Victor Hugo, son oeuvre poétique

Part 5

Chapter 53,590 wordsPublic domain

Ce qui manque le plus aux _Chants du Crépuscule_, c'est l'unité d'impression. L'auteur s'est laissé aller, plus que dans aucun autre recueil, à la tentation de grossir son volume avec des vers d'album, des romances, des madrigaux, des pièces de circonstance. Ces crayons un peu improvisés feraient honneur à de moindres poètes; chez Hugo, ils ont l'inconvénient de détourner à leur profit une attention, parfois même une admiration qui s'adresserait mieux à des beautés plus hautes. Je ne citerai qu'un exemple. Dans quelle mémoire ne s'est pas logée cette déclaration d'amour où la passion est symbolisée dans la prière de la fleur au papillon? Tout à côté de cette odelette gracieuse, se trouve l'admirable contemplation qui a pour titre _Au bord de la mer_, et, un peu plus loin, la merveille même de ce recueil, la méditation puissante sur la cloche.

Seule en ta sombre tour aux faîtes dentelés, D'où ton souffle descend sur les toits ébranlés, O cloche suspendue au milieu des nuées Par ton vaste roulis si souvent remuées, Tu dors en ce moment dans l'ombre, et rien ne luit Sous ta voûte profonde où sommeille le bruit. Oh! tandis qu'un esprit qui jusqu'à toi s'élance, Silencieux aussi, contemple ton silence, Sens-tu, par cet instinct vague plein de douceur Qui révèle toujours une soeur à la soeur, Qu'à cette heure où s'endort la soirée expirante, Une âme est près de toi, non moins que toi vibrante, Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel, Et se plaint dans l'amour comme toi dans le ciel! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme! Qu'à son heure, à son jour, l'esprit saint les réclame, Les touche l'une et l'autre, et leur dise: chantez! Soudain, par toute voie et de tous les côtés, De leur sein ébranlé, rempli d'ombres obscures, A travers leur surface, à travers leurs souillures, Et la cendre et la rouille, amas injurieux, Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux!

Ce sera l'hosanna de toute créature! Ta pensée, ô Seigneur! ta parole, ô nature! Oui, ce qui sortira par sanglots, par éclairs, Comme l'eau du glacier, comme le vent des mers, Comme le jour à flots des urnes de l'aurore, Ce qu'on verra jaillir, et puis jaillir encore, Du clocher toujours droit, du front toujours debout, Ce sera l'harmonie immense qui dit tout! Tout! les soupirs du coeur, les élans de la foule: Le cri de ce qui monte et de ce qui s'écroule; Le discours de chaque homme à chaque passion; L'adieu qu'en s'en allant chante l'illusion; L'espoir éteint, la barque échouée à la grève; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La vertu qui se fait de ce que le malheur A de plus douloureux, hélas! et de meilleur; L'autel enveloppé d'encens et de fidèles; Les mères retenant les enfants auprès d'elles; La nuit qui chaque soir fait taire l'univers Et ne laisse ici-bas la parole qu'aux mers; Les couchants flamboyants; les aubes étoilées; Les heures de soleil et de lune mêlées, Et les monts et les flots proclamant à la fois Ce grand nom qu'on retrouve au fond de toute voix; Et l'hymne inexpliqué qui, parmi des bruits d'ailes, Va de l'aire de l'aigle au nid des hirondelles; Et ce cercle dont l'homme a sitôt fait le tour, L'innocence, la foi, la prière et l'amour! Et l'éternel reflet de lumière et de flamme Que l'âme verse au monde et que Dieu verse à l'âme!

C'est dans de pareilles pages qu'il faut chercher l'originalité du volume, et non dans les aubades, les effusions de tendresse ou les actes de foi, antérieurs de quelques années, et animés d'un autre esprit. On reconnaît sans peine ces poèmes de la vingtième année à leur caractère élégiaque, et à cette tendance mystique, à ce besoin d'adoration que sûrement en 1835 (date de la publication des _Chants du crépuscule_) Victor Hugo ne ressent plus. S'il y a eu dans la période de sa vie antérieure à l'exil une heure de doute, de mélancolie morose, de pessimisme amer, douloureux, agressif, cette heure est arrivée.

Ce mécontentement s'explique assez par le regret très vif de la première jeunesse.

Il fut un temps, un temps d'ivresse, Où l'aurore qui te caresse Rayonnait sur mon beau printemps, Où l'orgueil, la joie et l'extase, Comme un vin pur d'un riche vase, Débordaient de mes dix-sept ans.

A ce moment il avait la gloire devant lui; elle brillait dans le lointain, mais il bondissait vers ce but:

Et comme un vif essaim d'abeilles, Mes pensers volaient au soleil.

Le but est atteint, et le mirage est dissipé; la coupe est bue, et la «lie» est au fond.

Tout poète est irritable. Que dire de celui-ci? On se rappelle son enfance hypéresthésique. Le tempérament qui ébranla jusqu'à la folie le cerveau surexcitable de plus d'un des siens, devait se retrouver chez lui et souffrir très cruellement de certaines hostilités:

Toujours quelque bouche flétrie, Souvent par ma pitié nourrie, Dans tous mes travaux m'outragea.

Il s'exagérait la violence ou la portée de ces attaques:

Moi que déchire tant de rage...

Il ne pouvait pas pardonner au régime royal qui s'était établi, avec la liberté, le droit pour champions, de manquer à ses engagements, de renier son principe, de laisser subsister «des abus de granit,» auxquels les tribuns du jour ne pouvaient opposer «qu'une charte de plâtre.» Et de tous ces abus, à ce qu'il semble, celui qui a le plus blessé le poète, celui qui a fait surgir de son seuil naguère égayé par les rires d'enfant, la «muse Indignation,» c'est la persécution qu'on a infligée à sa pensée, c'est l'interdiction jetée sur telle ou telle de ses oeuvres:

Chacun se sent troublé comme l'eau sous le vent; Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rêvant, Voilà, depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste, Que j'entends aboyer au seuil du drame auguste La censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs, Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs, Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée, O Muse! quelque pan de ta robe étoilée!

Il proteste contre ces «tristes libertés qu'on donne et qu'on reprend»; il se fait l'adversaire de toutes les mesures de réaction provoquées par un pouvoir inquiet, et consenties par les «trois cents avocats,» par «ces rhéteurs» que leur toge neuve embarrasse. Il oppose au régime sans éclat, sous lequel la France s'agite, le souvenir du Césarisme triomphant, et il compare avec dédain les lampions des fêtes officielles au soleil d'Austerlitz; lui qui, dix ans plus tôt, maudissait Buonaparte, il s'attendrit comme la bonne vieille de Béranger, ou comme les vétérans en demi-solde de la Restauration, devant l'image du captif de Sainte-Hélène, regrettant non pas le Kremlin, non pas le bivac, non pas les dragons chevelus, ou les rouges lanciers, ou les grenadiers épiques, mais l'enfant blond, rose, «divin,» qu'allaite sa nourrice éblouie, souriante.

Napoléon n'est pas le seul repoussoir lumineux qu'il imagine de placer en regard des obscurs artisans de la politique présente. A deux reprises, il évoque le souvenir d'un autre soldat, le héros de l'indépendance grecque, Canaris. Comme le passé, l'éloignement grandit les hommes: pour Hugo, Napoléon mort est une sorte de Dieu terrifiant; Canaris disparu et entré dans l'oubli est le dieu bon, aux «traits sereins,» au «regard pur,» au coeur «candide.» Il envie la destinée de ce fils de l'Archipel, qui vit au pays de l'héroïsme et de la gloire, qui voit

Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare,

qui a échangé la popularité bruyante, banale, éphémère, contre

.................la douceur d'entrevoir Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir, Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine, Une femme de Thèbe ou bien de Salamine, Paysanne à l'oeil fier qui va vendre ses blés, Et pique gravement deux grands boeufs accouplés, Assise sur un char d'homérique origine, Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine!

Hugo ne se borne pas à cette satire indirecte. Il blâme ouvertement les désintéressements de la politique française, et s'indigne qu'aucun écho ne réponde au cri de la Pologne piétinée par les clous des Baskirs. En maudissant «l'homme qui a livré une femme,» il inflige un blâme sanglant aux ministres qui ont soldé et provoqué ce louche trafic. Ses éloges mêmes, tels que le remerciement au duc d'Orléans, ont quelque chose d'un peu humiliant pour le trône; ils ne diffèrent guère du conseil, et quand le _conseil_ se fait jour, il est gros de menaces. Hugo montre aux rois le flot populaire qui monte; rien ne l'arrêtera dans sa fureur inconsciente, sinon le pouvoir du bienfait, et l'obstacle d'une bonne action.

La préoccupation des misérables de tout ordre vient servir d'excuse à ces plaintes, mais elle fournit à cette satire naissante un aliment nouveau.

Voici l'antithèse du riche et du pauvre; voici le contraste entre la foule heureuse, éclatante, enivrée, que rassemble le bal flamboyant, et le groupe des créatures dégradées,

Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur, Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au coeur!

Où trouver un refuge contre tant de causes de tristesse?

Dans l'amour tout divin de l'humanité. A la prière qui s'est tue un autre hymne succédera.

Ce sera l'hosanna de toute créature, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce sera l'harmonie immense qui dit tout.

Et cette harmonie s'annonce déjà, comme par une note préparatoire de l'accord, dans ce vers curieux:

Et le sage attentif aux _voix intérieures_.

Le titre et le sujet du recueil suivant étaient trouvés.

LES VOIX INTÉRIEURES.

Deux pièces du nouveau livre, les deux premières, sont encore inspirées par le spectacle des événements et la préoccupation politique. _Sunt lacrymæ rerum_ est une sorte de chant funéraire, de panégyrique attendri, que la mort de Charles X, exilé, inspire au poète du sacre. Dans la pièce _A l'Arc de triomphe_, on retrouve une fois de plus la glorification de l'idée impériale, que l'auteur des _Chants du crépuscule_ avait entreprise dans _la Colonne_ et _Napoléon II_. Si l'éloge de l'Empire était opportun, et de nature à flatter le sentiment public, on ne saurait faire le même reproche à l'hymne en l'honneur de la royauté légitime. Cette manifestation venait à l'encontre du sentiment populaire, et, à ce propos, il n'est pas inutile de remarquer à quel point se trompent ceux qui voient dans Victor Hugo un courtisan de l'opinion. Qui la flattait en 1825, Victor Hugo, chantre de l'autel et du trône, ou Casimir Delavigne, le poète des _Messéniennes_, ou Béranger, le chansonnier du _Roi d'Yvetot_, le prêtre narquois du _Dieu des Bonnes Gens_? Et plus tard, sera-ce un sacrifice au goût dominant des Français de 1852 que de flétrir le régime devant lequel ils se sont prosternés? Sera-ce une tactique d'opportuniste, au lendemain de la Commune de 1871, et au plus fort de représailles dont personne, à ce moment-là, n'eût osé mettre en doute la légitimité, que de jeter le cri d'appel à la clémence, que de s'opposer aux revanches de l'ordre, que de flétrir la basse loi du talion?

La conséquence d'une si habile conduite devait être ce qu'elle fut. En 1871, on lapida les fenêtres de celui qui avait dit: «Pas de représailles;» après 1853, et pendant de longues années, ce fut la mode et la marque du goût que de décrier, de railler, de renier l'auteur des _Châtiments_; en 1837, après la publication des _Voix intérieures_, les attaques dont Victor Hugo avait déjà souffert si vivement, redoublèrent de violence.

Mais cette fois le poète pouvait les braver. Il avait trouvé le grand secret de consolation, la source inépuisable de courage, de sérénité. Las des agitations stériles de la politique et de son fracas irritant, il s'était remis à écouter, de plus près que jamais, «cette musique que tout homme a en soi» et «dont parle la Porcia de Shakespeare.» Ce chant continu, cette voix intérieure, «écho affaibli» et «confus» du grondement de la Nature, voilà surtout ce que le poète notait cette fois, et fixait en des vers, singulièrement beaux.

Il retrouvait le verbe imagé, les traits de feu des _Orientales_ avec un attrait tout nouveau de puissante mélancolie.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La morne Palenquè gît dans les marais verts; A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts Entend-on le lézard qui bouge. Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil, De beaux oiseaux de cuivre rouge. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté, Cache sous son manteau son enfant souffleté, L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés Ses colosses camards à la face frappés Par le pied brutal de Cambyse.

Mais, à côté de ce vers fulgurant, Hugo en apportait un autre plus original peut-être, je veux dire le vers simple et pénétrant, virgilien par la pureté et l'harmonie, homérique par la vérité de l'impression, le vers avec lequel il décrit:

Les coteaux renversés dans le lac qui miroite,

«l'antre obstrué d'herbe verte,» et

... les vieilles forêts où la sève à grands flots Court du fût noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux.

Ce ne sont là que des aspects de la nature. Hugo soulève le voile riant et rayé de couleurs dont l'éternelle Isis enveloppe son sein palpitant. Il ne s'arrête pas longtemps à l'églogue ancienne, malgré la douceur de regarder «fumer le feu du pâtre,» et d'entrevoir, «à travers les buissons,» sous «la lune», «à la dérobée,»

Il cherche le pourquoi de la nature; il la trouve compatissante, charitable, providentielle; elle est l'intermédiaire auguste qui dispense à l'homme les bienfaits de Dieu:

L'hiver, l'été, la nuit, le jour, Avec des urnes différentes, Dieu verse à grands flots son amour.

Cette première conception est justement le contraire de celle qui s'exprimera dans la _Tristesse d'Olympio_; mais on la voit se modifier déjà, rien qu'en tournant les feuillets des _Voix intérieures_. La pièce _A Albert Durer_ nous révèle une nature autrement vraie, toute livrée au travail de la vie, et tourmentée par de sourds mais visibles efforts:

Le cresson boit; l'eau court; les frênes sur les pentes, Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes, Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs.

La terre ne vit pas seulement; elle fait vivre. Elle est la _Mater Alma_ que célèbre le mythe ancien; elle est la nourrice universelle.

C'est ce qu'exprime avec une puissance singulière la pièce fameuse qui a pour titre _la Vache_.

LA VACHE.

Devant la blanche ferme où parfois vers midi Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi, Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges, Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges Ecoutent les chansons du gardien du réveil, Du beau coq vernissé qui reluit au soleil, Une vache était là tout à l'heure arrêtée. Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée, Douce comme une biche avec ses jeunes faons, Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants, D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles, Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles, Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant D'autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant, Dérobant sans pitié quelque laitière absente, Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous, Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux. Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine, Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard, Distraite, regardait vaguement quelque part. Ainsi, nature! abri de toute créature! O mère universelle! indulgente nature! Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels, Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels, Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle, Pendus de toutes parts à ta forte mamelle! Et tandis qu'affamés, avec des cris vainqueurs, A tes sources sans fin désaltérant nos coeurs, Pour en faire plus tard notre sang et notre âme, Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme, Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu, Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu!

La terre fait plus que de nourrir ses fils; elle leur parle. Elle élève et elle agrandit le coeur qui sait l'entendre.

De partout sort un flot de sagesse abondante. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tout objet dont le bois se compose répond A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme.

Avec la voix de la Terre, éclate, pour la première fois[3], dans l'oeuvre de Hugo, le chant de la Mer, qui grondera si puissamment dans les _Contemplations_, dans les _Châtiments_, et dans la _Légende des siècles_. Cette intimité merveilleuse qui s'établira, pendant les années de l'exil, entre le poète et l'Océan, s'explique, s'annonce, avant l'heure de la rélégation sur les rochers anglo-normands, par des affinités dont voici la première preuve. Qu'on relise _Soirée en Mer_, ou encore _Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir_. Qu'on joigne à ces premières impressions les deux pièces des Rayons et Ombres, _Cæruleum Mare_, où s'exprime l'idée qu'éveille le spectacle de l'Océan, et _Oceano Nox_, où se traduit plus fortement le sentiment qui se dégage de ses murmures. On aura dans ces quatre odes comme un prélude de cette symphonie immense de la mer, que Hugo écrira plus tard, et qu'il jettera par lambeaux à travers ses chants lyriques, ses romans, ses satires, ses épopées.

[3] La pièce des Chants du Crépuscule, Au bord de la mer, en dépit de son titre, ne s'oppose pas à cette assertion. Le poète y définit la Terre, l'Ether, l'Amour. L'Océan n'entre que pour trois vers dans cette triple synthèse.

LES RAYONS ET LES OMBRES.

On peut rapprocher, sur d'autres points, _les Rayons et les Ombres_ des _Voix intérieures_. L'un et l'autre de ces deux recueils offrent, dans un petit nombre de pièces, de facture exquise, l'union très heureuse de deux éléments très divers, la nature et l'art, associés ici d'une façon presque classique. On songe à Versailles et à la préface de la _Psyché_ de La Fontaine, quand le poète s'achemine

Vers la grotte où le lierre Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre!

Et lui-même, en décrivant le parc austère, au grand «bassin dormant,» où moisit maintenant «un Neptune verdâtre» et où jadis le roi Louis, tenant par la main ou Caussade ou Candale, errait sous les ombrages, il éveille, non sans raillerie, le souvenir des rimes de Boileau.

Cette inspiration si gracieuse gagne, d'un volume à l'autre, en profondeur mélancolique, et elle produit, sous le titre de _la Statue_, ce délicieux entretien avec le Faune isolé, immobile, oublié «dans sa gaine de marbre.» La musique seule égalerait ce que produit ici la poésie, évoquant, avec je ne sais quel ineffable mystère, les élégances somptueuses, royales, galantes du passé, dans ce puissant paysage d'hiver:

D'autres arbres plus loin croisaient leurs sombres fûts; Plus loin d'autres encore, estompés par l'espace, Poussaient dans le ciel gris où le vent du soir passe, Mille petits rameaux noirs, tordus et mêlés, Et se posaient partout, l'un par l'autre voilés, Sur l'horizon, perdu dans les vapeurs informes, Comme un grand troupeau roux de hérissons énormes. Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir.

Poésie ou musique, à quel art rattacher la méditation sur «l'Orphée moderne,» le vieux maître Palestrina?

Ecoutez, écoutez! du maître qui palpite, Sur tous les violons l'archet se précipite. L'orchestre tressaillant rit dans son antre noir. Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir, Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure, Rire les vendangeurs dans une vigne mûre. Comme sur la colonne un frêle chapiteau, La flûte épanouie a monté sur l'alto. Les gammes, chastes soeurs dans la vapeur cachées, Vidant et remplissant leurs amphores penchées, Se tiennent par la main et chantent tour à tour, Tandis qu'un vent léger fait flotter alentour, Comme un voile folâtre autour d'un divin groupe, Ces dentelles du son que le fifre découpe.

Ciel! voilà le clairon qui sonne. A cette voix, Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fois. La caisse aux mille échos, battant ses flancs énormes, Fait hurler le troupeau des instruments difformes, Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs. Vaste tumulte où passe un hautbois qui soupire! Soudain du haut en bas le rideau se déchire: Plus sombre et plus vivante à l'oeil qu'une forêt, Toute la symphonie en un hymne apparaît. Puis, comme en un chaos qui reprendrait un monde, Tout se perd dans les plis d'une brume profonde. Chaque forme du chant passe en disant: Assez! Les sons étincelants s'éteignent dispersés. Une nuit qui répand ses vapeurs agrandies Efface le contour vague des mélodies, Telle que des esquifs dont l'eau couvre les mâts, Et la strette jetant sur leurs confus amas Ses tremblantes lueurs largement étalées Retombe dans cette ombre en grappes étoilées!

O concert qui s'envole en flamme à tous les vents! Gouffre où le crescendo gonfle ses flots mouvants! Comme l'âme s'émeut! Comme les coeurs écoutent! Et comme cet archet d'où les notes dégouttent, Tantôt dans la lumière et tantôt dans la nuit, Remue avec fierté cet orage de bruit! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Singulière puissance du génie! Il entre de plain-pied, et sans effort, de l'art où il règne en maître dans les arts qui lui semblent le plus fermés. Hugo n'a point reçu d'instruction musicale; il n'a point cherché à y remédier, même superficiellement, par l'audition, fréquente des musiciens; mais, d'instinct, il a évité de s'associer à l'admiration banale des gens de son temps pour les manifestations vulgaires de l'art le plus tenu de s'élever, et, quand il veut glorifier un maître de l'harmonie, il ne se prosterne pas devant des idoles de bois doré, de carton-pierre ou de simili-bronze; il n'adore que les vrais dieux. Et lui-même il saisit l'archet, et il conduit l'orchestre, et il en explique les voix, avec une intuition des ressources symphoniques, avec un bonheur d'images, une puissance de transcription, de transposition des effets, qui confond les initiés.

Comme dans les _Voix intérieures_, la Nature, dans _les Rayons et les Ombres_, occupe une place très large. Elle paraît ici pour la première fois dans ce rôle d'éducatrice que Hugo lui conservera jusque dans ses poèmes des derniers jours (_l'Ane_). Tout le monde a dans la mémoire les souvenirs des Feuillantines; pour en parler ici, ce serait un abus que dépasser l'allusion.