Part 18
En retournant à la hutte chercher nos grands couteaux pour dépecer le gibier, je vois passer des oies en route vers le sud. Je les suis des yeux jusqu'à ce qu'elles disparaissent. Que ne puis-je également m'envoler comme ces palmipèdes et me diriger aussi facilement qu'eux vers les doux pays du midi!
Le 29 août, nous partons à l'attaque des morses. Je ne suis pas précisément rassuré sur l'issue de la lutte; en se défendant, ces animaux peuvent de leurs dents crever la frêle coque de nos embarcations. Quoi qu'il en soit, il faut tenter l'aventure... Bien armés, nous nous dirigeons vers un de ces monstres, couché juste en face de nous. Arrivés à portée, nous lui envoyons une décharge dans la tête. Après être demeuré un moment immobile, il se jette à l'eau au moment où nous allons le harponner, et, dans ses convulsions, vient heurter à plusieurs reprises la coque de nos embarcations. La malheureuse bête plonge, puis revient, toute couverte de sang et hurlant furieusement. Aussitôt, nous lui envoyons une seconde décharge toujours dans la tête, et, pendant qu'elle disparaît de nouveau, rapidement nous battons en retraite pour éviter ses attaques. Chaque fois que le morse revient à la surface, nous le canardons, mais sans réussir à le frapper mortellement.
Pendant une de ces manœuvres, pour pouvoir ramer plus rapidement, je place sur le pont du _kayak_ mon fusil, oubliant qu'il est armé. Une secousse se produit et le coup part. Tout d'abord grande est ma frayeur; la balle a peut-être crevé la coque de l'embarcation en me labourant les jambes. Immédiatement je me tâte; je ne ressens aucune douleur et n'entends pas le bruissement de l'eau pénétrant dans le canot. La balle a simplement percé le pont et la coque un peu au-dessus de la ligne de flottaison. Si elle était passée un peu plus bas, j'avais une jambe fracturée et le canot coulait à pic. Johansen eût-il réussi à me tirer de l'eau que la situation n'aurait pas été meilleure ensuite. Après cet incident j'en ai assez de cette chasse. Néanmoins, ne voulant pas abandonner notre gibier, nous lui envoyons une dernière décharge juste derrière l'oreille, le point le plus vulnérable. Du coup, l'animal est tué. Nous nous disposions à le harponner, lorsque soudain, à notre grand dépit, il coule et disparaît. Nous revenons à terre, fort penauds. Neuf balles dépensées en pure perte, tel est le bilan de cette expédition.
Près de notre hutte, deux morses sont profondément endormis sur la banquette de glace côtière. Nous réussissons à nous en approcher à quelques pas, et du premier coup j'abats celui dont je me suis chargé. Johansen est moins heureux; une seconde balle que je tire n'est guère plus efficace que celle de mon ami. L'énorme animal se dresse en poussant des hurlements terribles et en se soulevant sur ses défenses; il vomit le sang, comme un poitrinaire, et reste indifférent à notre présence. En dépit de son apparence gigantesque, la pauvre bâte nous lance des regards de détresse si attendrissants, qu'oublieux de nos propres besoins, nous nous sentons envahir par une profonde pitié. Nous avons conscience d'avoir commis un assassinat. Une balle logée derrière la tête met fin à ses souffrances; mais plusieurs jours durant j'eus la hantise de ce spectacle sanglant.
Maintenant, il s'agit de transporter ce monstrueux gibier à terre, et ce n'est pas un petit travail. Au moment où nous allons chercher les couteaux, les traîneaux et les _kayaks_, commence à souffler une brise assez forte. Le vent pourrait détacher la glace de la rive pendant que nous serions occupés à dépouiller nos morses; il est donc prudent d'avoir les embarcations à portée.
Pendant que nous sommes affairés à tailler ces masses de chair, une tempête éclate; aussi bien, je surveille attentivement le chenal qui nous sépare de terre. La glace reste immobile; nous pouvons donc continuer à travailler. Un morse est déjà à moitié dépecé, lorsque tout à coup la «champ» commence à dériver vers la pleine mer. Il n'y a pas une minute à perdre. N'est-il pas même déjà trop tard? Pourrons-nous maintenant vaincre la force du vent et regagner la terre? Au plus vite nous empilons des quartiers de viande dans les _kayaks_ et abandonnons notre proie. Nous réussissons d'abord à faire avancer les canots, puis essayons de les haler à travers la banquise. Cette tentative ne réussit guère. En voulant traverser un large chenal sur des blocs disjoints, la croûte cristalline cède sous mes pas; à grand'peine j'évite un bain. Nulle part la glace ne porte; il faut donc nous résoudre à remettre à l'eau les _kayaks_. Mais, pour avancer contre un tel ouragan, ils sont trop lourdement chargés; nous devons nous résigner à jeter tous les quartiers de viande et tous les morceaux de peau que nous avons emportés. Pendant que nous allégeons les embarcations, la situation devient encore plus critique. Des blocs de glace arrivent de tous côtés et font autour de nous une dangereuse ceinture de récifs mobiles. A chaque instant, les _kayaks_ risquent d'être écrasés; pour éviter une catastrophe, en toute hâte nous remontons sur la glace. Dès que les blocs s'écartent, vite nous essayons de mettre à l'eau les embarcations. Malgré la rapidité de nos mouvements, avant la réussite de la manœuvre, le chenal se referme. Pendant ce temps, la tempête nous pousse toujours vers la pleine mer... A la fin, cependant, nous parvenons à sortir de cette situation critique. Nous lançons les embarcations, et, à force de rames, parvenons à avancer contre le vent. Un rude labeur, la mer est très haute et la brise terrible. Quand même, grâce à la vigueur de nos coups de pagaie, les _kayaks_ avancent. Par moments, les rafales sont si violentes qu'elles semblent devoir soulever hors de l'eau nos frêles canots. Enfin, nous gagnons l'abri des hautes falaises, et bientôt nous avons la joie d'atteindre la rive. Point de gibier, une aventure très désagréable qui a failli avoir les plus néfastes conséquences, tel est le bilan de la journée.
Longtemps nous apercevons le glaçon chargé des cadavres de nos morses autour desquels tourbillonnent des nuées de mouettes. Elles se moquent, elles, du vent et du courant, et, en toute quiétude, profitent de cette prébende inespérée. Quant à nous, nous demeurons inconsolables de cette perte. C'est une partie à recommencer.
La nuit suivante, j'étais endormi depuis peu de temps lorsque je fus réveillé par Johansen. Un ours, me dit-il, rôde autour de la tente... En effet, j'entends un grognement sourd tout près de nous. Immédiatement je suis debout, j'empoigne mon fusil et je sors. Une ourse suivie de ses deux enfants dévale vers le rivage. Je vise la mère, mais dans ma hâte je la manque. Un second coup l'atteint en pleine poitrine. L'animal n'en poursuit pas moins sa marche et se jette dans la nappe d'eau ouverte près de la rive, tandis que ses petits s'embarquent sur un glaçon, afin de chercher un refuge en mer. L'ourse affaiblie par sa blessure ne tarde pas à revenir vers la côte. Immédiatement j'accours et lui donne le coup de grâce. Après cela, nous nous embusquons pour attendre le retour des oursons, mais, à notre grand dépit, le glaçon sur lequel ils se sont réfugiés, poussé par la brise, s'éloigne de plus en plus. Bientôt ils ne forment plus que deux petits points blancs sur la nappe sombre des eaux. Nous prenons alors le parti de leur donner la chasse en _kayak_. Nous nous élevons d'abord au large, puis, après avoir tourné les pauvres bêtes, nous ramons droit vers elles. Aussitôt, l'une après l'autre, elles se jettent à la mer, après un moment d'hésitation comme si elles craignaient l'eau. Nous les poussons tranquillement vers la côte, et, une fois qu'elles ont pris pied, nous les abattons sans pitié.
Trois ours en un jour! De plus en revenant nous avons la chance de retrouver le morse tué la veille, flottant tout près de la terre. Sans perdre un instant nous prenons nos précautions pour ne pas laisser échapper cette aubaine. Le cadavre est remorqué dans une crique de la banquise riveraine et solidement amarré.
Seulement le 2 septembre, nous avons le temps de commencer le dépècement de ce gibier. Tous nos efforts pour le haler sur la rive demeurent mutiles. Avec les faibles moyens de traction dont nous disposons, impossible de hisser une telle masse sur la berge. Pendant que nous nous épuisons à ce travail, un morse se dirige droit vers nous, nullement intimidé par notre présence. Apercevant un camarade, il est sans doute venu voir ce que nous faisons autour de lui. Tranquillement et avec une dignité superbe, il approche de notre glaçon. J'attends patiemment qu'il tourne la tête afin de lui envoyer une balle derrière le crâne. Bien que frappée à mort, l'énorme bête ne tombe pas du coup; pour l'achever nous n'avons plus malheureusement de munitions. En toute diligence Johansen court chercher des cartouches et un harpon, pendant que, avec un simple bâton, j'empêche l'animal de s'enfuir. Une fois mon camarade de retour, le coup de grâce est promptement donné.
Pourquoi diable les morses entrent-ils dans cet étroit chenal tout voisin de terre? Ces animaux sont évidemment attirés là par la curiosité. Il y a deux jours, tandis que nous étions occupés à dépecer nos ours, un de ces animaux, accompagné de son petit, est venu rôder tout contre le bord de la banquette. Après avoir plusieurs fois plongé, il s'est finalement dressé à moitié sur la glace pour pouvoir mieux nous regarder. A différentes reprises il a recommencé le même manège; j'ai pu l'approcher à quelques pas, sans qu'il prît la fuite. Ce ne fut que lorsque je le touchai presque du canon de mon fusil que le monstrueux animal se décida à déguerpir.
Le dépècement des morses était une besogne aussi difficile que désagréable. Il fallait tailler et découper ces énormes amas de chair, aussi loin que nous pouvions atteindre en dessous de la surface de l'eau. Nous mouiller n'était qu'un léger inconvénient; avec le temps on peut se sécher. Ce qui était pire et ce que nous ne pouvions éviter, c'était d'être couverts de la tête aux pieds d'huile, de graisse et de sang. Nos vêtements que nous ne pouvions renouveler avant un an, furent singulièrement éprouvés par ce travail. Ils devinrent bientôt tellement saturés d'huile que notre peau finit par s'en imprégner. Cette besogne fut sans contredit la plus déplaisante de toutes celles que nous entreprîmes au cours de notre expédition. Très certainement, nous aurions abandonné ces animaux, si nous n'avions pas eu besoin de graisse pour nous éclairer et préparer nos aliments pendant l'hivernage. Aussi grande fut notre satisfaction, lorsque nous eûmes sur la rive deux gros tas de graisse et de viande, soigneusement recouverts, en guise de prélarts, par l'épaisse peau de ces animaux.
Pendant toute cette opération, les mouettes vécurent dans la plus plantureuse abondance. La mer était couverte de morceaux de viande et de lard, de débris d'intestins, et autour de chaque déchet des bandes innombrables de pagophiles blanches et de bourgmestres se livraient à d'incessantes disputes.
Le 7 septembre, nous commençons la construction de la hutte qui doit nous abriter pendant le long hiver. Désormais chaque matin nous partons, comme des ouvriers qui se rendent à leur travail, un bidon plein d'eau d'une main et de l'autre un fusil.
Nous dégageons des pierres de la falaise, les transportons au chantier, les mettons en place et peu à peu avons la satisfaction de voir les murs s'élever. Pour un pareil travail nous n'avons que de piètres outils: en guise de levier, un patin de traîneau; comme pioches, un bâton garni d'un morceau de fer et une dent de morse emmanchée au bout d'une traverse de traîneau; comme bêche, une omoplate de morse. Mais avec de la patience on arrive à tout.
De jour en jour, l'abaissement de la température rendait nos travaux plus pénibles. Le sol était maintenant très dur et les pierres solidement cimentées par la gelée; pour comble d'infortune survint une neige abondante. L'hiver approchait. Aussi, quelle ne fut pas notre joie, le 12 septembre, de constater, à notre réveil, un dégel complet. Ce jour-là, le thermomètre s'éleva à +4°, la plus haute température que nous ayons observée pendant notre expédition.
Toutes les montagnes ruissellent de joyeux torrents qui descendent vers la mer en gais murmures, écrivais-je à cette date. Partout l'eau coule et susurre; partout apparaissent des taches de verdure. Comme par un coup de baguette magique, cette nature, déjà touchée par le froid de la mort, s'est animée d'un renouveau de vie. Nous songeons aux pays du sud, inconscients aujourd'hui de l'imminence de la longue nuit hivernale.
Hélas, cette belle journée n'a pas de lendemain. Voici de nouveau la neige; elle tombe en flocons serrés et couvre bientôt de sa livide livrée cette terre qui, hier encore, palpitait de vie et de gaieté!...
Je contemple le sol. A mes pieds, au milieu des pierres, quelques fleurs flétries émergent encore au-dessus de la nappe blanche. Une dernière fois avant son départ, le soleil vous éclairera, pâles et délicates corolles, merveilles du monde végétal sous ces tristes latitudes; puis, vous vous endormirez, pour l'hiver, sous l'épais linceul blanc, jusqu'au jour encore lointain de la résurrection printanière. Que ne pouvons-nous faire comme vous!
Une semaine de travail, et les murs de notre hutte sont terminés. Ils s'élèvent à 0m,90 au dessus d'une cavité ayant une profondeur égale à cette hauteur. Nous pourrons donc nous tenir debout dans notre abri. Reste maintenant à dresser le toit, un travail difficile dans les conditions où nous nous trouvons. En fait de matériaux de couverture, nous n'avons qu'un bois flotté que nous avons trouvé et les peaux des morses. Après un jour de labeur acharné, Johansen réussit à couper notre planche et à la hisser sur les murs où elle doit former le faîtage. Cela fait, nous nous occupons des peaux de morse. Sous l'influence de la gelée, elles sont devenues absolument rigides et adhèrent maintenant aux morceaux de lard et de graisse que nous avons entassés sous leur abri. Les dégager constitue un véritable exercice de patience, et les transporter à la hutte un travail qui nous met à bout. Enfin, tantôt en les roulant, tantôt en les tirant, ou en les portant, nous réussissons à amener ces énormes peaux devant notre abri. Maintenant autre difficulté; ces peaux, absolument durcies par la gelée, ne peuvent être étendues; avant de pouvoir les employer, nous devons les immerger pendant plusieurs jours pour les amollir.
Tandis que nous sommes occupés à la construction de notre hutte, une grave inquiétude nous tourmente. Les ours ont complètement disparu. Ceux que nous avons tués ne nous mèneront pas loin; si ces animaux ne reviennent pas, nous courons le risque de mourir de faim. Le 23 septembre, enfin, j'ai la grande joie d'apercevoir un plantigrade de fort belle taille en contemplation sur le bord de la mer, devant une de nos peaux de morse.
Immédiatement j'avertis Johansen qui est muni de son fusil, pendant que je vais chercher le mien. Lorsque je reviens, je trouve mon camarade accroupi derrière une pierre, attendant impatiemment mon retour. Il y a maintenant deux ours, l'un sur le rivage, l'autre près de la hutte. Je me dirige vers le premier, en me défilant derrière des _hummocks_, pas assez cependant pour qu'il ne m'aperçoive et ne prenne aussitôt la fuite. Avant qu'il ne disparaisse, j'ai cependant le temps de lui envoyer une balle. Malheureusement l'animal n'est pas frappé mortellement, et, d'un pas encore allègre, se dirige rapidement vers le fjord. Après une poursuite acharnée de plusieurs heures, je parviens à l'acculer devant le mur du glacier. Se voyant traqué, il se met aussitôt en défense, et fait mine de vouloir se jeter sur moi. Une balle bien ajustée met rapidement un terme à cet essai d'offensive. A mon retour, je trouve Johansen occupé à dépecer le second ours. Maintenant, nous pouvons continuer sans inquiétude notre construction; au moins pour quelque temps notre garde-manger est suffisamment garni...
_24 septembre._--En nous rendant à notre travail, nous apercevons un nombreux troupeau de morses couchés sur la glace. Après l'expérience des jours derniers nous n'avons guère envie de nous mesurer avec ces animaux. Johansen est d'avis de les laisser en paix. N'avons-nous pas suffisamment de provisions? Je pense, au contraire, qu'il serait imprudent de laisser échapper pareille occasion. Nous ne saurions nous munir d'une trop grande quantité d'huile et de graisse pour assurer notre chauffage et notre éclairage.
A l'abri d'_hummocks_, nous nous glissons jusqu'à 10 mètres du troupeau, sans éveiller ses soupçons. Il s'agit maintenant de choisir nos victimes et de bien employer nos balles. La troupe se compose d'adultes et de jeunes. Notre précédente aventure nous a guéris de nous attaquer aux vieux et nous décidons de tirer les plus petits de la bande. En attendant qu'ils veuillent bien tourner la tête pour que nous puissions les frapper mortellement du premier coup, nous avons tout le loisir d'étudier leurs mœurs. Sans cesse, vieux et jeunes, se frottent le dos l'un l'autre avec leurs défenses. Lorsqu'un de ces animaux, en s'étirant, dérange son voisin, immédiatement l'autre se lève et lui enfonce ses dents dans le dos. Et ce n'est pas précisément une caresse. Ceux de ces monstres qui n'ont pas la peau très dure, portent tous des cicatrices saignantes qui témoignent de la force de ces coups. Quand un intrus se présente pour prendre place sur le glaçon, l'émoi devient général. Tous hurlent en chœur, et celui des vieux mâles qui se trouve le plus proche du nouvel arrivant, le gratifie d'une volée bien appliquée. Devant cette réception la pauvre bête baisse humblement la tête, puis, pas à pas, se faufile au milieu des autres, tout en recevant des coups, de droite et de gauche, qu'il n'ose rendre.
Fatigués d'attendre que les morses aient la complaisance de tourner la tête, nous nous décidons à les tirer au front. Surprise par le bruit de la décharge, la troupe se lève, et, après nous avoir regardés d'un air étonné, se dirige vers le bord du glaçon... Il n'y a pas un instant à perdre. Nous rechargeons rapidement, et simultanément abattons deux de ces monstres, un jeune et un vieux. Tous se jettent alors à l'eau, à l'exception d'un seul qui reste immobile. De ses grands yeux vagues, tantôt il regarde les cadavres de ses camarades, tantôt les barbares qui sont venus jeter la mort parmi ces inoffensifs. Faut-il abattre également ce pauvre animal ou le laisser aller en paix? Il est, ma foi, bien tentant, mais n'avons-nous pas assez de gibier? Pendant que Johansen avance le fusil armé, incertain s'il doit le tuer, je prends un instantané de cette scène amusante. Finalement, nous nous décidons pour la clémence... dans le dessein de ménager nos munitions.
Les morses rendus furieux s'ébattent bruyamment en poussant des hurlements terribles. Un vieux est particulièrement acharné. Par moments, il se dresse sur le bord du glaçon et se lance de notre côté, en fixant les cadavres de ses compagnons comme s'il voulait s'en emparer et les emporter. Peu à peu cependant le troupeau se disperse; les grognements deviennent plus faibles, et la nature arctique reprend son éternel silence. Depuis quelque temps déjà ces animaux avaient disparu, lorsque soudain la tête du vieil enragé se montra tout près de nous. Je le menaçai avec une rame, et aussitôt il plongea rapidement. Plusieurs fois, il revint à la charge, avec des intentions belliqueuses manifestes; enfin, comprenant sans doute l'inutilité de sa colère, il se décida à se retirer, et nous pûmes continuer en paix le dépècement.
Nous vînmes facilement à bout du jeune morse, mais il n'en fut pas de même du vieux. Malgré tous nos efforts, ne parvenant à le retourner, nous dûmes nous contenter de le dépouiller seulement sur un côté. Grâce à l'heureux résultat de cette chasse, nous avions maintenant en abondance du combustible pour l'hiver et des matériaux de couverture pour le toit de notre hutte.
Pendant quelque temps, ces amphibies restèrent dans notre voisinage. De temps à autre, tout à coup, nous entendions deux ou trois beuglements formidables et, au milieu des glaçons, voyions émerger une large et grosse tête ronde. Un instant, elle soufflait bruyamment à la surface, puis disparaissait ensuite rapidement.
Le 25 septembre, nous étions en train de tirer hors de l'eau les peaux que nous avions immergées pour les assouplir, lorsque nous entendîmes un craquement dans la glace. Tout près de nous, un morse lève la tête. «Regarde-le, dis-je à Johansen; avant cinq minutes, il sera dans le trou où nous travaillons en ce moment.» Et, en effet, à peine ai-je parlé que nous voyons les peaux s'agiter et une énorme bête se dresser devant nous. Un instant, elle nous regarde, puis plonge en barbotant.
Les peaux étant maintenant suffisamment malléables, nous les étendons des deux côtés du faîtage et les assujettissons sur le sol par de lourdes pierres. La toiture achevée, à l'aide de cailloux, de mousses et de morceaux de peau, nous jointoyons les murs et établissons ensuite la porte. Elle est pratiquée à l'un des angles et précédée par un long couloir creusé dans le sol, couvert de blocs de glace et fermé par une peau d'ours. Une seconde peau, cousue au toit, fait l'office de porte à l'entrée de la pièce d'habitation.
L'abaissement de la température et les nuages de fumée produits par le fourneau de cuisine rendaient, pour ainsi dire, inhabitable la caverne dans laquelle nous étions blottis, en attendant l'achèvement de la hutte. Aussi, grande était notre impatience de nous installer dans notre maison qui, à nos yeux, présentait le suprême confortable.
Combien agréable serait notre existence, une fois que nous serions établis dans cette somptueuse demeure! L'appartement n'était pourtant guère spacieux. Sa longeur ne dépassait pas 3 mètres et sa largeur 2 mètres; mais je pouvais m'y tenir debout. Un pareil gîte, bien abrité du vent, nous semblait la plus luxueuse installation. Depuis notre départ du _Fram_, c'est-à-dire depuis six mois, jamais nous n'avions joui d'un tel confort. Mais, avant d'avoir terminé complètement notre abri, nous avions encore du travail pour plusieurs jours.
J'avais recueilli soigneusement une provision de nerfs de morse, dans la pensée de les utiliser en guise de fil. Nos vêtements étaient en lambeaux, et je comptais employer l'hiver à la réfection de notre garde-robe. J'avais laissé cette mercerie d'un nouveau genre près des carcasses; c'était compter sans les mouettes et les renards. Lorsque je voulus mettre à l'abri mes écheveaux de «fil», il était trop tard. Sans le moindre scrupule nos voisins s'étaient approprié notre bien. Pendant que j'étais occupé à inspecter les environs, espérant toujours retrouver cette provision, je découvris des traces fraîches d'ours. En même temps, j'aperçus Johansen qui arrivait en courant et qui me faisait des signes pour appeler mon attention dans la direction de la mer.