Part 8
Tous les explorateurs qui ont été prisonniers dans les banquises attendaient avec impatience la débâcle estivale; moi, au contraire, je désire voir la glace conserver sa cohésion et poursuivre sa dérive vers le nord. Ici-bas, tout dépend du point de vue auquel on se place. Le navigateur parti avec l'illusion de pouvoir faire voile en eau libre jusqu'au pôle, se lamente d'être bloqué, tandis qu'un autre, décidé à se faire prendre dans la glace, ne se plaint pas, même s'il trouve de l'eau libre. Dans cette vie, qui veut le plus demande souvent le moins.
Toutes ces ouvertures de la banquise sont produites, comme les pressions et les tassements du _pack_, par les vents et les marées qui poussent les glaces tantôt dans une direction, tantôt dans une autre. La surface du bassin polaire est couverte de _floes_ en perpétuel mouvement, tantôt cohérents, tantôt détachés et poussés les uns contre les autres.
Durant toute la dérive du _Fram_, des observations furent constamment prises à l'effet d'étudier la formation des glaçons. Pendant l'hiver et pendant le printemps, l'épaisseur de la glace augmenta constamment; mais, comme cela ressort du tableau suivant, son accroissement est de plus en plus lent, à mesure que sa puissance devient plus grande.
Dates. Épaisseur de la glace.
10 avril 2m,31 21 avril 2m,41 5 mai 2m,45 31 mai 2m,52 9 juin 2m,58 20 juin _Ibid._ 4 juillet 2m,57 10 juillet 2m,76
L'augmentation des glaçons pendant l'été me sembla tout d'abord fort extraordinaire. Par suite des diverses ablations que leur tranche superficielle éprouvait chaque jour et dont la somme pouvait être évaluée à plusieurs centimètres, leur volume aurait dû décroître. Des études attentives me révélèrent la cause de cette anomalie. L'eau douce provenant de la fusion de la neige formait, à la surface de la mer, une nappe d'environ 3 mètres, et, au contact de l'eau salée beaucoup plus froide[18], subissait un abaissement de température et même une congélation. C'est cette couche de glace d'eau douce qui, en s'agglutinant à la partie immergée des _floe_, augmentait leur épaisseur. Des forages me révélèrent en effet la présence sous les vieux _floe_ d'une nappe de glace peu cohérente. Dans le courant de l'été, la puissance de la banquise diminua, cependant, par suite de l'importance de la fusion superficielle comme l'indiquent les observations suivantes:
[18] Sa température était d'environ −1°,5.
Épaisseur totale du bloc. La différence avec le chiffre Épaisseur de la précédent indique l'accroissement Dates. vieille glace. de la tranche de glace d'eau douce sous-jacente.
23 juillet 1894 2m,33 2m,49 10 août -- 1m,94 2m,17 22 -- -- 1m,86 2m,06 3 sept. -- 2m,02 20 sept. 1894 1m,98 3 octob. -- 1m,75 1m,98 12 -- -- 1m,80 2m,08 10 nov. -- _Ibid._ _Ibid._ avec légère tendance à l'accroissement 11 déc. -- 2m,11 3 janv. 1895 2m,32 18 -- -- 2m,48 6 févr. -- 2m,59
Les blocs et les _floe_ d'une très grande puissance sont le produit, non de la congélation de l'eau, mais de l'entassement de la glace sous l'action des pressions. Souvent, dans ces convulsions de la banquise, d'énormes fragments glissent les uns par-dessus les autres; une fois solidifié par le froid, cet agrégat prend l'aspect d'une masse absolument homogène. C'est ainsi que, sous le _Fram_, l'amoncellement des glaçons dépassait une puissance de 10 mètres.
La température de la glace, à la surface du _pack_, voisine du point de fusion pendant l'été, s'abaisse rapidement à mesure que les froids de l'hiver deviennent plus intenses. Elle diminue, au contraire, lentement dans les couches profondes; à la partie inférieure des glaçons baignés par la mer elle se trouve sensiblement égale à celle de l'eau ambiante.
En mars et au commencement d'avril, j'ai observé la plus basse température. A une profondeur de 1m,20 et de 0m,80, elle était respectivement de −16° et de −20°. A partir des premiers jours d'avril se manifesta une hausse très lente.
Par les grands froids, la glace est dure et cassante; les chocs la rompent donc facilement. En été, elle est, au contraire, molle et plastique, et, par suite, ne peut être aussi aisément brisée. Cette modification dans l'état de la banquise se manifeste d'une façon très particulière. En été, la glace, étant très plastique, peut être entassée et comprimée sans le moindre bruit, tandis qu'en hiver ce phénomène est accompagné de craquements formidables. En juin et juillet, des pressions purent survenir tout près de nous sans que le moindre bruit nous en avertît.
Pendant l'été, nous poursuivîmes nos études scientifiques. Durant l'hiver, nous avions fait une ligne de 4 à 5,000 mètres; avec cet engin nous réussîmes à atteindre le fond de l'océan sur lequel nous dérivions. La profondeur variait de 3,300 à 3,900 mètres: une intéressante découverte qui renversait toutes les idées reçues sur la nature du bassin polaire.
En outre de ces sondages, nous fîmes des observations de température de la mer à différentes profondeurs. Ces séries thermométriques révèlent toutes les mêmes oscillations; d'un mois à l'autre les variations de température des différentes couches ne dépassaient pas quelques centièmes de degré. A titre d'exemple, voici les résultats d'un sondage thermométrique exécuté du 13 au 17 août, traduits dans la courbe ci-dessus.
Profondeur Température. en mètres.
Surface +1°,02 2 mètres. −1°,32 20 » −1°,33 40 » −1°,50 60 » −1°,50 80 » −1°,50 100 » −1°,40 120 » −1°,24 140 » −0°,97 160 » −0°,58 180 » −0°,31 200 » −0°,03 220 » +0°,19 240 » +0°,20 260 » +0°,34 280 » +0°,42 300 » +0°,34 350 » +0°,44 400 » +0°,35 450 » +0°,36 500 » +0°,34 600 » +0°,26 700 » +0°,14 800 » +0°,07 900 » −0°,04 1,000 » −0°,10 1,200 » −0°,28 1,400 » −0°,34 1,600 » −0°,46 1,800 » −0°,60 2,000 » −0°,66 2,600 » −0°,74 2,900 » −0°,76 3,000 » −0°,73 3,400 » −0°,69 3,700 » −0°,65 3,800 » −0°,64
La figure précédente met en évidence la présence d'une strate d'eau relativement chaude entre deux couches d'eau froide. Après s'être abaissée de la surface à la profondeur de 80 mètres, la température s'élève ensuite jusqu'à 280 mètres, et, après une nouvelle baisse à 300 mètres, se relève de nouveau. Au delà de 450 mètres, on constate une diminution de température régulière jusqu'à 2,900 mètres, suivie d'un troisième relèvement qui persiste jusqu'au fond.
Parfois, la couche d'eau chaude a atteint une température supérieure à celle indiquée dans le tableau précédent. Ainsi le 17 octobre, à 300 mètres le thermomètre marquait +0°,85, à 350 mètres +0°,76, à 400 mètres +0°,78 et à 500 mètres +0°,62. A partir de cette profondeur il s'abaissait régulièrement pour remonter ensuite aux approches du fond.
Au milieu de cette banquise, nous ne nous attendions guère à rencontrer une faune ailée abondante. Aussi, grande fut notre surprise, le 13 mai, le jour de la Pentecôte, à la vue d'une mouette. A partir de cette date, quelques oiseaux viennent tous les jours voler autour de notre radeau de glace. Des pagophiles blanches (_Larus eburneus_ L.), des mouettes tridactyles (_Larus tridactylus_ L.), des pétrels arctiques (_Procellarica glacialis_), parfois des mouettes bourgmestres (_Larus glaucus_ L.), des mouettes argentées (_Larus argentatus_), des guillemots (_Uria grylle_). Une ou deux fois, nous aperçûmes des stercoraires (_Lestris parasitica_), et, le 21 juillet, un bruant des neiges.
Le 3 août, nous eûmes la visite de mouettes de Ross (_Rhodostethia rosea_) et j'eus la bonne fortune de tuer trois jeunes exemplaires de cet oiseau rarissime. Ce mystérieux habitant de l'extrême nord, nul ne sait où il va, ni d'où il vient.
Depuis que nous sommes dans ces parages, je l'ai toujours guetté; le voici qui arrive juste au moment où je m'y attendais le moins.
Le corps des trois mouettes de Ross que j'ai tuées mesurait une longueur de 0m,32. Elles avaient le dos et les ailes gris, le ventre et les côtés blancs, légèrement teintés d'orange, et autour du cou un collier gris. Un peu plus tard ce plumage change. Le dos devient bleu, le ventre rose et le collier noir.
Maintenant que ma résolution est prise de pousser une pointe vers l'extrême nord, toutes mes espérances sont concentrées sur les chiens. Je veille toujours sur eux de crainte de quelque accident et de quelque maladie, et non sans raison! Le 5 mai, un des petits de Kvik a une espèce d'attaque de folie furieuse. Il court en aboyant terriblement et mord tout ce qu'il rencontre. Après l'avoir enfermé pendant quelque temps, il redevient calme. C'est le quatrième cas de ce genre que nous observons. Quelle peut être la cause de ces accidents? A coup sûr, ce n'est pas l'hydrophobie; peut-être quelque attaque épileptiforme? Quoi qu'il en soit, plusieurs de mes tireurs ont déjà succombé à cette étrange maladie. Le 24 juin, Ulenka, un de mes meilleurs chiens, est également atteint; il reste étendu sur le pont comme paralysé, incapable de se tenir sur ses pattes. Nous l'installons dans une caisse, et lui donnons une nourriture soignée. Après quelques jours de ce traitement, l'animal paraît éprouver un mieux sensible, mais de longtemps il ne put recouvrer l'usage des jambes. Évidemment, pour déterminer ainsi la paralysie ces attaques doivent affecter la colonne vertébrale. Le 3 juin, un des enfants de Kvik succombe à son tour...
Les chiens ne paraissent pas goûter les charmes de la belle saison; la glace est à leur gré trop humide, et... trop chaude, bien que la température ne s'élève guère au-dessus du point de congélation.
L'été comme l'hiver nous célébrons ponctuellement toutes les solennités avec la pompe que nous permettent nos moyens. La fête nationale[19] du 17 mai donna lieu à de grandes réjouissances: Réveil au son de l'orgue, puis déjeuner de saumon fumé et de langue de bœuf. Tous les membres de l'expédition portent à la boutonnière des flots de ruban; même le vieux Suggen en a un au bout de la queue. Au grand mât flotte le pavillon national.
[19] L'anniversaire de la Constitution norvégienne.
A onze heures, la colonie du _Fram_ s'assemble sur la banquise et se forme en cortège, bannière déployée. Je marche en tête, tenant le drapeau norvégien «pur»[20], suivi par Sverdrup qui brandit la flamme du _Fram_. Derrière, un traîneau conduit par Mogstad porte l'orchestre, composé de Johansen et de son accordéon. A la suite, avancent Jacobsen et Henriksen armés de fusils et de harpons, puis Amundsen et Nordahl, porteurs de grandes bannières rouges; enfin le docteur avec une bannière de manifestant, réclamant la fixation d'une journée de travail normal. Elle consistait en un jersey de laine portant brodées sur la poitrine les deux lettres _N. A_[21]. Hissée au bout d'un long bâton, l'enseigne était d'un effet imposant. Le cortège était fermé par Juell, notre cuisinier, le dos couvert de ses casseroles, et par la bande des météorologistes avec un large écusson en fer-blanc, traversé par une bande rouge décorée des lettres _Al. St., almindelig stemmeret_, signifiant en norvégien: suffrage universel. Les chiens suivaient gravement la procession, comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose de la vie.
[20] Drapeau sans le rectangle aux couleurs suédoises, indiquant l'_Union_ de la Norvège avec la Suède.
[21] _Normal arbedsdag_: Journée de travail normal.
Au son d'une marche imposante composée pour la circonstance, le cortège fit deux fois le tour du navire, en grande solennité, pour se diriger vers le «grand hummock», où elle fut photographiée. Cette opération terminée, un hourrah fut poussé en l'honneur du _Fram_ qui nous avait conduit aussi loin vers le nord, et qui, nous n'en doutions pas, nous ramènerait tous sains et saufs en Norvège. Au moment de rentrer à bord, le photographe adressa à la foule un discours rappelant la solennité du jour. Sa péroraison fut saluée par une décharge de six coups, qui eut pour effet de mettre en fuite quelques chiens. La manifestation terminée, l'équipage se rendit dans le carré décoré pour la circonstance de drapeaux. Une valse entraînante inaugura cette partie de la fête; après quoi commença le banquet avec accompagnement de musique entre chaque service. Dans la soirée, le violoniste Mogstad fit entendre son répertoire. Ce fut, en un mot, un 17 mai très réussi, surtout par le 81° de Lat. N.
_28 mai._--Un doux mois de mai. Dans ces derniers jours, à différentes reprises, la température s'est élevée de plusieurs degrés au-dessus de zéro. On peut se promener avec l'agréable illusion de se croire au pays. Rarement le thermomètre descend au-dessous du point de congélation. En revanche, voici les brouillards d'été. Le ciel, couvert de nuages lumineux, donne une sensation de pays du sud.
A bord, l'élévation de la température est très sensible. Il n'est plus nécessaire d'allumer le poêle du carré, et la glace et le givre qui couvrent les parois du magasin commencent à fondre.
_9 juin._--J'ai transporté mon atelier dans le roof. Assis à la fenêtre, baigné par une lumière éclatante, j'ai la sensation que je vis sur terre au grand jour et non plus dans une caverne éclairée par une lampe. Aussi longtemps que la température ne deviendra pas très basse, j'ai l'intention de rester ici. Cette installation est si agréable et si pleine de calme!
J'éprouve une impression d'été. Je puis me promener au soleil et rêver sur le pont; tout en fumant la pipe, mes yeux errent sur l'infinie nappe blanche. Partout, maintenant, la neige est détrempée, et des nappes d'eau commencent à se former à la surface de la banquise. Dès qu'on creuse un trou dans la glace, immédiatement il se remplit d'eau. Sous l'influence de la chaleur, les particules de sel incluses dans les glaçons fondent les grains de glace qui les enveloppent; par suite, il se forme une quantité de plus en plus notable d'eau saturée de sel qui ne peut geler qu'à une température de beaucoup inférieure à celle régnant actuellement.
La température de la glace s'est élevée notablement. A la profondeur de 1m,20 elle est −3°,8, et à 1m,60 elle atteint −3°,1.
_10 juin._--A l'exception du docteur, aucun de nous ne souffre d'ophtalmie. C'est là un fait, très rare dans les annales des expéditions arctiques, qui mérite d'être signalé. Il y a quatre ou cinq jours, après une partie de balle sur la glace, Blessing a été atteint de cette affection. Pendant quelque temps, ses yeux pleurèrent abondamment; mais, avec un peu de soin, il fut bientôt rétabli. Il est véritablement humiliant pour le docteur d'avoir été le premier malade. Dans le courant de l'été, à la suite de plusieurs autres cas bénins d'ophtalmie dus à des imprudences, les malades eurent ordre de ne sortir que les yeux abrités par des conserves.
_11 juin._--Je fais aujourd'hui une agréable découverte. Je croyais avoir entamé ma dernière boîte de cigares; dans cette pensée, j'avais calculé qu'à raison d'un londrès par jour, ma provision pouvait durer encore un mois, lorsque, dans mon caisson, je déniche une nouvelle provision. Cela me permettra de tuer le temps pendant plusieurs autres mois. Quand elle sera finie, où serons-nous? Tuer le temps est une idée qui ne m'était jamais venue à l'esprit. Toujours jusqu'ici, je regrettais la rapidité avec laquelle il s'envolait; maintenant il ne marche pas assez vite à mon gré.
La veille de la Saint-Jean, nous pensions faire le feu de joie traditionnel, mais le temps ne paraît guère devoir permettre cette réjouissance.
_23 juin._--Vent de nord avec giboulées de neige. Temps abominablement triste. Toujours en dérive vers le sud. En cinq jours nous avons perdu 9 milles.
J'ai vu bien des veilles de Saint-Jean sous des latitudes très différentes, jamais d'aussi lamentables que celle-ci. Si loin de tous les nôtres! Je songe à la gaieté qui règne autour des feux, là-bas, au pays; j'entends les grincements des violons, les éclats de rire, les décharges des fusils répétées par les échos. Ici, à perte de vue une infinie plaine blanche enveloppée de brumes sur laquelle siffle un vent âpre. En vérité, rien du spectacle gai et heureux qu'éveille dans notre esprit cette date. Le plein été est passé; la longue nuit d'hiver approche de nouveau.
Cet après-midi, j'étais occupé à mesurer la salinité d'un échantillon d'eau de mer, lorsque Mogstad est venu m'annoncer la présence d'un ours dans le voisinage. En retournant à leur travail après le dîner, les hommes occupés à creuser, près du «Grand _Hummock_», une cave pour notre provision de viande fraîche[22], ont trouvé des traces toutes récentes de l'animal. Je chausse mes _ski_ et me mets de suite en quête du gibier. Le terrain est exécrable; la neige molle ne porte pas; à chaque pas les patins enfoncent profondément. L'ours est venu de l'ouest, et, après avoir inspecté le travail en cours, et fait un détour considérable, s'est acheminé vers l'est, sans prêter plus d'attention au navire. Il a soigneusement visité tous les trous et tous les coins où il supposait avoir chance de trouver un morceau, et fouillé la neige dans l'espoir de découvrir quelque détritus échappé à la voracité des chiens. Il a ensuite examiné soigneusement tous les canaux voisins, pensant y attraper quelque phoque, puis a pris sa course à travers les _hummocks_ et les _floes_, sans se soucier de la bouillie glaciaire et de l'eau qui les couvrent. Si l'état de la banquise avait été meilleur, nul doute que je n'eusse rejoint maître Martin.
[22] La chair des ours et des morses tués pendant l'été précédent fut employée à l'alimentation des chiens. Durant l'hiver, cette provision avait été laissée dans la cale, où elle s'était maintenue en parfait état de conservation. Elle fut ensuite déposée dans le trou creusé, à cet effet, dans la banquise jusqu'à ce qu'elle fût épuisée, ce qui arriva dans le courant de l'été. Dans ces régions, la viande se conserve pendant une très longue période. Ainsi, le 28 juin, nous eûmes à dîner un rôti de renne provenant d'un animal tué sur la côte de Sibérie, au mois de septembre précédent.
Un paysage désespérant, tout blanc et tout gris. Aucune ombre, rien que des formes «flou», noyées dans la brume et dans la neige fondante. Tout est dans un état complet de désagrégation; à chaque instant le sol manque sous vos pieds. Un terrain très difficile pour un pauvre patineur parti à la poursuite d'un ours, qui, sans le moindre effort, passe partout. La marche est très lente et très pénible; les _ski_ enfoncent; souvent l'eau vous monte jusqu'à la cheville; sans les patins, il serait impossible de faire un pas.
Çà et là la monotone plaine, blanche et grise, est mouchetée de taches foncées formées par les lacs et les canaux qui s'étendent au milieu des _hummocks_. Sur leur surface sombre, des glaçons immaculés flottent, pareils à des blocs de marbre blanc posés sur un fond noir. Parfois s'ouvre une large nappe d'eau, ridée de petites vagues qui viennent battre contre les parois du bassin en bruissant gaiement, le seul signe de vie au milieu de ce désert. Un vieil ami aimé, le bruit de ces lames joyeuses. Un instant, on pourrait véritablement se croire à une latitude plus méridionale. Mais l'illusion est de courte durée. Partout de la glace, découpée en figures fantastiques d'une variété infinie, se détachant en vigueur sur l'eau noire. Infinie est la diversité de tous ces morceaux de marbre, et toute cette merveilleuse sculpture sera détruite sans qu'un œil humain ait pu la contempler!
_24 juin._--L'anniversaire de notre départ. Vent de nord, encore en dérive au sud!
Depuis le jour où nous quittions le fjord de Christiania, une longue année s'est écoulée. Dans cet intervalle nous avons accompli une bonne partie de la tâche entreprise, bien que cependant nous ne soyons pas parvenus aussi loin vers le nord que je l'espérais.
Assis à la fenêtre, je regarde passer les tourbillon de neige. Une étrange Saint-Jean. Ne croyez pas que je sois fatigué de cette monotonie de glace et de neige; non, en vérité, je ne puis le dire. Je ne soupire pas après la verdure et les bois; tout au contraire... Pendant des heures, je rêve à de nouveaux projets de voyage au milieu des banquises, lorsque celui-ci sera terminé. Je sais les résultats déjà obtenus et à peu près ceux que nous obtiendrons ensuite. Cela suffit pour que je fasse de nouveaux plans d'avenir. Mais les êtres chéris restés là-bas?...
_11 juillet._--Lat. 81°18′8″. De nouveau le vent de sud. Pour le moment notre mouvement de recul se trouve encore une fois arrêté.
Maintenant je désire presque le retour de la nuit polaire avec son monde féerique d'étoiles, ses fantastiques aurores boréales et sa lune lumineuse poursuivant sa course paisible dans le grand silence de la nature endormie. C'est comme un rêve, comme une échappée dans le domaine de la fantaisie et de l'imagination. Il n'y a plus aucune forme, aucune réalité, rien qu'une vision d'un ruissellement d'argent et de violet planant au-dessus de la terre.
Ce jour sans fin avec son activité continuelle me fatigue. La vie est un tracas perpétuel. Les jours succèdent aux jours, les semaines aux semaines, jamais ni les labeurs ni les pensées ne s'arrêtent... Souvent nous ne quittons notre travail qu'à minuit passé... Et toujours cette obsédante attente et cette sensation pénible de vide.
Les saints, assure-t-on, trouvent dans le désert la paix de la vie. Ici, c'est bien un désert, mais la paix je ne la trouve pas. La sainteté me manque sans doute.
_18 juillet._--Excursion avec Blessing pour recueillir des échantillons de «glace et neige brunes», et pour récolter des algues et des diatomées dans les nappes d'eau. La surface de presque tous les glaçons présente une coloration brune formée par des dépôts de particules minérales, mélangés de diatomées et d'organismes, comme ceux que j'ai recueillis sur la côte est du Grönland[23]. Il faut poursuivre nos recherches et nous assurer si cette substance brune se compose principalement de dépôts minéraux et présente une origine continentale.