Part 22
Donc, me raidissant, je fais un effort terrible. Le salut est à ce prix. Quand je me sens fatigué, je nage sur le dos. Dans cette position, j'aperçois Johansen qui se promène fébrilement sur la glace. Le pauvre ami, il ne peut rester en place; sa position lui paraît affreuse, d'être ainsi condamné à l'impuissance, et il n'a guère espoir de me voir réussir. S'il se fût jeté à l'eau à son tour, cela n'aurait pas avancé les choses. Plus tard, il me raconta que cette attente terrible avait été le moment le plus pénible de sa vie.
Quand je me retournai, je vis que j'étais plus près des _kayaks_. Cela me redonna du courage et je redoublai d'efforts. Malheureusement, l'engourdissement et l'insensibilité envahissaient mes jambes; bientôt il me sera impossible de les mouvoir... Maintenant la distance n'est plus longue; si je puis tenir encore quelques instants, nous serons sauvés. En avant donc! Mes brassées deviennent de plus en plus courtes: encore un effort, et je rejoindrai les embarcations.
Enfin! j'empoigne un _ski_ disposé en travers de l'arrière et j'arrive tout contre les canots. Nous sommes sauvés. J'essaie de grimper à bord, mais mon corps raidi par le froid refuse tout service. Un instant je pensai que j'arrivais trop tard, je touchais le but sans pouvoir le saisir.
Après un instant d'anxiété terrible, je réussis à passer une jambe par-dessus le traîneau placé sur le pont, et à l'aide de ce point d'appui parvins à grimper à bord. Aussitôt je pris la pagaie, mais tout mon corps était devenu si raide que je pouvais à peine la manœuvrer. Il n'était pas facile de ramer seul dans cette double embarcation; il fallait faire un va-et-vient constant entre les deux canots pour donner tantôt à droite tantôt à gauche des coups de pagaie. Certes, si j'avais pu séparer les _kayaks_ et ramer dans l'un en remorquant le second, la manœuvre eût été plus aisée. Dans ma position, un pareil travail était impossible; avant de l'avoir terminé, je serais tombé raide de froid. D'ailleurs, ramer était le meilleur moyen de me réchauffer. Tout mon corps était comme insensible. Lorsque soufflaient des bouffées de brise, j'avais l'impression d'être transpercé, je grelottais, mes dents claquaient, j'étais littéralement transi. Néanmoins je pouvais encore manier la pagaie.
Sur ces entrefaites, j'aperçus tout près de l'avant deux guillemots nains. Un pareil gibier était trop tentant. Je prends, mon fusil et, d'un seul coup, je tue les deux oiseaux. Johansen me raconta plus tard son alarme au bruit de la détonation; il avait cru à un accident et ne pouvait comprendre ce que je faisais. Lorsqu'il me vit ensuite ramer et ramasser deux oiseaux, il craignit pour ma raison.
A la fin j'atteignis la rive, mais le courant m'avait entraîné loin de notre débarcadère. Suivant le bord de la banquise côtière, Johansen vint bientôt me rejoindre. Quelques instants plus tard, le campement est installé.
Je suis épuisé; à grand'peine, je puis me traîner et me tenir debout.
Tandis que je claque des dents, Johansen me déshabille, me passe tous les vêtements secs que nous avons en réserve, me couche sur le sac de couchage, et me couvre des voiles et de tout ce qu'il trouve, pour me protéger contre la bise. Je grelotte toujours; mais, peu à peu, je commence à me réchauffer. Seuls mes pieds, qui avaient séjourné dans l'eau sans la protection des chaussettes, restèrent longtemps froids et insensibles comme des glaçons. Tandis que Johansen dresse la tente et fait cuire mes deux guillemots, je m'endors. Quand je me réveillai, le repas était prêt. Une bonne soupe chaude et le fin rôti effacèrent bientôt les dernières traces de cette terrible aventure. Pendant la nuit, mes vêtements furent suspendus au dehors pour sécher et, le lendemain, je pouvais les endosser.
_13 juin._--La violence du courant, le calme plat nous obligent à attendre la renverse de la marée. Nous faisons ensuite bonne route toute la nuit.
Le lendemain matin, nous rencontrons de nombreux troupeaux de morses couchés sur la glace. Nous n'avons plus de vivres et notre provision de combustible est presque épuisée. Un ours serait le bienvenu. Depuis plusieurs jours, nous n'en avons pas aperçu; il est donc prudent de ne pas laisser échapper l'occasion d'un ravitaillement. Nous nous dirigeons vers un groupe de morses, avec l'intention de nous attaquer aux jeunes, dont la capture est beaucoup plus aisée que celle des vieux. Notre plan de bataille réussit parfaitement. Je tire deux balles, et deux jeunes morses tombent. Au premier coup, toute la troupe se lève effarée, et au second commence à se jeter à l'eau. Les mères tournent autour des cadavres de leurs enfants, les flairent bruyamment et les secouent, hurlant lamentablement, absolument comme des créatures humaines. Les malheureuses bêtes se demandent évidemment ce qui a pu arriver à leur progéniture! A leur tour, elles se dirigent vers la mer en poussant devant elles les cadavres de leurs petits. Aussitôt je saute en avant pour leur faire lâcher prise et pour sauver mon butin, mais j'arrive trop tard. Serrant les cadavres de leurs enfants contre leur poitrine avec leurs nageoires antérieures, les deux pauvres mères disparaissent bientôt. Je reste quelque temps sur le bord de la glace, espérant toujours voir remonter à la surface les corps, mais rien ne paraît. Les morses sont sans doute partis loin.
Après cette déconvenue, je me dirige vers un second troupeau. Cette fois l'expérience m'a rendu prudent, et je tue en même temps la mère et l'enfant.
Maintenant nous avons pour longtemps du combustible et des vivres d'excellente qualité. La chair de jeune morse a le goût de la longe de mouton.
Dans ces parages, ces animaux étaient extraordinairement nombreux; très certainement leur nombre devait dépasser trois cents.
_15 juin._--A une heure du matin en route. Le temps est absolument calme.
La mer grouille de morses; aussi est-il préférable de ne pas naviguer isolément et d'attacher les _kayaks_ bord contre bord. Nous savons par expérience combien ces gaillards-là sont parfois agressifs. La veille, plusieurs bandes avaient longtemps suivi notre sillage, sans doute par curiosité. Quoique nous eussions eu déjà la preuve du contraire, je ne croyais pas ces animaux dangereux. Johansen ne partageait pas mon optimisme. Quand nos compagnons devenaient trop gênants, nous nous réfugions, quand cela était possible, au-dessus d'un _ice foot_[48] et attendions qu'ils vinssent à se disperser.
[48] Partie proéminente d'un glaçon en dessous de la surface de la mer.
... Nous avançons rapidement le long de la côte, malheureusement un épais brouillard masque toute vue et nous empêche de reconnaître la topographie de la région. J'aurais pourtant vivement désiré découvrir le panorama de ces terres. J'ai de plus en plus le pressentiment que nous devons être dans le voisinage des quartiers d'hiver de Leigh Smith, sur la côte sud de la terre François-Joseph. La latitude, la direction des côtes, la disposition des îles, semblent indiquer que nous nous trouvons sur cette terre.
Dans la matinée, n'apercevant plus de morses autour de nous depuis quelque temps, nous pensions être en complète sécurité, lorsqu'un solitaire apparaît juste devant nous. Aussitôt Johansen, qui se trouve en tête, cherche un refuge au-dessus d'un glaçon flottant entre deux eaux. Je me disposai à suivre son exemple, quand le vieux monstre se jette sur mon _kayak_ en s'efforçant de le culbuter avec ses défenses. Tout en essayant de garder mon équilibre, je lui assène un violent coup de pagaie sur la tête; l'animal n'en revient pas moins à la charge et tente de nouveau de me culbuter. Je saisis alors mon fusil, mais entre temps la monstrueuse bête disparaît subitement. Tout cela dura à peine quelques secondes.
Juste au moment où je me félicitais d'avoir échappé au danger, je sentis tout à coup mes jambes mouillées. Le morse avait crevé la coque du _kayak_ et l'eau y pénétrait à flot. A peine ai-je le temps de gagner l'_ice foot_ que le canot coule immédiatement. Avec l'aide de Johansen je parviens cependant à le hisser sur la glace. Tout ce que je possède flotte à l'intérieur de l'embarcation toute pleine d'eau. Peut-être nos précieuses plaques photographiques sont-elles perdues.
La déchirure de la coque est longue de 6 mètres, et ce n'est pas un petit travail que cette reprise, surtout avec les engins rudimentaires que nous possédons.
_17 juin._--Il est plus de midi, lorsque je me lève pour préparer le déjeuner. Je vais chercher de l'eau pour la soupe, j'allume le fourneau, je découpe la viande, je mets la popotte en train. Au moment de me recoucher jusqu'à ce que le repas soit prêt, la brume se lève. Immédiatement je vais gravir un _hummock_ voisin pour reconnaître les environs.
Une brise légère apporte de la terre voisine le bruit du piaillement des oiseaux établis sur les montagnes. J'écoute cette rumeur vivante; je suis des yeux les vols de guillemots qui passent et repassent autour de ma tête, je contemple cette ligne de côte blanche, tachée de rochers noirs... Soudain il me semble entendre des aboiements. Je tressaille, je tends l'oreille... puis, je n'entends plus rien... rien que les cris des oiseaux... Peut-être me suis-je trompé? Je continue l'examen du panorama. Mais non, voici de nouveaux aboiements. Aucun doute n'est plus possible. Je me souviens alors avoir entendu hier deux détonations qui semblaient des coups de feu, mais que sur le moment j'avais crues produites par une contraction de la glace. De suite je crie à Johansen que j'ai entendu des chiens du côté de terre. Des chiens? répète-t-il machinalement, encore tout ahuri par le sommeil. En toute hâte il se lève pour aller aux écoutes.
Mon camarade demeure absolument incrédule. Il a bien perçu un bruit ressemblant à des aboiements, mais couvert par le sabbat des oiseaux. Évidemment, à son avis, je suis dupe d'une illusion. Malgré tout, je reste persuadé que je ne me suis pas trompé. Tout en avalant en hâte le déjeuner, nous nous perdons en conjectures sur la présence d'une expédition dans ces parages. Sont-ce des Anglais ou des compatriotes? Si c'est la mission anglaise qui, lors de notre départ, se préparait à explorer la terre François-Joseph, que ferons-nous?--C'est bien simple, répondit Johansen; nous passerons avec elle un jour ou deux, puis nous nous acheminerons vers le Spitzberg; autrement Dieu sait quand nous serons de retour. Sur ce point nous sommes d'accord. Après avoir emprunté aux Anglais de bonnes provisions, nous poursuivrons notre route.
Le déjeuner achevé, je vais en reconnaissance, laissant Johansen à la garde des _kayaks_. Maintenant, je n'entends plus que le piaillement des mouettes et les cris stridents des guillemots nains. Peut-être Johansen a-t-il raison? Probablement j'ai été victime d'une illusion.
Tout à coup je découvre sur la neige des pistes. Elles sont trop grandes pour provenir d'un renard. Des chiens sont donc venus rôder par ici, à quelques centaines de pas de notre campement? Comment n'ont-ils pas aboyé? Comment ne les avons-nous pas vus? Peut-être sont-ce après tout des pistes de loups?
J'ai la tête pleine d'étranges pensées, et tour à tour je passe du doute à la certitude. Notre labeur excessif, nos souffrances, nos privations vont-elles enfin prendre fin? Cela me semble à peine croyable; pourtant tout l'indique. J'entends un aboiement beaucoup plus distinct, et de tous côtés je vois des pistes qui ne peuvent provenir que d'un chien. Ensuite, plus rien que la rumeur de la foule ailée. Aussitôt le doute revient en moi. Peut-être est-ce un rêve? Mais non, ces traces existent bien là, sur la neige, je les vois, je les touche. Si une expédition est établie dans cette région, nous ne sommes pas alors sur la terre de Gillies ou sur une terre nouvelle, comme je le croyais. Nous nous trouvons alors, ainsi que je le supposais il y a quelques jours, sur la côte méridionale de la terre François-Joseph.
J'arrive enfin à terre, et soudain je crois entendre le son d'une voix, la première voix étrangère depuis trois ans. Mon cœur bat à se rompre. J'escalade un _hummock_ en poussant un appel de toute la force de mes poumons. Cette voix inconnue au milieu du désert glacé m'apporte comme un message de vie et un salut du pays.
Bientôt après, une nouvelle voix se fait entendre... Au milieu des _hummocks_ blancs, j'aperçois une forme noire. C'est un chien, puis une autre forme noire. Un homme, un homme! Est-ce Jackson, ou un de ses compagnons, ou un compatriote? Nous marchons à la rencontre l'un de l'autre. J'agite mon chapeau, il répète le même mouvement. Je l'entends parler à un chien; c'est un Anglais. J'avance et je crois reconnaître M. Jackson, que j'ai vu une fois avant mon départ.
Je salue, et nous nous serrons les mains avec un cordial: _How do you do?_
Au-dessus de nous un plafond de brume; au dessous, la banquise rugueuse; autour, une échappée de vue sur la terre toute en glace et en neige. D'un côté, un Anglais en complet élégant, avec de hautes bottes en caoutchouc, tiré à quatre épingles, répandant une bonne odeur de savon, perceptible aux sens aiguisés d'un primitif; de l'autre, un sauvage en haillons, enveloppé d'une longue chevelure et d'une épaisse barbe, absolument incultes, couvert de crasse et de suie. Sous ces dehors, personne ne pouvait reconnaître le personnage.
«Je suis très heureux de vous voir, me dit Jackson.
--Merci! moi également.
--Avez-vous un navire ici?
--Non, mon navire n'est pas ici!
--Combien êtes-vous?
--J'ai avec moi un compagnon resté sur le bord de la glace.»
Tout en causant, nous nous dirigeons vers la côte. Tout à coup Jackson s'arrête, me regarde, bien en face et s'écrie:
«Mais, n'êtes-vous pas Nansen?
--Oui.
--Par Jupiter! Que je suis aise de vous voir!»
Et il me serre de nouveau les mains avec effusion, en me souriant affectueusement.
«D'où arrivez-vous? me demande-t-il.
--J'ai quitté le _Fram_ par le 84° de Lat. N., après une dérive de deux ans, et ai atteint ensuite le 86°13′. De là, nous avons gagné la terre François-Joseph où nous avons hiverné; maintenant nous sommes en route pour le Spitzberg.
--Je suis heureux de votre succès. Vous avez, certes, accompli un magnifique voyage et je suis enchanté d'être le premier à vous en féliciter.»
En même temps Jackson me prend de nouveau les mains et les presse chaleureusement. Je ne puis être accueilli plus cordialement. Dans la chaleur de cette poignée de main, je sens plus qu'une simple forme de politesse. Aussitôt, avec la plus parfaite affabilité, mon interlocuteur m'offre l'hospitalité dans sa station et m'annonce que d'un jour à l'autre il attend l'arrivée du navire chargé de ravitailler son expédition.
Dès que je puis parler, je demande à Jackson des nouvelles des miens. Lors de son départ, deux ans auparavant, ma femme et ma fille étaient en parfaite santé. Je m'enquis ensuite de la Norvège et de la situation politique. De ce sujet il ne savait rien. J'en conclus que tout allait bien de ce côté.
Immédiatement Jackson me propose d'aller rechercher Johansen et les bagages. «Sur cette glace accidentée le halage des _kayaks_ sera très pénible à nous trois. Si donc vous avez des hommes disponibles en nombre suffisant, lui répondis-je, il est préférable de les charger de cette besogne.» En attendant, pour avertir Johansen, nous tirons chacun deux coups de fusil.
Bientôt après nous rencontrons plusieurs autres membres de l'expédition: le commandant en second, M. Armitage, M. Child, le photographe, le Dr Kœtlitz. Les présentations faites, immédiatement ce sont de nouvelles congratulations. Un peu plus loin nous sommes salués par le botaniste, M. Fisher, M. Burgess et un Finnois du nom de Blomqvist. Dès qu'il avait aperçu un étranger sur la glace, immédiatement Fisher avait eu l'idée que ce ne pouvait être que moi. Il avait ensuite cru s'être trompé, lorsqu'au lieu de l'homme blond qu'il s'attendait à voir, il s'était trouvé en présence d'un homme aux cheveux et à la barbe complètement noirs. Une fois tout le personnel de la mission réuni, Jackson leur annonça que j'étais parvenu au 86°15′. Trois vigoureux hurrahs accueillirent la nouvelle.
Immédiatement des hommes partent au-devant de Johansen, pendant que je m'achemine vers la station anglaise, établie au cap Flora.
Jackson m'annonça alors qu'il avait des lettres pour moi et que, dans une excursion qu'il avait entreprise vers le nord, il les avait emportées, pensant nous rencontrer sur son chemin. Au mois de mars dernier, il s'était avancé jusqu'au cap Richthofen, à 35 milles seulement de nos quartiers d'hiver, et avait dû s'arrêter devant cette nappe d'eau libre dont nous avions soupçonné l'existence pendant notre détention.
Seulement, en arrivant près de la station, mon nouvel ami me questionna sur le _Fram_ et sur les résultats de notre dérive. En quelques mots je lui racontai notre voyage à travers le bassin polaire. Dans les premiers moments de notre rencontre, m'expliqua-t-il plus tard, il avait cru à un désastre. Il pensait que notre navire avait été détruit et que nous étions les deux seuls survivants de l'expédition. Aux premières paroles qu'il m'avait adressées au sujet de notre bâtiment, il lui avait semblé surprendre dans ma physionomie une expression de profonde tristesse et n'avait plus ensuite osé aborder ce sujet. Il avait même recommandé à ses compagnons le silence sur ce sujet. S'étant ensuite aperçu de sa méprise, il me demanda aussitôt des renseignements sur le _Fram_ et sur le reste de l'équipage.
Tout en causant nous arrivons à Elmwood, l'habitation de la mission, une maison russe, très basse, toute en bois, édifiée au pied d'une montagne, sur une ancienne ligne de côte, à une hauteur de 16 mètres au-dessus de la mer. Autour sont installés une écurie et quatre grands baraquements servant de magasins.
Nous entrons dans ce nid chaud perdu au milieu de cette froide solitude... Le plafond et les murs sont couverts de drap vert. Aux panneaux sont accrochées des photographies, des photogravures. Des étagères chargées de livres et d'instruments sont disposées dans les angles. Des vêtements et des chaussures sont suspendus au plafond pour sécher. Au milieu de cette pièce confortable brûle un poêle hospitalier. Un singulier état d'esprit me pénètre en m'asseyant au milieu de toutes ces choses étranges pour nous. Par un coup du destin changeant, toutes les responsabilités et toutes les anxiétés qui, depuis trois longues années, pesaient sur moi, se sont envolées subitement. Je suis maintenant dans un port sûr au milieu de la banquise. Les pénibles attentes de ces années de lutte s'effacent devant le soleil flamboyant d'une brillante aurore. Mon devoir est accompli, ma tâche est terminée. Maintenant je n'ai plus qu'à me reposer et à attendre.
Jackson me remet une cassette soigneusement scellée. Elle contient des lettres de Norvège. En l'ouvrant, mes mains tremblent et le cœur me bat violemment. Toutes ne m'apportent que de bonnes nouvelles. Après cela, un doux sentiment de quiétude m'envahit.
Le dîner est servi. Du pain, du beurre, du lait, du sucre, du café, toutes choses dont depuis un an nous avons perdu le goût. Mais le suprême confort de la vie civilisée, nous ne le connaissons qu'après avoir jeté nos guenilles et pris un bain. La couche de crasse qui nous enveloppe est si épaisse qu'elle ne disparaît qu'à la suite d'une série d'ablutions réitérées. Après avoir endossé des vêtements propres et moelleux, coupé notre barbe et notre chevelure hirsutes et embroussaillées, notre transformation de sauvages en Européens est maintenant complète. Plus rapidement elle s'est opérée que l'adaptation inverse subie il y a dix-huit mois.
Bientôt arrive Johansen, escorté par les membres de l'expédition. Lorsque les Anglais avaient rencontré mon ami, immédiatement ils l'avaient salué, ainsi que le pavillon norvégien d'un triple hourrah, puis s'étaient attelés aux traîneaux, ne voulant à aucun prix lui permettre d'y toucher. «Je marchais à côté d'eux, me raconta-t-il, comme un simple touriste. De bien des manières nous avons voyagé sur la banquise, à coup sûr celle-là est la plus agréable.»
Johansen est non moins cordialement reçu que je l'ai été. A son tour, il subit la même transformation que moi. Après cette métamorphose, je ne puis reconnaître mon camarade. Je cherche à retrouver en lui le miséreux qui se promenait avec moi devant un taudis sur cette plage désolée. Le troglodyte, noir de crasse et de suie, a fait place à un élégant Européen, fumant un bon cigare, paresseusement étendu sur un siège confortable. De jour en jour, il me semble engraisser d'une manière alarmante. Du reste, depuis notre départ du _Fram_, nous avons tous les deux singulièrement augmenté de poids. En quinze mois, j'ai gagné 10 kilogrammes et demi et Johansen un peu plus de 6 kilogrammes. Ce brillant résultat, nous le devons à notre nourriture composée exclusivement de graisse et de viande d'ours.
Nous vivons dans la paix et le bien-être, attendant le navire qui nous doit rapatrier. Pour nous faire oublier l'attente, nos amis nous comblent des soins les plus affectueux et des attentions les plus délicates. Non, jamais, je ne saurais exalter assez la large et cordiale hospitalité que nous a donnée l'expédition anglaise. Est-ce le résultat de notre isolement absolu pendant un an, ou est-ce l'esprit de solidarité qui pousse les hommes à se réunir dans ces régions désolées? Je ne sais, toujours est-il que jamais les plus longues conversations ne nous lassent, et que nous avons l'impression d'être tous de vieux amis, alors qu'il y a quelques jours, nous étions des inconnus les uns pour les autres.
Dès notre arrivée à la station du cap Flora, je m'empressai de comparer nos montres avec les chronomètres de l'expédition anglaise. L'erreur n'était que de vingt-six minutes, correspondant à une différence de 6°5′ de longitude. En possession de ce renseignement je puis maintenant calculer mes observations de longitude. Ce travail achevé, je dresse d'après nos relevés une carte de la terre François-Joseph, que Jackson veut bien me permettre ensuite de comparer à celle exécutée par lui. La carte de la page 270, qui n'a du reste qu'une valeur provisoire, est le résultat de ce travail. Lorsque toutes mes observations auront été soigneusement vérifiées, et si je puis obtenir communication des minutes de Payer, je pourrai publier un document beaucoup plus précis. Le seul point sur lequel je désire actuellement attirer l'attention est le morcellement de la terre François-Joseph, et l'absence de masse continentale dans cette région. Dans plusieurs localités, mes relèvements concordent avec ceux de Payer. Mais l'énigme qui nous avait occupés l'hiver demeurait toujours non résolue. Où sont le glacier de Dove, et la partie la plus nord de la terre Wilezek? Où sont les îles Braun, Hoffmann et Freeden, de Payer? L'explorateur autrichien, qui est un topographe expérimenté et très soigneux, a été sans doute victime d'une illusion d'optique, produite par le brouillard. Je ne puis expliquer autrement une pareille erreur.