Part 16
Pour vous donner une idée de la banquise, représentez-vous un empilement d'énormes glaçons séparés, tantôt par des trous remplis de neige molle et d'eau, tantôt par de larges étangs. Une suite de montagnes russes branlantes; après une colline, un ravin; bref un terrain formé de blocs inégaux entassés dans le désordre le plus extravagant. Nulle part la moindre plaque unie, où l'on pourrait dresser la tente et attendre; avec cela un brouillard épais.
Après une marche terrible, nous atteignons un canal que nous nous disposons à passer en _kayak_.
Après avoir nettoyé la rive de la «jeune glace» qui y adhère, j'amène mon traîneau sur le bord. Pendant que je le retiens pour l'empêcher de glisser, j'entends, tout à coup, un souffle puissant derrière moi, puis un appel de Johansen qui vient de retourner en arrière chercher son véhicule. «Prends vite le fusil,» crie mon compagnon. Je me retourne aussitôt et qu'aperçois-je? Johansen renversé, se défendant à grand'peine contre un ours énorme. En voulant saisir le fusil placé dans son étui sur l'avant de mon canot, le _kayak_ me glisse entre les mains et glisse dans l'eau. Ma première pensée est de sauter dans le canot et de tirer l'ours de là. Mais je reconnais de suite combien il sera difficile de viser sûrement l'animal. En toute hâte je ramène le _kayak_ vers la rive pour prendre mon arme; tout entier à cette besogne, je n'ai pas le temps de regarder autour de moi. «Dépêche-toi si tu veux arriver à temps, surtout vise bien!» me crie Johansen, Enfin, je tiens mon arme, l'ours est à deux mètres de moi, prêt à mettre en pièces Kaïfas. Je vise attentivement l'animal suivant la recommandation de Johansen, et lui envoie une balle derrière l'oreille; du coup l'énorme bête tombe morte entre nous deux.
L'ours a dû nous suivre comme un chat, et, en se dissimulant derrière les blocs de glace, a pu nous approcher sans éveiller notre attention, tandis que nous étions occupés à briser la «jeune glace» sur le bord du chenal. Lorsque Johansen revint en arrière chercher son traîneau, il se trouva nez à nez avec l'animal tapi près de son _kayak_. Tout d'abord, il crut que c'était Suggen. Avant d'avoir eu le temps de reconnaître sa méprise, il reçut sur la tête un coup qui lui fit voir mille chandelles et tomba sur le dos. Mon camarade entama alors une partie de boxe avec son assaillant, puis, le saisissant par le cou, essaya de le maintenir. Furieux de cette résistance, l'ours se disposait à allonger à Johansen un vigoureux coup de dent. C'est alors que mon ami prononça ces paroles absolument mémorables pour un homme en pareille posture: «Nansen, vise bien!» Comme s'il se fût douté de ce que je lui préparais, l'ours suivait tous mes mouvements, et en même temps se gardait de nos chiens. Grâce à leur diversion, Johansen put se relever et échapper, pendant que Suggen recevait un formidable coup de griffe. Une fois mon camarade debout, il se précipita vers son _kayak_, et, tandis que je tirai l'animal, saisit son fusil. Johansen sortit de cette aventure dramatique sans autre dommage qu'une légère blessure à la main et des balafres à la joue gauche.
A peine notre ennemi est-il tombé que nous apercevons deux oursons qui, du haut d'un _hummock_, attendaient le résultat de la chasse maternelle. A mon avis, ils ne valaient pas le sacrifice d'une cartouche, malgré leur taille respectable. Johansen ne partageait pas mon opinion. «La chair de ces animaux est si délicate! Il fallait en tuer au moins un.» Il se mit donc à leur poursuite, mais dut bientôt renoncer à son entreprise, pour ne pas perdre un temps précieux. Pendant que nous dépeçons notre prise, les deux oursons reviennent rôder autour de nous en poussant des cris lamentables. Nous régalons nos chiens, avalons en hâte une bonne portion de viande crue, et après avoir chargé les gigots dans les _kayaks_ poursuivons notre route.
La banquise est très difficile; à chaque pas, de larges canaux remplis de petits glaçons serrés les uns contre les autres. Véritablement c'est à renoncer à la lutte. Au milieu de cet amas de plaques peu résistantes se dresse un vieux _floe_, hérissé de collines entre lesquelles s'étendent de jolies petites nappes d'eau. Une île de glace. Du haut d'un de ces monticules, j'aperçois une large nappe d'eau libre s'étendant devant un des glaciers de la terre la plus proche. Enfin, nous allons peut-être sortir d'embarras; jusque-là la glace n'a pas belle apparence. Les oursons nous suivent toujours, troublant de leurs lamentations le grand silence de ce désert. Si nous en avions le temps, nous irions mettre un terme à leur douleur; ce serait plus humain.
_6 août._--Hier soir, au moment du départ, le glacier vers lequel nous nous dirigeons semblait tout près; encore un effort, peut-être atteindrons-nous la terre à la fin de l'étape. Dans cette espérance, nous partons, résolus à vaincre tous les obstacles, mais préparés à une nouvelle défaite. Après cinq mois si remplis de désillusions, nous savons les décevances de ce travail incessant sur la banquise. Des canaux remplis de petits glaçons (_crash_), des chaînes de monticules d'étroits et profonds ravins pleins de neige et d'eau; n'importe, nous avançons toujours. Après cela, la glace devient plus unie. Nous approchons rapidement du but. Nous nous attelons aux traîneaux, et, barbotant dans l'eau et dans la neige, escaladant les monticules, puis dégringolant dans les ravins, nous poussons vigoureusement en avant. Nous sommes trempés des pieds à la tête, mais qu'est-ce cela! La victoire est prochaine! Voici maintenant des nappes de glace unie; nous prenons le pas de course. La buée noire qui indique la position de l'eau libre monte de plus en plus dans le ciel: encore un effort et nous arriverons au but. De tous côtés des traces d'ours. Ces animaux sont aussi abondants que peu farouches dans ces parages, où ils n'ont pas encore appris à redouter l'approche de l'homme. Bientôt nous aurons fait leur éducation à cet égard. La nuit dernière un de ces plantigrades est venu rôder autour de la tente, mais nous n'avons pas de temps à perdre à la chasse. D'ailleurs, actuellement notre garde-manger est bien garni.
Notre marche désespérée en avant me rappelle mes souvenirs classiques. Comme pour les Dix mille de Xénophon, la mer est pour nous le salut, la fin des souffrances et des labeurs, et, comme ces braves soldats, nous ne pouvons nous empêcher de crier: «La mer! la mer!» à la vue de l'eau libre. Après une marche de cinq mois sur la banquise interminable, le moment de la délivrance est venu.
Devant nous s'étend la nappe noire de l'eau parsemée de glaçons d'une blancheur éblouissante; plus loin, un glacier élève sa falaise marmoréenne au-dessus de l'étendue des flots libres. Finies toutes les tribulations, toutes les désespérances, le chemin de la patrie s'ouvre maintenant devant nous! Lorsque j'atteins la lisière de la glace, je lève mon chapeau en l'air et fais signe à Johansen. Hurrah! trois fois hurrah! Non, aucune expression ne peut dépeindre l'impression ressentie devant ce spectacle. C'est celle du retour à la vie après de longues semaines d'affres et d'angoisses!
Au moment de notre arrivée sur le bord de la mer, un phoque apparaît. Tant mieux, nous n'aurons pas la crainte de mourir de faim dans ces parages.
Aussitôt nous nous occupons de gréer les _kayaks_. Nous attachons les canots bord contre bord et disposons sur le pont les deux véhicules, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière. Il eût été préférable de faire route isolément, chacun dans son canot, si les traîneaux placés à l'avant de l'embarcation n'avaient entravé le maniement de la pagaie.
Les chiens ne peuvent prendre place sur notre esquif; il faut donc nous séparer de ces vaillants compagnons. Les pauvres animaux, partout et toujours, ils nous ont suivis avec une fidélité inaltérable; maintenant que les temps sont devenus meilleurs, nous devons les abandonner. Cette pensée attriste notre joie; non, en vérité, je ne puis me résoudre à cette nécessité. Mais la vie a ses exigences barbares. Il faut en finir. Je tue Suggen, le chien de Johansen, et mon camarade se charge de Kaïfas, le dernier survivant de mon attelage. Après cette triste exécution, nous sommes parés pour le départ.
Les _kayaks_ dansent gaiement sur l'eau; de petites vagues clapotent contre la coque avec un bruissement joyeux. Depuis deux ans, nous n'avons pas vu une pareille étendue d'eau libre. Nous hissons la voile et nous dirigeons rapidement vers cette terre, objet de nos ardents désirs depuis de longs mois. Après s'être frayé un passage de vive force, pas à pas, mètre à mètre, à travers une banquise formidable, quelle agréable sensation de se sentir glisser rapidement sur la surface molle de la mer.
Le soleil brille; le brouillard qui nous a un instant dérobé la vue de la terre s'enlève, découvrant un glacier ruisselant de lumière. C'est la plus joyeuse matinée que j'aie jamais vécue. Devant ce courant de glace, terminé au-dessus de la mer par une falaise haute de 18 à 20 mètres, tout débarquement est impossible. Le glacier paraît animé d'un très faible mouvement; l'eau a creusé une longue voûte à sa base, et de sa paroi terminale ne se détache aucun bloc. La partie supérieure de la nappe est plane et ne semble déchirée par aucune crevasse. Sur toute sa longueur, la falaise frontale présente une stratification particulièrement nette. Devant ce glacier un courant de marée porte dans l'ouest et nous pousse promptement dans cette direction. Le soir, impossible de trouver un emplacement pour camper sur la terre ferme, force nous est de dresser la tente sur un glaçon.
_7 août._--Pendant la nuit, la glace s'est fermée autour de nous. Je ne sais comment nous sortirions de cette impasse si, à l'ouest, il n'y avait encore une grande étendue d'eau libre. Après avoir halé nos canots et nos bagages à travers un bout de banquise nous parvenons sans grand effort à cette nappe d'eau. A l'aide de bâtons et de fragments de _ski_, nous fabriquons des pagaies bien préférables à celles en bambou, garnis de toile à voile, que nous avons emportés; notre marche sera plus rapide avec ces engins relativement perfectionnés. Comme la vie est maintenant agréable! Sans nous donner aucun mal, assis dans nos embarcations, nous faisons de rapides progrès.
Brouillard très intense, impossible de distinguer nettement le paysage; nous reconnaissons cependant que la nappe devient de plus en plus large et s'épanche bientôt en un immense bras de mer, s'étendant dans le sud-ouest, parallèlement à la côte. Une brise fraîche de nord-nord-est souffle et soulève bientôt de grosses vagues qui brisent sur notre bachot. Nous sommes complètement trempés par les embruns; la position n'est pas précisément agréable.
Dans la soirée le campement est établi sur le bord de la banquise; juste à ce moment la pluie commence à tomber. Il était temps d'avoir un toit sur la tête.
_8 août._--L'étape débute par le halage des traîneaux et des _kayaks_ à travers un «champ[34]» qui, durant la nuit, a dérivé en travers de notre route. Pendant cette opération, j'ai la mauvaise chance de tomber à l'eau; toute la journée je dois conserver sur le dos des vêtements mouillés.
[34] Nappe de glace généralement compacte. (_N. du trad._)
Au prix d'un effort nous atteignons de nouveau l'eau libre. Un peu plus loin le passage se trouve bloqué; encore une fois le portage des embarcations devient nécessaire. La brise de nord-est a poussé la glace contre la côte; d'après l'apparence du ciel, les bassins d'eau libre que nous avons traversés hier doivent être aujourd'hui bloqués. Un jour plus tard, nous étions de nouveau pincés dans la glace.
Dans l'après-midi, nous pouvons faire route à la voile. La brise tombe ensuite, il faut reprendre les pagaies pour vaincre un courant très violent qui nous rejette en arrière.
Le brouillard nous masque toujours la vue de la terre. Je n'ai pu encore reconnaître notre position et suppose que nous devons nous trouver sur la côte ouest de l'archipel François-Joseph.
_9 août._--Nous gravissons la coupole de glace qui recouvre l'îlot près duquel nous avons campé. Lorsque nous arrivons au sommet, la brume se lève. Grâce à cette éclaircie, je puis distinguer les contours des terres. Il y a là simplement un archipel, formé de quatre îles, auquel je donne le nom de Hvidtenland (Pays Blanc). La plus orientale, l'île Eva, ainsi baptisée en l'honneur de ma chère femme, est la plus grande; la seconde, l'île Liv,--le nom de ma fille,--plus petite, montre deux saillies rocheuses, les deux points que nous avons d'abord aperçus. Sur la côte nord-ouest apparaît un lambeau de terrain dépouillé de glaciation. Peut-être est-ce là que les mouettes de Ross, si abondantes depuis deux jours, ont leurs places de ponte. A l'ouest de cette terre, s'ouvre un long fjord ou détroit, couvert de glace, bordé à l'ouest par un troisième îlot, l'île Adélaïde, celui sur lequel nous sommes. Le long de cette côte sont amoncelés d'énormes blocs, provenant probablement du _velage_[35] des glaciers, contre lesquels les pressions ont entassé de gros glaçons de mer. Tous ces débris, agglutinés par la gelée, forment une masse très compacte, qui se confond avec les glaciers. Hier, nous avons aperçu, au nord de l'île Adélaïde, un _iceberg_ de taille moyenne. Une quatrième terre beaucoup plus grande que les îles Liv et Adélaïde est en vue dans le sud, probablement l'île Freeden signalée par Jules Payer. Elle semble entièrement recouverte par un glacier. Entre les différentes îles, et, à perte de vue dans le sud-est et l'est, la mer est couverte de «glace de fjord[36]» absolument plate; dans cette direction aucune terre n'est visible.
[35] On donne le nom de velage à la rupture du front des glaciers atteignant le niveau de la mer. (_N. du trad._)
[36] Glace tabulaire, relativement épaisse, formée sur la nappe des fjords et des baies. (_N. du trad._)
De trois heures de l'après-midi à huit heures du soir, nous naviguons; ensuite halage des embarcations à travers un «champ» de glace; puis, nouvelle navigation jusqu'à ce qu'une seconde barrière nous arrête. Le courant nous est contraire. Dans ces conditions, mieux vaut camper et attendre.
_10 août._--Un bout de navigation, un portage, après quoi, de nouveau, à la rame; toute la journée cela continue ainsi. Nous rencontrons une troupe de morses couchée sur un glaçon. Aucune crainte de mourir de faim, avec une pareille abondance de gibier. Nous avons suffisamment de vivres, donc inutile de perdre notre temps à la chasse.
L'horizon est absolument bouché. Trompés par la brume, nous nous engolfons dans une ouverture de la banquise côtière et ne reconnaissons notre surprise qu'au fond de cette impasse. Plus loin, le courant nous devient contraire; en même temps sur la surface absolument unie de la mer se forme une couche de «jeune glace» très dangereuse pour les _kayaks_. Dans ces conditions, nous prenons le parti de camper jusqu'à dix heures du soir.
Dans toutes les directions, des pistes d'ours et d'oursons. Jamais de ma vie je n'en ai rencontré autant. Tous les plantigrades de la région doivent se donner rendez-vous ici.
Le Hvidtenland se trouve maintenant derrière nous, et devant nous existent certainement d'autres terres. La banquise plate que nous côtoyons doit être adhérente à quelque côte; malheureusement le brouillard masque toute vue dans un rayon d'un mille.
_11 août._--Encore une fois la fastidieuse besogne du portage des embarcations; après quoi, pendant quatre ou cinq heures, nous poursuivons notre route à la rame.
Entre temps nous sommes attaqués par un morse. J'examinais l'horizon lorsque tout à coup un de ces énormes amphibies vient souffler bruyamment tout près de nous à la surface de la mer, en nous jetant un regard féroce. Sans la moindre crainte, nous poursuivions notre route, quand l'animal reparaît à côté de moi. Se dressant à moitié hors de l'eau, le morse menace d'enfoncer ses terribles défenses dans nos frêles embarcations. Au moment où je saisis mon fusil, il disparaît pour recommencer aussitôt après la même manœuvre autour du _kayak_ de Johansen. Si le monstre nous attaque, il faudra nous résoudre à lui envoyer une balle. A plusieurs reprises, l'énorme bête vient à la surface, puis replonge immédiatement après. A travers l'eau transparente nous le voyons passer et repasser sous les canots. Craignant qu'il ne fasse un trou dans la mince coque de ma périssoire avec ses défenses pointues, nous agitons les pagaies pour essayer de l'effrayer et de le maintenir à distance. Soudain, il se dresse de nouveau tout près du _kayak_ de Johansen, plus furieux que jamais. Il n'y a pas à hésiter et mon camarade lui envoie une balle droit dans le front. Le morse pousse un rugissement terrible, fait la culbute et disparaît, laissant une longue traînée de sang à la surface de la mer. Craignant une nouvelle attaque, nous forçons de rames; nous ne sommes complètement rassurés que lorsque nous apercevons notre ennemi loin derrière nous, à l'endroit où il a plongé.
Nous avions oublié cet accident, quand soudain je vis Johansen, sauter en l'air. Son _kayak_ avait évidemment reçu un choc violent sous la quille. Peut-être quelque glaçon avait-il chaviré et était-il venu heurter le canot; mais non, aucun bloc ne se trouvait dans le voisinage. Pendant que j'examinais la mer, j'aperçus un morse dressé devant nous. De suite je saisis mon fusil, il n'y avait pas une minute à perdre; ne pouvant viser derrière l'oreille, la partie la plus vulnérable de l'animal, je lui envoyai à tout hasard une balle dans le front.
Ce fut heureusement suffisant; du coup l'énorme bête s'affaissa inerte à la surface de l'eau. Non sans peine nous parvînmes à pratiquer une ouverture dans sa peau épaisse; après avoir découpé quelques tranches de lard et de chair, nous poursuivîmes notre route.
A sept heures du soir, la renverse de la marée pousse les glaçons les uns contre les autres et ferme le chenal. Maintenant, nulle part la plus petite nappe d'eau libre. Au lieu de recommencer le pénible travail du portage des kayaks à travers ce «champ», je prends le parti de camper jusqu'à la marée suivante; sans aucun doute, elle disloquera cette masse de glace.
En attendant, nous coupons les extrémités des traîneaux pour pouvoir les placer séparément sur chaque canot. Désormais, nous pourrons naviguer isolément, par suite beaucoup plus rapidement.
Pendant que nous nous livrons à ce travail, le brouillard se dissipe. Devant nous apparaît une chaîne d'îles orientée du S.-E. du monde au N.-N.-O. du monde. Toutes ces terres sont recouvertes de glaciers; çà et là seulement quelques escarpements de rochers noirs percent le bord de cette nappe immaculée.--Où sommes-nous? La solution de cette importante question devient de plus en plus difficile. Après tout, peut-être nous trouvons-nous sur la côte est de la terre François-Joseph. Cela nous paraît du moins très vraisemblable. Dans ce cas, une longue distance nous sépare encore du cap Fligely sur la terre du Prince-Rodolphe. Le rideau de brume se lève de plus en plus, et nous ne pouvons résister au désir d'éclaircir la situation. A chaque instant nous abandonnons notre travail pour, grimper sur un _hummock_ voisin et examiner l'horizon.
_13 août._--La marée a déblayé le chenal. Faisant route chacun dans notre canot, nous avançons rapidement. Nous parcourons cinq milles, puis, de nouveau la passe se trouve fermée. Il est préférable d'attendre encore une fois la renverse de la marée pour voir si le chenal ne s'étend pas plus loin. Sinon, il faudra recommencer à haler les embarcations et les traîneaux vers un canal que nous apercevons à l'O.-N.-O. du monde, et qui, d'après la carte de Payer, serait le détroit de Rawlinson. La glace ne s'ouvre pas; force nous est de nous résoudre à ce travail.
_14 août._--Après un long portage à travers des _floes_ coupés de canaux, nous arrivons à une nappe d'eau libre ouverte dans la direction de l'ouest. Pendant quelque temps nous pouvons avancer à la rame. Après cela, le passage nous est barré de nouveau par un amas de glace.
Les jours suivants nous poursuivons notre route, tantôt en portant les embarcations, tantôt en naviguant. Nos progrès sont très lents. Les traîneaux, après l'opération que nous leur avons fait subir, ne glissent plus facilement, et les nappes d'eau libre deviennent de plus en plus rares. A plusieurs reprises, nous faisons halte, comptant sur l'aide de la marée pour déblayer la route; mais la glace demeure absolument immobile. Dans ces conditions, je prends le parti de nous diriger vers la terre la plus voisine. De ce côté, nous apercevons un _iceberg_ pris dans la banquise, le bloc le plus élevé que nous ayons jamais rencontré. Sa hauteur peut être évaluée à 15 ou 20 mètres[37]. Espérant avoir une vue étendue du sommet de cette montagne de glace flottante, j'essaie de l'escalader; au tiers de sa hauteur, la raideur de la pente m'oblige à battre en retraite.
[37] Des icebergs de taille colossale ont, dit-on, été rencontrés autour de la terre François-Joseph. Pendant tout notre séjour dans cet archipel je n'ai observé aucun glaçon de cette catégorie. Celui dont je signale la présence ici était le plus gros de tous ceux que j'ai vus dans ces parages. Comparés aux icebergs du Grönland, ces blocs étaient d'insignifiantes masses de glace.
Le soir, nous atteignons les îles, but de nos efforts. Pour la première fois, depuis deux ans, nous avons la joie de fouler la terre ferme. Quel plaisir de sauter d'un bloc[38] sur un autre, de pouvoir gambader à notre guise! Au milieu de ces pierres, nous découvrons des fleurs, des saxifrages, des pavots[39]. Pour fêter la prise de possession de ce territoire hyperboréen, le drapeau national est hissé et un festin préparé. Le souper se compose de pemmican et de nos dernières pommes de terre. Nous l'avalons assis devant la tente, nous amusant à faire voler le gravier sous nos pieds, absolument comme des enfants lâchés en liberté.
[38] Des blocs de basalte à gros grains.
[39] _Papaver naudicaule_, _Saxifraga nivalis_ et _Stellaria_ (Sp.?).
Toujours la même énigme se pose à notre esprit. Où sommes-nous? Dans l'ouest paraît s'ouvrir un large chenal, mais impossible de l'identifier avec aucun de ceux indiqués sur la carte de Payer. Notre île, l'île Houen, comme nous l'avons appelée, est un long amas morainique, semble-t-il, orienté nord-sud (magnétique), constitué de blocs généralement de grandes dimensions, reposant en plusieurs endroits sur la roche en place. Ces blocs sont grossièrement arrondis et ne portent aucune strie glaciaire. Dans l'ouest, nous distinguons une autre île, un peu plus élevée, dont la côte présente une ancienne ligne de rivage nettement marquée (_Strandlinie_); au nord, deux îlots et un «caillou».
Tout d'abord, comme je l'ai dit plus haut, j'avais cru reconnaître dans le chenal ouvert à l'ouest le détroit de Rawlinson; n'apercevant pas le glacier de Dove qui borde ce bras de mer, je commence à douter de mon identification. Peut-être sommes-nous sur la côte ouest de l'archipel François-Joseph, et avons-nous longé, sans les voir, les terres découvertes par Payer. Alors, comment n'avons-nous pas aperçu la terre Oscar située par 82° et 52° de Long. Est.?
_16 août._--Bonne journée. Nous rencontrons une large étendue d'eau libre; aussitôt l'espoir de regagner la Norvège nous revient. Pour commencer l'étape, nous traversons la banquise reliant l'île Houen à l'île Torup, la terre élevée située à l'ouest.