et qu'une loi Change, aux yeux de l'Europe, orpheline éplorée, L'altesse catholique en majesté sacrée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
DON CARLOS, _seul. Il s'incline devant le tombeau de Charlemagne._
Es-tu content de moi? Ai-je bien dépouillé les misères du roi, Charlemagne? Empereur, suis-je bien un autre homme? Puis-je accoupler mon casque à la mitre de Rome? Aux fortunes du monde ai-je droit de toucher? Ai-je un pied sûr et ferme, et qui puisse marcher Dans ce sentier, semé des ruines vandales, Que tu nous as battu de tes larges sandales? Ai-je bien à ta flamme allumé mon flambeau? Ai-je compris la voix qui parle en ton tombeau? --Ah! j'étais seul, perdu, seul devant un empire, Tout un monde qui hurle, et menace, et conspire, Le Danois à punir, le Saint-Père à payer, Venise, Soliman, Luther, François premier, Mille poignards jaloux, luisant déjà dans l'ombre, Des pièges, des écueils, des ennemis sans nombre. Vingt peuples dont un seul ferait peur à vingt rois, Tout pressé, tout pressant, tout à faire à la fois; Je t'ai crié:--Par où faut-il que je commence? Et tu m'as répondu:--Mon fils, par la clémence!
C'est le ressort racinien de la pitié qui a fourni à l'auteur d'_Hernani_ tout le pathétique du cinquième acte. Les deux êtres, que tout semblait séparer à jamais, sont unis. La tendresse déborde du coeur de ces jeunes époux, et, cherchant une forme de langage qui l'exprime, elle s'identifie avec la douceur de la nuit et la sérénité des astres:
Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête. Rien que la nuit et nous. Félicité parfaite! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pas un nuage au ciel. Tout, comme nous, repose. Viens, respire avec moi l'air embaumé de rose! Regarde. Plus de feux, plus de bruit. Tout se tait. La lune tout à l'heure à l'horizon montait. Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble Et ta voix, toutes deux m'allaient au coeur ensemble.
Et voici l'amour et la haine en présence. La haine est implacable; l'amour semble succomber. L'approche de la mort lui révèle qu'il est immortel; il voit «des feux dans l'ombre»; il a sondé d'un suprême regard l'éternité qui lui reste.
..... Vers des clartés nouvelles Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes. Partons d'un vol égal vers un monde meilleur.
La loi des contrastes domine fortement toutes les conceptions dramatiques de Victor Hugo, et s'applique également à la conduite de la pièce, au développement de l'intrigue, à la construction des personnages, à l'expression des caractères et des moeurs. On peut le vérifier à l'occasion de _Marion De Lorme_. Deux figures traversent toute la pièce, en s'opposant, pour ainsi dire, trait pour trait, en se contredisant parole pour parole: Saverny, noble, élégant, insouciant, gai, lumineux; Didier, sans famille, passionné, mélancolique, et comme vêtu d'ombre. Si romanesque et si artificiel que soit ce personnage de Didier, il exprime pourtant certains traits de la physionomie de Hugo lui-même; telle aventure de la première jeunesse de l'auteur, par exemple son duel à Versailles avec un garde du corps, s'est reflétée dans l'oeuvre et a inspiré la scène que voici:
SAVERNY, _à Didier_.
Holà! hé! l'homme au grand manteau! L'ami!--Mon cher!--
_A Brichanteau._
Je crois qu'il est sourd, Brichanteau.
DIDIER, _levant lentement la tête_.
Me parlez-vous?
SAVERNY.
Pardieu!--Pour récompense honnête, Lisez-nous l'écriteau placé sur votre tête.
DIDIER.
Moi!
SAVERNY.
Vous. Savez-vous pas épeler l'alphabet?
DIDIER, _se levant_.
C'est l'édit qui punit tout bretteur du gibet, Qu'il soit noble ou vilain.
SAVERNY.
Vous vous trompez, brave homme. Sachez qu'on ne doit pas pendre un bon gentilhomme; Et qu'il n'est dans ce monde, où tous droits nous sont dus, Que les vilains qui soient faits pour être pendus.
(_Aux gentilshommes._)
Ce peuple est insolent!
(_Didier en ricanant._)
Vous lisez mal, mon maître! Mais vous avez la vue un peu basse peut-être. Otez votre chapeau, vous lirez mieux. Otez!
DIDIER, _renversant la table qui est devant lui_.
Ah! prenez garde à vous, Monsieur! vous m'insultez. Maintenant que j'ai lu, ma récompense honnête, Il me la faut!--Marquis, c'est ton sang, c'est ta tête!
SAVERNY, _souriant_.