Victor Hugo, son oeuvre poétique
Part 3
Enfants, on vous dira plus tard que le grand-père Vous adorait; qu'il fit de son mieux sur la terre, Qu'il eut fort peu de joie et beaucoup d'envieux, Qu'au temps où vous étiez petits il était vieux, Qu'il n'avait pas de mots bourrus ni d'airs moroses, Et qu'il vous a quittés dans la saison des roses; Qu'il est mort, que c'était un bonhomme clément; Que dans l'hiver fameux du grand bombardement, Il traversait Paris tragique et plein d'épées, Pour vous porter des tas de jouets, des poupées, Et des pantins faisant mille gestes bouffons; Et vous serez pensifs sous les arbres profonds.
Il faut relire aussi la pièce qui a pour titre: «Lettre à une femme. Par ballon monté, 10 janvier». Elle rend à la fois la physionomie du siège et l'état d'âme du poète, qui était venu communiquer aux assiégés sa flamme d'héroïsme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Moi, je suis là, joyeux de ne voir rien plier. Je dis à tous d'aimer, de lutter, d'oublier, De n'avoir d'ennemi que l'ennemi; je crie: «Je ne sais plus mon nom, je m'appelle Patrie!» Quant aux femmes, soyez très fière, en ce moment Où tout penche, elles sont sublimes simplement. Ce qui fit la beauté des Romaines antiques, C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs, Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs, Et leurs maris debout sur la porte Colline. Ces temps sont revenus. La géante féline, La Prusse tient Paris, et, tigresse, elle mord Ce grand coeur palpitant du monde à moitié mort. Eh bien! dans ce Paris, sous l'étreinte inhumaine, L'homme n'est que Français, et la femme est Romaine. Elles acceptent tout, les femmes de Paris, Leur âtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris, Au seuil noir des bouchers les attentes nocturnes, La neige et l'ouragan vidant leurs froides urnes, La famine, l'horreur, le combat, sans rien voir Que la grande patrie et que le grand devoir; Et Juvénal[2] au fond de l'ombre est content d'elles.
[2] Juvénal, poète satirique latin.
Après le siège, le Tyrtée de Paris vaincu fut envoyé à l'Assemblée nationale par plus de deux cent mille voix. Son attitude l'y rendit vite impopulaire. Il parla contre la paix; il demanda que les députés d'Alsace-Lorraine gardassent leur siège de représentants; il protesta contre le transfert du gouvernement hors de Paris. Il souleva de tels orages, que, le 8 mars, après avoir longtemps occupé la tribune au milieu du tumulte, il donna sa démission de député. Mais en renonçant à son mandat, il n'abandonnait pas la défense de ce qui lui semblait la vérité.
Un mois après la perte de son fils Charles, qui mourut à Bordeaux le 13 mars, d'une rupture d'anévrisme, Victor Hugo, retenu à Bruxelles par les intérêts de ses petits-enfants dont il fallait régler la succession, apprenait par les journaux les tragiques horreurs de la guerre civile, et une fois de plus il poussait son superbe appel à la concorde, à la clémence. Le 15 avril, dans la pièce intitulée _Un cri_, il disait:
Combattants! combattants! qu'est-ce que vous voulez? Vous êtes comme un feu qui dévore les blés, Et vous tuez l'honneur, la raison, l'espérance! Quoi! d'un côté la France et de l'autre la France! Arrêtez! c'est le deuil qui sort de vos succès. Chaque coup de canon de Français à Français Jette--car l'attentat à sa source remonte,-- Devant lui le trépas, derrière lui la honte. Verser, mêler, après Septembre et Février, Le sang du paysan, le sang de l'ouvrier, Sans plus s'en soucier que de l'eau des fontaines! Les Latins contre Rome et les Grecs contre Athènes! Qui donc a décrété ce sombre égorgement?
Dans la pièce intitulée _Pas de représailles_, une semaine après, il protestait, avec une éloquence admirable, contre la loi du talion:
Non, je n'ai pas besoin, Dieu, que tu m'avertisses; Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices; Nos ennemis tombés sont là; leur liberté Et la nôtre, ô vainqueurs, c'est la même clarté. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quoi! bannir celui-ci, jeter l'autre aux bastilles! Jamais! Quoi! déclarer que les prisons, les grilles, Les barreaux, les geôliers et l'exil ténébreux, Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux! Non, je n'ôterai, moi, la patrie à personne; Un reste d'ouragan dans mes cheveux frissonne. On comprendra qu'ancien banni, je ne veux pas Faire en dehors du juste et de l'honnête un pas; J'ai payé de vingt ans d'exil ce droit austère D'opposer aux fureurs un refus solitaire Et de fermer mon âme aux aveugles courroux; Si je vois les cachots sinistres, les verrous, Les chaînes menacer mon ennemi, je l'aime, Et je donne un asile à mon prescripteur même...
La même voix, qui cherchait à fléchir par avance les rigueurs des assiégeants, flétrit, le jour venu, le stupide vandalisme des assiégés qui renversaient la colonne Vendôme et mettaient le feu aux merveilleux monuments de Paris.
Si la Prusse à l'orgueil sauvage habituée, Voyant ses noirs drapeaux enflés par l'aquilon, Si la Prusse, tenant Paris sous son talon, Nous eût crié:--Je veux que vos gloires s'enfuient. Français, vous avez là deux restes qui m'ennuient, Ce pilastre d'airain, cet arc de pierre; il faut M'en délivrer; ici, dressez un échafaud, Là, braquez des canons; ce soin sera le vôtre. Vous démolirez l'un; vous mitraillerez l'autre. Je l'ordonne.--O fureur! comme on eût dit: Souffrons! Luttons! C'est trop! ceci passe tous les affronts! Plutôt mourir cent fois! nos morts seront nos fêtes! Comme on eût dit: Jamais! jamais!-- Et vous le faites!
Ces vers étaient écrits à la date du 6 mai dans la pièce qui a pour titre _Les deux trophées_. Dans _Paris incendié_ éclataient d'autres reproches non moins indignés.
O torche misérable, abjecte, aveugle, ingrate! Quoi! disperser la ville unique à tous les vents! Ce Paris qui remplit de son coeur les vivants, Et fait planer qui rampe et penser qui végète! Jeter au feu Paris comme le pâtre y jette, En le poussant du pied, un rameau de sapin! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Pour qui travaillez-vous? où va votre démence?
Mais, tout en répudiant le crime, le poète avait encore plus de pitié que de haine pour les criminels; il leur accordait le bénéfice des circonstances atténuantes, l'ignorance, la misère, l'inconscience.
Il fit plus que de solliciter la clémence pour les vaincus; il leur offrit un asile, pour protester contre l'attitude du gouvernement belge qui leur refusait le titre de réfugiés politiques. Lui-même fut expulsé, après avoir vu sa maison assaillie et ses fenêtres lapidées par la jeunesse réactionnaire. Il revint en France, et dès que le journal _le Rappel_ reparut, il y écrivit un mot que personne n'osait encore prononcer: amnistie.
Victor Hugo atteignait ses soixante-dix ans. Chez la plupart des hommes, cet âge est celui du repos absolu et, trop souvent, de la caducité. Pour le grand poète, ce fut comme le début d'une renaissance, et pendant treize années encore il n'a cessé de produire, pareil à ces chênes plusieurs fois séculaires, dont le trône usé et dévoré menace ruine, mais dont la cime continue à verdir sous l'influence d'une sève circulant comme par miracle à travers les puissants rameaux.
L'_Année terrible_, qui avait été écrite au jour le jour entre le mois d'août 1870 et le mois de juillet 1871, parut au printemps de 1872. Certains vers, qui avaient été supprimés à cause de l'état de siège, furent rétablis dans les éditions ultérieures. En septembre 1873, Victor Hugo ajoutait à son livre une dernière page admirable d'émotion patriotique, et dont un seul vers ne saurait être retranché: la _Libération du territoire_. Aucune pièce ne justifie mieux ce que, l'ancien proscrit Eugène Despois écrivait de l'_Année terrible_ à son apparition: «Et maintenant, ô nos vainqueurs, vous avez conquis des milliards, des provinces, et les fracas des triomphes; il ne vous manque parmi tout cela qu'un rien, une superfluité, un accessoire, je veux dire un poète qui chante vos victoires comme nous en avons un pour pleurer nos désastres.»
Le besoin d'oublier les tristesses et les hontes de l'heure présente poussa le poète à regarder, vers ce passé si glorieux où la France tenait tête à l'Europe coalisée; il se consola en remuant les souvenirs
De tous nos ouragans, de toutes nos aurores Et des vastes efforts des Titans endormis.
A la fin de l'année 1874, le grand roman, ou, pour mieux dire, l'épopée en prose de _Quatre-vingt-treize_ paraissait. Ce livre avait été écrit en cinq mois et vingt-sept jours.
Le 30 janvier 1875, Victor Hugo était repris par les occupations de la politique. Un siège de sénateur lui était offert par les électeurs de Paris. Ce fut pour lui l'occasion de réunir les écrits de la seconde et de la troisième série des _Actes et paroles_. Ces écrits furent publiés avec les sous-titres _Pendant l'exil_, _Depuis l'exil_.
Le 26 février 1877, Victor Hugo donnait les deux volumes de la _Seconde légende des siècles_, et, le 14 mai, l'_Art d'être grand-père_. Le poète achevait à peine de parler, que le politique reprenait la plume pour conjurer les périls du présent en achevant le récit toujours frémissant des attentats passés. Le 1er octobre, l'_Histoire d'un crime_ sortait des presses, et contribuait à faire avorter une conspiration. La suite de l'ouvrage parut au printemps de l'année suivante.
D'avril 1878 à octobre 1880, Victor Hugo écrivit quatre poèmes qui forment comme les quatre parties d'un système philosophique dont nous donnerons ailleurs l'explication aisée. Ces poèmes ont pour titres _le Pape_, _la Pitié suprême_, _Religions et Religion_, _l'Ane_.
Il semblait que la source fût épuisée. Comme si le poète eût abdiqué, on fêta triomphalement l'anniversaire de sa 80e année. Vivant, on l'honora comme le plus illustre des morts. On avait déjà célébré la cinquantaine d'_Hernani_, et renouvelé à ce propos les ovations que Paris fit à Voltaire à l'occasion de la pièce d'_Irène_. On dépassa de beaucoup ces hommages le jour anniversaire de la 80e année du poète. Mais cette manifestation, si spontanée et si frappante qu'elle fût, le cède encore au spectacle inouï que, trois années plus tard, devaient offrir les funérailles. Pourtant ce ne fut pas une pompe vulgaire que cette démarche de la ville de Paris, venant, par la bouche du préfet de la Seine, Hérold, lire à Victor Hugo le double décret qui attribuait son nom à une rue et à une place de la capitale française.
Victor Hugo répondit à ces honneurs quasi posthumes en donnant une éclatante preuve de vitalité; le même mois de la même année (mai 1881), il publiait les _Quatre vents de l'esprit_, cet ouvrage dont la partie satirique rappelait les _Châtiments_, et par endroits les égalait sans les imiter, dont la partie tragique avait la fraîcheur des premiers drames et rayonnait de la même lumière idéale qu'_Hernani_ ou _Marion De Lorme_, dont la partie lyrique semblait neuve après les _Orientales_, les _Feuilles d'automne_, les _Chansons des rues et des bois_, dont la partie épique apportait aux lecteurs et aux poètes à venir les éléments d'un merveilleux qui égalait, dans sa puissante nouveauté, celui des Milton et celui des Homère.
Un an plus tard, _Torquemada_ paraissait, et inaugurait une nouvelle série d'oeuvres dont les titres seuls furent connus du vivant de Hugo. Plusieurs de ces écrits posthumes ont été édités par les soins des fidèles compagnons d'exil du poète, Auguste Vacquerie et Paul Meurice. Le _Théâtre en liberté_, publié tout d'abord, n'a rien ôté, mais n'a rien ajouté à l'idée qu'on pouvait se faire des ressources du poète dans la fantaisie dramatique. Aucune pièce de ce volume ne surpasse le chef-d'oeuvre dramatique des _Quatre vents de l'esprit_, la seconde trouvaille de Gallus. Quant à l'épopée _Miltonienne_ qui s'appelle _la Fin de Satan_, c'est une superbe ébauche, rappelant, en certaines parties, pour l'exécution impeccable, la merveille des _Châtiments_.
Victor Hugo est mort à 83 ans deux mois vingt-six jours à la date du 23 mai 1885. Il s'en est allé, selon sa prophétie, «dans la saison des roses». Il repose au Panthéon, où tout un peuple l'a conduit; jamais triomphe d'empereur n'a égalé la majesté de ces obsèques de poète.
Dans cette étude détaillée de la longue et laborieuse vie de Victor Hugo nous n'avons pas tracé un seul portrait de lui. Mais quel lecteur ne se représente, au seul nom de Hugo, un beau vieillard aux cheveux blancs, droits et serrés, au large front bombé, et comme agrandi par l'effort de la réflexion! Ceux qui ont eu le bonheur d'approcher l'homme, n'oublieront jamais ses yeux, d'une couleur un peu insaisissable, mais singulièrement lumineux et vivants; ils entendent encore, dans leur mémoire, l'accent profond de sa voix au timbre très pur; ils resteront toujours sous le charme de sa bonté.
C'est là le Hugo des dernières années, celui du quatrième âge, semblable à quelque aède grec, qui se plaît dans les longs récits: c'est le Hugo des épopées.
Si nous remontions de vingt-cinq ans en arrière, jusqu'au milieu de la période d'exil, nous rencontrerions, sur la grève de Guernesey, un promeneur solitaire, dialoguant avec le vent, avec la houle de la mer, et, comme l'antique orateur, jetant aux flots en rumeur des lambeaux de satire.
Théophile Gautier compare le Hugo de cette époque à un lion. «Son front, coupé de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et plus formidablement échevelée.... Ses yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes; et, s'il rugit, les autres animaux se taisent.»
Cette attitude farouche de l'exilé répond à l'accent des poèmes que lui soufflait alors l'indignation; il semblait que le charbon dont parle Isaïe eût brûlé ses lèvres, et à voir ses traits comme irréconciliables, on se souvenait des prophètes hébreux.
Trente ans plus tôt, Victor Hugo vient de remporter la grande victoire d'_Hernani_. Son chef-d'oeuvre dramatique a soulevé les acclamations de tout ce qu'on nommait la jeune France. David d'Angers, le statuaire, va sculpter ce visage de poète triomphateur; il lui donnera la sereine beauté d'un marbre antique; mais les marbres antiques ne pensent pas; devant le buste moderne, on devine quel flot d'idées, d'images, de symboles bouillonne sous ce vaste front couronné de lauriers.
Dix ans auparavant, Lamartine, déjà tout rayonnant de gloire, allait visiter Hugo, dont il avait lu et apprécié les premiers vers. «Dans une maison obscure, au fond d'une cour, au rez-de-chaussée, une mère grave, triste, affairée, faisait réciter des devoirs à des enfants de différents âges: c'étaient ses fils. Elle nous ouvrit une salle basse, un peu isolée, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle tête lourde et sérieuse, écrivait ou lisait: c'était Victor Hugo, celui dont la plume aujourd'hui fait l'effroi ou le charme du monde.»
Ces quatre portraits, qui semblent différer si fort, offrent un trait commun qui domine les différences. Le front puissant, les yeux contemplateurs, se retrouvent aussi bien dans les rares lithographies représentant l'auteur des premières _Odes_, que dans les portraits répandus partout du «grand-père», du poète blanchi par les ans.
L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO
L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO
L'ODE
Victor Hugo a ramené lui-même à quatre formes de poésie, ou, si l'on veut, à quatre inspirations tous les vers qu'il a pu écrire. La classification s'impose à nous.
Il compare l'idéal à une croix immense dont les extrémités forment les quatre angles des cieux. Il personnifie la pensée dans l'aigle à quatre ailes; chacune de ses ailes a un nom: ode, drame, iambe, épopée. L'âme du poète ressemble à un sonore instrument dont les cordes sont agitées tour à tour par des souffles venus des quatre points de l'horizon. Chacun de ces «vents de l'esprit» produit une harmonie distincte et donne ainsi naissance à un genre spécial, et toute poésie est lyrique, ou dramatique, ou satirique, ou épique. Parfois pourtant deux souffles se mêlent, et l'oeuvre est alors, comme il arrive si souvent chez Hugo, lyrique et satirique en même temps (les _Châtiments_, les _Contemplations_), ou dramatique et épique à la fois (les _Burgraves_). Et le rêve du poète, qui vécut vingt ans au seuil des tempêtes, c'était de rivaliser avec l'ouragan, de faire chanter toutes les voix de l'espace dans un seul écrit, d'inaugurer un concert tout-puissant où résonnât «toute la lyre.»
De ces quatre vents de l'Esprit, celui qui le premier a fait frémir l'âme de Hugo, c'est le souffle lyrique. C'est par le chant que le poète de vingt ans a débuté, et l'on peut dire que ce lyrisme, qui s'est épanché à flots dans les _Odes et Ballades_, les _Orientales_, les _Feuilles d'automne_, les _Chants du Crépuscule_, les _Rayons et les Ombres_, n'a pas cessé de circuler à travers ses autres écrits. Drame, satire, épopée, tout genre poétique dans Hugo est soulevé, transposé, superbement dénaturé par une émotion, par un ébranlement d'images et d'idées qui appartient plus proprement à l'_Ode_. _Hernanie_ ne vit pas seulement, il vibre; la satire des _Châtiments_ n'est pas empennée comme une flèche qui vole à peine jusqu'au but; elle a l'aile des oiseaux de mer; elle plane au-dessus des flots et des écueils; elle surgit, vers le zénith, dans la lumière. En l'épopée de la _Légende des siècles_ n'est-elle pas traversée de musique comme une tragédie d'Eschyle ou une comédie d'Aristophane? Rappelez-vous la sérénade de Zéno, la chanson des Aventuriers de la mer, et le Romancero du Cid Rodrigue de Bivar.
Hugo, toute sa vie, a été un lyrique; mais, au début de sa carrière poétique, il l'a été plus exclusivement. Dès son premier recueil de vers, il prétendait renouveler le genre, et il avait quelques droits à cette prétention. Dans sa préface datée de décembre 1822, il indique très justement pourquoi l'ode française est restée monotone et froide. C'est qu'elle est toute faite de procédés, de moyens, pour ainsi dire, extérieurs. On y prodigue l'exclamation, l'apostrophe, la prosopopée. «Asseoir la composition sur une idée fondamentale» tirée du coeur et des entrailles du sujet, «placer le mouvement de l'ode dans les idées plutôt que dans les mots,» rejeter comme des oripeaux usés, fripés, les vaines ressources d'une mythologie que l'on avait cessé d'interpréter, et y substituer l'expression d'un sentiment religieux moins profond qu'exalté, mais moderne du moins, et, par certains côtés, sincère, telle était, dans ses traits essentiels, la doctrine poétique professée, je ne dis pas inventée, à vingt ans par le précoce auteur des _Odes_.
LES ODES ET BALLADES.
_Les Odes et Ballades_ marquent une date illustre dans l'histoire des lettres françaises.
La préface de 1822 contient ce mot qui est à lui seul toute une poétique: «La poésie c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout.» Ce premier recueil des _Odes_ se réduit en effet à l'expression de quelques sentiments personnels, à la traduction de certains états d'âme. L'enthousiasme pour la cause royaliste s'exhale dans les pièces qui ont pour titre _la Vendée_, _les Vierges de Verdun_, _Quiberon_, _Louis XVII_, _le Rétablissement de la statue de Henri IV_, _la Mort du duc de Berry_, _la Naissance du duc de Bordeaux_, _les Funérailles de Louis XVIII_, _le Sacre de Charles X_. A relire tous ces morceaux de circonstance, il semblerait que l'ambition du jeune auteur fût d'être adopté comme un héraut du trône aux fleurs de lis, et qu'il y eût surtout en lui l'étoffe d'un «poète-lauréat.» On trouve même qu'il va loin dans cette voie de la louange; et si on l'excuse de définir en ces deux vers la carrière de «Buonaparte»:
Il passa par la gloire, il passa par le crime, Et n'est arrivé qu'au malheur,
on ne peut guère s'expliquer qu'il arrache à l'usurpateur déchu le prestige de la victoire pour en décorer, à l'occasion d'une promenade aux frontières, le moins belliqueux des Bourbons.
Un catholicisme mystique anime et colore à des degrés divers le dialogue de la Voix et du Siècle qui a pour titre _Vision_, l'ode intitulée _La Liberté_ avec l'épigraphe _Christus nos liberavit, le Dernier chant_, qui contient ces vers souvent cités:
Le Seigneur m'a donné le don de sa parole. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.
Citons encore _la Lyre et la Harpe_, où la Muse antique et la pensée chrétienne sont mises en regard comme dans un diptyque; _la Mort de Mademoiselle de Sombreuil_, qui est un hymne à la charité, à la sainteté virginale; _le Dévouement_, où l'adolescent exalté n'aspire à rien moins qu'au martyre.
Cette religion sent quelque peu la mode, la mode littéraire, celle qu'avait créée Chateaubriand et qui a influencé Lamartine et Hugo. Pour le poète des _Odes_ comme pour son maître l'éloquent prosateur, le christianisme a surtout l'avantage de fournir des sujets de tableaux inédits; il est la source précieuse du pittoresque. Il ramène la pensée aux fêtes sanglantes de Néron et aux sacrifices humains du cirque impérial; il rouvre la Bible avec l'Evangile; il montre au poète, à travers les roseaux du Nil, tous les berceaux prédestinés; il l'incite à paraphraser le nom presque oublié de Jéhovah.
Si l'accent de l'Ecole ne nous frappait pas en lisant, après soixante ans, la plupart de ces vers, il faudrait le reconnaître au moins dans les pièces où le disciple rend hommage au maître (A Monsieur de Chateaubriand), où l'éphèbe, récemment armé, choisit son frère d'armes (A Monsieur Alphonse de Lamartine):
Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers.
Mais, où la rhétorique perd ses droits, et où la poésie apparaît avec la fraîche pureté et l'éclat touchant d'une aurore, c'est dans l'expression des vraies intimités. Les souvenirs d'enfance idéalisés par le regret d'une félicité qu'on s'exagère d'autant plus qu'elle ne peut pas revenir; les impressions de l'heure présente notées avec une fidélité qui sait choisir et un goût du détail précis qui n'exclut pas l'émotion; le sentiment de la nature en soi uni au sens du paysage; la contemplation de la terre et de l'air, de la pluie d'été et des merveilles de l'arc-en-ciel qui lui succède, voilà les éléments d'un lyrisme nouveau et incapable de vieillir.
Dans cette poésie nouvelle, la forme était plus neuve que le fond. La pensée n'est pas très puissante encore; mais le dessein de l'ode est grand; Hugo ne remplit pas ses sujets comme il le fera dans la suite; mais il excelle déjà à les circonscrire et à les embrasser. On peut s'en assurer en relisant la pièce des _Deux Iles_.
Il est deux îles dont un monde Sépare les deux Océans, Et qui de loin dominent l'onde, Comme des têtes de géants. On devine, en voyant leurs cimes, Que Dieu les tira des abîmes Pour un formidable dessein; Leur front de coups de foudre fume, Sur leurs flancs nus la mer écume, Des volcans grondent dans leur sein.
Ces îles, où le flot se broie Entre des écueils décharnés, Sont comme deux vaisseaux de proie, D'une ancre éternelle enchaînés. La main qui de ces noirs rivages Disposa les sites sauvages Et d'effroi les voulut couvrir, Les fit si terribles peut-être, Pour que Bonaparte y pût naître, Et Napoléon y mourir!
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