Victor Hugo

Part 13

Chapter 131,342 wordsPublic domain

Le début de _Ratbert_ est peut-être le morceau le plus étonnant et le plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe, se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique défilé avec des bruits d'armes et d'éperons.

Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des _Aventuriers de la mer!_ Les rimes se renvoient, comme des raquettes un volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot.

Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la Renaissance et intitulé _le Satyre!_ C'est une immense symphonie panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme, dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout, dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les résorbera dans son vaste sein.

Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, _la Rose de l'infante!_ Quel profond sentiment de la vie de cour et de l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui effeuille une rose.

Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse; _Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier_, sont en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe. Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et noté le chuchotement mystérieux de l'infini.

_Les Chansons des rues et des bois_, comme le titre l'indique, marquent dans la carrière du poète une espèce de temps de repos et comme les vacances du génie. Il conduit au pré vert de l'idylle, pour y brouter l'herbe fraîche et les fleurs, ce cheval farouche près duquel le Pégase classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent monter les Alexandres de la poésie. Mais ce coursier formidable, à la crinière échevelée, aux nasaux pleins de flamme, dont les sabots font jaillir des étoiles pour étincelles et qui saute d'une cime à l'autre de l'idéal à travers tes ouragans et les tonnerres, se résigne difficilement à cette halte, et l'on sent que, s'il n'était entravé, il regagnerait en deux coups d'aile les sommets vertigineux et les abîmes insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète s'égaye en toutes sortes de fantaisies charmantes. Il remonte le cours du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que les générations admirent, mais un simple bachelier qui, ennuyé de sa chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et les bois, poursuivant les grisettes et les papillons. Il ne fait le difficile ni pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte Amaryllis. Les lavandières remplacent très bien Léda dans les roseaux, et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argentueil a des saveurs de nectar dans le verre à côtes du cabaret. L'imagination du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche vulgaire la paillette lumineuse de l'idéal.

Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à l'alexandrin et à ses pompes et n'emploie que les vers de sept ou de huit pieds séparés en petites stances; mais quel merveilleux doigté! Jamais le clavier poétique n'a été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de force rythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance incomparables. Liszt, Thalberg, Dreyschock ne sont rien à côté de cela. A la fin du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne de l'éperon et s'enfonce dans l'infini.

XLI

_A l'occasion de la reprise de_ Lucrèce Borgia, _Théophile Gautier reçut de Victor Hugo la lettre suivante_:

Hauteville-House, 9 février 1870.

«Mon Théophile, comment vous dire mon émotion? Je vous lis, et il me semble que je vous vois. Nous revoilà jeunes comme autrefois, et votre main n'a pas quitté ma main. Quelle grande page vous venez d'écrire sur Lucrèce Borgia!

«Je vous aime bien. Vous êtes toujours le grand poète et le grand ami.

«VICTOR HUGO.

«Voici mon portrait: il vote pour vous.»

_Cette lettre était accompagnée d'une photographie du maître, le bras appuyé contre un fauteuil, avec cette dédicace:_

JE VOUS OFFRE UN FAUTEUIL A THÉOPHILE GAUTIER VICTOR HUGO.

2 FÉVRIER 1833, 2 FÉVRIER 1870.

_Théophile Gautier avait échoué à l'Académie Française, en_ 1869, _quelques mois auparavant, lors de l'élection d'Auguste Barbier._

_Les deux dates que porte cette photographie sont de la première représentation et de la reprise de_ Lucrèce Borgia.

TABLE

I.--1830. II.--Le gilet rouge. III.--La présentation. IV.--Un buste de Victor Hugo. V.--La place Royale. VI.--La première d'_Hernani_. VII.--Procès de Victor Hugo contre la Comédie-Française. VIII.--Reprise d'_Hernani_ par autorité de justice. IX.--Débuts de Mlle Émilie Guyon dans _Hernani._ X.--Reprise d'_Hernani_ (12 février 1844). XI.--Reprise d'_Hernani_ (10 mars 1845). XII.--Reprise d'_Hernani_ (8 novembre 1847). XIII.--A propos d'_Hernani_ au théâtre Italien. XIV.--La reprise d'_Hernani_ (21 juin 1867). XV.--Lettre à Sainte-Beuve. XVI.--Prospectus pour _Notre-Dame de Paris._ XVII.--Un drame tiré de _Notre-Dame de Paris_. XVIII.--_Angelo._ XIX.--Mademoiselle Rachel dans _Angelo_. XX.--Victor Hugo dessinateur. XXI.--Première de _Ruy Blas_ (Renaissance). XXII.--Reprise de _Ruy Blas_ (28 février 1872). XXIII.--Vers de Victor Hugo. XXIV.--Le Drame. XXV.--Reprise de _Marion Delorme_ (9 novembre 1839). XXVI.--Reprise de _Marion Delorme_ (1er décembre 1851). XXVII.--_Diane_, d'Augier, et _Marion Delorme_. XXVIII.--Une lettre de Victor Hugo. XXIX.--_Gastibelza_ (Opéra national). XXX.--Changements à vue. XXXI.--_Lucrèce Borgia_ (Théâtre Italien). XXXII.--_Lucrèce Borgia_ (Odéon). XXXIII.--_Lucrezia Borgia_ (Théâtre Italien). XXXIV.--_Lucrèce Borgia_ (Porte-Saint-Martin). XXXV.--_Les Burgraves_. XXXVI.--_Les Burgraves_ (Théâtre-Français). XXXVII.--Reprise des _Burgraves_. XXXVIII.--Parodies des _Burgraves_. XXXIX.--Parodies et pastiches. XL.--Vente du mobilier de Victor Hugo. XLI.--A propos du mélodrame intitulé: _la Chambre ardente_.

LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO.

XLII.--Mademoiselle Georges. XLIII.--Mort de mademoiselle Georges. XLIV.--Mademoiselle Rachel. XLV.--Madame Dorval. XLVI.--Mort de Madame Dorval. XLVII.--Frédérick Lemaître. XLVIII.--Mademoiselle Jupette. XLIX.--Château du souvenir. L.--Études sur la Poésie française. LI.--Lettre de Victor Hugo.