Part 25
Chaque jour, pour ainsi dire, de nouvelles collisions survenaient et constamment de nouvelles crevasses s'ouvraient, puis se refermaient. A cette phase de convulsions succéda une période de calme jusqu'au 10 avril. A cette date, l'agitation recommença. Dans la nuit du 15, elle fut particulièrement terrible et menaça nos dépôts, que nous dûmes ramener près du navire. Le 21 au matin, nouvelle attaque très violente. Un énorme _floe_, poussé contre l'arrière du navire, faillit culbuter sur le pont.
Le 13 mai, le chenal, situé entre la forge et le _Fram_, commença tout à coup à s'agrandir et atteignit bientôt une largeur d'environ 180 mètres. Un second canal s'étendait très loin vers le sud-est et un troisième vers le nord-est. A dix heures du soir, du «nid de corbeau» une ouverture considérable était visible dans le sud à perte de vue. En présence de cette singulière situation, je résolus d'essayer de dégager le _Fram_.
L'explosion de six fourneaux de mine creusés à l'avant n'amena aucune désagrégation dans notre prison de glace. De nouvelles tentatives n'ayant pas été plus heureuses, nous résolûmes d'attendre des circonstances meilleures.
Pendant les deux premières semaines de janvier, le temps fut très clair et très froid; le thermomètre descendit à 40° et 50° sous zéro. Le 15 janvier, il s'abaissa même à −52°. Durant la seconde moitié de ce mois, une hausse de température se produisit, suivie d'une baisse au commencement de février. Le 13 février, le thermomètre redescendit à −48°, pour remonter ensuite à la fin du mois jusqu'à −35° environ. Le 5 mars, −40°. A partir de cette dernière date, un réchauffement rapide fut constaté. Le 12, nous notâmes −12° et le 25, −6°. Avril fut relativement froid, environ −25°; le 13, −34°. La première semaine de mai, également, ne fut pas précisément chaude. A cette époque, le thermomètre oscilla entre −20° et −25°. La température se radoucit ensuite, et, après avoir marqué −14°, le thermomètre s'éleva, le 21, pour la première fois de l'année, au-dessus du point de congélation (+0°,9).
A différentes reprises, nous eûmes l'occasion d'observer des changements de température très brusques. Le 21 février, dans la matinée, le ciel était couvert, et un vent très frais soufflait du sud-est. Dans l'après-midi, la brise mollit (Vitesse: 4m,20 à la seconde) après avoir sauté au sud-ouest. En même temps, le thermomètre qui, le matin, s'élevait à −7°, tomba à −25°; quelques minutes avant la saute du vent, il avait même marqué −6°. Sur ce phénomène, mon journal renferme le passage suivant: «Après une promenade sur le pont, avant de redescendre dans le carré, j'allai examiner la situation à l'arrière. En passant la tête hors de la tente, je sentis une bouffée d'air si chaud, que je crus à un incendie à bord. Je ne tardai pas à reconnaître que cette impression provenait de la haute température extérieure. Sous la tente, le thermomètre marquait −19°; exposé à l'air, il montait, au contraire, à −6°. Pendant quelque temps nous nous promenâmes, aspirant à pleins poumons cet air tiède qui nous caressait agréablement la figure.»
Le 8 mars, nous éprouvâmes également une saute semblable de température. Le matin, le ciel était nuageux, avec une brise fraîche de l'E.-N.-E.; à trois heures, le vent tomba, puis, à six heures, recommença à souffler légèrement du S.-S.-E. En même temps, la température monta de −26° à −8°.
Pendant notre troisième hiver au milieu de la banquise, la dérive donna des résultats excellents, notamment en janvier et au commencement de février. Durant ces six semaines nous avançâmes du 48° au 25° de Long. Est., sous le 84°50′. Le mouvement de translation fut particulièrement rapide du 28 janvier au 3 février, sous l'influence d'une brise d'est constante, très fraîche. Le 2, elle souffla même en tempête; ce jour-là, la vitesse du vent atteignit de 17 à 20 mètres à la seconde, dépassant même quelquefois ce chiffre dans les rafales. Ce fut la seule bourrasque que nous éprouvâmes pendant tout le voyage.
Le 18 février, après avoir atteint le 23°28′ Long. Est. sous le 84°20′, le _Fram_ revint, le 29, au 27° de Long. Est. La dérive vers l'ouest fut ensuite plus lente, mais, en revanche, plus marquée dans la direction du sud. Le 16 mai, nous nous trouvions par 83°45′ de Lat. N. et 12°50′ de Long. Est.
Le 28 février, nous tuâmes deux ours. Depuis bientôt seize mois nous étions privés de viande fraîche, et depuis quatre mois nous n'avions pas réussi à tuer un de ces animaux.
Le 4 mars, nous revîmes le soleil. La veille, il s'était élevé au-dessus de l'horizon, mais les nuages nous avaient empêchés de le distinguer.
Pendant ce nouvel hivernage, toutes les observations scientifiques habituelles furent exécutées avec le même zèle et la même ponctualité que les années précédentes. Durant cette période, nous exécutâmes des sondages, sans réussir à atteindre le fond, avec une ligne de 3,000 mètres.
A mesure que le printemps approchait, des crevasses apparaissaient de plus en plus nombreuses autour du navire. Il était donc temps de nous préparer à nous frayer un passage, dès que la banquise serait suffisamment disloquée. A différentes reprises pendant le cours de l'hiver, l'ouverture brusque de canaux nous avait obligés à changer de place les dépôts. Les fissures plus ou moins larges qui se formaient maintenant de tous côtés, pouvant mettre en danger les approvisionnements laissés sur la glace, je pris le parti de les rentrer dans la cale.
Le 25 avril, arriva le premier messager du printemps, un bruant des neiges. Il élut domicile dans un des canots et devint promptement très familier. A notre grand regret, après un court séjour, il disparut. Le 3 mai, nous eûmes la visite d'un second passereau; puis, quelques jours après, de deux autres. Ils nous régalèrent d'un petit concert qui fut pour nous comme l'annonce de la délivrance prochaine.
II
Le 17 mai 1896, nous nous trouvions par 83°45′ Lat. N. et 12°50′ Long. Est. Comme les années précédentes, la fête nationale fut célébrée en grande pompe. Après quoi, nous nous mîmes au travail pour rendre le navire capable de naviguer, lorsque le moment de la délivrance serait arrivé.
Les jours suivants, le gouvernail et la machine furent remontés; le 19, les feux purent être allumés et, le 20, Amundsen put faire fonctionner sa machine. Désormais, le _Fram_ n'était plus une «baille» abandonnée aux caprices de la dérive; après un long assoupissement, notre excellent navire était revenu à la vie. Il nous semblait que lui aussi allait s'écrier avec enthousiasme: En marche vers le Sud, vers le pays natal!
Quoique le printemps approche, l'état de la glace est cependant loin de nous promettre une délivrance immédiate. La température s'élève, la neige fond rapidement, mais nous restons toujours immobiles aux environs du 84° Lat. N. que nous avons atteint depuis plusieurs mois. Du «nid de corbeau», à perte de vue s'étend vers le sud un large chenal dont nous sommes séparés par une bande de glace massive, large de 180 mètres, absolument impénétrable.
A la fin de mai, à la suite de fraîches brises d'est et de nord, la banquise continua à s'ouvrir et à dériver vers le sud-ouest. Le 29, nous pouvions apercevoir dans le sud de vastes étendues d'eau libre; en outre, la couleur du ciel indiquait l'existence dans cette direction d'une mer relativement dégagée. Je résolus donc d'essayer de faire sortir le _Fram_ de sa prison de glace.
Dans la matinée, le feu fut mis à une mine chargée de 52 kilogrammes de poudre à canon. L'explosion eut des résultats très satisfaisants. Un nouveau coup de mine, et nous serions débloqués, pensions-nous après cette première expérience. Un nouveau fourneau fut donc creusé à une profondeur de 9 mètres et chargé. La seconde explosion eut des effets non moins terribles que la première. Une énorme colonne d'eau et de glace jaillit en l'air, sans cependant déterminer la dislocation complète de notre étau.
Le lendemain, nous reprîmes notre travail de mineurs, sans réussir à dégager le _Fram_. Le 2 juin, nous mîmes le feu à un nouveau fourneau établi tout contre le navire, et chargé de 330 grammes de fulmi-coton. Le résultat fut, cette fois, excellent. Le bâtiment se trouva presque complètement à flot; le lendemain, il reprenait définitivement possession de la mer.
En mai, des phoques et des cétacés se montrèrent autour du navire. En juin et juillet, les visiteurs de toute espèce devinrent très nombreux et les chasseurs purent à volonté satisfaire leur passion favorite. Ils abattirent un très grand nombre de pétrels arctiques, de guillemots de Brünnich, de guillemots nains, des stercoraires, quelques eiders et même quelques petits échassiers. Nous tirâmes également un grand nombre de jeunes phoques que nous ne pûmes pour la plupart réussir à capturer. Dès qu'ils étaient tués, immédiatement ils coulaient.
La chasse à l'ours fut particulièrement fructueuse; pendant le cours de l'été, nous n'en tuâmes pas moins de dix-sept. Nous parvînmes même à capturer vivant un ourson. Après l'avoir conservé pendant quelque temps à bord, nous fûmes obligés de l'abattre. Toute la journée, la malheureuse bête ne cessait de hurler et de faire un sabbat de tous les diables.
Une nuit de juin, en allant relever les observations météorologiques, Henriksen se trouva tout à coup nez à nez avec un ours. Avant de se mettre en route, il avait soigneusement examiné la banquise environnante et n'y avait observé rien d'anormal. En approchant de l'abri où étaient placés les instruments, soudain il entendit un sifflement tout près de lui et aperçut un ours énorme qui le regardait tranquillement. La rencontre n'était pas précisément agréable, d'autant que notre ami n'était muni d'aucune arme. Fallait-il opérer une retraite honorable ou fuir à toutes jambes? se demandait anxieusement Henriksen. Le navire était loin. Si l'ours avait des intentions malveillantes, mieux valait filer au plus tôt, et notre camarade décampa prestement. Sans incident, il parvint à regagner le bord, et, après avoir pris son fusil, repartit de suite en campagne. Entre temps, les chiens avaient flairé le gibier et s'étaient mis à ses trousses. L'ours, se voyant serré de près, bondit sur le toit de l'observatoire, où la meute le suivit. Devant cette attaque impétueuse, l'animal sauta en bas de son refuge avec une telle rapidité qu'Henriksen n'eut pas le temps de le tirer et il gagna promptement un chenal voisin où il disparut immédiatement.
Ces chasses eurent d'excellents résultats à tous les points de vue. D'abord, elles relevaient le moral des hommes qui, à cette époque, commençaient à être découragés, et, en second lieu, nous permettaient d'avoir un ordinaire abondant de viande fraîche. Grâce à ce régime, ceux d'entre nous qui avaient maigri recommencèrent à engraisser.
Les jours s'écoulaient et l'état de la glace ne semblait guère présager la délivrance tant désirée. Le 8 et le 9 juin, le _Fram_ subit de violentes pressions. La dernière souleva l'arrière du navire à une hauteur de 1m,80 et l'avant à 0m,60 au-dessus de la surface de la mer. Le 10 et le 11, nous éprouvâmes encore de nouvelles attaques.
Le lendemain, la banquise s'étant détendue, nous en profitâmes pour amener le navire dans une grande nappe voisine, où nous restâmes jusqu'au 14. A cette date, la glace s'étant écartée et un chenal apparaissant dans le sud-ouest, je résolus de faire route dans cette direction.
Nous allumons les feux, gréons le gouvernail, puis lançons le _Fram_ à l'assaut de la banquise, afin de lui frayer un passage à travers une étroite crevasse accédant au chenal. En dépit de tous nos efforts, les glaçons restent absolument immobiles. Après cette tentative, nous devons revenir en arrière pour éviter d'être coincés entre les blocs.
Le 27, nous recommençons la tentative. A onze heures trente du matin, nous nous mettons en marche; deux heures et demie plus tard, nous sommes obligés de mouiller. Nous avons toutefois réussi à parcourir deux milles dans le sud-est. Jusqu'au 3 juillet, toute issue nous est fermée. Ce jour-là, un chenal s'ouvre vers le sud-sud-ouest; aussitôt nous partons et parvenons à avancer de trois milles dans cette direction. Ensuite, nouvel arrêt. Dans la nuit du 6 au 7, la banquise éprouve une détente; immédiatement nous reprenons notre marche. Cette fois, le résultat n'est guère satisfaisant. Nous ne gagnons qu'un mille.
Les vents du sud dominaient à cette époque, maintenant la banquise compacte. D'autre part, à partir du milieu de juin, un courant qui, tour à tour, portait en vingt-quatre heures dans toutes les directions du compas, contribuait à fermer les canaux en jetant les _floes_ tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Au milieu de ce tourbillon de glaces le _Fram_ recevait des chocs si violents, que les objets laissés sur les tables étaient jetés à terre et que la mâture était secouée dans toutes ses parties.
La mer était également, dans ces parages, très profonde. Le 6 juillet nous ne trouvâmes pas de fond par 3,000 mètres; deux jours après, sous le 83°2′ de Lat. N. nous rencontrâmes une profondeur de 3,200 mètres.
Dans la journée du 6, nous parvenons à haler le navire sur de petites distances, au prix de terribles efforts. La glace et surtout le vent contraire paralysent nos progrès. Néanmoins, si peu que ce soit, nous avançons vers le sud. Dès qu'une ouverture se forme, nous poussons le navire en avant. Mais toutes nos peines n'aboutissent à aucun résultat. Une lente dérive nous repousse maintenant vers le nord. Nous sommes revenus au 83°12′. Dans ces conditions il est inutile de prolonger la lutte et préférable d'attendre des circonstances meilleures.
Le 17 juillet au soir, la glace s'ouvre de nouveau. De suite les feux sont allumés. Nous réussissons à nous glisser jusqu'à un immense _floe_, long de plusieurs kilomètres, situé à 3 milles dans le sud. Nous nous amarrons à cet immense radeau de glace et attendons. Dans la soirée la banquise éprouve une détente; malheureusement un épais brouillard nous condamne à l'immobilité.
Le 19, nous parvenons à reprendre notre marche; dans la journée nous parcourons 10 milles. Le lendemain, à minuit, nous atteignons le 82°39′. Les jours suivants, nos progrès sont relativement rapides.
Le 27, nous arrivons au 81°32′.
Pendant quelques jours, ensuite, impossible de bouger. Le 2 août nous n'avons gagné que 6 milles sur la position du 27. Le 3, nous avançons de 2 milles, puis nous sommes arrêtés par une masse de glace absolument impénétrable. Le 8, seulement, nous pouvons nous remettre en marche. Nous avions parcouru 6 milles, lorsque le chenal devint tout à coup très étroit. Impossible d'engager le navire dans cette fente. Sans aucun résultat nous essayons de faire sauter les glaçons, et lançons à toute vitesse le _Fram_ contre les blocs. Les _floes_ sont beaucoup plus résistants qu'ils n'en ont l'air. Formés de débris très épais et très compacts de monticules produits par les pressions, ils sont en très grande partie immergés par suite de leur forte densité. En voyant ces glaçons très bas sur l'eau, on ne soupçonne guère leur importance. Sous les chocs de l'étrave ces glaçons ne cèdent pas, et leur épaisseur les rend inattaquables à la mine.
Dans cette lutte pour se frayer un passage, le _Fram_ recevait des chocs terribles qui eussent mis à mal tout autre navire. Souvent il lui arrivait de heurter violemment de gros blocs au moment où ils émergeaient, ou de donner contre des _hummocks_ au moment où ils allaient capoter. Lorsque ces énormes glaçons s'abattaient dans l'eau, la mer était soulevée par d'énormes vagues, absolument comme en tempête.
Pendant deux jours nous travaillons à nous frayer un chemin à travers cet amoncellement de glaçons. Tant d'efforts aboutissent seulement à un progrès de 2 milles.
Le 11 et le 12, marche très lente. Toujours de nouveaux obstacles. Après avoir craint un moment d'être complètement bloqués, nous pouvons reprendre notre route.
Le peu d'épaisseur d'un grand nombre de glaçons, l'existence de plusieurs larges canaux visibles du «nid de corbeau» dans le sud, l'abondance des oiseaux et des phoques indiquent le voisinage de la mer libre. Courage donc! Dans l'après-midi du 12, après être parvenus à nous dégager de plusieurs _floes_ menaçants, nous faisons route dans le S.-E. La glace devient de plus en plus mince. Nous pouvons nous frayer un passage de vive force à travers ces petits glaçons. De cinq heures et demie du soir à minuit, nous parcourons 13 milles. Nous gouvernons ensuite dans le S.-O., puis dans le S., et dans le S.-E. A trois heures du matin apparaît dans cette dernière direction une large étendue d'eau libre, et, à trois heures quarante-cinq, nous rangeons les dernières glaces flottantes.
En trente-huit jours, au prix d'un effort herculéen, nous avions réussi à traverser une épaisse banquise large de 180 milles.
Maintenant nous sommes libres, délivrés de l'étau de glace qui nous enserre depuis bientôt trois ans. Pendant quelque temps nous ne pouvons en croire nos yeux, nous avons l'impression d'être le jouet d'un rêve. Mais non, cette eau bleue qui clapote gaiement contre l'étrave, existe bien!
Le _Fram_ est définitivement libre et, comme dernier adieu à la banquise, nous lui envoyons une salve générale. La silhouette blanche des derniers _hummocks_ disparaît bientôt dans la brume.
A sept heures du matin, un bâtiment est en vue; de suite, le cap est mis sur lui, afin d'obtenir des nouvelles de Nansen et de Johansen. C'est la galiote les _Sœurs_, de Tromsö.
Dès que nous sommes arrivés à portée de voix, nous hélons nos compatriotes: «Avez-vous des nouvelles de Nansen?--Non,» répond-on du bord. Aussitôt une profonde tristesse nous envahit tous.
Après cette rencontre, nous faisons route vers l'extrémité nord-ouest du Spitzberg. Un moment la terre est en vue. Depuis 1,041 jours, nous ne l'avons pas aperçue; pendant tout ce temps, nos yeux n'ont contemplé que de la glace et toujours de la glace. Dans la matinée du 14 août, le _Fram_ mouille devant l'île des Danois, où nous trouvons l'expédition aéronautique suédoise d'Andrée. Pas plus que l'équipage norvégien rencontré la veille, elle n'a de nouvelles de Nansen.
Dans ces conditions, le plus sage est de nous hâter le plus possible, et le 15, à trois heures du matin, nous prenons le chemin de la Norvège, en suivant la côte occidentale du Spitzberg.
Nous sommes péniblement impressionnés par le manque de nouvelles; nous n'avons cependant aucune crainte sérieuse à l'égard de nos camarades, depuis que nous savons la présence de la mission Jackson à la terre François-Joseph. Probablement, Nansen et Johansen ont rencontré les Anglais et attendent simplement une occasion de rentrer en Norvège. Mais, s'ils n'ont pas trouvé l'expédition de Jackson, évidemment quelque accident a dû leur arriver; il est donc de toute nécessité d'aller promptement à leur secours. Aussi sommes-nous décidés, si à Tromsö nous n'avons aucune nouvelle, à repartir immédiatement pour la terre François-Joseph, à la recherche de nos amis.
Le 19, à neuf heures du matin, les montagnes de Norvège sont en vue, et le 20, à deux heures du matin, nous arrivons devant Skjervö, une petite station au nord de Tromsö.
Dès que le _Fram_ est mouillé, je vais à terre et de suite me dirige vers le bureau télégraphique. A cette heure matinale il est, bien entendu, fermé. Je frappe vigoureusement à toutes les portes; une tête paraît à une fenêtre, et s'écrie: «Qu'y a-t-il? Est-ce l'heure de faire un pareil bruit!--Soit, répondis-je immédiatement, seulement veuillez avoir la bonté de m'ouvrir, je viens du _Fram_.» Aussitôt l'employé s'habille en toute hâte, et bientôt m'introduit dans son bureau. En quelques mots je lui raconte notre délivrance et notre désappointement en arrivant au Spitzberg de n'avoir point appris le retour de Nansen.
«Nansen, mais je puis vous donner de ses nouvelles, me répondit mon interlocuteur. Il est arrivé le 13 août à Vardö, et est actuellement à Hammerfest. Aujourd'hui il partira probablement pour Tromsö, à bord d'un yacht anglais.
--Comment! Nansen est arrivé?» et d'un bond je suis dehors pour porter la bonne nouvelle aux camarades.
En l'honneur de cet heureux événement nous poussons des hurrahs, nous tirons des salves. Maintenant notre joie est sans mélange. L'allégresse est indescriptible.
A dix heures du matin nous nous remettons en route, et le soir même mouillons à Tromsö. Le lendemain, le yacht de sir George Baden Powell, l'_Otaria_, amenait Nansen et Johansen. Après une séparation de dix-sept mois, tous les membres de l'expédition se trouvaient de nouveau réunis.
CONCLUSION
Actuellement je ne puis présenter qu'un résumé très sommaire des résultats obtenus par l'expédition polaire norvégienne. Si abondante est la moisson d'observations scientifiques par nous recueillie que l'étude de ces matériaux par les spécialistes ne pourra être publiée de si tôt.
En premier lieu, nous avons constaté que l'Océan qui enveloppe le Pôle et au milieu duquel se trouve ce point mathématique, est très profond et non pas un bassin recouvert d'une mince tranche d'eau et parsemé de terres et d'archipels, comme on le croyait jusqu'ici. Il est la continuation des fosses abyssales de l'Atlantique ouvertes entre le Grönland et le Spitzberg. L'étendue de cet océan ne peut, encore aujourd'hui, être fixée avec certitude. D'après nos observations, il se prolonge au nord de la terre François-Joseph et, très vraisemblablement, il comprend en outre la mer située à l'est des îles de la Nouvelle-Sibérie. Durant sa dérive, la _Jeannette_ ne trouva-t-elle pas les plus grands fonds qu'elle ait sondés, à mesure qu'elle avançait vers le nord? Diverses raisons me portent à croire que ces abîmes océaniques s'étendent également à une grande distance vers le nord. D'abord, soit pendant notre dérive sur le _Fram_, soit au cours de notre expédition vers le nord, nous n'avons observé aucun indice du voisinage d'une terre importante. Partout, notamment dans la direction du Pôle, la glace semblait se mouvoir librement. En second lieu, tandis que la brise refoulait péniblement la banquise vers le sud-est, la vitesse de la dérive, aussitôt qu'un vent de sud soufflait, devenait très rapide vers le nord. Si une terre eût existé de ce côté, très certainement elle eût arrêté ce mouvement. Enfin, la présence des énormes masses de glaces flottantes qui filent au sud, le long de la côte orientale du Grönland, vient à l'appui de mon hypothèse. Des banquises aussi étendues ne peuvent provenir que d'une mer beaucoup plus large que celle que le _Fram_ a traversée. Si notre navire, au lieu de gagner les eaux libres, au nord du Spitzberg, avait continué sa dérive, il serait parvenu en vue du Grönland oriental. Probablement, il n'aurait pu approcher de la côte, arrêté dans cette direction par une large nappe de glace. Cette glace doit provenir d'une mer située au nord de celle que nous avons parcourue. Par contre, il est très vraisemblable que, de l'autre côté du Pôle, l'archipel américain se prolonge vers le nord à une grande distance au delà des dernières terres connues.
Un des principaux résultats de notre voyage a été la découverte de l'itinéraire suivi par les banquises en dérive à travers le bassin arctique depuis le détroit de Bering jusqu'à l'Atlantique. A la place de la calotte de glace massive et immobile que les géographes plaçaient autour du Pôle, nous avons trouvé des masses de glace en perpétuel mouvement.
La dérive des glaces polaires est déterminée en grande partie par les vents. Dans l'Océan Arctique de Sibérie, les brises dominantes soufflent du sud-est et de l'est, et, au nord du Spitzberg, du nord-est; par suite, la translation des banquises s'opère dans ces directions. Nos observations prouvent de plus l'existence d'un faible courant suivant la même direction.