Vers le pôle

Part 20

Chapter 203,768 wordsPublic domain

Une singulière existence que la nôtre dans ce trou de troglodyte et dans l'inaction la plus complète. Si seulement nous avions un livre! Comme la vie à bord du _Fram_ nous paraît maintenant agréable, avec les ressources de notre copieuse bibliothèque. Johansen ne cesse de regretter un recueil de nouvelles de Heyse, dont la lecture l'avait charmé et qu'il n'avait pas eu le temps de terminer. Les tables de navigation et l'almanach sont les seuls livres que nous ayons à notre disposition. L'almanach, tant de fois je l'ai lu et relu que je sais par cœur toute la généalogie de la famille royale, toutes les instructions pour soigner les noyés et tout le _memento_ du pêcheur. Quoi qu'il en soit, la vue de ces caractères imprimés est pour nous un réconfort; c'est le faible lien qui nous rattache encore à la civilisation.

Depuis longtemps, tous les sujets de conversation sont épuisés, force nous est donc d'en inventer de nouveaux. Un de nos plus grands plaisirs est de nous représenter la vie que nous mènerons l'an prochain à la maison, au milieu de toutes les bonnes choses dont nous avons désappris l'usage. Nous aurons une maison, des souliers, des vêtements, une bonne nourriture, des boissons réconfortantes. Fréquemment aussi, pour passer le temps, nous nous amusons à supputer la distance à laquelle la dérive a entraîné le _Fram_ vers le nord, et les chances que nos compagnons ont de revenir avant nous. D'après nos prévisions, le navire devra atteindre, dans le courant de l'été prochain, l'Océan entre le Spitzberg et le Grönland, et probablement pourra rentrer en Norvège en août ou septembre[41]. D'autre part, il y a des chances pour qu'il soit arrivé avant nous. Que pensera-t-on alors de nous? A coup sûr tout le monde nous croira perdus.

[41] Une réflexion prophétique dont tous les lecteurs admireront l'exactitude. (_N. du trad._)

Sans cesse également nous nous livrons à des conjectures sur la position de la terre sur laquelle nous nous trouvons et sur la distance qui nous reste à parcourir. A plusieurs reprises, j'ai revu et vérifié toutes mes observations depuis notre départ, toujours pour n'aboutir à aucun résultat satisfaisant. Suivant toute probabilité nous devons être sur la côte ouest de la terre François-Joseph, un peu au nord du cap Lofley, sur quelque île entre cet archipel et le Spitzberg, probablement sur la fameuse terre de Gillies dont l'existence est restée jusqu'ici enveloppée de mystères. Mais la mer qui sépare le Spitzberg de l'archipel François-Joseph est relativement étroite, et dans cet espace il n'y a pas place pour une île étendue, à moins qu'elle n'arrive jusque dans le voisinage de la terre du Nord-Est[42]. Or, nous n'avons pu distinguer cette dernière terre, du moins jusqu'ici. Enfin, si nous nous trouvions près du Spitzberg, comment expliquer que l'on ne rencontre pas dans ce dernier archipel des mouettes de Ross, si abondantes dans la région où nous hivernons. Plus j'essaye de résoudre la question, plus elle me paraît insoluble.

[42] En comparant la carte représentant la terre François-Joseph, d'après Payer (page 341), et celle des pages 270–271, le lecteur comprendra la difficulté éprouvée par M. Nansen à s'orienter au milieu de l'archipel où il se trouvait. (_N. du trad._)

Un peu plus tard, lorsque le jour devint plus vif, j'aperçus dans l'ouest-sud-ouest, en deux points de l'horizon, une île très éloignée. Cela devenait absolument incompréhensible. S'il était déjà difficile de trouver une place suffisante entre le Spitzberg et l'archipel François-Joseph pour les terres que nous avions découvertes, cela était presque impossible pour celle que nous découvrions maintenant. Cette côte lointaine, située sous le 81° de lat. N. environ, ne pouvait non plus appartenir à la terre du Nord-Est qui ne dépasse guère le 80°; peut-être est-ce une île voisine de cette terre? Si cette dernière hypothèse est exacte, nous n'avons plus loin pour atteindre les eaux libres, et bientôt nous rencontrerons quelque chasseur de phoques norvégien qui nous rapatriera. Combien agréable sera le voyage sur le navire. Ce pauvre sloop nous apparaît dans notre imagination comme un splendide bâtiment offrant toutes les ressources du confort le plus raffiné. Souvent la pensée de la vie facile que nous mènerons à bord ranime notre courage et nous aide à passer moins tristement le temps.

Notre ordinaire n'est pas précisément celui de gourmets. Toujours de la chair d'ours et du lard de morse. Ce manque de variété dans l'alimentation nous paraît particulièrement pénible. Si seulement nous avions eu un peu de sucre et des farineux, notre régime nous eût paru de tous points excellent. Nous rêvons de biscuit, de pommes de terre et de bon pain frais. A notre retour, peut-être même dès que nous aurons rencontré le chasseur de phoques, comme nous rattraperons le temps perdu! Aura-t-il des pommes de terre? Aura-t-il du pain frais? Bast! s'il ne possède pas ces friandises, nous nous contenterons de son pain dur, et comme il nous semblera bon dans une friture!

A bord du chasseur de phoques nous pourrons trouver des vêtements propres... et des livres. Changer de vêtements, endosser du linge frais, c'est là notre désir de tous les instants. Nous sommes dans un état de saleté et de dénuement absolument lamentable. Quand nous voulons passer une heure agréable, nous nous imaginons dans une grande boutique, claire et pimpante, garnie de vêtements de laine neufs, propres et moelleux, parmi lesquels nous avons le droit de choisir. Des chemises, des gilets, des caleçons, de bons et souples pantalons, des jerseys commodes, des bas de laine, des feutres chauds... peut-on concevoir quelque chose de plus délicieux? Et après cela un bain turc! Côte à côte dans notre sac de couchage, nous parlons pendant des heures de toutes ces félicités qui nous paraissent irréalisables. Un jour viendra pourtant où nous pourrons jeter nos guenilles graisseuses qui semblent collées à notre corps.

Nos jambes souffrent particulièrement. A chaque mouvement que nous faisons, nos pantalons écorchent nos genoux. Pour nettoyer ces plaies et les empêcher d'être couvertes de graisse et d'huile, nous devons les laver constamment avec de la mousse ou un morceau de bandage imbibé d'eau que nous faisons chauffer à la lampe.

Jamais auparavant je n'avais compris l'importance du savon dans la vie de l'homme. Toutes nos tentatives pour enlever le plus gros de notre crasse demeurent infructueuses. L'eau n'ayant aucun effet sur cette graisse, nous nous récurons avec de la mousse mélangée de sable. Nous avons, heureusement, en abondance l'un et l'autre dans les murs de la hutte. Le meilleur procédé consistait à oindre nos mains de sang chaud et d'huile, puis à enlever cette couche à l'aide de frictions avec de la mousse. Nos mains devenaient alors aussi douces et aussi blanches que celles d'une jeune élégante. Lorsque nous n'avions pas à notre disposition cette «pâte» d'un nouveau genre, le moyen le plus simple et en même temps le plus efficace était de nous racler la peau avec un couteau.

S'il était difficile de nous débarrasser de la crasse huileuse qui recouvrait tout notre corps, il était absolument impossible de nettoyer nos vêtements. Sans le moindre succès, nous mîmes en œuvre tous les genres de lessive imaginables. Une fois, nous essayâmes du procédé employé par les Eskimos, quoiqu'il ne soit pas précisément très ragoûtant; il n'aboutit non plus à aucun résultat satisfaisant. Une autre fois, nous fîmes bouillir nos chemises dans la marmite. Après une cuisson de plusieurs heures, nous les retirâmes aussi graisseuses qu'auparavant. Le raclage au couteau donna de meilleurs résultats. Nous prenions la chemise entre les dents, la tendions de la main gauche, et, de la droite armée d'un couteau, nous enlevions des couches de graisse qui venaient augmenter notre provision de combustible.

Nous étions couverts d'une longue chevelure et d'une barbe hirsute. Nous avions bien des ciseaux, mais nous n'avions garde de nous en servir. Dans notre délabrement, la barbe qui nous couvrait la gorge et les cheveux qui nous tombaient sur les épaules constituaient un supplément de vêtements très utile. Tout notre système pileux était, comme notre peau, noir comme du charbon. Dans nos faces de ramoneur, les yeux et les dents brillaient d'un éclat fantastique. Nous nous aperçûmes seulement de notre singulier aspect au retour du soleil. Jusque-là, dans l'obscurité de la nuit d'hiver, nous n'avions remarqué aucun changement dans nos physionomies respectives.

Étrange en vérité est notre vie. Si bien souvent elle met notre patience à une rude épreuve, elle n'est cependant pas aussi intolérable qu'on pourrait se l'imaginer. Tout bien considéré, nous n'avions pas lieu de nous plaindre; aussi, pendant tout l'hivernage, notre état moral fut-il excellent. Nous envisagions l'avenir avec sérénité, nous réjouissant à la pensée de toutes les félicités qui nous attendaient. Nous n'avions même pas recours aux disputes pour tuer le temps. C'est pourtant, assure-t-on, une rude épreuve pour deux hommes de vivre aussi longtemps ensemble dans un isolement complet. A notre retour, quelqu'un interrogea Johansen sur nos relations pendant l'hivernage: «Jamais, répondit Johansen, la moindre dispute ne s'est élevée entre nous. Seulement, j'ai la mauvaise habitude de ronfler, et lorsque j'étais trop bruyant, Nansen me donnait des coups de pied dans le dos.» Je dois le confesser, bien souvent j'ai administré à mon compagnon pareil traitement; à ma décharge, je dois ajouter qu'il était peu efficace. Johansen, dès que je le touchais, se retournait simplement de l'autre côté et se rendormait aussi profondément qu'auparavant.

Pour passer le temps, nous dormions le plus longtemps possible, souvent vingt heures sur vingt-quatre. Notre excellent état sanitaire pendant l'hivernage est la preuve que l'éclosion du scorbut n'est pas déterminée par le manque d'exercice, comme on le croit. Lorsque la lumière augmenta, et que la température devint moins basse, nous fîmes de plus fréquentes sorties. Ultérieurement, à l'approche du printemps, les occupations ne nous manquèrent pas pour préparer notre départ.

_25 février._--Temps magnifique pour la promenade. Nous éprouvons comme une sensation de printemps. Aujourd'hui, nous avons vu les premiers oiseaux, deux vols de guillemots nains (_Mergulus alle_) venant du sud-est et se dirigeant vers le nord-ouest... Peu à peu, la lueur rose du soleil s'éteint dans une panne de nuages d'or et la lune se lève brillante. Je reste assis dehors, rêvant que je suis au pays un soir de mai.

_29 février._--Le 26, nous pensions revoir le soleil; mais, ce jour-là, le ciel est resté couvert. Aujourd'hui l'astre radieux flamboie au-dessus du glacier. Maintenant il faut économiser notre graisse d'éclairage, afin d'en conserver une provision suffisante pour la retraite.

_4 mars._--Ce matin, les crêtes et le glacier sont couverts de guillemots nains.

_8 mars._--Nous avons tué aujourd'hui un ours. Il était temps, nos vivres et notre combustible commençaient à diminuer d'une manière inquiétante.

Pensant que ces animaux ne tarderaient pas à revenir bientôt, depuis quelques jours j'ai fait mes préparatifs pour les recevoir. J'ai reprisé mon surtout en toile et remis en état mes mocassins. Maintenant le gibier peut arriver, nous sommes prêts.

Ce matin, Johansen, qui est de semaine, nettoyait la hutte; il allait porter dehors les ordures, lorsqu'en soulevant la portière qui ferme l'entrée du couloir accédant à la cabane, il se trouve nez à nez avec un ours. Sans perdre de temps, il revient prendre son fusil en m'annonçant la bonne nouvelle. A peine s'est-il engagé dans le corridor qu'il rebrousse chemin immédiatement. L'animal, arrêté juste à l'entrée, essaie de pénétrer dans notre abri. Le couloir est très étroit; impossible de se donner du champ pour tirer; à tout hasard, Johansen lâche son coup de feu. Aussitôt après j'entends un sourd grognement et le craquement de la neige sous la chute d'une grosse masse. L'ours n'est que blessé, et, sans en demander davantage, prend de suite la fuite. Pendant ce temps, j'étais resté couché, occupé à la recherche d'un de mes bas. Dès que je suis parvenu à mettre la main dessus, je pars, à mon tour, à la poursuite de l'animal, mais j'arrive trop tard. Johansen lui a donné, affirme-t-il, le coup de grâce, et il va chercher le traîneau pour ramener sa prise. Afin de gagner du temps, je me dirige dans la direction indiquée par mon camarade pour commencer le dépècement. A quelques pas de là, que vois-je? L'ours, soit disant mort, se promène allègrement sur la plage et se dirige vers la banquise. Immédiatement je m'efforce de lui couper la route dans cette direction. Devant cette manœuvre, la bête rebrousse chemin et commence l'escalade du glacier. Heureusement il ne marche plus que sur trois pattes; tout à coup, il perd l'équilibre dans un éboulis de la montagne et dégringole la pente comme une énorme pierre blanche, pour venir mourir à mes pieds.

Pendant cette chasse soufflaient des rafales si terribles qu'à plusieurs reprises, il nous semblait que nous allions être culbutés par le vent. Heureusement la température était douce, seulement 2° sous zéro.

Le dépècement nous donna beaucoup de travail. Notre ours était si gros, qu'un seul homme pouvait à peine le remuer. Après avoir peiné pendant plusieurs heures, nous parvenons à le démembrer et à le couper; une fois les quartiers de viande empilés sur le traîneau, nous nous acheminons gaiement vers l'habitation. Le halage d'un pareil poids contre le vent devient bientôt impossible, et force nous est d'abandonner dans une cache une partie de notre butin. Nous ne rentrons que très tard dans la nuit. Depuis longtemps nous n'avions pas eu un incident aussi mouvementé. Avec le produit de notre chasse nous aurons des vivres pour six semaines.

_25 mars._--Au sud-ouest et à l'ouest, la couleur sombre du ciel annonce l'existence d'une grande étendue d'eau libre. Par suite de la douceur de la température, cette nappe doit exister depuis longtemps.

_2 avril._--En me réveillant à huit heures du soir, j'entends un animal ronger quelque chose au dehors. Pensant que ce n'est qu'un renard, nous ne prêtons aucune attention à ce bruit. Plus tard, lorsque Johansen sort pour la lecture du thermomètre, il reconnaît de suite des traces d'ours. Après avoir fait le tour de la hutte, notre visiteur est venu flairer à la porte, puis a grimpé sur le toit pour aspirer par la cheminée l'agréable senteur d'une grillade de lard et l'arôme de la chair humaine. Son inspection terminée, il s'est acharné sur une peau de morse pour enlever la graisse qui y est restée adhérente, et, cette collation terminée, s'est acheminé vers les carcasses abandonnées sur le rivage. Johansen me donne l'éveil au moment où il arrive près de ces débris. L'animal est si occupé à arracher les lambeaux de chair restés autour des os que je me glisse tout près de lui, sans qu'il prenne l'alarme. J'aurais pu le toucher du canon de mon fusil, quand, entendant le bruit de mes pas, il lève la tête et m'aperçoit. Immédiatement il lâche sa proie en me lançant un regard de défiance; au même instant, je lui envoie une décharge dans le nez. Après avoir secoué la tête, et vomi un flot de sang, notre ours s'enfuit, sans paraître le moins du monde gêné par ma balle. En toute hâte, je veux recharger; impossible d'extraire la douille. Pendant que je m'efforce de la faire sauter avec mon couteau, l'animal s'arrête et, se tournant de mon côté, fait mine de vouloir m'attaquer. Enfin, je réussis à lui envoyer une nouvelle décharge, mais la bête a la vie dure. Il ne faut pas moins de cinq balles pour la tuer. Après chaque coup, il tombe, puis se relève immédiatement après.

Maintenant que nous avons des vivres et du combustible en quantité suffisante pour la retraite, nous commençons nos préparatifs de départ. Tout d'abord, nous nous confectionnons de nouveaux vêtements avec nos couvertures, et avec nos peaux d'ours, des gants, des chaussures et un sac de couchage. Pour ces travaux, nous nous sommes procuré le fil nécessaire en effilant la toile de plusieurs sacs. Du matin au soir, sans trêve ni repos, nous tirons l'aiguille. La hutte est maintenant transformée en un atelier de tailleur et de cordonnier. Tout en travaillant, sans cesse nous songeons au pays et faisons des plans de voyage. La persistance des taches sombres dans le ciel est un indice favorable; très certainement une grande nappe d'eau doit se trouver dans le sud-ouest. Nous pourrons donc faire en _kayak_ une bonne partie du trajet jusqu'au Spitzberg.

Les visites presque quotidiennes de pétrels arctiques (_Procellaria glacialis_) et de pagophiles blanches (_Larus eburneus_) sont également un indice du voisinage de l'eau libre. Les premières pagophiles blanches arrivèrent le 12 mars et, de jour en jour, devinrent plus abondantes. Les mouettes bourgmestres (_Larus glaucus_) étaient également très nombreuses. Sans manifester la moindre crainte, elles venaient s'installer sur le toit de notre habitation et picoraient tous les détritus et tous les morceaux de viande ou de lard qu'elles trouvaient aux alentours. Pendant l'hiver, les renards avaient fait un continuel sabbat au-dessus de nos têtes. Loin de nous importuner, ce bruit nous était agréable. Il rendait notre solitude moins pénible et nous rappelait la présence d'êtres vivants à côté de nous. Parfois, lorsqu'à moitié endormis, nous entendions ces animaux sauter au-dessus de nos têtes, nous avions l'illusion de nous croire dans un bon lit, et nous nous imaginions que le tumulte provenait des rats qui se livraient à une sarabande dans le grenier de la maison. Lorsque le jour revint, les renards disparurent pour aller s'établir sur les rochers voisins, où la présence de milliers de guillemots leur assurait une vie facile. Les mouettes les remplacèrent sur notre toit, sans nous apporter les agréables illusions que nous avaient causées leurs prédécesseurs. Souvent ces oiseaux étaient si bruyants qu'ils nous réveillaient. Pour avoir un peu de tranquillité, nous devions les effrayer en frappant sur le toit, ou même en sortant brusquement de notre abri, mais, dix minutes plus tard, ils revenaient à leur place favorite.

_3 mai._--Les visites d'ours deviennent de plus en plus fréquentes. Le 18 avril, nous en avons vu un se promener sur la plage. Le lendemain, un second est venu rôder autour de la hutte. Aujourd'hui, Johansen réussit à abattre un de ces animaux, et la nuit dernière, deux plantigrades ont inspecté notre dépôt. A la vue du traîneau dressé en l'air qui nous sert de cage aux thermomètres, ils ont pris prudemment la fuite.

Le 9 mai, pendant notre déjeuner, nous entendons au dehors les pas d'un ours. Craignant qu'il ne vienne à dévorer notre provision de graisse, nous nous décidons à le tuer. Dorénavant nous n'abattrons ces animaux que lorsqu'ils s'attaqueront à nos magasins. Nous avons plus de vivres qu'il ne nous est nécessaire, et il est prudent de ménager nos cartouches. Quel malheur de ne pouvoir emporter toutes ces belles peaux!

L'heure du départ est proche et chaque jour nous travaillons avec ardeur à nos préparatifs. La réfection de notre vestiaire terminée, nous abandonnons avec regret nos guenilles, comme lorsque l'on se sépare de vieux serviteurs. Elles nous ont rendu de si grands services! Ces haillons sont tellement saturés d'huile qu'ils pèsent, au moins, le double ou le triple de leur poids primitif. Si on les tordait, ils laisseraient écouler de quoi remplir une petite lampe. Quelle agréable sensation d'enfiler un pantalon neuf, souple et relativement propre.

_16 mai._--Encore des ours, une mère et son enfant. Nous avons une telle abondance de vivres, qu'il est absolument inutile de tuer ces animaux, mais il sera amusant de les approcher pour observer leurs allées et venues, et, en même temps, utile de les effrayer pour qu'ils nous laissent en paix la nuit prochaine. A notre vue, la mère se met à grogner, et de suite bat en retraite, poussant devant elle son enfant. De temps à autre, elle s'arrête pour se retourner et observer notre marche. Une fois sur le bord du fjord, la famille s'engage lentement au milieu des _hummocks_, la mère en tête frayant le passage à son nourrisson. Sur ces entrefaites j'arrive à quelques pas de la petite troupe; aussitôt l'ourse se dirige de mon côté dans une attitude menaçante, approche tout près de moi, renifle bruyamment, et ne se retire qu'après s'être assurée que sa progéniture a maintenant un peu d'avance. Immédiatement je repars en avant, et, en quelques rapides enjambées, rejoins l'ourson. La mère recommence alors la même manœuvre pour dégager son petit et assurer sa retraite. Elle a évidemment le plus vif désir de se jeter sur moi, mais avant tout elle songe à la sécurité de son enfant, et, dès qu'il a gagné un peu de terrain, elle repart. Une fois arrivée sur le glacier, la mère passe en avant pour montrer le chemin à son enfant. La pauvre petite bête ne pouvant marcher rapidement dans la neige, elle le pousse devant elle, tout en surveillant attentivement mes pas et démarches. Sa sollicitude maternelle est vraiment touchante.

Une activité fébrile règne dans la hutte. Nous brûlons du désir de nous mettre en route, et nos préparatifs sont loin d'être terminés. Ah! si nous avions seulement à notre disposition les magasins du _Fram_. A bord, deux ou trois choses seulement manquaient; ici, en réalité, tout nous fait défaut. Nous sommes réduits aux seules ressources de notre ingéniosité. Que ne donnerions-nous pas pour une boîte de biscuits de chiens, dont il y a tant à bord? Où trouver tout ce dont nous avons besoin?

«Pour une expédition en traîneau, on doit se munir de vivres nourrissants sous un petit volume, variés autant que possible, de vêtements tout à la fois chauds et légers et de véhicules solides et pratiques.» Ainsi s'exprime le _Manuel de l'explorateur arctique_. Le trajet qui nous reste à parcourir est relativement court, il est vrai; néanmoins il est nécessaire de prendre certaines mesures de précaution.

Au début de l'hiver, nous avions enterré le restant de nos conserves en vue du voyage de printemps. Aussi, en ouvrant le précieux dépôt, quelle n'est pas notre déception de trouver toutes ces excellentes provisions gâtées par l'humidité. Notre farine, notre excellente farine, est moisie, le chocolat complètement dissous et le pemmican corrompu. Nous sommes obligés de tout jeter, sauf une petite quantité de farine de poisson, et quelques morceaux de pain moisi. Pour le sécher et en même temps pour le rendre plus nourrissant, nous le faisons bouillir dans l'huile. Après cette préparation, il devint excellent, et, dans les grandes occasions ou lorsque les autres vivres vinrent à nous manquer, ce fut pour nous un précieux régal. Le temps est malheureusement trop humide et trop froid pour préparer de la viande séchée avec la dépouille de nos ours. Il faut donc nous décider à emporter, comme vivres de campagne, autant de viande et de lard crus que nos embarcations pourront en contenir.

Notre matériel de cuisine est très primitif; il consiste tout simplement en un pot que nous faisons chauffer sur une sorte de brasero, alimenté avec de l'huile de morse. Pour transporter ce combustible, nous emporterons trois boîtes qui ont précédemment contenu du pétrole. Si ces provisions de bouche et de chauffage ne sont pas précisément légères, elles offrent l'avantage de pouvoir être remplacées en cours de route. Sans aucun doute nous rencontrerons en abondance ours, morses et phoques, dans la région que nous allons parcourir.