Part 19
M'acheminant avec précaution de ce côté, je distingue un ours énorme. A notre vue, au lieu de prendre la fuite, il continue à se promener de long en large, en nous regardant. Aussitôt Johansen se porte sur le bord du fjord pour recevoir l'animal, tandis que je m'avance sur la banquise pour le tourner. Entre temps, maître Martin se couche tranquillement sur la glace, près d'un trou, sans doute pour guetter des phoques. Dès qu'il m'aperçoit, il se dirige de mon côté d'un air menaçant; réfléchissant sans doute qu'il est plus prudent de fuir, il s'engage sur une nappe de «jeune glace» très mince. Ne pouvant le suivre dans cette direction, je lui envoie une balle. L'ours, après avoir fait encore quelques pas, s'affaisse, en brisant la croûte de glace. Plus il fait d'efforts pour se dégager, plus le trou dans lequel il est enfoncé s'agrandit. Finalement le monstrueux animal, suffoqué et affaibli par une abondante perte de sang, s'enfonce dans les convulsions d'une atroce agonie.
Pendant cette chasse, à chaque instant des morses surgissent à travers les trous de la glace dans une attitude hostile. Ces animaux commencent à être beaucoup trop hardis. Un peu plus tard, au moment où nous nous disposons à haler à terre le cadavre de l'ours, il reçoit un choc violent. Au même instant, une énorme tête de morse pousse cette masse de chair flottante et se dresse à travers la crevasse en lançant un rugissement de colère. C'est une nouvelle preuve que ces animaux ne redoutent pas les ours. Après avoir passé une corde autour du cou de notre gibier, nous essayons sans succès de le haler vers la rive. Nous cassons alors la «jeune glace»; grâce à ce moyen, nous parvenons à amener cette bête monstrueuse près d'un bloc solide où nous la hissons.
Dans la soirée, nous surprenons trois autres ours en train de déguster, sans la moindre vergogne, nos provisions de lard et de graisse: une mère et ses deux enfants. «Allons-nous donner la chasse à ceux-là?» m'exclamai-je. Je me sentais alors très fatigué, et je dois avouer que j'avais beaucoup plus envie de souper et de dormir que d'aller courir à la poursuite de ces animaux. Aussi, sans aucun déplaisir, je vois la bande s'acheminer rapidement vers la banquise. Un peu plus tard, entendant de nouveau du bruit autour de nous, je sors aussitôt. Ce sont encore les trois ours. Ils n'ont pu résister à l'attrait de nos alléchantes provisions. Je m'embusque derrière des pierres, et, au passage, je canarde la mère de famille. Elle pousse un hurlement de douleur, mais ne s'achemine pas moins rapidement avec ses petits vers la plage où, finalement, elle s'affaisse. Les oursons s'arrêtent d'abord tout étonnés, puis, à notre approche, se sauvent sans que nous puissions arriver à portée.
Le lendemain matin, nous retrouvons ces animaux auprès de notre magasin. Cette fois encore, ils réussissent à nous échapper. Le sol est couvert de leurs pistes. Toute la nuit ils ont rôdé autour du campement, et, étrangers à tout sentiment, ont dévoré l'estomac de leur mère qui contenait quelques morceaux de lard.
Notre magasin attire évidemment tous les ours du voisinage. Le 28 septembre, nous trouvons un de ces plantigrades en train de ronfler devant notre dépôt. En se défiant derrière des pierres, Johansen parvient à quelques pas du dormeur. Entendant du bruit autour de lui, l'animal se réveille, et, au moment où il lève la tête pour examiner les environs, reçoit une balle dans la gorge. Cette blessure ne paraît nullement le gêner, et, d'un pas allègre, il se dirige vers la plage, en lançant à Johansen un regard méprisant tout à fait drôle. De suite nous partons à ses trousses. A peine s'est-il engagé sur la glace qu'il s'affaisse sous une grêle de balles. C'était un des plus grands ours que j'aie vus, mais aussi un des plus maigres. Soit sous la peau, soit autour des entrailles, il ne portait pas le moindre lambeau de graisse. Sans doute à jeun depuis longtemps, il avait absorbé une quantité incroyable de notre lard.
Avant de se livrer à cette orgie, cet animal avait tué les deux oursons qui nous avaient tenus compagnie les jours précédents. A quelque temps de là nous trouvâmes les cadavres des deux victimes. Les empreintes laissées sur la glace racontaient le drame. L'assassin avait d'abord poursuivi un des orphelins, et, après l'avoir tué, s'était rué sur l'autre. Plus tard il avait ramené leurs cadavres sur la plage où il les avait abandonnés sans y toucher.
Pourquoi avait-il commis ce crime? Je ne pus jamais le comprendre. Peut-être voyait-il dans ces deux oursons des compétiteurs dans le combat pour la vie.
Après toutes ces chasses heureuses, nous pouvions considérer l'avenir avec confiance. Nous ne courions plus le risque de mourir de faim.
Le 28 au soir, nous nous installons dans notre hutte. Pour nous chauffer et pour nous éclairer, nous avions fabriqué de véritables lampes grönlandaises avec des feuilles de fer-blanc repliées en soucoupes. Au milieu brûlaient les mèches formées par des morceaux de bandage provenant de notre pharmacie de voyage. La première nuit fut loin d'être bonne. Jusqu'ici nous avions toujours dormi, l'un contre l'autre, blottis dans un même sac. Pensant que nos lampes à huile de morse échaufferaient suffisamment la pièce, nous nous installâmes, séparément, sur le sol du gourbi, chacun avec une couverture. Mal nous en prit. Les lampes éclairaient brillamment, mais n'élevaient guère la température dans cette hutte très imparfaitement close, et toute la nuit nous claquâmes des dents. Jamais nous n'avions encore autant souffert du froid.
Le lendemain, pour ramener un peu de chaleur dans nos corps engourdis, nous absorbons une quantité énorme de bouillon d'ours. Après quoi, nous nous occupons d'installer une couchette plus confortable. L'expérience de la nuit dernière nous a guéris de l'idée de faire lit à part. Avec nos deux couvertures nous confectionnons un sac de couchage que nous étendons sur de moelleuses peaux d'ours. Mais il nous est impossible d'aplanir les pierres pointues qui constituent le matelas. Avec les instruments dont nous disposons, nous ne pouvons parvenir à les détacher du sol gelé; tout l'hiver nous nous retournerons sans cesse sur notre lit, cherchant toujours un endroit un peu moins rugueux pour étendre nos membres endoloris.
Cet aménagement terminé, nous nous occupâmes de la construction d'un fourneau. Un trou dans le toit et une peau d'ours, en guise de tablier, composèrent toute l'installation intérieure. A l'extérieur, pour empêcher le vent de refouler la fumée dans la hutte, nous dressâmes une cheminée en glace et en neige, les seuls matériaux que nous ayons à notre disposition. Elle tirait parfaitement, mais avait l'inconvénient d'avoir besoin de fréquentes réparations. Sous l'influence de la chaleur de l'âtre, la glace fondait et parfois la cheminée devenait une gouttière. Il fallait alors nous transformer en fumistes et recommencer le travail. Aux endroits les plus exposés, afin d'assurer une plus grande stabilité à l'appareil, nous introduisîmes, au milieu de la neige, des os et même des quartiers de viande de morse gelée, en guise de briques.
Notre ordinaire était très peu varié. Tous les matins, du bouillon et du bouilli d'ours, et tous les soirs une friture d'ours. Malgré cette uniformité dans les menus, jamais nous ne nous lassâmes de cette cuisine et jamais nous n'éprouvâmes la moindre inappétence. Un régal pour nous, c'étaient les morceaux de graisse de morse qui avaient brûlé dans les lampes. C'étaient nos friandises, nos gâteaux comme nous les appelions. Si seulement nous avions eu un peu de sucre en poudre, combien meilleurs encore ils nous auraient semblé!
Les quelques provisions du _Fram_ qui nous restaient, nous résolûmes de les conserver précieusement jusqu'au printemps pour nous alimenter pendant la retraite, et, afin de les protéger contre les déprédations des renards, nous les cachâmes soigneusement sous un amas de pierres.
Ces animaux étaient d'un sans-gêne extraordinaire et s'appropriaient tout ce qu'ils rencontraient. Déjà ils nous avaient dérobé des perches en bambou, des harpons, des lignes, enfin une collection de géologie. La perte la plus grande était celle d'une grosse pelote de fil dont nous pensions nous servir pour la confection de vêtements et de chaussures avec nos peaux d'ours. Heureusement, les voleurs avaient respecté le théodolite et mes autres instruments, sans doute parce qu'ils n'avaient pu les emporter. Je laisse à penser dans quelle colère j'entrai lorsque je découvris les méfaits de ces animaux. Pour essayer de retrouver les objets disparus, je suis les pistes des voleurs, lorsqu'à 6 ou 7 mètres de moi j'en aperçois un, tranquillement assis comme pour me narguer. A ma vue, il se met à pousser des glapissements si perçants que je suis obligé de me boucher les oreilles, et il ne prend la fuite que lorsque je le bombarde de pierres. Alors il se sauve lestement et va s'installer sur la paroi terminale du glacier, où il continue son concert lamentable. En revenant, je me creusai le cerveau pour trouver un moyen de nous débarrasser de ces voisins peu scrupuleux. Leur envoyer des balles, il n'y fallait pas songer. Notre provision de munitions était déjà trop entamée pour perdre des cartouches sur un pareil gibier. Nous songeâmes à fabriquer un piège, mais sans aboutir à aucun résultat. Lorsque nous eûmes le temps de nous occuper de la construction d'une trappe, une épaisse couche de neige couvrait déjà le sol et nous empêchait de trouver des pierres suffisamment lourdes pour assurer son efficacité. Tout l'hiver les renards ne cessèrent de causer des déprédations à notre matériel. Un jour, ne nous dérobèrent-ils pas notre thermomètre enregistreur. Après de longues recherches, nous parvînmes à le retrouver, enfoui dans un amas de neige. Pour le préserver désormais, nous le plaçâmes par-dessous une grosse pierre. En dépit de cette précaution, les renards parvinrent à s'en emparer de nouveau; cette fois, malgré tous nos efforts, nous ne pûmes remettre la main dessus.
... Le 15 octobre, le soleil se montre pour la dernière fois au dessus de l'horizon. Désormais, les jours décroissent rapidement; bientôt commencera notre troisième nuit polaire.
Le 8 et le 21 octobre, nous tuons encore deux ours, les derniers de la saison.
Notre vie était très monotone. Les journées débutaient par la préparation du déjeuner, que nous avalions toujours avec appétit, puis nous prenions un peu d'exercice. Nos sorties étaient très courtes, ne possédant plus de vêtements pour supporter de pareils froids. Nos vestes, nos pantalons et nos jerseys n'étaient qu'une loque saturée d'huile et de graisse. Nous avions eu primitivement l'intention de nous refaire une garde-robe avec les peaux d'ours; mais avant d'employer ces pelleteries, il était nécessaire de les nettoyer et de les faire sécher. Les premières peaux prêtes furent employées à la confection d'un nouveau sac de couchage. A cet usage passèrent toutes celles que nous eûmes le temps de préparer et durant l'hiver nous fûmes obligés de continuer à porter nos guenilles.
Le vent, presque toujours violent, rendait les promenades fort peu agréables. Souvent des journées entières s'écoulaient sans que nous ayons mis le nez dehors.
L'après-midi était consacrée à la préparation du dîner et la soirée à celle du souper. Une fois notre estomac satisfait, nous nous roulions dans notre sac pour tâcher de dormir le plus longtemps possible. Dormir et manger, voilà nos seules occupations. Somme toute, l'hiver se passait très agréablement. Grâce aux lampes, le thermomètre, dans la hutte, se maintenait aux environs du point de congélation, une température chaude pour des gens habitués à camper par 40° sous zéro!... Sur les murs l'humidité se déposait en magnifiques cristaux de glace d'une éblouissante blancheur, nous donnant l'illusion de dormir dans une grotte de marbre. Cette splendeur n'allait pas sans inconvénients. Lorsque la température de la hutte s'élevait, tout ce revêtement cristallin fondait et transformait notre lit en un bourbier.
Chacun de nous, à tour de rôle, avait sa semaine comme cuisinier. Aucun autre changement ne venait couper la monotonie de notre vie, et c'est par «semaine de cuisine» que nous comptions le temps.
J'avais espéré employer l'hiver à revoir mes observations et mes notes et à écrire une relation de notre voyage. De ce beau projet il n'advint pas grand'chose. Notre hutte ne constituait pas précisément un cabinet de travail commode; on y voyait tout juste clair, et le sol hérissé de pierres pointues ne formait pas un siège confortable sur lequel on pût rester longtemps assis. De plus, j'éprouvais comme un engourdissement du cerveau et ne me sentais nulle envie de prendre la plume. Enfin, mes mains étaient couvertes d'une telle couche de crasse qu'elles noircissaient le papier et le tachaient de graisse. Les feuillets de notre journal pour cette époque semblent couverts du «caviar» de la censure russe.
Bien souvent, il m'est arrivé de ne pouvoir déchiffrer, le lendemain, mes notes de la veille, et, en écrivant ces pages, j'ai la plus grande difficulté à débrouiller ces hiéroglyphes maculés de suie et d'huile. J'ai beau me servir d'une loupe; fréquemment mes efforts restent absolument infructueux.
Pour cette période, mon journal est très laconique; des semaines entières je restais sans rien écrire, sauf les observations météorologiques. Du reste, je n'avais pas le moindre incident à consigner. Les jours succédaient aux jours dans la plus désespérante monotonie. Les extraits suivants de mon journal donnent une idée très précise de l'uniformité de notre vie pendant les neuf mois de notre séjour à la terre François-Joseph.
_27 novembre._--Température: −23°. Tempête et tourbillons de neige. Un rideau de profondes ténèbres nous enveloppe et nous sépare du monde extérieur. A peine pouvons-nous distinguer les pierres noires qui pointent à travers la neige blanche et la haute falaise dressée en mur vertical au-dessus de nos têtes.
Les rafales soulèvent des nuages de neige et bruissent tristement à travers les trous et les crevasses du basalte, et cela dure ainsi de toute éternité et cela durera jusqu'à la fin des siècles...
Au pied des rochers, deux hommes se promènent de long en large pour se réchauffer, deux ombres dans la noirceur infinie de la nuit hivernale, et cela durera ainsi jusqu'au printemps.
_1er décembre_.--Depuis plusieurs jours, temps magnifique. Nous ne nous lassons pas d'admirer ce monde de glace que la lune transforme en une terre de féerie. La falaise se dresse, toute noire dans un éblouissement de blancheur vague, précédée d'une plaine morte qui semble faite de marbre de Paros. Pas un bruit; les montagnes restent silencieuses dans leur carapace rigide, les eaux endormies sous leur nappe cristalline demeurent immobiles... et, dans cette nature vide la lune poursuit toujours sa course pacifique. Un monde mort à travers lequel l'esprit de l'espace flambe en fusées d'aurore boréale.
_2 décembre._--Le vent souffle grand frais. Une promenade ne serait pas précisément agréable.
Dans la soirée, un renard nous dérobe la voile de notre _kayak_, un de nos biens les plus précieux. Elle seule peut nous conduire au Spitzberg. Comment diable cet animal a-t-il pu entraîner un aussi large morceau de toile épaisse qu'alourdit encore une couche de glace, et que voulait-il en faire?... Après de minutieuses recherches nous parvenons à trouver notre voile. N'importe! l'alerte a été chaude.
_10 décembre._--Tempête. Johansen s'est aperçu aujourd'hui de la disparition de son _kayak_. Plus tard, il le retrouve à plusieurs centaines de pas sur la plage. La brise l'avait enlevé et emporté jusque-là. Que les canots volent ainsi à travers les airs, cela commence à devenir singulier.
La nuit dernière, par contre, calme plat et température très douce. Par ce temps de printemps, la promenade est très agréable; depuis longtemps nous n'avons pu en faire une aussi longue. Un véritable plaisir que de pouvoir ainsi remuer de temps à autre. Sans cela, nous finirions par nous engourdir dans une rigidité absolue, comme la nature qui nous entoure. Température −12°.
_19 décembre._--De nouveau, temps froid −28°,5. Noël approche. A la maison, tout le monde est occupé aux préparatifs de la fête. Ici, rien de semblable, pas le moindre remue-ménage. Passer le temps est notre seul souci; nous dormons le plus longtemps possible.
... La marmite chante gaiement sur le fourneau. En attendant le déjeuner, je reste assis devant le feu; tout en regardant la flamme, ma pensée s'envole loin... loin, très loin...
A la lumière de la lampe, elle coud. Auprès d'elle, une petite fille, blonde, aux yeux bleus, joue à la poupée. Elle regarde tendrement l'enfant, caresse ses cheveux, et, tout à coup, ses yeux débordent de larmes.
Johansen dort; dans son sommeil, il sourit. Pauvre ami, il rêve, sans doute, à la Noël, là-bas, et à tous ceux qu'il aime! Dors et rêve pendant l'hiver; un jour, enfin, viendra le printemps, la saison du réveil et de l'activité.
_22 décembre._--Johansen nettoie notre chenil. Pour fêter la Noël, il veut l'approprier, tout au moins le débarrasser de tous les déchets qui souillent le sol.
_24 décembre._--Température à deux heures du soir −24°. Quelle triste veille de Noël!
Là-bas, les cloches sonnent gaiement... Il me semble entendre leur joyeux murmure à travers l'air froid et silencieux de la campagne endormie sous la neige... On vient d'allumer les chandelles des arbres de Noël; et autour les enfants dansent leurs rondes joyeuses... Quand je serai revenu, je donnerai une matinée d'enfants...
Là-bas, aujourd'hui, c'est fête, même dans les plus humbles chaumières. Et nous aussi nous voulons célébrer ce grand jour. Nous nous sommes débarbouillés dans une tasse d'eau chaude, et avons ensuite fait un bout de toilette. Nous avons retourné nos chemises et mis des caleçons propres. Après cela, nous avons l'impression d'avoir changé de peau. Pour la circonstance, nous avons fait une brèche à la petite provision de conserves que nous gardons pour la retraite. Le menu se compose d'un gratin de poisson et de farine de maïs, cuit dans de l'huile de morse; pour dessert, du pain frit dans cette même huile. Demain matin, à déjeuner, nous aurons du chocolat et du pain.
_25 décembre._--Un temps de Noël superbe, pas de vent. Une lune éblouissante dans le silence solennel de l'éternité. Pour fêter ce jour de paix et de joie, l'aurore boréale lance le plus merveilleux feu d'artifice.
... Maintenant, voici l'heure des dîners de famille. Je vois le grand-père, toujours solennel, accueillant, le sourire aux lèvres, ses enfants et ses petits-enfants. Au dehors, la neige met sa ouate immaculée sur les bruits du monde. En arrivant, les enfants secouent bruyamment leurs souliers, suspendent leurs paletots, et entrent dans le salon chaud et éblouissant de lumière. Une agréable senteur sort de la cuisine; dans la salle à manger, la table est garnie de friandises et de vins généreux. Tout cela laisse une impression de joie et de bien-être! Patience, patience! vienne seulement l'été; nous aurons aussi notre part de joie... La marche à l'étoile est longue et difficile.
_31 décembre._--Finie cette année étrange. Après tout, elle n'a pas été très mauvaise.
Là-bas, au pays, les cloches sonnent joyeusement le départ de la vieille année. Ici, point d'autre bruit que le mugissement du vent sur le glacier. D'épais nuages de neige tourbillonnent sur les montagnes et sur la banquise du fjord, et, à travers le poudroiement blanc, la pleine lune glisse, inconsciente du temps qui marche toujours. Impassible, elle continue sa course silencieuse, indifférente aux malheurs et aux joies des hommes.
Nous sommes isolés au milieu du terrible désert de glace, perdus à des milliers de kilomètres des êtres qui nous sont chers, et sans cesse nos pensées s'envolent vers le pays aimé. Une nouvelle feuille du livre de l'éternité est remplie, une autre s'ouvre. Que contiendra-t-elle?
_1er janvier 1896_.--Le thermomètre marque 41°,5 sous zéro. Encore une nouvelle année, l'année de la joie et du retour au pays. Dans un clair de lune éblouissant a fini 1895, dans le même clair de lune éblouissant 1896 commence. Mais il fait terriblement froid. Jamais encore, cet hiver, nous n'avons subi pareille température. Je l'ai sentie hier cruellement par une douloureuse «morsure», qui m'a gelé l'extrémité de tous les doigts.
_3 janvier._--Temps toujours très clair et température très basse. Le glacier mugit. Comme un géant de glace, il couvre la montagne et jusqu'à la mer étend ses membres rigides dans toutes les directions. Chaque fois que le temps devient froid, le monstre s'agite bruyamment. Par suite de la contraction produite par le froid, des crevasses s'ouvrent dans sa masse cristalline avec un fracas d'artillerie, l'air et le ciel tremblent, le sol même semble s'agiter. Par moment, j'en viens à craindre que tout cet entassement énorme de glace ne s'éboule sur nous.
Johansen fait résonner la hutte de ses ronflements bruyants. Je suis heureux que sa mère ne puisse le voir en ce moment. Elle aurait pitié de son garçon si sale, si déguenillé, le visage constellé de plaques de suie. Patience, vous le reverrez de nouveau sain et sauf, frais et rose.
_8 janvier._--Terrible tempête. La nuit dernière, le vent a culbuté le traîneau dressé près de la hutte auquel sont suspendus nos thermomètres. Dès que nous mettons le nez dehors, nous avons la sensation de nous sentir enlevés par les rafales. Nous essayons de dormir; dormir tout le temps, tel est notre seul désir. Souvent, hélas! nos efforts restent infructueux. Oh! ces longues nuits sans sommeil pendant lesquelles nous nous retournons sans cesse sur notre lit de pierres, cherchant, sans jamais la trouver, une place un peu moins dure pour nos membres endoloris!
Un froid terrible envahit les jambes; durant des heures, nous frappons les pieds l'un contre l'autre sans parvenir à les réchauffer. Non, jamais je ne les oublierai, ces nuits atroces. Et, au milieu de ces souffrances, toujours nos pensées se reportent là-bas vers les nôtres.
Le temps marche toujours... Aujourd'hui Liv a trois ans. Elle doit être une grande fille. Pauvre petit être! Tu ne perdras pas ton père. A ton prochain anniversaire j'espère bien être avec toi. Ah! comme nous serons bons amis. Je te raconterai des histoires d'ours, de morses, de renards et de tous ces étranges animaux qui peuplent ces extraordinaires pays.
_1er février_.--Je souffre d'une nouvelle attaque de rhumatisme.
De jour en jour la lumière augmente; de jour en jour, l'horizon dans le sud devient plus en plus rouge. Bientôt paraîtra le soleil; bientôt la longue nuit de l'hiver sera passée. Le printemps approche. Souvent il m'a paru triste. Est-ce parce qu'il durait peu ou parce qu'il apportait des promesses que l'été ne réalisait pas? Sur cette terre et dans notre situation, le printemps ne sera pas triste; il tiendra sa promesse, il serait vraiment trop cruel à notre égard, s'il ne nous apportait pas la réalisation de nos espérances.