Part 23
Les environs du cap Flora sont très intéressants au point de vue géologique. Aussi souvent que je le pouvais, j'étudiais la structure de cette région, tantôt seul, tantôt en compagnie du Dr Kœtlitz. Nous fîmes notamment des excursions sur de hautes moraines, très abruptes, à la recherche de fossiles fort abondants en certains points. Du niveau de la mer jusqu'à une hauteur de 250 à 300 mètres, le sol est constitué par une couche d'argile renfermant des fragments de grauwacke rouge très riche en fossiles. La présence de bélemnites et d'ammonites permet de rapporter avec certitude cet étage au jurassique. En différents points, il se trouve traversé par de minces filons de charbon et renferme de nombreux gisements de bois fossiles. Au-dessus de cette couche sédimentaire s'étend une puissante[49] formation d'un basalte à gros grains; très différent des basaltes typiques, et paraissant se rapporter à ceux du Spitzberg et de la terre du Nord-Est. Dans l'archipel François-Joseph, cette roche présente, du reste, une grande variété de texture et occupe des positions très différentes par rapport au niveau de la mer. Ainsi, à l'île Northbrook et sur les terres voisines, il ne se rencontre qu'à l'altitude de 250 à 300 mètres, tandis que, plus au nord, il constitue le rivage même. Aux environs du 81° de Lat., cette roche forme de hauts escarpements à pic au-dessus des fjords comme, par exemple, aux caps Fischer, Clements Markham, Mac Clintock.
[49] Sa puissance varie de 300 à 350 mètres.
Le basalte du cap Flora me semble, en grande partie du moins, dater du jurassique. Il repose, en effet, sur des assises remontant à cette période et renferme en inclusion des lambeaux de ce terrain. Enfin, au sommet de cette formation volcanique se rencontrent des végétaux fossiles appartenant au dernier étage de la série jurassique. La terre François-Joseph paraît donc être d'âge relativement ancien. L'horizontalité des couches de ce basalte sur toutes les îles semble indiquer, à une époque antérieure, l'existence d'une grande masse continentale dans cette région, plus tard morcelée et désagrégée par les actions érosives des agents atmosphériques, des glaciers et des eaux. Une partie de ce territoire s'est affaissée et, aujourd'hui, il ne subsiste plus de ce continent qu'un complexe d'îles. La ressemblance présentée par ces formations avec celles signalées sur plusieurs points du Spitzberg et de la terre du Nord-Est, incite à croire que ces deux archipels ne formaient primitivement qu'une même masse continentale. Pour cette raison, il serait très intéressant d'explorer la zone complètement inconnue qui sépare ces deux archipels, et que nous aurions traversée, si nous n'avions pas rencontré l'expédition Jackson. Sans aucun doute, dans cette direction doit se trouver un grand nombre, peut-être même un cordon continu d'îles à travers lesquelles il sera difficile de discerner les limites respectives de chacun des deux archipels principaux. La reconnaissance de cette région, œuvre dont l'importance scientifique n'échappera à personne, sera, nous l'espérons, accomplie avec succès par la mission Jackson.
L'extension de la terre François-Joseph vers le nord ne peut être déterminée avec quelque précision. Je ne crois cependant pas à l'existence d'une île étendue dans cette direction. Les terres Petermann et Oscar, signalées par Payer, doivent être très petites. Lorsque nous atteignîmes l'archipel François-Joseph, nous n'aperçûmes pas ces îles, bien que nous ayons dû passer dans leur voisinage; en second lieu, quand nous étions à la même latitude qu'elles, le mouvement de dérive des glaces vers l'ouest, ne paraissait rencontrer aucune résistance de ce côté.
Pendant mon séjour au cap Flora je m'occupai d'étudier les signes manifestes des changements survenus dans les niveaux respectifs de la mer et des terres.
La station, comme je l'ai dit plus haut, était construite sur une ancienne ligne de rivage située à 12 ou 15 mètres au-dessus de la mer. Dans les environs se trouvaient également, à différentes hauteurs, plusieurs autres terrasses littorales (_strandlinie_). Ainsi, la hutte d'hivernage de Leigh Smith avait été installée sur une _strandlinie_ située à 5m,30, tandis que plus loin d'anciennes plages atteignaient une altitude de 25 mètres. Dans la partie nord de l'archipel, notamment à l'île Torup, j'avais déjà relevé l'existence de _strandlinie_ analogues. Dans plusieurs localités voisines du cap Flora, Jackson trouva, du reste, des ossements de cétacés, notamment, près de sa station et à une hauteur de 15 mètres, un crâne de baleine, peut-être de baleine franche (_Balæna mysticetus_). Un peu plus loin, il découvrit des fragments d'un squelette entier à une altitude de 2m,80. Sur un grand nombre de points, on observait des bancs de coquilles subfossiles, attestant qu'à une époque récente la mer s'était élevée au-dessus des _strandlinie_ les plus basses.
Un jour, le Dr Jackson et le Dr Kœtlitz rencontrèrent deux gisements de végétaux fossiles sur un _nunatak_[50] situé au-dessus d'un glacier voisin du cap Flora. Cette découverte éveilla de suite ma curiosité. Le 17 juillet, accompagné de Kœtlitz, j'allai visiter à mon tour cette intéressante localité. Le pointement rocheux, constitué par du basalte à structure columnaire, très caractérisé, s'élevait au milieu du glacier à une altitude que j'évaluai à vue d'œil à 200 ou 225 mètres. En deux points de sa surface apparaissait une couche de fragments de grès contenant en abondance des empreintes d'aiguilles de conifères et de petites feuilles de fougères. L'étude faite par le professeur Nathorst des échantillons que j'ai rapportés, montre l'importance de la trouvaille faite par Jackson et le Dr Kœtlitz. (Voir appendice I.)
[50] Nom commun eskimo sous lequel les indigènes du Grönland désignent les pointements rocheux émergeant au-dessus de l'_inlandsis_. Ce terme, passé dans le vocabulaire arctique, désigne tous les affleurements rocheux situés au milieu des glaciers.
... Très brusque était la transition entre notre longue vie de paresse et d'inertie pendant l'hiver et cette existence active et intellectuelle.
Ici, nous trouvions tous les éléments nécessaires de travail et, tous nos loisirs, nous les employions à la discussion de problèmes scientifiques avec nos hôtes.
Le botaniste de l'expédition, M. Harry Fisher, fort intéressé par les études zoologiques et botaniques dans les régions polaires, s'était livré, pendant son long séjour à la terre François-Joseph, à des recherches qui augmenteront dans une large mesure nos connaissances biologiques. Jamais je n'oublierai nos longues et curieuses conversations et son amabilité à m'initier à ses importantes découvertes. Après avoir été privé pendant si longtemps de tels entretiens, je ne pouvais m'en lasser; j'étais comme un morceau de terre qui, à la suite d'une sécheresse d'une année, absorbe avec avidité une pluie bienfaisante.
Des distractions d'un autre genre nous étaient offertes. Lorsque je me sentais fatigué par le travail acharné auquel je me livrais, j'allais à la chasse en compagnie de Jackson ou de quelque autre membre de la mission. Autour de la station le gibier ne manquait pas. Un jour, nous tirions des ours, un autre des guillemots ou des colombes de mer, ou bien encore allions recueillir des œufs sur les falaises peuplées de milliers de mouettes tridactyles.
Les jours passaient, et le _Windward_, le navire qui devait venir ravitailler l'expédition anglaise, ne paraissait pas. Ce retard n'était pas sans nous causer quelque impatience. Peut-être le bâtiment ne pouvait-il se frayer un chemin à travers les glaces et serions-nous condamnés à hiverner ici? La perspective n'avait rien d'attrayant. Être arrivés si près du but et ne pouvoir l'atteindre! Nous commencions à regretter de n'avoir pas poursuivi notre route vers le Spitzberg. Peut-être, si nous avions continué notre marche, aurions-nous déjà rencontré le chasseur de phoques dont il avait été si souvent question dans nos conversations pendant l'hivernage? La raison de notre arrêt à la station du cap Flora est très compréhensible. Jackson et ses compagnons nous avaient fait une réception tellement cordiale que même le Spartiate le plus endurci n'aurait pu résister à ses charmes. Après nos terribles labeurs, nous avions trouvé ici une maison agréable où nous n'avions rien de mieux à faire qu'à nous reposer et attendre. Hélas! l'attente patiente n'est pas toujours facile à supporter, et nous songions sérieusement à nous mettre en route pour le Spitzberg.
Pour une telle entreprise, la saison n'est-elle pas déjà trop avancée? Nous sommes à la moitié de juillet. En partant immédiatement, si nous rencontrons en route quelque obstacle imprévu, nous n'arriverons pas avant un mois, même plus tard, dans les eaux où nous pourrons avoir chance de rencontrer un navire. Nous serons alors au milieu ou à la fin d'août, époque à laquelle les pêcheurs commencent à opérer leur retour. Si nous ne trouvons pas un de ces bâtiments avant le commencement de septembre, nous serons probablement contraints à un hivernage au Spitzberg. Le parti le plus simple est donc d'attendre l'arrivée du _Windward_. En somme, c'est ici que nous avons les plus grandes chances de rapatriement rapide. La saison la plus favorable pour la navigation dans ces parages est le mois d'août et le commencement de septembre. Donc, confiance et patience!
Nous ne sommes du reste pas les seuls à supporter difficilement cette détention. Quatre membres de l'expédition anglaise qui doivent quitter la station et rentrer après une absence de deux ans, attendent également avec anxiété le navire.
_20 juillet._--De jour en jour notre impatience augmente. De l'avis de Jackson, le _Windward_ aurait pu arriver ici dès le milieu de juin; à différentes reprises, affirme-t-il, la mer a été assez libre pour lui permettre le passage. Je ne partage pas cet optimisme. Devant la station on ne voit qu'une petite quantité de glace, mais plus au sud une banquise compacte doit barrer la route... Depuis plusieurs jours, la dérive a ramené de l'est d'épaisses masses de glace. A perte de vue, une plaine blanche; pas la plus petite nappe d'eau libre! Nous voici encore séparés de ce monde que nous pensions presque toucher!
Au bout de l'horizon s'étend une bande de nuages bleuâtres. Là-bas, très loin, par derrière cette banquise la mer est donc dégagée. Peut-être sur ses eaux libres vogue le navire qui doit nous ramener auprès des nôtres, le navire qui nous apporte des nouvelles de la patrie et de tous les êtres aimés. Toujours le rêve doré de la prochaine réunion!
_21 juillet._--Aujourd'hui, enfin, souffle un vent du nord qui nettoie la mer de la glace qui l'encombre. Ce soir, dans toutes les directions à perte de vue, la mer libre! Peut-être verrons-nous bientôt poindre le navire tant désiré.
_22 juillet._--La vie n'est faite que d'espoirs et de désappointements. Hier, nous étions pleins d'espérance; aujourd'hui, nous demeurons abattus devant les décevances de la dérive des glaces. Un vent de sud-est a ramené devant nous une épaisse banquise. Il faut s'armer de patience!
_26 juillet._--Enfin, est arrivé le _Windward_! Ce matin, Jackson est venu me tirer par les jambes pour m'annoncer la bonne nouvelle. Immédiatement je me suis levé et ai regardé par la fenêtre. Il est là, ce navire dont la venue est si ardemment désirée, manœuvrant lentement à la lisière de la glace à la recherche d'un mouillage. Quelle chose étrange que ce bâtiment. Comme il me paraît grand et haut! Il me semble une petite île! Il apporte des nouvelles du monde, du monde vivant, de tout là-bas!
L'émoi est général dans notre petite colonie. Tous se sont levés et, dans les costumes les plus étranges, contemplent, par la fenêtre, le merveilleux visiteur. Jackson et Blomqvist, aussitôt habillés, s'acheminent vers le _Windward_. N'ayant rien à faire pour le moment à bord, je me remets au lit. Bientôt après Blomqvist arrive, tout essoufflé, m'annoncer que tous les miens sont bien portants et que le _Fram_ n'est pas de retour. C'était la première chose dont s'était enquis l'excellent Jackson.
Je m'habille et me rends à mon tour à bord. Arrivé près du navire, je suis accueilli par trois hourrahs retentissants et cordialement reçu par le capitaine Brown, commandant du _Windward_. Nous nous asseyons ensuite devant un excellent déjeuner et, au cours de ce repas, apprenons des nouvelles absolument étonnantes. On peut photographier les gens à travers des portes en bois, épaisses de plusieurs centimètres, des projectiles dans le corps des blessés! Les Japonais ont battu les Chinois. Le Spitzberg a été ouvert aux touristes. Une compagnie norvégienne entretient un service régulier entre cette terre polaire et notre pays. Sur cet archipel un hôtel a été bâti et un bureau de poste fonctionne avec des timbres spéciaux. Enfin le Suédois Andrée se propose d'atteindre le Pôle en ballon et attend un vent favorable pour partir. Si nous avions poursuivi notre route vers le Spitzberg, nous serions tombés au milieu de tous ces touristes. Nous aurions trouvé un hôtel et aurions été rapatriés par un vapeur offrant tout le luxe des installations modernes et non pas par quelque pauvre chasseur, comme nous l'avions pensé. Cela aurait été une scène très amusante de nous voir arriver, sales et déguenillés, tels que nous sortions de notre chenil de l'hiver, au milieu d'une bande d'Anglais et d'Anglaises.
Maintenant une activité fébrile règne dans la petite colonie. L'équipage et les membres de la mission travaillent de concert à mettre à terre les approvisionnements de toute nature apportés par le _Windward_. En moins d'une semaine le déchargement est terminé. Nous attendons ensuite quelques jours pour donner le temps à Jackson d'achever sa correspondance. Sur ces entrefaites, une tempête éclate; les amarres qui relient le _Windward_ à la lisière de la glace se rompent, et le navire s'en va à la dérive. Le capitaine parvient à gagner un mouillage qui est loin d'être sûr. Le bâtiment n'a que quelques centimètres d'eau sous la quille. Entre temps, la glace, chassée par le vent, se presse en masses de plus en plus considérables. Un moment, la situation devient assez mauvaise; les blocs n'arrivent pas heureusement jusqu'au navire. Quelques jours après cet incident, le _Windward_ était paré pour le départ.
_7 août._--Maintenant est arrivé le moment de faire nos adieux à la dernière station de notre route, où nous avons reçu une si cordiale hospitalité. Tous ceux qui doivent partir: MM. Fisher, Child, Burgess, le Finnois Blomqvist, Johansen et moi sommes à bord, et ceux qui doivent demeurer sont là, sur la lisière de la glace. Un moment le soleil perce les nuages au-dessus du cap Flora; aussitôt nous levons nos chapeaux et envoyons un dernier salut à ces hommes courageux, qui vont passer encore un hiver dans la grande solitude des glaces, pendant que le _Windward_, poussé par le bon vent, s'éloigne vers le sud.
La fortune nous fut favorable. A l'aller, le navire, avant de parvenir à la terre François-Joseph, avait eu à lutter contre d'épaisses banquises. La glace était encore très abondante, mais relativement mince et sans grande consistance. Sur quelques points seulement, nous fûmes arrêtés et dûmes nous frayer un passage de vive force à la vapeur. Le navire était, d'ailleurs, dans d'excellentes mains. Du matin au soir, tant qu'un glaçon fut en vue, notre capitaine ne quitta pas le «nid de corbeau». A peine prenait-il le temps de dormir quelques heures.
Comme Brown me le disait fréquemment, avant tout il importait d'arriver en Norvège avant le retour du _Fram_. Cet excellent homme comprenait bien quelle émotion éprouveraient les nôtres, si les autres nous précédaient.
Rapide et agréable fut la traversée. L'expérience acquise à l'aller avait suggéré au capitaine Brown l'idée de faire route d'abord vers le sud-est, c'est-à-dire vers la Nouvelle-Zemble, pour sortir le plus tôt possible de la glace et pour gagner l'eau libre. Les prévisions de ce marin expérimenté se trouvèrent justes.
Après avoir parcouru 220 milles à travers la banquise, nous atteignîmes l'eau libre à l'extrémité supérieure d'une longue baie ouverte vers le nord au milieu des glaces. Nous étions arrivés juste au bon endroit. Eussions-nous suivi une route un peu plus à l'est ou à l'ouest, nous eussions été retenus pendant des semaines. Une fois sur le libre Océan, de suite le cap fut mis sur Vardö. Une indescriptible sensation d'apercevoir cette immensité bleue!
Un matin, tandis que nous contemplons la mer, nous découvrons une première voile! Nous voici, enfin, dans des eaux fréquentées!
Dans la soirée du 12 août, je distingue quelque chose de noir devant nous, très bas, au bout de l'horizon. Qu'est-ce? A tribord, cette ombre s'étend au loin vers le sud. Je la regarde des heures et des heures. C'est la terre, la terre de Norvège! Je suis comme hypnotisé; une partie de la nuit je m'absorbe dans la contemplation de cette longue ligne sombre. Un frisson de fièvre secoue mon corps. Quelles nouvelles allons-nous trouver en arrivant?
Le lendemain matin, nous sommes tout près de la côte. Une terre nue, guère plus engageante que celle que nous avons laissée derrière nous dans les brumes de l'Océan Glacial; mais c'est la Norvège. Nous rencontrons plusieurs navires et échangeons avec eux les saluts de pavillon. Nous croisons ensuite le cotre de la douane; nous n'avons rien à démêler avec cette administration. Bientôt arrive le pilote. Après avoir manifesté une certaine surprise d'entendre parler norvégien à bord d'un navire anglais, il ne prête plus ensuite attention à notre présence, jusqu'à ce que le capitaine Brown lui ait dit mon nom. Alors il reste comme pétrifié; puis, de suite, son visage s'éclaire d'une expression indicible de joie. Il me saisit alors vigoureusement les mains et me félicite d'avoir échappé à la mort. Depuis longtemps les gens me croient dans la tombe.
Le _Fram_ n'est pas encore arrivé! A cette nouvelle, je me sens débarrassé d'un grand poids. Une terrible anxiété aura été épargnée aux nôtres.
Bientôt le _Windward_ entre dans le port de Vardö, silencieusement et sans éveiller l'attention. Avant que l'ancre ait été mouillée, Johansen et moi sautons dans un canot, pour nous rendre de suite au bureau du télégraphe. Quelques instants après nous sommes sur le quai. Nous avons encore trop la mine de pirates pour que l'on puisse nous reconnaître. Les passants poursuivent leur chemin sans même nous regarder. Le seul être qui semble se douter du retour des deux explorateurs, est une intelligente vache qui, au milieu d'une ruelle, s'arrête pour nous contempler d'un air étonné. La vue de cet animal nous donne une si agréable sensation d'été, que j'ai un instant l'idée de m'arrêter pour la caresser. J'ai maintenant l'impression que je suis bien en Norvège.
J'apporte au télégraphe une centaine de dépêches, dont une ou deux d'environ mille mots. A cette vue l'employé me lance un regard peu aimable; mais, lorsque ses yeux tombent sur la signature, sa mine change subitement. Sa figure rayonne et immédiatement il m'adresse un cordial souhait de bienvenue.
Aussitôt après, les instruments commençaient leur tic-tac pour annoncer l'arrivée de deux membres de l'expédition polaire norvégienne et le retour probable du _Fram_ dans le courant de l'été. Les premiers télégrammes furent adressés à ma femme, au roi de Norvège et au gouvernement norvégien.
La nouvelle de notre débarquement se répand bientôt dans Vardö. Immédiatement les maisons et les navires se pavoisent et la population nous souhaite la bienvenue en joyeuses acclamations. En même temps, de tous côtés affluent des dépêches. Toutes nous apportent de bonnes nouvelles. Maintenant les souffrances sont oubliées. Que le _Fram_ arrive promptement et notre joie sera complète!
Le 16 août, le _Windward_ lève l'ancre pour nous conduire à Hammerfest. Le bon capitaine Brown tient absolument à présenter ses devoirs à ma femme, qui doit venir me rejoindre dans ce port. Le 21, nous mouillons devant cette ville, la plus septentrionale de notre cher pays. Là également, c'est une réception enthousiaste. A ma grande joie, je rencontre Sir George Baden-Powell sur son yacht, l'_Otaria_, ancré dans le port. Cet excellent ami revient de la Nouvelle-Zemble, où il est allé observer l'éclipse de soleil du 9 août. De suite, il met son confortable vapeur à ma disposition. Dans la soirée ma femme me rejoint et, après une fête donnée en notre honneur par la ville d'Hammerfest, nous nous installons à bord de l'_Otaria_.
De tous les points du globe, c'est un flot de télégrammes de félicitations. Mais toujours aucune nouvelle du _Fram_. Si aucun accident ne lui est arrivé, il doit être maintenant hors de la glace. Son retard commence à devenir étrange. S'il ne rentre pas, quelle horrible anxiété pour nous!
Dans la matinée du 26 août, je suis réveillé brusquement par Sir George. Un homme insiste pour me parler. «J'arrive, répondis-je, de suite je m'habille.--Cela ne fait rien, venez comme vous êtes,» réplique mon ami. Un peu surpris, je lui demande ce dont il s'agit. Il n'en sait rien. Évidemment, c'est quelque nouvelle importante. Je passe rapidement mes vêtements et j'arrive dans le salon. C'est le chef du bureau du télégraphe; il tient une dépêche. «Voici un télégramme très intéressant pour vous, me dit-il, et pour cette raison j'ai tenu à vous l'apporter moi-même.» Qu'est-ce? Une seule chose au monde actuellement me préoccupe. En tremblant je fais sauter le cachet et je lis:
«Fridtjof Nansen,
«Le _Fram_ est arrivé en parfait état. Tout bien à bord. Partons dans quelques heures pour Tromsö. Souhaits de bienvenue.
«OTTO SVERDRUP.»
Mon émotion est si vive que je puis à peine parler. «Le _Fram_ est arrivé!» m'écriai-je enfin. Je lis et relis le télégramme; je doute du témoignage des yeux. Alors, c'est une joie générale, non seulement à bord, mais encore dans toute la ville.
Le lendemain, nous entrons à Tromsö, où le _Fram_ est déjà mouillé. La dernière fois que nous l'avions vu, il était à moitié enfoui sous la glace; maintenant il flotte fièrement dans les eaux de la patrie. Les hurrahs éclatent joyeux et retentissants, et tout l'équipage du _Fram_ se précipite à bord de l'_Otaria_. La scène de notre réunion, je renonce à la décrire.
Maintenant nous sommes tous en Norvège. L'expédition a accompli sa tâche! Nous nous acheminons ensuite vers le sud. En tête, avance un remorqueur affrété par le gouvernement, puis le _Fram_ escorté de l'_Otaria_. Quelle agréable impression de rester oisif et tranquille, tandis que les autres frayent pour nous la marche!
Sur notre passage, toute la population arrive en foule. Cette vieille mère de Norvège, fière de notre œuvre, semble vouloir nous presser dans une chaude étreinte pour nous remercier de notre labeur. Pourtant, nous n'avons fait que notre devoir et simplement accompli la tâche que nous avons entreprise.
Nous voici revenus à la vie, et maintenant devant nous elle s'ouvre pleine de lumière et d'espérance. C'est le soir. Le soleil descend sur la mer bleue, et la mélancolie pénétrante de l'automne s'étend sur la nappe des eaux. En vérité cela est trop beau... N'est-ce pas un rêve? Non! sur la lueur du couchant, la silhouette de la femme aimée, détachée en vigueur m'apporte le sentiment de la paix et de la sécurité dans la vie.
Notre voyage le long de la côte de Norvège n'est qu'une marche triomphale.
Le 9 septembre, le _Fram_ entre dans le fjord de Christiania. La capitale de la Norvège nous fait une réception dont un prince eût été fier. Le canon tonne, les acclamations retentissent, les pavillons battent partout au vent...