Victor Hugo à vingt ans: Glanes romantiques

Part 2

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Un second mariage n'avait point tardé à suivre, comme il a été dit, la mort de Sophie Trébuchet. Moins de trois mois après, le 6 septembre 1821, à 6 heures du soir, il épousait devant l'officier de l'état civil de la commune de Chabris (Indre), le marquis de Béthune-Sully, une veuve d'origine corse: Marie-Catherine Thomas y Saëtoni, veuve Anaclet d'Almeg.

L'acte de mariage est peu connu[18] et n'est point dénué d'intérêt. Il fixe deux dates, et, à l'orthographe près, fournit les noms exacts de l'aventurière que le général Hugo allait épouser à Chabris[19]:

[Note 18: Je m'étais adressé pour avoir le texte de l'acte de mariage du général Hugo, à M. le Maire de Chabris, ignorant alors qu'il avait déjà été reproduit par le Dr G. Patrigeon dans une intéressante notice qu'il y aurait injustice à ne point citer: _Excursions à travers le passé.--Le père de Victor Hugo (Général Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo) à propos de son deuxième mariage à Chabris en septembre 1821._--Châteauroux, A. Mellotée, 1892, in-8º, de 21 pp.

Cette étude avait d'abord été publiée par la _Revue du Berry_ et par le _Bulletin du Musée municipal de Châteauroux_.]

[Note 19: M. Edmond Biré fixe, en effet, d'après les Archives municipales de Nancy, le second mariage du général à la date du 20 juillet 1821 et non du 6 septembre. Marie-Catherine y Saëtoni y devient Marie-Catherine Thomas y Sactoin. D'autre part, l'acte de son décès, à l'état civil de Blois (1858) ne donne pas les noms de ses père et mère.]

Nº 10

Hugo Joseph-Léopold-Sigisbert

et

Marie-Catherine Tomat Isaétony

_Du 6 Septembre 1821_

Aujourd'hui six septembre mil huit cent vingt-un, à six heures du soir, par devant Nous, Louis, marquis de Béthune Sully, chevalier de l'ordre Royal de la Légion d'honneur, maire et officier de l'état-civil de la commune de Chabris, canton de Saint-Christophe, arrondissement d'Issoudun (Indre), sont comparus M. Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, ancien officier général, domicilié à Nancy[20], département de la Meurthe, né à Nancy le quinze novembre mil sept cent soixante-treize, fils majeur de feu Joseph Hugo, vivant propriétaire, décédé à Nancy, le quinze messidor, an sept et de feue Marguerite Michaud, décédée aussi à Nancy le vingt-trois février mil huit cent quatorze.

[Note 20: Le général Hugo résidait, en fait, à Blois, depuis plusieurs années.]

D'une part,

Et Dame Marie-Catherine Tomat Isaétony, domiciliée à Chabris[21], Comtesse de Salcano, née à Cervione, le cinq novembre mil sept cent quatre-vingt-quatre, veuve de Anaclet d'Almay, vivant propriétaire, décédé à la Havane, le quinze août mil huit cent dix-sept, fille majeure de feu Nicolas de Ligny Tomat, décédé en Corse le premier novembre mil huit cent trois et feue Lina Isaétony de Compolor, décédée à Cervione le quinze décembre mil sept cent quatre-vingt-cinq,

[Note 21: «Plus exactement elle résidait au Château de Beauregard, habitation du marquis de Béthune-Sully, dont elle était l'hôte» (Dr Patrigeon)... passagère, car la veuve d'Almeg était depuis 1816, propriétaire à Blois, et cet acte de l'état civil n'était que la consécration des liens... religieux (?) qui depuis longtemps déjà l'unissaient au général Hugo.]

D'autre part,

Lesquels nous ont requis de procéder à la célébration du mariage projeté entre eux et dont les publications ont été faites dans cette commune les dimanches vingt-deux et vingt-neuf juillet dernier et dans la ville de Nancy, les dimanches vingt-deux et vingt-neuf juillet aussi dernier, d'après qu'il résulte du certificat de Monsieur l'adjoint dudit Nancy, en date du dix-huit août dernier, signé Morville, adjoint.

Aucune opposition audit mariage ne nous ayant été signifiée, vu aussi la permission de mariage accordée par le Ministre Secrétaire d'État au département de la Guerre, en date du vingt-huit août dernier, faisant droit à leur réquisition, après leur avoir donné lecture de toutes les pièces ci-dessus mentionnées, ainsi que du chapitre six du code civil: _Du Mariage_; nous avons demandé au futur époux et à la future épouse s'ils veulent se prendre pour mary et femme; chacun d'eux nous ayant répondu séparément et affirmativement, nous avons déclaré: Au nom de la loi, que Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo et Marie-Catherine Tomat Isaétony sont unis par le mariage, dont acte fait à la mairie de Chabris, les jour, mois et an que dessus, en présence des sieurs Jacques Rousseau, chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, âgé de quarante-six ans[22], de Jacob Schiésingeyer, cocher de M. le marquis de Béthune Sully, âgé de trente-quatre ans; de Chantreau Maurice, homme d'affaires de M. de Béthune, âgé de quarante-huit ans, et de Nicolas Kallenborenne, tailleur d'habits, âgé de trente-cinq ans, tous demeurant commune de Chabris et ont, lesdits comparants et témoins, signés avec Nous, après lecture faite.

[Note 22: Ancien soldat de l'Empire, Jacques Rousseau était adjoint au maire de Chabris.

«Il n'y eut pas de bénédiction nuptiale à l'église de Chabris. Aucun contrat ne fut passé en l'étude de Me Jaupitre, notaire de la localité» (Dr Patrigeon).]

_Le Général Hugo_

_Veuve Dalmay_

_Rousseau, Jacob Schiésingeyer, Chantreau, Kallenborenne, Le Marquis de Béthune Sully._

L'on connaît par Edmond Biré, le singulier faire-part que le général adressa en cette occasion à ses connaissances:

_M._

Monsieur le général Léopold Hugo a l'honneur de vous faire part qu'il vient de faire légaliser, par devant M. l'officier public de Chabris (Indre), les liens purement religieux qui l'unissaient à Madame veuve d'Almé, comtesse de Salcano.

Saint-Lazare, près Blois[23].

[Note 23: Edmond Biré: _Victor Hugo avant 1830_, p. 233.]

La religion a parfois bon dos... Victor, cependant, se contenta d'ignorer ainsi que ses frères, la seconde femme du général «la femme pour laquelle il a quitté sa famille[24]» jusqu'au jour où les soins donnés à son frère Eugène et à son petit Léopold amenèrent entre le beau-fils et la belle-mère un rapprochement passager.

[Note 24: Victor Hugo: _Lettres à la Fiancée_, 1820-1822, Paris, Fasquelle, 1901, in-12 de 340 pp. Note, p. 231.]

II

Les fiançailles et le mariage.--Les lettres de Victor à son père.--La _Société littéraire de Blois_.--Une pension longue à toucher.--Le colonel Louis Hugo.--_La Révolte des Enfers._--Un ban à racheter.--Un mariage d'amour.

Au surplus, il avait d'autres préoccupations en tête que sa belle-mère. Il était amoureux. Le clair roman éclos sous les frais ombrages du jardin de la rue des Feuillantines touchait à son dénouement. Depuis près d'un an, au retour du voyage de Dreux, il était fiancé de fait à Mlle Adèle Foucher, la camarade des jeux de leur enfance et la gracieuse voisine de la rue du Cherche-Midi. L'autorisation de son père et une demande régulière lui importaient autrement que «l'épouse actuelle», du général, Marie-Catherine Thomas y Saëtoni.

Le vendredi 8 mars 1822, il avait écrit au général, pour lui demander son autorisation; elle lui parvenait enfin le 13 mars, et un court billet des _Lettres à la Fiancée_ témoigne de la joie sans mélange, s'il n'y eût eu «un nuage»,--le nuage était l'intruse--de Victor-Marie Hugo[25].

[Note 25: _Lettres à la Fiancée_, p. 230.]

Cette année-là, M. et Mme Foucher avaient loué pour deux mois, dans la grande banlieue de Paris, à Gentilly, une maison de campagne où ils vinrent passer avril et mai. Agréé officiellement comme fiancé, à la suite de l'assentiment de son père, le poète fut autorisé à venir habiter, près de la bien-aimée, «une vieille tourelle de l'ancienne construction où il y avait une chambre, vrai nid d'oiseau ou de poète[26]». Il prenait ses repas auprès d'elle, et pouvait lui faire sa cour, à la condition expresse de ne jamais rester seul avec elle. Aussi ce qu'il ne pouvait lui dire, il le lui écrivait, et même durant les deux mois où ils vécurent presque côte à côte, la correspondance ne chôma point entre eux.

[Note 26: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, tome II, p. 55.]

Victor Hugo, dans son autobiographie a joliment évoqué cette maison de Gentilly, le jardin où se promenaient les amoureux, leurs voisins, les fous de Bicêtre, et ce gentil garçon, amené un jour par Paul Foucher, qui avec ses douze ans et ses cheveux d'un blond de lin, «imitait un ivrogne avec une facilité et une vérité extraordinaires».

«Il se nommait Alfred de Musset[27].»

[Note 27: _Victor Hugo raconté par un Témoin de sa Vie_, t. II, p. 57.]

La maison existe toujours, et l'un des hommes qui connaissent le mieux Paris et ses environs, dont il s'est fait l'historiographe par excellence M. Fernand Bournon, en donnait fort élégamment ces temps derniers la description dans son état actuel[28].

[Note 28: Fernand Bournon: _Victor Hugo à Gentilly_, Paris, Lucien Gougy, 1906, in-8º de 10 pp. (Publication de la Société «Les Hugophiles»).]

Ces deux mois furent vite passés. En juin, les Foucher regagnèrent, rue du Cherche-Midi, l'hôtel de Toulouse, où séait le Conseil de guerre. M. Foucher en avait longtemps tenu le greffe, qu'il avait cédé, depuis quelques années, à son beau-frère M. Asseline, et y avait cependant conservé son appartement.

Le premier volume des _Odes_ paraissait à ce moment[29]; et, de la rue du Dragon, attendant, pour que le mariage ait lieu, le versement de la pension promise sur la cassette royale, Victor Hugo avait repris sa correspondance journalière avec sa fiancée, à laquelle ne tarda point à s'en joindre une autre, assez suivie, avec son père, le général.

[Note 29: Les _Odes et Poésies diverses_ parurent en juin 1822, chez Pélicier, libraire, place du Palais-Royal. Il éditait, la même année, les _Romances historiques traduites de l'espagnol_ d'Abel Hugo, qui avait été l'intermédiaire entre le poète et le libraire. Pélicier ne fit point fortune et ses affaires furent moins que brillantes. Il méritait mieux cependant, ne publia-t-il point, toujours en 1822, les premiers _Poèmes_ d'Alfred de Vigny. Ils tenaient trop du chef-d'œuvre pour ne point passer inaperçus.

Témoin cette phrase du _Figaro_, du 28 mai 1829:

«Les poèmes de M. de Vigny avaient été publiés séparément, sans faste et sans prôneurs; longtemps il a fait partie des dieux inconnus de la _Muse française_;...»

Plus perspicace, un rédacteur anonyme du _Moniteur_ rendit cependant compte des deux volumes à la date du 29 octobre 1822, unissant Victor Hugo et Alfred de Vigny dans l'éloge, comme ils l'étaient alors par l'amitié:

«Ils nous pardonneront, disait ce journal, de n'avoir qu'une seule couronne pour leur double triomphe; nous ne nous pardonnerions pas de l'arrêter plus longtemps sur un front que sur l'autre: ces deux talents ont une même source, le cœur; tous deux sont doués de force et de grâce; ils ont tous deux initié la poésie au secret des plus intimes émotions. La moindre préférence serait une grande injustice, et cependant, comme pour doubler nos plaisirs en les variant, si tout est égal entre eux, rien n'est pareil, ni le système de composition, ni la facture du vers, ni le coloris, ni les mouvements du style.»

Léon Séché: _Alfred de Vigny_ et son temps. Paris, A. Juven, S. D. in-8º de XV; 376 pp., p. 107.]

L'écriture de ces lettres est courante, assez fine même. Ce n'est point encore l'écriture définitive, si connue du maître. Çà et là cependant, des hampes de lettres, fortement appuyées, égratignant presque le papier, en trahissent déjà la griffe.

Elles sont simplement signées Victor,--un et quatre ans plus tard et dans deux lettres seulement apparaîtront les initiales V. M. H.,--le prénom du poète entouré d'un paraphe délié, et sont d'abord adressées.

«A Monsieur

Monsieur le général Hugo à sa terre de Saint-Lazare, près Blois.»

Le plus souvent, Victor tient la plume pour ses frères, donne de leurs nouvelles, excuse leur silence et rappelle au père la pension dont les mensualités ne sont pas toujours exactement servies.

Abel est très occupé, Eugène toujours bizarre--le roman se vivait, hélas! en partie double--la correspondance est impartie au plus jeune. Nul ne saurait mieux flatter l'orgueil du père, puis par Paris, et jusqu'à Meudon,--encore qu'on n'en fût plus au _Voyage de Paris à Saint-Cloud par mer_, c'était encore presque une expédition!--il faisait si bien les courses du général, et elles étaient nombreuses.

Non content de lire et d'écrire, (il lui faut savoir gré de ne s'être point attelé à une traduction d'Horace ou des Géorgiques), le général a eu l'inconsciente ironie de vouloir fonder, à Blois, une société littéraire! Et l'on ne saurait croire combien de pas et démarches il faut, pour ne point aboutir à faire autoriser par le gouvernement une telle chimère.

Littéraire ou non, nulle société n'avait, cette année-là, chance d'être autorisée. Saumur, Belfort, La Rochelle, trois conspirations militaires avaient marqué l'année 1822. Condamnations et exécutions: les hommes de 1815, revenus au pouvoir, s'étaient montrés implacables. L'on poursuivait jusqu'à Béranger, et un autre chansonnier, Eugène de Pradel, se voyait, en mai, condamner à six mois de prison.

Victor ne se rebute point cependant. Du ministère de l'Intérieur, où M. Lelarge de Lourdoueix[30] présidait à la division des beaux-arts, sciences et belles-lettres, à la direction de la police, que M. Franchet-Desperey[31] devait à son mariage avec la cadette des Sainte-Luce, il voit de près et peut admirer les rouages de notre administration. C'est presque un chapitre de Courteline: un dossier perdu.

[Note 30: Jacques-Honoré Lelarge de Lourdoueix, né en 1787 au château de Beaufort, près Boussac (Creuse). Après avoir fait ses études à l'ancien collège de Pont-Levoy (Loir-et-Cher), et un court passage dans l'administration, il se vit confier la rédaction de la _Gazette de France_, qu'il quitta momentanément pour prendre en 1821 la direction de la division des beaux-arts, sciences et belles-lettres au ministère de l'Intérieur. Démissionnaire à la chute de M. de Villèle et à l'avènement du ministère Martignac, il devint à la _Gazette de France_ le collaborateur de M. de Genoude, à qui il succéda en 1849. Il est mort à Paris, en 1860.]

[Note 31: Franchet Desperey, fils de cultivateurs des environs de Lyon où il était né vers 1775. Après des emplois infimes, poussé par la congrégation et servi par les relations du roi de Prusse avec la famille de Sainte-Luce, s'était vu appeler en 1821 à la direction générale de la police par le ministère Villèle. Fanatique et ultramontain, accusé d'avoir organisé avec le préfet Delaveau les massacres de la rue Saint-Denis (19-20 novembre 1827), il dut quitter la direction de la police à l'arrivée au pouvoir de M. de Martignac. Les ordonnances de juillet le nommèrent conseiller d'État et membre du conseil privé. La Révolution de 1830 mit un terme à cette faveur. Il se retira en Prusse, où sa belle-sœur, l'aînée des Sainte-Luce avait épousé un général.]

Puis, c'est, bien naturelle, son impatience de voir se terminer ses affaires aux ministères--toujours la pension promise--pour pouvoir épouser celle qu'il aime, et toujours également le soin qu'il a de recommander ses frères, ce pauvre Eugène surtout, à la sollicitude et à la... générosité du général.

Celui-ci n'est riche que de cédules hypothécaires du roi Joseph, moins que des châteaux en Espagne, la pension des fils s'en ressent, semble-t-il. Mais qu'importe, la première édition des _Odes_ s'épuise avec une rapidité que le poète n'osait espérer. Il songe déjà à une seconde. En vendrait-on, à Blois?

Paris, 4 juillet 1822.

Mon cher papa,

Je mettais à suivre la demande de la Société autant d'activité que le bureau des belles-lettres y mettait de lenteur. Enfin, il y a quelques jours M. de Lourdoueix m'annonça qu'il fallait m'adresser aux bureaux de M. Franchet, c'est-à-dire à la police générale; il me demanda en outre la liste des membres que je ne pus lui donner: puis il ajouta que du reste, puisqu'elle était recommandée par moi, la Société de Blois était sans doute composée de manière à ne pouvoir inquiéter le gouvernement. Je crus pouvoir lui en donner l'assurance et il me dit que très probablement, dans le moment de troubles où nous sommes, l'approbation de l'autorité dépendrait de la composition de la Société.

Je me rendis d'après son indication aux bureaux de la direction de la police, où l'on me promit de faire des recherches. Hier j'y suis retourné et le chef de bureau auquel a dû être renvoyée la demande (qui est je crois celui de l'_ordre_) m'a déclaré l'avoir cherchée en vain et n'en avoir jamais entendu parler. Il paraît donc qu'elle s'est égarée de l'un à l'autre ministère. Il m'a conseillé d'en faire expédier sur-le-champ une autre accompagnée de la liste de MM. les membres et des statuts; car c'est d'après ces pièces que doit décider le ministre, lequel, m'a-t-il dit, accorde très difficilement ces sortes de demandes dans l'instant de crise où nous sommes.

Je m'empresse de te rendre fidèlement compte de tous ces détails, cher papa, afin que tu te consultes sur ce que tu veux faire. Tu me trouveras toujours prêt à te seconder de tout mon faible pouvoir.

D'après ton désir je suis retourné chez M. le général d'Hurbal que je n'ai point trouvé chez lui. J'ai demandé son adresse à Meudon, et j'irai, quoiqu'on m'ait dit qu'il était assez difficile de le rencontrer parce qu'il fait de fréquentes excursions.

Puisque l'eau de Barèges te fait du bien, je te prie d'en continuer l'usage. Il faut espérer que les palpitations dont tu te plains disparaîtront tout à fait avec du repos et du bonheur.

Pour moi, mon bon et cher papa, je vois le moment du mien approcher avec la fin de mes affaires aux ministères, mon impatience est grande, et tu le comprendras. Quand j'aurai tout reçu de toi, comment pourrai-je m'acquitter?

Je croyais t'avoir dit qu'Eugène n'avait d'autre ressource que la pension que tu lui fais, en attendant qu'il s'en soit créé par son travail. C'est pour cela que je le recommandai si souvent à ta générosité. Nul doute qu'en se refroidissant il ne sente toute la reconnaissance qu'il te doit.

Nous supporterons encore le sacrifice que la nécessité t'oblige de nous faire supporter. Nous ne doutons pas que puisque tu le fais, c'est que tu ne peux autrement.

Adieu, cher papa, j'attends avec impatience ton poëme et les conseils que tu m'annonces. Je te remercie vivement de toute la peine que je te cause. Ils pourront m'être fort utiles pour ma seconde édition à laquelle je vais bientôt songer, car celle-ci s'épuise avec une rapidité que j'étais loin d'espérer. Crois-tu qu'il s'en vendrait à Blois?

Le papier me manque pour te parler de mes grands projets littéraires, mais non pour te renouveler la tendre assurance de mon respect et de mon amour. Je t'embrasse.

Ton fils soumis, Victor.

J'ai envoyé au colonel[32] un exemplaire avant d'avoir reçu ta lettre.

[Note 32: Le colonel, Louis-Joseph Hugo, né le 14 février 1777, mort en 1854. Promu officier de la Légion d'honneur par la même ordonnance que son frère, 14 février 1815, il reçut les étoiles de brigadier, et commanda longtemps comme tel la subdivision de la Corrèze. Il laissa deux enfants. Son fils Léopold, après avoir préparé Saint-Cyr où il ne fut pas admis, vécut et mourut en Corrèze. Devenue veuve, sa fille Marie Hugo entra au Carmel de Tulle, où elle devint Sœur Marie-Joseph de Jésus et où elle est morte en 1906. Elle n'était point tellement retirée du monde qu'elle n'écrivît des lettres charmantes, quand elle pouvait rendre un service, et au cours desquelles elle aimait à évoquer des souvenirs de son enfance et de sa jeunesse et à citer des vers de son oncle Victor Hugo.]

L'amoureux avait bien l'autorisation officieuse de son père d'épouser Mlle Foucher, mais aucune demande officielle n'avait été faite encore.

A sa prière, le général lui a adressé la lettre, demandant la main d'Adèle, qu'il remettra lui-même à M. Foucher, lorsque enfin la pension royale sera autre chose qu'une promesse. Les temps semblent proches. Son cœur déborde envers son père de reconnaissance, ce pendant que, par les gazettes, il semble assurer le service de presse du _Journal de Thionville_.

Le nuage ne crève pas, mais menace. Victor a, jusqu'ici, négligé de joindre à ses lettres toute formule de politesse vis-à-vis de la seconde Mme Hugo. Le général s'en est plaint sans doute; et de façon assez désinvolte, Victor s'en excuse: il n'a «contre _son_ épouse actuelle aucune prévention, n'ayant pas l'honneur de la connaître».

Mon cher Papa,

Ta lettre a comblé ma joie et ma reconnaissance. Je n'attendais pas moins de mon bon et tendre père. Je sors de chez M. de Lourdoueix; il doit sous très peu de jours me fixer un terme précis, alors je montrerai ta lettre à M. et à Mme Foucher. Ainsi je te devrai tout, vie, bonheur, tout. Quelle gratitude n'es-tu pas en droit d'attendre de moi, toi, mon père, qui as comblé le vide immense laissé dans mon cœur par la perte de ma bien-aimée mère!

Je doute, pour ce qui concerne la pension que je viens d'obtenir à la maison du Roi, qu'on me rappelle le trimestre de juillet, alors elle ne courrait qu'à dater du 1er octobre, ce qui remettrait mon bienheureux mariage à la fin de septembre. C'est bien long, mais je me console en pensant que mon bonheur est décidé. Quand l'espérance est changée en certitude, la patience est moins malaisée. Cher papa, si tu savais quel ange tu vas nommer ta fille!

J'attends toujours bien impatiemment ton _poëme_, et je ferai des exemplaires du _Journal de Thionville_ l'usage que tu m'indiques. Un Espagnol, nommé d'_Abayma_, qui m'est venu voir hier m'a parlé de mon père, de manière à m'en rendre fier, si je ne l'avais pas déjà été.

Je n'ai aucune prévention contre ton épouse actuelle, n'ayant pas l'honneur de la connaître. J'ai pour elle le respect que je dois à la femme qui porte ton noble nom, c'est donc sans aucune répugnance que je te prierai d'être mon interprète auprès d'elle, je ne crois pouvoir mieux choisir. N'est-il pas vrai, mon excellent et cher papa?

Adieu, pardonne à ce griffonnage, c'est ma reconnaissance, c'est ma joie qui me rendent illisible. Adieu, cher papa, porte-toi bien et aime ton fils heureux, dévoué et respectueux,

Victor.

Paris, 26 juillet.

Je tâcherai de remettre en personne ta lettre au général d'Hurbal.

Je renouvelle mes démarches pour la Société de Blois.

Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de tous les travaux auxquels le bonheur va me permettre de livrer un esprit calme, une tête tranquille et un cœur content. Tu seras peut-être satisfait. C'est au moins mon plus vif désir.

Le poète des _Odes_ continue à assurer, à Paris, le service de presse du _Journal de Thionville_,--un exemplaire en a été remis au rédacteur du _Dictionnaire des Généraux français_--et à prêter son appui aux difficultueux débuts de la Société littéraire de Blois.

Le général, non content de manier la prose, «sacrifie aux muses». Il a envoyé à son fils une copie de son poème, _la Révolte des Enfers_. Victor Hugo se montre moins sévère que dans le _Conservateur littéraire_. Il a lu et relu les alexandrins paternels--les Mémoires du Général valaient beaucoup mieux,--s'extasie devant un vers assez médiocre, et admire que son père ait «mis si peu de temps à faire» ce «joli poëme».

Mon cher Papa,

Au moment où je commence cette lettre, on m'apporte l'argent du mois. Les 36 francs qui y sont joints seront remis aujourd'hui même à leur destination. Les exemplaires de l'intéressant _Journal de Thionville_ que tu destinais à l'Académie des Sciences et au rédacteur du _Dictionnaire des Généraux français_ sont déjà parvenus à la leur.