Vers le pôle

Part 21

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Nos traîneaux, que nous avons dû couper pour pouvoir les charger facilement sur les _kayaks_, sont maintenant très incommodes pour le transport des embarcations. Sur ces véhicules, les canots ne se trouvent plus soutenus que dans leur partie médiane et leurs extrémités heurteront à chaque pas les aspérités de la glace. Si, dans notre trajet vers le Spitzberg nous avons la mauvaise chance de trouver la mer fermée et d'être obligés de haler les _kayaks_ à travers la banquise, ils pourront subir des avaries qui peut-être seront irréparables. Pour les protéger, nous les enveloppons de peaux d'ours et élevons le siège des traîneaux, afin qu'ils soient moins exposés aux chocs contre les protubérances de la glace. Malheureusement, pour ce travail d'emballage, les cordes nous font défaut; non sans peine, nous réussissons à les remplacer par des lanières en peau d'ours et de morse.

Nous avions refait, ai-je déjà dit, notre vestiaire. Très inexpérimentés, dans l'art de la coupe et de la couture, nous dûmes consacrer un temps très long à ce travail. Peu à peu, nous devînmes plus adroits; finalement, le résultat de nos efforts fut très satisfaisant. Nos vêtements avaient fort bon air, et nous paraissaient presque élégants. Pour leur conserver leur fraîcheur, nous les gardâmes précieusement pour ne les revêtir que le jour du départ. Johansen parlait même de ne mettre les siens que lorsque nous arriverions en vue d'un pays habité. «Je conserverai mes habits neufs jusqu'au jour de notre retour en Norvège; à aucun prix je ne veux débarquer dans une tenue de pirate, disait mon excellent camarade.»

Restait maintenant à nous confectionner une tente. Après la campagne de l'an dernier, celle que nous avions emportée n'était plus qu'une loque que, pendant l'hiver, les renards avaient achevé de mettre en pièces. Pour nous abriter, nous imaginâmes de dresser nos traîneaux face l'un à l'autre et, sur ces piliers d'un nouveau genre, de placer les _kayaks_ à hauteur d'homme. Autour on entasserait des murs de neige et on couvrirait le tout de nos deux voiles étendues sur les _ski_ et les bâtons. Grâce à cette combinaison nous pûmes nous ménager une sorte de tente. Elle était loin d'être confortable, surtout pour les chasse-neige, mais c'était au moins un abri.

La partie la plus importante de notre équipement consistait dans nos armes à feu. Nous les avions heureusement conservées en bon état. Avant le départ, nous les astiquons et les huilons; pour les tenir propres pendant le voyage, il nous reste encore une petite provision de vaseline. Nous possédons cent cartouches à balle et cent cinquante à plomb. Avec un pareil stock de munitions, nous pourrions encore passer plusieurs hivers sans crainte de mourir de faim et de froid.

CHAPITRE XI

LE RETOUR

Le 19 mai, nous sommes enfin prêts pour le départ. Avant de quitter nos quartiers d'hiver, je prends une photographie de la hutte, et dépose dans notre abri un procès-verbal sommaire de l'expédition, enfermé dans un tube en métal soigneusement bouché.

Depuis longtemps nous avons perdu l'habitude de la marche et du halage des traîneaux. Aussi, pour ne pas nous exténuer dès le début et pour nous entraîner peu à peu, faisons-nous une étape très courte. Quelle joie d'être maintenant en route pour le pays!

Le lendemain également, nous ne marchons que quelques heures, nous dirigeant vers le promontoire situé au sud-sud-ouest. Tout l'hiver nous l'avons considéré comme une terre promise; c'est notre cap de Bonne-Espérance. Là, en effet, nous serons fixés sur notre position; là, d'après l'orientation des lignes de côtes, nous pourrons reconnaître si nous sommes sur l'archipel François-Joseph ou sur une terre située plus à l'ouest. La terre file-t-elle vers le sud-est, c'est que nous nous trouvons au nord du cap Lofley; si, au contraire, elle se dirige vers le sud-ouest, nous sommes sur une île inconnue, située plus à l'ouest, près de la terre de Gillies. Au delà de ce cap, nous espérons rencontrer une mer moins encombrée de glace et pouvoir avancer rapidement.

Le 21 mai, en effet, du sommet de ce promontoire nous distinguons au sud une vaste étendue d'eau libre, et, en même temps, deux nouvelles terres, toutes deux entièrement couvertes de neige et de glace. La plus grande est située au S. 40° O.; l'autre au S. 85° O. A mon grand regret, je ne puis reconnaître distinctement la direction de la côte au sud de ce cap. Impossible par suite d'établir avec certitude notre position. Quoi qu'il en soit, nous sommes satisfaits. L'eau libre n'est plus loin; très prochainement, nous pourrons mettre à l'eau les _kayaks_ et naviguer vers la patrie aimée.

L'heure de la délivrance approche! Hélas! la vie de l'explorateur arctique n'est faite que de désillusions. Le lendemain, une terrible tempête de neige nous oblige à rester immobiles sous la tente. Tandis que je prépare le déjeuner, un ours passe à vingt pas de nous, en nous regardant et en contemplant les canots. Comme nous sommes placés à faux vent, l'odorat ne peut lui révéler la nature comestible des êtres qui se trouvent devant lui. Il file donc tranquillement son chemin et nous n'avons garde de le troubler. Nous avons des vivres en quantité suffisante.

_23 mai._--Toujours mauvais temps. Néanmoins, nous allons reconnaître le terrain en avant, afin d'atteindre le plus rapidement possible l'eau libre. Après quoi, pour rendre étanche la coque des _kayaks_, nous la recouvrons d'une couche de stéarine.

Le lendemain, nous nous dirigeons vers une île située dans l'ouest à travers la banquise qui la réunit pour le moment au continent. Le vent soufflant de l'est, nous hissons une voile au-dessus de nos traîneaux, et, sur la surface unie de la glace, les véhicules glissent rapidement.

Jamais donc nous ne pourrons avoir un instant de tranquillité! Aux approches de la terre, le vent se lève tout à coup du sud-ouest en tempête. En toute hâte il faut abattre la voilure; pour atteindre l'île, nous avons maintenant à lutter contre un ouragan terrible. La banquise est très accidentée, hérissée d'arêtes et découpée de crevasses masquées par une perfide couche de neige. Soudain j'enfonce dans une de ces ouvertures. J'essaie de sortir du gouffre, tous mes efforts demeurent inutiles. Les _ski_ paralysent mes mouvements, tandis que la bretelle du traîneau m'empêche de me retourner. Heureusement, en tombant, j'ai enfoncé solidement mon bâton ferré dans la glace, et avec l'autre bras je fais un rétablissement sur le bord opposé de la crevasse. Dans cette position, j'attends l'arrivée de Johansen. Très certainement il m'a vu tomber et va accourir promptement à mon aide... Quelques minutes se passent, mon camarade n'apparaît pas. Mon bâton cède et peu à peu je commence à enfoncer dans l'eau glacée. Je pousse un premier appel; pas de réponse. Je lance un second cri; quelques secondes après, j'entends enfin au loin la voix de mon camarade. Pendant ce temps, j'enfonce de plus en plus, l'eau me monte jusqu'à la poitrine; encore quelques minutes, peut-être quelques secondes et j'aurai disparu. Enfin, Johansen arrive et me tire de cette terrible situation. Occupé à plier la voile de son traîneau, il ne s'était aperçu de ma disparition que lorsqu'il avait entendu mon cri d'alarme. Maintenant nous voici dûment avertis.

Finalement nous réussissons à atteindre notre île, où le bivouac est établi dans un emplacement suffisamment abrité. A notre grand étonnement, nous y rencontrons de nombreux troupeaux de morses échelonnés sur le bord des crevasses. Nous avons des vivres en abondance, inutile donc de troubler leur agréable quiétude.

Les jours suivants, la tempête nous obligea encore à rester immobiles.

_26 mai._--Hier et aujourd'hui, nous sommes bloqués par le mauvais temps près du glacier situé sur la côte septentrionale de l'île. La neige est si détrempée que toute marche serait impossible. Espérons que l'eau libre n'est plus loin et que nous pourrons l'atteindre promptement.

Le 28 seulement, nous pouvons nous remettre en marche vers le sud. Entre notre île et la grande terre située plus à l'est s'ouvre un large bassin, entièrement dégagé par suite d'un courant très violent, déterminé, sans doute, par le manque de fond.

Autour de cette nappe, deux ou trois groupes de morses sont couchés sur la glace. Armé de mon appareil photographique, je me dirige vers eux, en me défilant derrière un monticule. Lorsque j'arrive à 6 ou 7 mètres de la bande, une femelle plonge, suivie de son petit. En dépit de mes cris, les autres ne jugent pas nécessaire de bouger. Johansen leur jette des boules de neige et des morceaux de glace; les énormes bêtes, toujours immobiles, s'amusent à enfoncer leurs défenses dans les projectiles et à les flairer. Je me dirige alors droit vers elles; elles se mettent alors en mouvement, mais une seule se décide à se jeter à l'eau, pour remonter presque aussitôt après sur la glace. J'avance de trois pas. Deux énormes morses lèvent une ou deux fois la tête pour jeter un regard de dédain sur le visiteur qui ose s'approcher d'eux, puis se rendorment. Après avoir pris un instantané de cette scène, je me risque à chatouiller le museau de ces monstres avec mon bâton ferré; alors seulement ils sortent de leur engourdissement. Avant de m'en aller, je pique le monstre le plus voisin; aussitôt il se lève et se met à pousser des rugissements formidables, en me regardant de ses grands yeux ronds étonnés. Après cela, bien tranquillement, il se gratte le derrière de la tête, puis se recouche. Lorsque nous partons, tous se sont de nouveau étendus, formant sur la glace d'énormes monceaux de chair.

Une fois arrivés au sud de l'île, une tempête de neige nous arrête de nouveau. L'horizon est absolument bouché; impossible de faire route.

_31 mai._--Pour passer le temps, je vais faire un tour dans l'intérieur de l'île. Partout de petites plaines de graviers et d'argile, et partout de nombreuses pistes d'oies. Il y a même des débris de coquilles d'œufs de ce palmipède. Je donnai par suite à notre découverte le nom d'île des Oies. Jackson, qui avait aperçu cette terre au printemps 1895, l'avait appelée île Mary-Elizabeth, dénomination que nous avons adoptée sur notre carte.

_2 juin._--Dans la soirée, le vent tombe un peu et le soleil jette bientôt un radieux éclat, un rayon d'espérance. Là-bas, en Norvège, la nature s'épanouit à la gaieté de la lumière et des fleurs, tandis que nous sommes encore enfouis sous des monceaux de neige. Quand cela finira-t-il? Bientôt, soyons-en persuadés tout au moins. Si seulement je savais le _Fram_ en sûreté! S'il est déjà arrivé, quelle tristesse et quelles angoisses pour les êtres chéris qui nous attendent!

_3 juin._--En route de nouveau. Le vent d'ouest a chassé vers la terre une nappe de glace. Maintenant plus la plus petite nappe d'eau libre! Il faut recommencer le pénible halage des _kayaks_ à travers la banquise, et dans quel état est-elle! Partout très mince et très disloquée, et couverte d'une couche d'eau. Les _ski_ et les traîneaux enfoncent dans cette bouillie glaciaire et seulement, après un labeur excessif, nous parvenons à atterrir au cap Fisher, un escarpement de basalte absolument perpendiculaire, habité par une colonie innombrable de guillemots nains. Un peu plus loin une troupe de pétrels arctiques (_Procellaria glacialis_) couve sur un rocher.

Nos provisions sont maintenant très réduites et nous désirerions vivement rencontrer un ours pour renouveler notre garde-manger, mais ces animaux semblent, depuis quelque temps, avoir disparu. Force nous est donc de nous rabattre sur des oiseaux. Les guillemots s'obstinant à rester hors de portée, nous devons nous contenter de deux pétrels, une chair qui n'est pas précisément succulente, du moins pour des gens habitués aux délicatesses de la vie civilisée. Sur ces entrefaites, nous apercevons un troupeau de morses. C'est pour nous la vie assurée. Comme d'habitude, ces animaux, mollement étendus sur la glace, ne prêtent pas la moindre attention à notre venue, et nous pouvons en tuer un sans qu'il ait fait la moindre tentative d'évasion. Les autres, nullement émus par cet incident, lèvent un instant la tête, puis se rendorment.

Nous ne pouvons procéder au dépècement de notre prise au milieu de ces énormes bêtes. Avant tout, il faut faire déguerpir ses voisins qui, à un moment donné, pourraient devenir gênants. L'opération n'est pas précisément facile. Nous poussons les cris les plus variés; les morses nous regardent curieusement sans bouger. Nous les frappons avec nos patins; ils entrent alors en fureur, battent la glace de leurs défenses acérées, sans jamais se décider à décamper. Enfin, en les piquant et en les rouant de coups, absolument comme des ânes rétifs que l'on veut faire avancer, nous réussissons à mettre la troupe en marche et à la pousser à la mer.

A peine sommes-nous au travail, que les morses reviennent à la charge. L'un après l'autre ils arrivent sur le bord de la glace, et, s'aidant de leurs défenses, s'élèvent sur la rive en poussant des grognements absolument terrifiants. Un instant après, ils apparaissent à la surface de la crevasse ouverte tout près de nous et s'élancent à moitié hors de l'eau, en nous regardant fixement comme pour nous demander une explication de notre conduite.

Après avoir fait une ample provision de viande et de lard, nous préparons un fin régal, un ragoût au sang de morse; puis, ainsi réconfortés, nous reprenons le collier de misère. Heureusement le vent est favorable, toute la nuit nous pouvons faire usage de la voile pour aider au progrès des traîneaux.

Quelques heures plus tard nous avons la grande joie d'atteindre la mer libre devant une île presque entièrement couverte de glaciers; en un ou deux points seulement émergent des affleurements de basalte. Sur ces courants de glace apparaissent plusieurs moraines.

L'eau grouille de guillemots, de mouettes tridactyles; un peu plus loin passe un vol d'eiders. En présence de cette animation de la nature, nous avons l'impression d'être arrivés dans un pays civilisé.

Quelques heures plus tard, le passage nous est de nouveau fermé dans le sud par une proéminence de la banquise côtière. Vers l'ouest, au contraire, la mer est libre. Ici se pose un grave problème. Quelle direction allons-nous prendre? Devons-nous faire route vers l'ouest, et nous diriger vers le Spitzberg, ou bien devons-nous poursuivre notre chemin vers le sud? Tout bien considéré, je me décide pour ce dernier parti. Au sud des îles que nous apercevons, la mer est libre; peut-être de ce côté, trouverons-nous une route plus directe vers le Spitzberg.

Dans la matinée du 5 juin, le campement est établi à la base méridionale du cap Richthofen.

Le lendemain, brume et brise de nord très fraîche. Dans ces conditions, je prends le parti d'avancer vers le sud à travers la banquise côtière. Les voiles sont hissées sur les traîneaux, nous chaussons nos _ski_, et, tenant en mains le timon des véhicules, nous nous laissons glisser sur la surface unie du _pack_. Poussés ainsi par le vent, nous traversons le large détroit qui nous sépare de l'île.

Le 8, au milieu de la banquise, nous sommes arrêtés par une furieuse tempête. Impossible de me reconnaître au milieu des nombreuses îles qui nous entourent.

A cette date, mon journal porte la note suivante: «Tous les jours nous découvrons de nouvelles terres dans la direction du sud. Vers l'ouest, nous sommes en vue d'une grande île qui paraît avoir une extension notable dans le sud.» Elle est entièrement couverte de neige et de glace; pas le plus petit pointement rocheux ne perce cette nappe immaculée. Ne l'ayant qu'entrevue dans des éclaircies, nous ne pouvons nous rendre compte de son étendue. Elle paraît très basse et beaucoup plus grande que toutes les autres terres rencontrées jusqu'ici. Dans l'est, c'est un dédale inextricable d'îles, de détroits et de fjords. Nous avons relevé les contours de ces côtes aussi exactement que cela nous a été possible, sans cependant parvenir à nous éclairer sur notre position. Il paraît y avoir là un archipel composé de petites îles.

La banquise est maintenant beaucoup moins épaisse que celle rencontrée plus au nord, près de nos quartiers d'hiver; de plus, elle est recouverte d'une épaisse couche de neige; autant de conditions peu favorables pour le traînage. L'adhérence de la neige aux patins ralentit la marche. Néanmoins, toute la journée du 9 juin, grâce au vent toujours favorable, nous pouvons faire bonne route.

Aux approches d'une île, au moment où nous filions à toute vitesse, Johansen et son traîneau s'affaissent subitement, et, non sans difficultés, mon camarade parvient à rebrousser chemin sur une partie plus résistante de la banquise. Averti par cet incident, j'examine la neige; elle a fort mauvaise apparence, elle semble toute imprégnée d'eau et mes _ski_ commencent à enfoncer. Je n'ai que juste le temps d'enrayer pour éviter de culbuter à mon tour. La voilure est aussitôt amenée; avant de pouvoir la hisser de nouveau, nous devons faire un long détour vers l'ouest, afin de trouver une glace suffisamment solide.

Le lendemain, l'état de la neige est encore très défavorable. Quoi qu'il en soit, grâce à la brise toujours favorable, cous filons vers le sud encore plus rapidement que la veille.

La terre située à l'est paraissant s'infléchir vers le sud-est[43], nous mettons le cap sur la partie la plus méridionale d'une île visible dans le sud-ouest[44].

[43] L'île de Hooker.

[44] L'île de Northbrook.

La situation devient palpitante. Aujourd'hui nous avons parcouru environ 14 milles; nous sommes, d'après une observation, par 80°8′ de Lat. N., et des terres nouvelles apparaissent encore dans le sud. Si elles s'étendent très loin dans cette direction, nous ne sommes pas certainement sur l'archipel François-Joseph, comme je l'ai cru jusqu'ici. Toutefois, dans le sud, la ligne des côtes semble s'infléchir vers l'est, et, par suite, concorder avec les contours du détroit de Markham, sur la carte de Leigh Smith. Nous avons donc dû suivre quelque bras de mer demeuré inaperçu de Payer; par suite, notre longitude ne doit pas être entachée d'une grande erreur. Mais non, à la réflexion, il est impossible que nous ayons passé devant le glacier de Dove et l'archipel qui l'entoure, sans les voir. Nous devons nous trouver sur une terre entre la terre François-Joseph et le Spitzberg.

Nos provisions sont maintenant presque épuisées. Nous n'avons plus de vivres que pour un jour, et sur cette banquise sans la moindre nappe d'eau, ni ours, ni phoque, ni oiseau. Combien de temps cela va-t-il durer? Si bientôt nous ne rencontrons pas un bassin d'eau libre où nous pourrons trouver du gibier, notre position deviendra terrible.

_12 juin._--A quatre heures du matin nous partons, les voiles hissées sur les traîneaux. La gelée de la nuit dernière a durci la neige; aussi, poussés par la brise, espérons-nous avancer rapidement et facilement.

La veille, une éclaircie nous a permis de reconnaître les terres avoisinantes. Pour atteindre la pointe méridionale de l'île située dans l'ouest, nous devons mettre le cap un peu plus à l'ouest que les jours précédents. Les terres jusque-là visibles dans l'est ont maintenant disparu et, de l'autre côté, s'ouvre un large détroit[45].

[45] Le détroit entre les îles Northbrook et Bruce et Peterhead sur la terre Alexandra.

Entre temps la brise a molli et la glace est devenue très accidentée. Nous nous trouvons maintenant sur un _pack_ formé de _drift ice_[46] dont la traversée est très difficile.

[46] Glaçons de faibles dimensions. (_Note du traducteur._)

La couleur foncée du ciel indique l'existence d'eau libre dans le sud, et, à notre grande joie, nous entendons le bruit du ressac. A six heures du matin, nous faisons halte. Du sommet d'un _hummock_, où je me suis installé pour prendre une observation de longitude, j'aperçois, à une petite distance, une nappe d'eau s'étendant vers le sud-ouest.

Bien que le vent souffle maintenant de l'ouest, nous espérons pouvoir faire voile le long de la banquise et, dans cette pensée, nous nous dirigeons immédiatement vers l'eau libre. Bientôt nous sommes à la lisière de la glace. Une fois encore nous voici devant la mer vivante et animée. Quel plaisir d'entendre son joyeux clapotis, après l'avoir vue si longtemps inerte sous une lourde carapace cristalline. Les _kayaks_ sont lancés, attachés bord contre bord, la voile hissée, aussitôt après, en route!

Notre espoir n'a pas été déçu. Toute la journée nous faisons de rapides progrès. Par moments le vent est si violent que les embarcations piquent le nez dans la «plume» et sont balayées par les vagues. Nous sommes trempés, mais la joie de la délivrance prochaine nous réchauffe.

Après avoir doublé le promontoire sur lequel nous gouvernions, nous découvrons que la ligne de côte est orientée est-ouest et que la banquette de glace côtière suit la même direction; en même temps, à notre grande satisfaction, à perte de vue, devant nous, s'étend l'eau libre.

Bientôt nous voici au sud de cette terre, à travers laquelle nous marchons depuis si longtemps et où nous avons passé un si pénible hiver[47]. Malgré tout, les lignes de cette côte méridionale me semblent concorder avec la carte de la terre François-Joseph dressée par Leigh Smith. Tout en faisant cette observation, je me rappelle la carte de Payer et ce souvenir chasse ma première pensée.

[47] Le cap Barents.

Dans la soirée, nous débarquons sur le bord de la banquette de glaces côtières, pour mouvoir un peu nos jambes ankylosées par ce long voyage en _kayak_. Nous nous proposons également de gravir un _hummock_ afin d'examiner l'horizon dans l'ouest. Mais comment amarrer nos précieuses embarcations?

«Prends une drisse, me dit Johansen, qui est déjà sur la glace.

--Est-elle assez forte?

--Oui, elle a tenu toute la journée la voile de mon traîneau, reprend mon camarade.

--Parfaitement. Il n'est du reste pas besoin d'un câble bien fort pour retenir ces légères embarcations.»

Et je les amarre au moyen de cette drisse faite d'une lanière de peau de morse.

Nous nous promenons de long en large près des _kayaks_ pour nous dégourdir les jambes. La brise a maintenant molli et paraît descendre de plus en plus dans l'ouest. Pourrons-nous continuer notre navigation avec ce vent? Pour nous en assurer, nous gravissons un monticule de glace voisin.

Pendant que j'examine l'horizon, Johansen s'écrie tout à coup: «Les _kayaks_ s'en vont à la dérive!» A toute vitesse nous courons vers la rive. Les canots sont déjà à une certaine distance du bord et filent rapidement vers le large. La drisse avait cédé!

«Prends ma montre,» dis-je à Johansen.

Et, en un clin d'œil, je me débarrasse des vêtements les plus gênants pour pouvoir nager plus facilement. Je n'ose me dévêtir complètement de crainte d'une crampe. Et, d'un bond, je saute à l'eau.

Le vent soufflait de terre et poussait rapidement les _kayaks_ vers la pleine mer. L'eau était glacée; mes vêtements entravaient mes mouvements et les canots s'éloignaient toujours. Loin de gagner du terrain, j'en perdais. Il me semblait presque impossible de pouvoir les rejoindre. Mais avec eux disparaissait tout espoir de salut, tout ce que nous possédions, nous n'avions même pas sur nous un couteau. Que je fusse noyé ou que je regagnasse la rive sans les _kayaks_, le résultat était le même.