Vers le pôle

Part 9

Chapter 93,714 wordsPublic domain

[23] La poussière que l'on observe en été sur presque tous les glaçons polaires sans distinction d'âge, provient, en très grande partie, des hautes régions de l'atmosphère. Elle tombe probablement à la surface de la terre avec la neige, et, lors de sa fusion en été, s'accumule graduellement en une mince couche sur les glaçons. On observe également sur la banquise, et en grande quantité, des sédiments à peu près de même couleur que les premiers, mais, qui, sans aucun doute, ont une origine terrestre directe. Ils se rencontrent, en effet, sur des Blocs qui primitivement se trouvaient dans le voisinage immédiat de la terre.

Tous les canaux, même les plus petits, renferment une énorme quantité d'algues. Sur les parois des glaçons baignées par la mer, on observe également une coloration brune, produite par la présence d'une algue vivant sur la glace. D'autre part, dans l'eau, on remarque des vésicules blanches ou jaune foncé, formées d'agrégats de diatomées et d'organismes cellulaires rouges d'un aspect très caractéristique. Ces amas de diatomées, extrêmement abondants dans de petits canaux, se rencontrent tous à une profondeur d'un mètre environ, à la limite séparative entre la couche d'eau douce superficielle et la nappe d'eau salée. Les algues flottent également à la même profondeur, mais se rencontrent parfois jusqu'à la surface.

Pendant de longues journées, je m'acharne à l'étude microscopique de cette florule. Au milieu de ces végétaux, je découvre des êtres organisés: des infusoires, des flagellifères, et même des bactéries. Des recherches du plus haut intérêt, à coup sûr. Combien plus cependant il me plairait de lutter contre la glace, dans une marche vers le nord!

En attendant, nous nous préparons pour la bataille. Nos dispositions pourront servir aussi bien pour l'offensive que pour la retraite, si jamais elle devient nécessaire. Tous les traîneaux à main sont visités et réparés, six traîneaux à chiens commencés. Demain on entreprendra la construction des _kayaks_, en peau de phoque ou en toile à voile. Chacune de ces embarcations pourra contenir deux hommes; elles seront longues de 3 mètres, larges de 0m,80, et profondes de 0m,40. Il nous en faudra six. Nous aurons ainsi un équipement complet pour une retraite brillante. Par moments, je désirerais presque une défaite décisive pour montrer quelles ressources sont en nous et pour sortir de cette inaction énervante.

Les _kayaks_ répondent complètement à nos désidérata. Ne pesant que 30kgr,5, ils peuvent être halés sans difficulté, et, sur mer, portent facilement deux hommes avec cent jours de vivres.

_5 août._--Lat. 82°7′,3. Magnifique journée d'été. Étendu au soleil, je m'imagine que je suis de retour au pays aimé, au milieu de ses hautes montagnes et de ses fjords. Le rayonnement de cette belle lumière rend l'illusion possible. Ici comme là-bas, des nuages légers flottent très haut, et une étincelante coupole bleue s'étend au-dessus du paysage. C'est une féerie d'idéale blancheur au-dessus de l'étendue bleuâtre de la glace.

La température est si douce que la table de jeu est installée sur le pont. C'est, en effet, l'été!

_12 août._--Une soirée superbe. Tout est calme et silencieux. On n'entend que le murmure de l'eau tombant goutte à goutte des glaçons ou le bruissement étouffé de la neige qui glisse du sommet des _hummocks_.

Le soleil est maintenant très bas sur l'horizon, enveloppé de nuées d'or qui, peu à peu, s'éteignent dans le bleu léger d'un ciel immaculé.

_21 août._--Lat. 81°4′,2. Nous restons pour ainsi dire immobiles. Un jour, la dérive nous porte dans le nord, puis nous ramène vers le sud. Néanmoins, je pense, comme j'en ai toujours été persuadé, que notre voyage ne peut durer plus de trois ans, ou plutôt trois hivers et quatre étés. Dans deux ans à partir de cette époque nous serons de retour[24]. L'hiver prochain, à coup sûr, nous serons entraînés vers le nord, et il approche rapidement, l'hiver.

[24] Cette prédiction devait se réaliser de point en point. Deux ans plus tard, le 22 août, le _Fram_ arrivait en effet sur la côte de Norvège.

L'été semble fini maintenant. La température varie entre −4° et −6°. Tous les lacs et tous les canaux sont déjà couverts d'une couche de glace, assez épaisse pour supporter le poids d'un homme.

Le matin et l'après-midi je fais une excursion en patins. La surface de la banquise est excellente, recouverte d'une nappe moelleuse de neige fraîche. Plusieurs canaux se sont ouverts récemment près du navire. Sur quelques-unes de ces ouvertures, dont les rives ont subi une légère compression, la glace ploie d'une façon très désagréable sous les _ski_. Je parviens cependant à les traverser sans encombre, tandis qu'à plusieurs reprises les chiens percent cette mince croûte. Si la banquise reste dans cet état, elle offrira l'hiver prochain un excellent terrain pour le patinage.

_27 août._--Blessing, son quart de nuit terminé, allait redescendre dans sa cabine, lorsqu'il aperçoit quelque chose de blanc remuer sur la neige, à une petite distance de nous. Sur ces entrefaites, Johansen monte sur le pont pour relayer le docteur et tous deux surveillent attentivement les abords du bâtiment. Bientôt aucun doute n'est plus possible, la forme blanche qui se meut là-bas est évidemment un ours. Aussitôt, les deux amis prennent chacun un fusil et s'installent à l'avant pour épier les mouvements de l'animal. Maître Martin avance prudemment, en aspirant longuement les bouffées de la brise, comme pour flairer à distance la grande chose noire qui se trouve devant lui. Notre moulin à vent marche à toute vitesse, mais le tournoiement de ses ailes, bien loin de paraître l'effrayer, semble tout au contraire l'attirer. Finalement, l'ours arrive sur les bords de la crevasse ouverte à l'avant; l'occasion est excellente, Blessing et Johansen tirent et l'animal tombe raide. Nous voici maintenant à la tête d'une bonne provision de viande fraîche. C'est le premier ours tué cette année.

Aujourd'hui, véritable temps d'hiver. Toute la journée une effroyable tourmente de neige.

_29 août._--Tourmente de neige. Une jolie journée d'août! Qu'importe, le vent nous porte dans le nord; c'est pour nous l'essentiel. Hier nous étions remontés au 80°53′.

Ce soir, j'étais occupé à la construction de mon _kayak_ en bambou et Peterson était venu me donner un coup de main. Tout en travaillant, nous causions, nous parlions du _Fram_ et de sa solidité: «Depuis longtemps, tout autre bâtiment eût été broyé. Après tout, ajoutait Peterson, je n'éprouverais nulle crainte, si les circonstances nous obligeaient à abandonner cet excellent navire, et à me confier à ces _kayaks_ qui me paraissent de merveilleuses embarcations.» Aucune expédition précédente, disait-il, n'avait été aussi bien équipée que la nôtre en vue de toutes les éventualités possibles; néanmoins il préférait rentrer en Norvège sur le _Fram_. Nous parlâmes ensuite du retour, de ce que nous ferions une fois rentrés au pays.

«Vous, me dit Peterson, pour sûr vous irez au pôle sud.

«--Et vous? reprendrez-vous votre ancien métier?

«--Oui. Mais auparavant je prendrai une semaine de congé. Après un tel voyage, j'en aurai besoin avant de me remettre à l'enclume.»

CHAPITRE IV

LE SECOND AUTOMNE DANS LA BANQUISE

L'été est passé et notre second hivernage commence.

Habitués maintenant aux vicissitudes de la dérive, le temps nous semble moins long. Pour ma part je suis absorbé par l'élaboration de nouveaux projets.

Pendant l'été, nous avions pris nos dispositions pour le cas où une retraite à travers la banquise serait devenue nécessaire. En vue de cette éventualité des _kayaks_ avaient été construits, les traîneaux remis en état et les approvisionnements préparés. En même temps, je me suis occupé de l'expédition méditée vers le nord; dans ce but, j'ai construit un _kayak_ en bambou. A personne, sauf à Sverdrup, je n'ai soufflé mot de cette idée. Avant de parler, je dois connaître d'abord les résultats de la dérive pendant l'hiver. Tandis que je m'absorbe dans mes pensées et dans mes plans, le train de vie habituel continue à bord.

_6 septembre._--Lat. 81°13′,7. L'anniversaire de mon mariage. Il y a déjà cinq ans!... A pareille époque, l'an dernier, c'était jour de victoire. Nous triomphions des glaces à l'île Taïmyr; aujourd'hui, au contraire, nous n'avons pas lieu d'être satisfaits. La dérive ne nous a pas portés aussi loin vers le nord que je l'espérais, et le vent du nord-ouest s'est levé, nous repoussant encore une fois vers le sud. L'avenir, cependant, ne me semble pas devoir nous réserver d'aussi pénibles attentes et d'aussi grands découragements que cette première année dans les glaces.

Le 6 septembre prochain..., peut-être serons-nous réunis tous les deux et parlerons-nous de ce séjour dans la banquise et de ses vicissitudes, comme d'une chose passée et qui ne reviendra plus... La longue nuit, la terrible nuit s'est écoulée, l'aurore paraît, devant nous se lève radieux un jour plein de promesses... Pourquoi n'aurions-nous pas cette grande joie dans un an? Le _Fram_ ne pourrait-il pas être entraîné cet hiver dans l'ouest, au nord de la terre de François-Joseph? Alors, ce serait le moment de partir en avant vers le pôle. A cette pensée mon cœur bondit de joie; nous allons nous préparer en vue de cette expédition, et le temps passera vite.

J'ai déjà réfléchi au plan de cette exploration, et songé au matériel que nous devions emporter et à son transport. Plus j'examine la situation, plus je crois à la possibilité du succès d'une telle entreprise, à condition que le _Fram_ arrive, dès les premiers jours du printemps, à une haute latitude. S'il parvient au 84° ou au 85°, je partirai à la fin de février ou au commencement de mars, aussitôt le retour du soleil. A cette époque la marche sera facile. Encore quatre ou cinq mois d'inaction, puis le moment d'agir arrivera. Quelle joie ce sera alors! Mes nerfs, contractés par cette vie calme et tranquille, pourront à la fin se détendre dans une activité féconde. Cela peut sembler une folie de partir ainsi en avant au lieu de rester à bord pour poursuivre d'autres travaux plus importants. Erreur! en mon absence les observations seront poursuivies avec le même zèle.

J'ai célébré l'anniversaire de mon mariage en arrangeant pour l'hiver mon atelier. J'y ai placé un poêle à pétrole; plus tard, je l'entourerai de murs et d'un toit de neige. Grâce à ces dispositions, même par les froids les plus intenses, la température y sera douce. Si cet abri peut être utilisé pendant tout l'hiver, on pourrait y faire deux fois plus de travail que dans la cale.

_9 septembre._--Latitude: 81°4′. Depuis plusieurs jours, le soleil se couche à dix heures du soir, ne laissant derrière lui qu'une immense gloire céleste planant au-dessus de l'éternelle blancheur.

Dans l'après-midi, excursion en _ski_. Plusieurs canaux sont déjà couverts de glace, et les glaçons portent des traces de compression. Je rencontre toutefois un chenal, large, par endroits, de 350 à 450 mètres, s'étendant à perte de vue dans le nord comme dans le sud. La glace est excellente pour le patinage. Sur sa surface, les _ski_ glissent rapidement sans le moindre effort, surtout lorsqu'on marche dans la même direction que le vent.

_12 septembre._--Des chenils ont été construits à bâbord, de magnifiques huttes en glace divisées en compartiments pouvant contenir quatre chiens, de beaux et chauds quartiers d'hiver. Seuls, les petits de Kvik restent à bord où leurs ébats font notre joie.

La vie continue toujours régulière, aussi uniforme que la banquise qui nous entoure.

L'équinoxe est arrivé. Les nuits maintenant sont obscures, à midi le soleil n'est plus qu'à 9° au-dessus de l'horizon.

Je passe tout mon temps à l'atelier; souvent j'y ai l'illusion de me croire chez moi, dans ma chambre de travail. Sans la pénible séparation des êtres qui nous sont chers, la vie ne serait nulle part aussi agréable qu'ici, dans ce calme infini. Parfois j'oublie que je me trouve au milieu de la banquise. Le soir, lorsque, absorbé dans mes études et dans mes réflexions, j'entends les chiens aboyer, je me lève en me demandant quel est l'ami qui arrive maintenant. Et alors soudain je reviens au sentiment de la réalité, je me rappelle que je ne suis plus dans ce cher petit _Godthaab_, mais au milieu des glaces polaires, au début de mon second hivernage dans cette zone morte de la terre.

_23 septembre._--Il y a juste un an que nous sommes prisonniers au milieu de la banquise. A cette occasion, Hansen commence une carte de notre dérive. Le chemin parcouru n'est, certes, pas considérable; la direction suivie est, il est vrai, précisément celle que j'avais prédite.

Depuis le 22 septembre 1893, jour où nous sommes entrés dans la banquise, jusqu'au 22 septembre 1894, nous avons gagné vers le nord 189 milles.--Entre le point le plus méridional atteint au cours de la dérive (le 7 novembre 1893) et le point le plus septentrional (16 juillet 1894), la différence est de 305 milles.--Nous avons ainsi progressé de 4° de latitude, du 77°43′ au 81°53′. La direction moyenne de notre trajectoire est le N. 36° O., elle est donc un peu plus septentrionale que celle de la _Jeannette_. Si nous continuons à être poussés suivant la même ligne, nous aboutirons vers les îles au nord-est du Spitzberg, après avoir atteint notre plus haute latitude sous le 84° par 75° de longitude E., au N.-N.-E. de la terre François-Joseph. Du point où nous nous trouvons actuellement à la terre du Nord-Est, par cette route la distance est de 827 milles. A raison de 189 milles par an, il nous faudrait quatre ans et quatre mois pour y parvenir. Mais, si la dérive s'élève, comme je l'espère, à 305 milles par an, nous arriverons à destination dans deux ans et sept mois. Une pareille vitesse de déplacement est maintenant très vraisemblable; n'ayant plus dans le sud une nappe d'eau libre très étendue et devant nous une masse compacte de glaces, nous ne serons plus exposés à revenir en arrière, comme cela est arrivé l'automne dernier.

Le régime de la dérive pendant l'été me porte à croire que nous en avons fini avec ces alternatives si décourageantes de progrès et de recul. La glace, me semble-t-il, n'a plus actuellement une grande propension à rétrograder vers le sud; elle manifeste, au contraire, une tendance à filer au nord-ouest, à la moindre brise du sud et même d'est. De plus, à mesure que nous avancerons vers le nord-ouest, le mouvement de translation deviendra de plus en plus rapide. La trajectoire du _Fram_ est plus septentrionale que celle de la _Jeannette_, et, au delà de la terre François-Joseph, la glace doit être repoussée par cette barrière d'îles dans la direction du nord; je pense donc que nous arriverons à une latitude plus haute que semble l'indiquer la direction de notre dérive. J'espère parvenir au 85°.

_27 septembre._--A partir d'aujourd'hui, tous les hommes devront patiner deux heures par jour, de onze heures à une heure. Quelques-uns d'entre nous n'ont pas une grande pratique des _ski_; en cas de retraite, leur inhabileté dans ce genre de sport serait pour tous une cause de graves dangers. Quelques jours après, exercice de halage des traîneaux. Un véhicule chargé de 120 kilogrammes sert à l'expérience. Amundsen qui, tout d'abord, croyait que le halage n'était qu'un jeu, s'arrête bientôt épuisé. Non, en vérité, s'il fallait traîner longtemps un pareil poids, autant vaudrait se coucher sur la neige et attendre la mort, raconte-t-il à ses camarades. Il faut donc exercer mon monde à cette manœuvre. Par contre trois chiens attelés à ce véhicule l'entraînent comme une plume.

_4 octobre._--La banquise constitue un excellent terrain pour la marche; seulement dans quelques zones peu étendues, les monticules et les crevasses la rendent impraticable. La piste est également bonne. Les chiens y enfoncent bien un peu; lorsque les tempêtes auront rendu la neige plus compacte, cet inconvénient disparaîtra.

A la veille de notre seconde nuit polaire, la plus longue et la plus froide qu'une expédition arctique ait jusqu'ici subie, notre état moral est excellent. De jour en jour la lumière du jour décroît, bientôt elle aura complètement disparu; notre courage n'en décline pas pour cela. La bonne humeur et l'entrain sont maintenant plus constants; il n'y a plus ces alternatives de découragement et d'espérance qui ont mis nos caractères à une si rude épreuve. Cet état d'esprit est dû sans doute à l'accoutumance au milieu et au bien-être de notre vie. Nous avançons vers le but lentement mais sûrement, entourés de tout le confort de la civilisation. Et l'hiver prochain s'annonce encore plus agréable que le précédent.

Notre atelier établi sur le pont est une pièce très chaude et très gaie. Un fourneau que j'ai installé pour utiliser à la cuisine notre provision d'huile de graissage, rayonne dans la chambre de travail une partie de sa chaleur. Parfois, la température est si élevée que je sue à grosses gouttes et que je dois ouvrir la fenêtre pour laisser passer un peu d'air à 25 ou 30° sous zéro.

Quelle que soit la durée de l'expédition, nulle crainte de manquer de luminaire et de combustible. Notre provision de pétrole est suffisante pour nous éclairer pendant dix ans, en admettant que les lampes brûlent trois cents jours par an. D'un autre côté, nous avons encore cent tonnes de charbon. Avec un tel approvisionnement on n'aura pas besoin d'économiser le combustible dans les poêles; on pourra faire du feu à discrétion dans le salon pendant l'hiver. Enfin, pour mieux nous protéger contre le froid, j'ai fait étendre une tente au-dessus du pont, jusqu'à la passerelle. L'arrière reste complètement dégagé pour pouvoir observer les environs du navire.

_10 octobre._--J'ai aujourd'hui trente-trois ans. Que dire à ce sujet, sinon que la vie s'en va et ne revient jamais sur ses pas. En mon honneur, grande fête. Le carré est décoré de pavillons, et le navire pavoisé.

Dans la matinée, course sur les _ski_ par un temps très froid. Le soir, le thermomètre descend à −31°. Jamais je n'ai eu un temps aussi froid à mon anniversaire. Comme d'habitude en pareille circonstance, le cuisinier a préparé un véritable festin.

_16 octobre._--Depuis quatre jours souffle un ouragan horrible. Soulevée par le vent, la neige emplit le ciel d'épais tourbillons. Malgré cela, l'excursion habituelle sur les _ski_ n'est pas contremandée.

A midi le soleil apparaît à l'horizon comme une boule rouge de forme ellipsoïdale. C'est la dernière fois que nous l'apercevons. Adieu! cher soleil vivifiant!

Nous dérivons rapidement vers le nord. Le 14, l'observation nous place au 81°32′,8; le 17, au 81°47′; le 21, au 82° par 114°9′ de Long. Est.

Pour fêter le passage du 82° de latitude, gala annoncé par une affiche en vers placardée dans le carré. Après le souper, concert. Parmi les exécutants Bentzen se distingue particulièrement. Ses récents exercices avec la manivelle de la ligne de sonde lui ont donné une expérience précieuse pour le maniement de l'orgue. Tantôt il ralentit le mouvement, la musique traîne comme si elle remontait d'un abîme de 2 à 3,000 mètres; tantôt il l'accélère, comme si elle parvenait tout près de la surface. A la fin, l'enthousiasme est tel que Pettersen et moi, nous ne pouvons résister à l'entraînement. Nous valsons, nous polkons, nous exécutons même quelques pas de deux absolument remarquables. Amundsen se laisse gagner à son tour, et les danses continuent avec plus d'entrain que jamais, tandis que les joueurs restent obstinément à leur table. Entre temps, circulent des rafraîchissements: des conserves de pêches et des bananes sèches. Ainsi, nous avançons toujours gais vers notre but. Nous sommes maintenant à moitié chemin entre les îles de la Nouvelle-Sibérie et la terre de François-Joseph.

Les jours succèdent aux jours sans apporter aucun changement dans notre existence. Pour nous distraire, nous observons les splendeurs de l'aurore boréale plus magnifique que jamais. En fait d'incidents dignes de remarque, mon journal mentionne à la date du 4 novembre une heureuse chasse à l'ours. Dans la matinée, j'étais allé faire un tour, lorsqu'en rentrant, j'aperçois Sverdrup, Johansen, Mogstad et Henriksen accourant tous le fusil à la main. Aussitôt après éclate une salve, puis un tir à volonté très nourri, suivi d'un feu de peloton. Après être resté d'abord immobile, l'un des chasseurs fait quelques pas en avant et tire un coup de feu, tandis qu'un autre décharge son arme dans une direction opposée. Que signifie cette école de tirailleurs? J'avance rapidement... quelle n'est pas ma joie d'apercevoir trois ours gisant sur la glace, une femelle et ses deux petits.

La température est très basse. Le 22 octobre au soir, le thermomètre descend à −36°. Par un pareil froid il ne fait pas bon toucher le fer. Un de nos jeunes chiens, ayant eu l'idée de lécher un anneau, en fit l'expérience à ses dépens. La langue de la pauvre bête resta adhérente au morceau de métal, comme prise à la glu. Heureusement, au moment de l'accident, Bentzen se trouvait sur le pont. Attrapant l'animal par le cou, pour l'empêcher de s'arracher la langue dans les bonds qu'il faisait pour se dégager, il échauffe le fer avec ses mains garnies de moufles et réussit à rendre la liberté au chien.

_13 novembre._--Le thermomètre est à −39°. Dans la journée, pression dans différentes parties de la banquise. Leur bruit strident annonce la basse température de la glace, un bruit très singulier qui semblerait surnaturel, si on en ignorait la cause.

Une course en patins par un clair de lune magnifique. Non, en vérité, notre vie n'est pas une souffrance constante comme on doit le croire là-bas. Est-ce, par exemple, une pénible épreuve que de glisser, rapide comme une flèche, sur la glace sans fin, par un beau froid, sous un ciel constellé d'étoiles? Tout autour, s'étend la nappe de la banquise argentée par le clair de lune, mouchetée de grandes taches sombres produites par l'ombre des _hummocks_, et, tout là-bas, une raie claire marque l'horizon de la glace. Très bas dans le sud, une lueur émerge, rougeâtre, plus haut jaune, puis verte, se fondant insensiblement dans l'immense coupole bleue. Une indescriptible harmonie que la musique, seule, pourrait traduire!

C'est plus qu'il n'est permis d'attendre de la vie; c'est une féerie de l'autre monde, une vision de la vie future. Et, au retour, lorsqu'on s'assied dans la paisible salle de travail, les pieds au feu, la pipe allumée, et qu'on reste là abîmé dans une rêverie, est-ce là une souffrance?

_16 novembre._--Au cours d'une promenade en patins, je confie à Sverdrup mes projets d'excursion vers le nord; dans la soirée, je lui expose plus amplement mon plan qu'il approuve complètement. L'entreprise doit être tentée dans tous les cas, même si, en mars, nous n'avons pas atteint le 85°.

C'est, en effet, le seul moyen de pénétrer dans des régions que nous ne pourrons atteindre autrement. Si nous n'arrivons au pôle, eh bien, nous battrons en retraite. Comme je ne saurais trop le rappeler, le but de notre expédition n'est pas de parvenir à ce point mathématique, mais d'explorer les parties inconnues du bassin polaire.