Vers le pôle

Part 26

Chapter 261,711 wordsPublic domain

Les observations hydrographiques exécutées par l'expédition ont abouti à des résultats surprenants. Jusqu'ici, on croyait le bassin polaire rempli d'eau froide, à une température d'environ −1°,5. Nous avons, au contraire, découvert, en dessous de la couche superficielle froide, d'épaisses nappes d'eau relativement chaude--parfois, la température s'élève à +1°--et d'une très forte salinité. Ces eaux chaudes et salées proviennent évidemment du courant atlantique dit _Gulfstream_, portant au nord et au nord-est, au large de la Nouvelle-Zemble et le long de la côte ouest du Spitzberg. Arrivés dans le voisinage de ces terres, elles plongent sous la nappe superficielle plus légère et viennent remplir les profondeurs du bassin polaire. La plus haute température atteinte par cette eau se rencontre entre 375 et 450 mètres; à mesure que la profondeur augmente, elle décroît régulièrement, pour se relever ensuite aux approches du fond. Les théories sur la circulation des eaux océaniques admises jusqu'ici se trouvent ainsi modifiées dans une large mesure.

Je ne puis entrer pour le moment dans la discussion de nos nombreuses observations magnétiques, astronomiques et météorologiques. A la fin du volume, le lecteur trouvera le tableau de la température moyenne de l'air pendant chaque mois de notre voyage.

Bien des problèmes scientifiques ne sont pas encore résolus dans les régions polaires, mais notre expédition a soulevé le voile de ténèbres qui les enveloppait, et permet maintenant de se faire une idée précise d'une partie de notre globe jusque-là entourée de mystères.

L'œuvre est simplement ébauchée. Il reste encore de nombreuses et intéressantes recherches à poursuivre, qui ne pourront être menées à bien que par de longues années d'observations et par un nouveau voyage accompli dans les mêmes conditions que le nôtre. Guidés par notre expérience, les explorateurs futurs pourront choisir un équipement encore meilleur que celui du _Fram_; un procédé d'investigation préférable au nôtre ne peut cependant être imaginé. A bord d'un navire solide et résistant, comme l'est notre cher _Fram_, les naturalistes peuvent s'installer aussi confortablement que dans une station à terre, y établir leurs laboratoires et employer les instruments les plus délicats.

Une semblable expédition sera, je l'espère, prochainement organisée. Si elle part du détroit de Bering et se dirige vers le nord, ou plutôt vers le nord-est, je serais très surpris si elle ne rapportait pas des observations beaucoup plus importantes que les nôtres. Une telle entreprise exigera, par exemple, une grande patience; très certainement, une nouvelle expédition durera plus longtemps que la nôtre et devra être très bien outillée.

Notre exploration a, d'autre part, montré qu'avec de petits moyens on peut obtenir beaucoup. Si des explorateurs, parfaitement équipés, se décident à se transformer en Eskimos, et à se contenter du strict nécessaire, il est possible de parcourir des distances considérables dans des régions qui, jusqu'ici, étaient considérées comme fermées à l'homme.

«Norvège! Norvège! Des huttes et des maisons! Aucun palais! Tu es notre pays! Tu es le pays de l'avenir!

«BJÖRNSTJERN BJORSSÖN.»

APPENDICES

I

Note sur les plantes fossiles recueillies aux environs du cap Flora.

Lettre du professeur A.-G. NATHORST au DR FRIDTJOF NANSEN.

Les empreintes les plus abondantes dans votre collection appartiennent à une espèce de conifère très voisine du _Pinus Nordenskiöldii_ Heer, trouvée dans les assises jurassiques du Spitzberg, de la Sibérie orientale et du Japon. Votre série renferme également des aiguilles d'une autre espèce de pin, des empreintes de fleurs ainsi que des fragments d'un cône encore muni de quelques graines (fig. 1 et 2). L'une d'elles ressemble à celle du _Pinus Maakiana_ Heer, du jurassique de Sibérie. Je dois encore signaler les empreintes d'un Taxites à larges feuilles, ressemblant au _Taxites gramineus_ Heer (jurassique du Spitzberg et de Sibérie). Ses feuilles ont à peu près les mêmes dimensions que celles du _Cephalotaxus Fortunei_, existant actuellement en Chine et au Japon. Il est intéressant de trouver également dans votre collection des débris appartenant au genre _Feildenia_ (fig. 4 et 5), qui n'a jusqu'ici été rencontré que dans les régions polaires. Ce genre a été découvert par Nordenskiöld dans les couches tertiaires du cap Staratschin, au Spitzberg, en 1868, et décrit par Heer sous le nom de _Torellia_. Ultérieurement, il fut rapporté par Feilden des strates tertiaires de la baie de la Découverte (Discovery Bay), à la terre de Grinnell pendant l'expédition polaire anglaise de 1875–1876. A la suite de cette trouvaille, Heer remplaça la dénomination générique _Torellia_ par celle de _Feildenia_, la première ayant déjà été attribuée à des mollusques. En 1882, j'ai trouvé cette espèce dans les assises supérieures du jurassique au Spitzberg. Les feuilles ressemblent à celles d'une sous-espèce (_nageia_) du genre actuel _Podocarpus_.

Le plus bel échantillon rapporté par vous est une feuille complète d'un petit _ginkgo_ (fig. 6). Ce genre, caractérisé par des feuilles munies d'une véritable tige, ne se trouve aujourd'hui qu'au Japon; encore n'y est-il représenté que par une seule espèce. A une époque antérieure, il se rencontrait sous des formes très variées et dans un grand nombre de régions. Pendant le jurassique, il était particulièrement abondant dans la Sibérie orientale. Il a été également rapporté du Spitzberg, du Grönland oriental (Scoresby Sound) et de nombreuses localités en Europe. Pendant le crétacé et le tertiaire, il existait sur la côte ouest du Grönland jusqu'au 70°. La feuille reproduite ci-contre appartient à une nouvelle espèce que l'on peut appeler _ginkgo polaris_, très voisine du _g. flabellata_ Heer, du jurassique de Sibérie. Il présente également une certaine ressemblance avec le _ginkgo digitata_ Lindley et Hutton, découvert dans les assises jurassiques brunes d'Angleterre et du Spitzberg; ses feuilles, toutefois, sont notablement plus petites. Outre cette espèce, votre série en renferme peut-être une ou deux autres, représentées par des fragments de feuilles appartenant au genre _Czekanowskia_ de la famille des _ginkgo_.

Les fougères sont très pauvrement représentées. Votre collection ne contient que des fragments d'empreintes se rapportant à quatre types différents, dont il est impossible de déterminer les espèces. L'un appartient au genre _cladophlebis_; commun dans le jurassique, un autre rappelle le _thyrsopteris_ abondant dans le jurassique de la Sibérie orientale et d'Angleterre; le troisième, l'_onychiopsis_, caractéristique du jurassique supérieur. Le quatrième paraît pouvoir être rapporté à l'_asplenium_ (_Petruschinense_) décrit par Heer, et provenant du jurassique de Sibérie.

La prédominance des conifères, la rareté des fougères et l'absence des cycadées donnent à la flore fossile de la terre François-Joseph un facies semblable à celui de la flore jurassique supérieure du Spitzberg, bien que, dans les deux pays, les espèces soient différentes. Comme la flore fossile du Spitzberg, celle de la terre François-Joseph, correspond à un climat, sinon très chaud, du moins beaucoup plus tempéré que celui régnant actuellement dans ces régions. Les dépôts fossilifères ont dû s'opérer dans le voisinage d'une forêt de pins. Autant que je puis en juger par les spécimens rapportés, il est beaucoup plus probable que cette flore appartient au jurassique supérieur qu'au jurassique moyen.

II

Tableau des températures moyennes observées chaque mois pendant la dérive du _Fram_.

MOIS 1893 1894 1895 1896 Janvier » −35°,7 −33°,4 −37°,3 Février » −35°,6 −36°,7 −34°,7 Mars » −37°,3 −34°,8 −18°,7 Avril » −21°,1 −28°,7 −18°,1 Mai » −10°,1 −12°,1 −10°,7 Juin » −1°,4 −2°,8 −1°,7 Juillet » +0°,2 +0°,26 −0°,1 Août » −1°,0 −2°,5 +1°,1 Septembre −1°,6 −8°,2 −9°,5 −9°,5 Octobre −18°,4 −22°,5 −21°,2 −21°,2 Novembre −24°,2 −30°,8 −30°,9 » Décembre −29°,2 −31°,0 −32°,9 »

Tableau des températures moyennes, pour chaque mois, observées par Nansen et Johansen, pendant leur marche vers le nord, leur retraite et leur hivernage à la terre François-Joseph.

MOIS TEMPÉRATURE MOYENNE MAXIMUM MINIMUM

Mars (16 au 31) 1895 −38°,8 −22°,8 −46°,1 Avril −28°,9 −18°,9 −37°,2 Mai −31°,1 −2°,2 −23°,7 Juin −1°,1 +3°,3 −12°,6 Juillet 0° +2°,7 −2°,2 Août −1°,6 +2°,2 −7°,3 Septembre −6°,6 +5°,0 −20°,0 Octobre −18°,3 −8°,8 −25°,0 Novembre −25°,0 −12°,2 −37°,2 Décembre −25°,0 −11°,1 −38°,3 Janvier 1896 −25°,1 −7°,2 −43°,3 Février −23°,3 −1°,1 −40°,0 Mars −12°,2 −1°,1 −33°,9 Avril −13°,3 −2°,7 −25°,4 Mai −7°,6 +6°,1 −23°,9 Juin (1 au 16) −1°,6 +3°,7 −5°,0

Périodes pendant lesquelles le thermomètre est descendu à −40°.

ANNÉES JANVIER FÉVRIER MARS NOVEMBRE DÉCEMBRE

1894 11 au 12 3 au 7 5 au 15 14 au 15 8 au 10 14 au 15 11 au 19 17 au 19 » 17 au 18 27 au 29 23 au 24 25 au 26 » 30 au 1er janv.

1895 14 au 18 9 au 10 19 au 23 20 au 23 7 au 8 23 au 26 13 au 16 26 au 28 » » » 18 au 22 » » »

1896 29 déc. au 4 au 9 4 au 5 » » 18 janv. 11 au 20 » » »

Températures moyennes pendant 24 heures durant chacune de ces périodes.

ANNÉES JANVIER FÉVRIER MARS NOVEMBRE DÉCEMBRE

1894 −38°,2 −44°,7 −44°,4 −41°,3 −40°,4 −39°,6 −41°,9 −43°,2 » −38°,5 −40°,3 −39°,2 −40°,1 » −41°,5

1895 −40°,6 −40°,8 −39°,9 −40°,6 −39°,7 −43°,5 −41°,7 −38°,7 » » » −40°,2 » » »

1896 −43°,2 −40°,6 −37°,6 » » » −41°,8 » » »

TABLE DES MATIÈRES

Pages Préface VII Introduction 1 Chap. I.--Le départ.--Kabarova.--La mer de Kara.--Le cap Tchéliouskine.--L'entrée dans la banquise 27 Chap. II.--Le premier hivernage 59 Chap. III.--Le printemps et l'été au milieu de la banquise 113 Chap. IV.--Le second automne dans la banquise 147 Chap. V.--Le second hiver dans la banquise 171 Chap. VI.--A travers la banquise 187 Chap. VII.--La retraite sur la terre François-Joseph 209 Chap. VIII.--La lutte pour la vie 223 Chap. IX.--La terre en vue 251 Chap. X.--Hivernage à la terre François-Joseph 287 Chap. XI.--Le retour 331 Chap. XII.--Rapport du capitaine Otto Sverdrup sur la dérive du _Fram_ depuis le 15 mars 1895 381 Conclusion 415

Appendices:

I.--Notes sur les plantes fossiles recueillies aux environs du cap Flora 419 II.--Tableau des températures moyennes observées chaque mois pendant la dérive du _Fram_ 421 Tableau des températures moyennes, pour chaque mois observées par Nansen et Johansen pendant leur marche vers le nord, leur retraite et leur hivernage à la terre François-Joseph 421 Périodes pendant lesquelles le thermomètre est descendu à −40° 422 Température, moyenne pendant 24 heures durant chacune de ces périodes 422