Part 17
L'île Torup me semble un des endroits les plus charmants de la terre. Une plage unie, ancienne ligne de rivage, toute semée de sub-fossiles, lui fait une ceinture, autour de laquelle s'étend une nappe d'eau libre, animée de troupes d'amphipodes. Au fond de la mer, on distingue des mollusques et des oursins au milieu de forêts de laminaires et de fucus. Sur les rochers qui dominent la rive, des centaines de guillemots nains babillent joyeusement, tandis qu'à côté d'eux des bruants gazouillent leurs chants plaintifs, en voletant de pierre en pierre. Soudain le soleil brille à travers les nuages, illuminant tout l'espace d'une clarté radieuse.
Sur la côte nord, une nombreuse colonie de mouettes bourgmestres (_Larus glaucus_) s'est établie pour pondre. Des milliers d'oiseaux sont installés avec leurs petits dans les anfractuosités des rochers. Pour saisir sur le vif cette curieuse scène de famille, nous grimpons là-haut avec notre appareil photographique.
Du sommet de la falaise, la vue embrasse la banquise que nous venons de traverser. Jusqu'à l'horizon s'étend l'immense plaine blanche, linceul de mort qui enveloppe sous sa lourde étreinte la mer tumultueuse. Pendant des mois nous avons péniblement cheminé sur cette froide étendue, et très loin dans ces «champs de glace», le _Fram_ est encore captif.
J'avais commencé l'escalade du point culminant de l'île pour avoir une vue d'ensemble sur la région environnante et pour reconnaître notre position, lorsque la brume arriva de nouveau et encapuchonna les sommets. Dans ces conditions, je dus me contenter de grimper un peu plus haut que la colonie des mouettes, afin d'examiner la route que nous devions suivre vers l'ouest... A quelque distance de notre île, apparaît une vaste étendue d'eau libre, dont nous sommes séparés par un large champ de glace.
Après cette excursion, nous nous remettons en route, en suivant un chenal ouvert à une petite distance de la côte. En différents endroits il est couvert d'une mince couche de glace. La moindre déchirure dans la coque de nos _kayaks_ serait un malheur irréparable; aussi, par mesure de prudence, abandonnons-nous ce canal pour nous diriger à travers la banquise en halant les embarcations.
Après plusieurs heures de travail, nous voici, enfin, sur le bord de la large nappe d'eau que nous avons aperçue du sommet de l'île Torup. A perte de vue s'étend la mer libre; espérons que désormais nous ne serons plus arrêtés par la glace. Au nord, une terre[40] s'élève en hautes falaises de basalte couronnées d'une nappe de glace. De ce côté, apparaît une longue ligne de côtes, hérissée de promontoires; tout au loin, au milieu de ces rochers, bleuit un large glacier.
[40] La terre du Prince-Rodolphe, comme nous le reconnûmes plus tard.
... Nous longeons vers le sud une grande île couverte, elle aussi, de glace. Au delà du cap qui se dresse au sud-ouest, qu'allons-nous trouver? Passé ce promontoire, la côte s'infléchit-elle au sud? Plus loin vers l'ouest n'existe-t-il plus de terre? A mesure que nous approchons de cette falaise, notre émotion grandit. Notre sort va, en effet, se décider dans quelques instants. Nous allons savoir si, cette année, nous pourrons regagner la Norvège ou si nous serons contraints à un nouvel hivernage... La distance se rapproche; encore quelques coups de rames et nous doublons le promontoire. A la vue de la grande nappe d'eau libre qui s'étend devant nous, un tressaillement inexprimable de joie fait bondir nos cœurs. La côte s'infléchit vers le sud-ouest; nous sommes donc sur la côte occidentale de l'archipel François-Joseph.
Au milieu de la carapace de glace qui couvre l'île, émerge une arête absolument fantastique, tranchante et effilée comme une lame de couteau. Jamais je n'ai vu aiguille plus escarpée; la roche, un basalte prismatique, monte droite et élancée comme un fût de colonne.
Par la pente d'un couloir qui sillonne la montagne, nous nous élevons le long de cette paroi vertigineuse, afin d'examiner le pays dans la direction du sud. Tout à coup, j'entends une vive rumeur au-dessous de nous. Quel n'est pas mon étonnement d'apercevoir deux renards en train de se disputer un guillemot qu'ils viennent d'attraper. Ils se griffent et se mordent sur le bord de l'abîme, au risque de culbuter dans le précipice; mais de ce danger ils semblent n'avoir cure. Dès qu'ils nous aperçoivent, immédiatement ils cessent la lutte, absolument interdits par notre apparition, et incontinent s'enfuient chacun de leur côté.
Après cette digression, revenons à l'objet de notre ascension: la reconnaissance du terrain. L'examen de l'horizon est très satisfaisant. La mer paraît libre à perte de vue le long de la côte, dans la direction de l'ouest. Le vent est favorable; aussi, quoique très fatigués, prenons-nous la résolution de ne pas laisser échapper une circonstance aussi favorable. Nous avalons à la hâte une collation, puis, après avoir gréé les embarcations, nous partons. Nous naviguons ainsi toute la nuit, et ne nous arrêtons pour camper que le lendemain matin. Le vent est alors tombé. Nous pouvons nous reposer sans regret.
_24 août._--Les vicissitudes de cette vie ne prendront donc jamais fin! La dernière fois que j'écrivais mon journal, j'étais plein d'espoir et de courage; maintenant, depuis quatre jours et trois nuits, nous sommes arrêtés par le mauvais temps et par un amoncellement de glace contre la côte. Dans toutes les directions, des _hummocks_, des glaçons brisés et entassés les uns sur les autres dans un désordre indescriptible. Le courage est encore là; mais l'espoir de rentrer prochainement dans notre chère patrie est depuis longtemps parti. Il n'y a plus à en douter; il nous faudra passer encore un nouvel hiver dans ces contrées polaires.
Dans la nuit du 17 au 18, à minuit, nous avions quitté notre dernier campement par un temps admirable. Au-dessus du soleil caché par un épais rideau de nuages, l'horizon resplendissait dans le nord d'un flamboiement purpurin, et, la mer, reflétant ces colorations étincelantes, semblait une nappe de feu. Une belle nuit poétique!
Sur la surface de l'eau, polie comme un miroir, sans un seul bloc de glace, les _kayaks_ glissaient rapidement. A chaque coup de pagaie, l'eau bruissait doucement comme un faible murmure. On se serait cru en gondole sur le Grand Canal. Ce grand calme avait quelque chose d'inquiétant. Le baromètre baissait rapidement...
Nous faisions route vers le promontoire Clements Markham, situé au sud-sud-ouest, à une distance de 12 milles, quand soudain la glace parut devant nous, la maudite glace! ... Pensant que ce n'est qu'une nappe disloquée entraînée par le courant, nous n'y prenons d'abord garde. A mesure que nous approchons, la situation devient beaucoup plus grave. Il y a là une banquise très compacte et très étendue dont nous ne pouvons apercevoir la fin. Pour essayer de découvrir un passage, nous gravissons un _hummock_. La vue n'est pas précisément encourageante. Devant le cap Clements Markham s'étend au large un archipel, autour duquel la glace est amoncelée en une nappe épaisse. Près de nous existent bien quelques ouvertures, mais elles ne nous conduiraient pas loin. Notre seule chance de salut est donc de suivre la glace côtière et de chercher dans cette direction un chenal libre qui nous permettra de poursuivre notre route vers le sud.
Tandis que nous ramons au milieu de petits glaçons, la coque de mon _kayak_ reçoit en dessous un choc violent. La secousse ne peut être déterminée par l'émersion subite de quelque bloc qui aurait basculé dans le voisinage. Cette fois encore, nous sommes assaillis par les morses. Un de ces animaux, d'une taille gigantesque, nage entre deux eaux derrière moi. Tout à coup, il se retourne et se dresse comme pour se lancer sur le _kayak_ de Johansen, qui navigue dans mon sillage. Craignant que le monstre ne se jette sur son embarcation et ne la défonce de ses solides défenses, il recule de suite pour avoir le temps de saisir son fusil. En toute hâte, je prends également le mien. Maintenant nous sommes prêts à soutenir l'attaque. Entre temps, le morse plonge, passe sous le canot de Johansen et vient reparaître derrière lui. Un pareil voisinage est trop dangereux; pour y échapper, mon camarade saute sur un glaçon voisin, prêt à lui envoyer une décharge dès qu'il montrera le museau. Après avoir attendu quelques instants notre ennemi, je suis l'exemple de mon camarade. En débarquant, je faillis, par ma faute, prendre le bain glacé dont le morse m'avait menacé. Au moment où je posai le pied sur le glaçon, la croûte se brisa sous mon poids, et je restai debout dans mon _kayak_, faisant des prodiges d'équilibre pour ne pas chavirer. Si le morse avait reparu à ce moment, je l'aurais certainement reçu dans son propre élément. Après des efforts désespérés je réussis cependant à atteindre le glaçon.
Pendant quelque temps, l'animal monte la garde autour de nous, passant et repassant sous notre radeau de glace, toujours dans l'intention évidente de nous attaquer. Devant cette attitude menaçante, il ne serait pas prudent de nous remettre en route, et, pour ne pas perdre un temps précieux, nous préparons le dîner. Afin de nous débarrasser de ce visiteur incommode, nous songeons à lui envoyer une balle, mais ce serait perdre nos munitions. Nous n'avons que faire d'un pareil gibier; en second lieu, l'animal ne montrant que le museau, plusieurs cartouches seraient nécessaires pour l'abattre. C'est un grand mâle, d'aspect fantastique, dont la vue évoque dans notre imagination l'idée des monstres préhistoriques. Je ne puis m'empêcher de songer à un triton, tandis qu'il se lève en soufflant et en nous regardant de ses yeux ronds vitreux. Après s'être livré, pendant quelque temps, à cette fantasia menaçante, l'animal disparut soudain comme il était venu. Nous avions achevé notre dîner; nous pûmes alors continuer notre route, satisfaits d'avoir échappé à cette dangereuse attaque.
... Impossible d'avancer à travers le chenal ouvert le long de la banquise adhérente au rivage. Il est entièrement couvert de «jeune glace», et, sous la poussée du vent, commence à être envahi par la banquise. Bientôt le _pack_ arrive sur nous et nous ferme toute issue. Dans ces conditions, il ne nous reste qu'à attendre patiemment un changement dans l'état de la banquise. Avec les couvertures et la tente nous disposons un lit de camp, et, en même temps, préparons tout pour un départ rapide, espérant toujours nous remettre bientôt en marche.
Hélas! bien loin de s'améliorer, la situation devient de plus en plus critique, la brise fraîchit et le _pack_ épaissit à vue d'œil. Dans toutes les directions, pas la moindre nappe d'eau libre! Le large bras de mer que nous venons de parcourir est maintenant complètement couvert de glace. Tout notre espoir de rentrer cette année en Norvège s'évanouit!
Après quelques heures d'attente, nous essayons de nous rapprocher de la côte en halant sur la glace nos bagages. En pure perte nous dépensons nos forces. La banquise est très mauvaise; jamais encore nous ne l'avons trouvée aussi accidentée. Sur un pareil terrain, la marche est très lente, et, au milieu de ces aspérités tranchantes, nos _kayaks_ risquent de recevoir quelque choc malencontreux. Le seul parti raisonnable est de camper sur notre glaçon. Entre temps notre position devient encore plus terrible. La neige tombe en abondance et transforme la glace en un bourbier impraticable. Avec cela plus de vivres! Que n'avons-nous tué des phoques, alors qu'ils s'ébattaient autour de nous en troupes nombreuses.
Le 20, excursion à terre. Près d'un promontoire auquel nous donnons le nom du géologue norvégien Helland, nous allons reconnaître le terrain, dans la pensée de nous installer sur cette île, si l'hivernage devient nécessaire. La glace est absolument impraticable aux approches du cap; les blocs sont empilés les uns sur les autres jusque contre la paroi terminale du glacier. Escaladant ce courant cristallin, nous partons examiner le chenal ouvert au nord du promontoire Helland. De ce côté, la banquise est moins accidentée, et présente l'aspect de la glace de fjord, mais nulle part un bassin d'eau libre où il y ait chance de rencontrer des phoques.
Au sud du cap, le terrain est relativement uni, parsemé de maigres pelouses, de mousses, enfin de pierres susceptibles d'être utilisées pour la construction d'une hutte. Le fjord ouvert dans cette direction est couvert d'une épaisse banquise; aucune ouverture, partant pas de phoques. En revanche les ours paraissent nombreux; ils nous assureront la nourriture et l'habillement.
Cette région est constituée par un basalte à gros grains. A la base du glacier se trouve un monticule de schistes argileux fortement altérés dans lequel nous ne parvenons à découvrir aucun fossile. Autour, plusieurs blocs épars semblent appartenir à un granit. De toutes ces roches nous prenons des échantillons, mais, au cours de l'hivernage, les renards, peu respectueux des collections d'histoire naturelle, nous en dérobèrent la plus grande partie. A leurs extrémités inférieures, tous les glaciers sont couverts d'une magnifique couche de «neige rouge», du plus merveilleux effet, lorsque le soleil se montrait.
Le 21, je réfléchis, couché, à notre situation, lorsque j'entends un bruit sourd autour de la tente. Peut-être est-il produit par le bruissement des glaçons pressés les uns contre les autres..., non, j'ai l'idée que ce doit être quelque gros gibier. Je regarde donc par un trou de la tente et j'ai la joie d'apercevoir un ours de taille colossale. L'animal, effrayé par les mouvements de la toile, détale tout d'abord, puis s'arrête, pour regarder encore une fois notre abri. Sans perdre une minute, passant le canon du fusil par la fente, j'envoie à notre visiteur une balle en pleine poitrine. L'ours tombe, se relève,--une nouvelle décharge--et il s'affaisse pour ne plus se relever. Avant quelque temps, nous sommes assurés de ne pas mourir de faim.
Sur ces entrefaites, le vent s'élève de terre; peut-être cette brise disloquera-t-elle la glace! Je vais donc examiner notre situation sur le bord de notre radeau, lorsque, tout à coup, je ressens un léger balancement... Un chenal vient de s'ouvrir le long de la côte et notre glaçon, détaché de la masse adhérente au rivage, vogue maintenant en toute liberté. En dépit de tous nos efforts, impossible de gagner l'île voisine; nous dérivons vers la pleine mer.
Sous la poussée de la brise, notre radeau s'éloigne de plus en plus de la côte. Décidés à tout risquer, nous essayons de mettre à l'eau les _kayaks_. Cette entreprise ne réussit pas. La lame brise avec force contre la glace et menace de fracasser nos frêles embarcations, dès que nous approchons du bord. Le plus sage est donc de rester sur notre glaçon.
Le vent fait rage. De crainte que la tente ne soit enlevée, nous l'abattons et la disposons en lit de camp sur la glace. Puisque nous ne pouvons nous rendre maîtres de la situation, le mieux est de dormir.
Après un bon somme de plusieurs heures, je me réveille... Nous sommes maintenant à 8 ou 10 milles au large et jusqu'à la côte la mer est absolument libre. La brise a molli; il n'y a pas à hésiter; essayons de mettre les embarcations à l'eau et de regagner la terre. L'opération n'est pas facile; la mer est très haute et tout autour de notre île flottante dansent des glaçons, très dangereux pour nos faibles _kayaks_. Mais aucune difficulté ne peut vaincre notre énergie... Une fois les embarcations lancées, la situation n'est guère meilleure; la mer est trop forte et le vent encore trop violent pour que nous puissions faire route à la rame. Essayons donc de la voile. Après avoir trouvé un abri derrière un cap de la banquise, nous attachons solidement les deux canots bord contre bord, et établissons la voilure.
A notre grande satisfaction, nos embarcations se comportent admirablement et avancent rapidement. Toute la journée et toute la nuit nous marchons à la voile. Le matin, seulement, le calme nous oblige à nous arrêter. Le temps est couvert; à droite et à gauche, des terres apparaissent. Ne sachant quelle direction suivre, au milieu de cet archipel, je prends le parti de bivouaquer. Enfin nous allons pouvoir avaler un repas chaud.
Au-dessus du campement, s'élève une haute falaise de basalte, hérissée de colonnettes et d'aiguilles, découpée d'ogives et de niches, dont la vue évoque au milieu de ce désert de glace le souvenir de la cathédrale de Milan. Sur ces rochers, des milliers de guillemots nains, de pagophiles blanches, de mouettes tridactyles, de mouettes bourgmestres et de stercoraires font un sabbat étourdissant. En dépit de tout ce bruit nous dormons à poings fermés.
Le lendemain matin (23 août), une éclaircie nous permet de découvrir de l'eau libre dans le S.-S.-O.; de suite il faut profiter de l'occasion. Comme toujours pendant la nuit, la glace s'est amoncelée le long de la côte en larges plaques, et la mise à l'eau des _kayaks_ ne va pas sans quelque difficulté.
Le temps est beau, tout semble donc présager une bonne journée; mais, à peine en route, le vent se lève du sud-ouest, la mer grossit et le ciel se couvre rapidement.
Le fjord est large de plusieurs milles; avant de pouvoir débarquer il faudra pagayer énergiquement pendant de longues heures. L'aspect de la terre n'est pas, du reste, précisément engageant. De la base au sommet, elle est entièrement couverte de glace; sur un seul point, un petit rocher émerge au milieu de cette carapace cristalline. La rive orientale, bordée par un rempart de glace sur lequel la mer déferle en hautes vagues, n'offre, d'autre part, aucun abri contre la tempête.
Dans ces conditions, je prends le parti de nous diriger vers une autre île, située un peu en arrière, qui semble moins désolée que les autres. A peine débarqués, nous rencontrons un ours. Johansen, d'une balle, lui brise la colonne vertébrale. L'animal blessé essaie de fuir, mais la partie postérieure de son corps, paralysée, refuse tout service. La pauvre bête s'assied tout étonnée de se sentir ainsi clouée sur place et se met à mordre jusqu'au sang ses pattes de derrière, comme pour les punir de lui refuser leur service. Un second coup de feu met fin à ses souffrances.
Après avoir dépouillé notre gibier, nous allons à la découverte. A quelques pas de là, nous apercevons deux morses. Évidemment les ours n'osent pas attaquer ces animaux. Un peu plus loin, un troisième morse s'ébat dans l'eau en poussant des hurlements terrifiants. Après avoir plongé, il vient se soutenir contre la berge, en appuyant ses défenses sur la glace adhérente au rivage, absolument comme le ferait un nageur épuisé avec les mains pour se maintenir hors de l'eau. Après avoir plusieurs fois recommencé le même manège, la bête monstrueuse apparaît ensuite à la surface de la crevasse près de laquelle sont couchés ses deux autres camarades, et à l'aide de ses défenses se soulève sur le bord de la glace. A sa vue, un vieux mâle d'une taille énorme se lève et commence à tourner autour de l'intrus en poussant des grognements terribles. Le nouvel arrivant baisse alors la tête respectueusement et se retire à l'écart. Aussitôt le vieux, toujours hurlant, se dirige de son côté et se dresse au-dessus de lui, menaçant de lui enfoncer ses énormes dents dans le dos. Bien que l'intrus soit aussi gros et aussi puissamment armé que son antagoniste, il s'incline devant lui, absolument comme un esclave devant son sultan. Le vieux despote rejoint ensuite son compagnon et se couche à côté de lui. Dès que l'autre animal, après être resté quelque temps dans sa posture servile, fait mine d'avancer, immédiatement l'autre se dirige vers lui comme pour le chasser. Enfin, après bien des circuits, le nouvel arrivant parvient à se glisser sur le glaçon et à prendre place à côté de ses deux congénères. Tout d'abord j'imputai l'attitude du vieux à quelque passion amoureuse, plus tard je reconnus mon erreur. Ces trois animaux étaient tous des mâles. C'est de cette manière amicale que les morses exercent l'hospitalité, et, à un membre choisi par ses congénères échoit, semble-t-il, le devoir de l'exercer dans ces conditions. A mon avis, le chef du troupeau agit ainsi pour affirmer sa dignité et faire sentir à tout nouvel arrivant la nécessité de lui obéir.
Malgré ces procédés peu courtois, les morses possèdent à un haut degré l'instinct de la sociabilité. On les voit, en effet, toujours par troupes et toujours couchés les uns à côté des autres. Lorsque nous revînmes plus tard examiner nos voisins, la bande s'était grossie d'un nouvel arrivé; le lendemain matin, elle comptait six individus.
Au premier abord, il est difficile de reconnaître des êtres vivants dans ces énormes amas de chair absolument immobiles pendant des heures. Dans ces parages qui, jusqu'ici, n'ont jamais été visités par l'homme, ces animaux vivent en pleine sécurité et dans l'ignorance de toute crainte.
Après cette étude prise sur le vif, nous préparons notre dîner et bientôt ronflons à poings fermés, en dépit des hurlements des morses et des piaillements des mouettes. Au milieu de la nuit, je suis cependant réveillé par un bruit particulier. Il me semble entendre des cris plaintifs. Immédiatement je jette un coup d'œil par un trou de la tente et qu'aperçois-je? Un ours et un ourson flairant les traces de sang éparses sur la neige et poussant des lamentations de douleur. Au moment où je saisis mon fusil, nos visiteurs m'aperçoivent et s'empressent de décamper. Je les laissai aller en paix; nous avions pour le moment suffisamment de vivres.
Le lendemain, à notre grand désappointement, la banquise nous condamne encore une fois à l'immobilité. Dieu sait quand finira cette détention! En attendant, tâchons de nous installer le plus commodément possible. Ne trouvant nulle part un endroit abrité du vent où la tente puisse être dressée, nous construisons une hutte en pierres sèches au fond d'une crevasse de rochers. Guère confortable, notre abri; il est trop court pour ma taille, et trop bas pour que je puisse m'asseoir, tout juste assez large pour que nous puissions coucher côte à côte et installer le fourneau. Le toit est formé de la tente étendue sur des bâtons et sur les _ski_, et l'entrée fermée à l'aide de nos vêtements. Quoique cette hutte ne soit qu'une abominable caverne, nous sommes fiers de notre œuvre. Couchés sur notre peau d'ours et sur nos couvertures, bien au chaud, enveloppés par le doux murmure de la marmite sur le feu, nous éprouvons un plaisir ineffable. La lampe à huile remplit bien notre hutte d'une atroce fumée, mais c'est un petit inconvénient de peu d'importance.
CHAPITRE X
HIVERNAGE A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH
_28 août._--La banquise reste toujours immobile et l'automne avance rapidement... Il faut nous résoudre à hiverner sur cette île. Une distance de plus de 138 milles nous sépare du havre de l'_Eira_, des quartiers d'hiver de Leigh Smith. Un pareil trajet pourrait être long et je ne suis pas certain de trouver une hutte dans cette localité. En admettant que nous puissions arriver jusque-là, il serait douteux que nous ayons le temps, avant l'hiver, de construire un abri et de réunir des approvisionnements. Sur notre île où le gibier est abondant, le plus sage est donc de nous préparer à hiverner.
A notre grand désappointement, les morses qui étaient couchés sur la glace, hier et avant-hier, ont pris la mer; force nous est donc d'aller les poursuivre dans leur élément. En conséquence, nous préparons les _kayaks_ en vue de cette chasse dangereuse. Entre temps arrivent deux ours, une mère et son petit; quelques minutes plus tard, ces visiteurs payaient de la vie leur curiosité. Un excellent début pour le ravitaillement de la caravane.