Victor Hugo, son oeuvre poétique

Part 12

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Le livre épique est rempli par un seul poème, _la Révolution_. Hugo s'empare de ce lieu commun historique: les fautes des rois ont condamné la royauté, et il le traduit puissamment par la chevauchée des Statues.

Du terre-plein du Pont-Neuf, au milieu d'une noire nuit, le cavalier d'airain, qui fut Henri de France et de Navarre, se détache. Il s'achemine à travers les rues de l'antique Paris. Il arrive à la grande place «aux arcades de pierre» où se dresse un cavalier de marbre blanc couronné de lauriers. Le lourd fantôme de Louis XIII s'ébranle à son tour. Le roi batailleur, bardé de fer, et le pâle roi justicier vont éveiller, dans son carrefour, l'ombre du roi soleil, du roi divin, et les trois souverains s'en vont chercher «celui que ces sujets appelaient Bien-Aimé.»

Avec ce marbre et ces bronzes en marche, toute une face du passé, la royauté, terrible et triomphante, se dresse devant nous. Voici l'autre face, le peuple. Sur la route des «quais noirs» que suivent les statues, apparaît le Pont-Neuf avec ses mascarons étranges. Toutes ces «gueules douloureuses,» ouvrage d'un «rude ouvrier,» figurent la foule sans nom des «souffrants» et des «lamentables...» Dans le regard de ces masques tordus par les sanglots ou convulsés par les ricanements s'allume une lueur vengeresse, et l'un de ces visages de damnés prend une voix pour dire au troupeau des manants ce que furent ces rois qui passent. Avec ce réquisitoire brûlant, la satire, une fois de plus, enflamme l'épopée.

Et voici l'élément tragique. Les rois sont arrivés au bout de leur course nocturne. Sur la place déserte, au lieu où le regard de ces aïeux cherche le descendant, se dressent deux poteaux noirs surmontant un triangle livide:

L'oeil qui dans ce moment suprême eût observé Ces figures, de glace et de calme vêtues, Eût vu distinctement pâlir les trois statues.

Ils se taisaient; et tout se taisait autour d'eux: Si la mort eût tourné son tablier hideux, On en eût entendu glisser le grain de sable.

Une tête passa dans l'ombre formidable; Cette tête était blême; il en tombait du sang,

Et les trois cavaliers frémirent; et, froissant Vaguement le pommeau de sa lugubre épée, L'aïeul de bronze dit à la tête coupée (Dialogue funèbre et du gouffre écouté):

--Ah! l'expiation, dans ce lieu redouté, Règne sans doute avec quelque ange pour ministre? Quel est ton crime, ô toi qui vas, tête sinistre, Plus pâle que le Christ sur son noir crucifix? --Je suis le petit-fils de votre petit-fils. --Et d'où viens-tu? --Du trône. O rois, l'aube est terrible! --Spectre, quelle est là-bas cette machine horrible? --C'est la fin, dit la tête au regard sombre et doux. --Et qui donc l'a construite? --O mes pères, c'est vous,

II

Un lien assez étroit relie ce livre épique des Quatre _Vents de l'esprit_ à l'ouvrage posthume qui a pour titre _La Fin de Satan_. C'est encore la Révolution qui devait occuper la place d'honneur dans ce vaste poème: on en peut juger par les titres: _Les Squelettes_, _Camille et Lucile_, _La Prise de la Bastille_, qui nous disent assez clairement le dessein du poète dans ce chant tout moderne de _la prison_ resté malheureusement à l'état de projet.

La Prison est avec le Gibet et le Glaive, le legs terrible de Caïn:

Lorsque Caïn, l'aïeul des noires créatures, Eut terrassé son frère, Abel au front serein, Il le frappa d'abord avec un clou d'airain, Puis avec un bâton, puis avec une pierre; Puis il cacha ses trois complices sous la terre Où ma main qui s'ouvrait dans l'ombre les a pris. Je les ai.

Ainsi parle Isis, fils de l'Esprit du mal, que la Bible a flétri du nom de Satan.

Et comme s'il parlait à quelqu'un sous l'abîme: --O père, j'ai sauvé les trois germes du crime! Sous la terre profonde un bruit sourd répondit. Il reprit:--Clou d'airain qui servis au bandit, Tu t'appelleras Glaive et tu seras la guerre; Toi, bois hideux, ton nom sera Gibet; toi, pierre, Vis, creuse-toi, grandis, monte sur l'horizon, Et le pâle avenir te nommera Prison.

L'Esprit du mal, qui hait le Créateur divin, ne peut le frapper que dans la création; il s'acharne donc après elle.

Je défigurerai la face universelle,

s'écrie Lucifer, du fond de l'abîme sombre où Dieu le retient enchaîné.

Mais du débris de ses ailes consumées une plume blanche, une plume animée s'est détachée, et est restée sur le seuil de l'abîme; un rayon de l'oeil divin, qui crée le monde, s'est arrêté sur elle, et ce débris est devenu un être, un ange éblouissant, la _Liberté_. C'est la Liberté qui descendra dans le gouffre des ténèbres, écartera Isis, arrivera jusqu'aux pieds de Satan, fondra sa haine et son orgueil à la chaleur d'une incantation suppliante et divinement tendre, et lui arrachera le cri de clémence qui doit délivrer l'Humanité.

«Permets que, grâce à moi, dans l'azur baptismal Le monde rentre, afin que l'éden reparaisse! Hélas! sens-tu mon coeur tremblant qui te caresse? M'entends-tu sangloter dans ton cachot? Consens, Que je sauve les bons, les purs, les innocents; Laisse s'envoler l'âme et finir la souffrance. Dieu me fit Liberté; toi, fais-moi Délivrance!

«Oh! ne me défends pas de jeter, dans les cieux Et les enfers, le cri de l'amour factieux; Laisse-moi prodiguer à la terrestre sphère L'air vaste, le ciel bleu, l'espoir sans borne, et faire Sortir du front de l'homme un rayon d'infini. Laisse-moi sauver tout, moi, ton côté béni! Consens! Oh! moi qui viens de toi, permets que j'aille Chez ces vivants, afin d'achever la bataille Entre leur ignorance, hélas! et leur raison, Pour mettre une rougeur sacrée à l'horizon, Pour que l'affreux passé dans les ténèbres roule, Pour que la terre tremble et que la prison croule, Pour que l'éruption se fasse, et pour qu'enfin L'homme voie, au-dessus des douleurs, de la faim, De la guerre, des rois, des dieux, de la démence, Le volcan de la joie enfler sa lave immense!»

Tandis que cette vierge adorable parlait, Pareille au sein versant goutte à goutte le lait A l'enfant nouveau-né qui dort, la bouche ouverte, Satan, toujours flottant comme une herbe en l'eau verte, Remuait dans le gouffre, et semblait par moment A travers son sommeil frémir éperdûment; Ainsi qu'en un brouillard l'aube éclôt, puis s'efface, Le démon s'éclairait, puis pâlissait; sa face Etait comme le champ d'un combat ténébreux; Le bien, le mal, luttaient sur son visage entre eux Avec tous les reflux de deux sombres armées; Ses lèvres se crispaient, sinistrement fermées; Ses poings s'entre-heurtaient, monstrueux et noircis; Il n'ouvrait pas les yeux, mais sous ses noirs sourcils On voyait les lueurs de cette âme inconnue; Tel le tonnerre fait des pourpres sur la nue. L'ange le regardait les mains jointes. Enfin Une clarté, qu'eût pu jeter un séraphin, Sortit de ce grand front tout brûlé par les fièvres. Ainsi que deux rochers qui se fendent, ses lèvres S'écartèrent, un souffle orageux souleva Son flanc terrible; et l'ange entendit ce mot: --Va!

On devine quelle est la mission de l'ange: il va briser les portes de la prison symbolique; la Bastille rend au jour ses squelettes et ses captifs; l'aurore de la liberté éclaire les amours de Camille et de Lucile; à l'affranchissement de l'homme sur la terre succède l'affranchissement de Lucifer, le pardon de Satan.

Dans cette analyse rapide du poème, une partie superbe a disparu, c'est la vie et la mort de Jésus. Sous ce titre _le Gibet_, Hugo a réuni les souvenirs les plus puissants du drame évangélique, et on ne trouverait nulle part dans l'oeuvre du poète des pages supérieures à la merveilleuse imitation du Cantique des Cantiques, au triomphe du jour des Rameaux, à la Cène, à la Passion.

Ceux qui ont cru que la vieillesse de Hugo avait entraîné une décadence de son génie poétique, n'ont qu'à lire cette merveilleuse ébauche de la _Fin de Satan_.

Il faut donc modifier la formule que le poète anglais Swinburne applique à la dernière _Légende des siècles_, où il croyait voir comme le testament poétique de Victor Hugo: «Une fois de plus, le monde a reçu un présent, le dernier cette fois, de la main toujours vivante du plus grand homme qui ait paru depuis Shakespeare.» Cette main n'a pas encore donné tous ses trésors; Hugo n'est pas entré dans le repos définitif, en entrant dans cette gloire, qui, nous le voyons déjà, ne peut pas subir d'éclipse durable, et sûrement ne s'éteindra plus.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

LA VIE DE VICTOR HUGO 7

L'OEUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO 57

L'ODE 59

Les Odes et Ballades 62

Les Orientales 69

Les Feuilles d'Automne 77

Les Chants du Crépuscule 85

Les Voix intérieures 93

Les Rayons et les Ombres 100

LE DRAME 111

LA SATIRE 139

Les Châtiments 139

Les Contemplations 151

Les Chansons des Rues et des Bois 157

L'Année terrible 161

L'ÉPOPÉE 171

La Légende des Siècles 171

L'Art d'être Grand'Père 206

Le Pape.--Religions et Religion.--L'Ane.--La pitié suprême 220

LA FIN DE L'OEUVRE POÉTIQUE ET LES ÉCRITS POSTHUMES. 225

POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.

End of Project Gutenberg's Victor Hugo, son oeuvre poétique, by Ernest Dupuy