Part 15
Le déjeuner est d'autant plus gai que nous venons de constater un rapide progrès de la dérive vers le sud. L'observation d'aujourd'hui nous place par 81°4′,3 et 57°48′ Long. Est. En trois jours, sous l'influence de vents d'ouest et de sud-ouest, nous avons gagné environ quatorze milles vers le sud.
_24 juin._--Cette date est naturellement fêtée avec la plus grande solennité. Elle est pour nous un triple anniversaire. Il y a juste deux ans que nous avons quitté la Norvège, cent jours que avons abandonné le _Fram_; de plus, c'est la fête du soleil, du plein été.
Toute cette journée de repos, nous la passons à rêver au bon temps qui viendra certainement tôt ou tard, à étudier nos cartes, à faire des projets et à nous distraire dans la lecture des seuls livres que nous avons: _La Connaissance des Temps_ et les tables nautiques.
Au cours d'une promenade le long d'un canal voisin, Johansen a la mauvaise chance de manquer un phoque stellé.
Le souper que nous prenons très tard dans la nuit se compose, comme celui de la veille, de crêpes au sang de phoque et au sucre. Ce mets absolument exquis est toujours pour nous un véritable régal. La cuisson sur la lampe à huile est longue. Pour pouvoir manger les crêpes chaudes, nous les avalons une à une, à mesure qu'elles sont prêtes. Un service qui n'est guère économique; entre chaque bouchée, l'appétit a le temps de se réveiller. Après cela, nous dégustons de la confiture d'airelles. De son séjour dans l'eau de mer, lors du naufrage de l'autre jour, elle a conservé une salure très sensible; notre palais ne lui trouve pas moins bon goût. A huit heures du matin seulement, ce repas pantagruélique finit, et nous nous couchons.
A midi, je me lève pour prendre une observation. Un soleil éclatant brille dans un ciel bleu; depuis longtemps, nous n'avons pas eu une journée aussi belle. La glace scintille comme un immense diamant; la nappe d'eau située devant le campement, pareille à un petit lac perdu dans les montagnes, reflète tout le paysage dans ses eaux transparentes. Pas un souffle de vent, l'air est absolument calme; dans cette gaieté de la nature je rêve au pays.
En allant puiser de l'eau pour faire la soupe destinée au déjeuner, j'aperçois un phoque tout près de moi. Aussitôt je saute en _kayak_; à peine le canot est-il à la mer qu'il prend eau comme une écumoire. Pour éviter de couler à pic, je dois revenir en toute hâte vers la rive. Comme j'étais occupé à écoper, le phoque reparaît juste en face de moi. Je saisis mon fusil et lui envoie une balle bien ajustée. L'animal, frappé à mort du coup, flotte comme un bouchon. Aussitôt je m'élance en _kayak_ et le harponne solidement. Désormais, sans crainte de perdre mon gibier, je le remorque vers la rive. Pendant cette manœuvre, l'eau monte de plus en plus dans mon misérable bachot; bientôt je suis complètement trempé jusqu'à la ceinture. Je tire ensuite ma prise jusque devant la tente, et la dépouille, en ayant soin de perdre le moins possible du précieux sang.
Après avoir revêtu des vêtements secs et mis les autres à sécher au soleil, je me glisse dans le sac.
Maintenant la tente nous offre un abri relativement chaud. La nuit dernière, la température était si élevée que nous avons dû coucher sans couverture. Au retour de cette expédition cynégétique, je trouve Johansen profondément endormi; un de ses pieds, absolument nu, passe en dehors de notre abri, sans qu'il ait la moindre sensation de froid.
D'après les résultats de mon observation de midi, notre radeau de glace ne dérive plus vers le sud, malgré la persistance des vents de nord. Peut-être la banquise est-elle fixe contre la côte. Cela n'est pas improbable, maintenant nous ne pouvons être loin de la terre.
_27 juin._--Toujours la même vie monotone, le même vent, le même temps brumeux et les mêmes réflexions sur l'avenir.
La nuit dernière, tempête de nord accompagnée d'une chute de grésil qui frappe bruyamment contre la tente comme une forte pluie. La neige fond au contact de la toile et l'eau coule le long de ses parois. Par un pareil temps combien confortable nous semble notre abri! Bien au chaud dans notre sac, nous pouvons nous imaginer que nous dérivons rapidement vers l'ouest, bien que, peut-être, notre glaçon reste complètement immobile. Très certainement, un vent d'est nous poussera dans l'ouest et ensuite dans le sud. J'espère que nous dériverons vers le chenal qui sépare la terre François-Joseph du Spitzberg.
L'aspect des ouvertures de la banquise s'est beaucoup modifié. La grande nappe située devant nous est presque fermée. Tout autour de nous, des pressions se sont produites et ont rapproché les glaces.
En vue de notre prochain départ, nous préparons du pemmican avec les phoques que nous avons tués. Près de notre campement, Johansen découvre une petite nappe d'eau douce. Désormais nous n'aurons plus besoin de faire fondre de la glace. C'est la première eau de bonne qualité que nous ayons trouvée.
Les phoques ne se montrent plus; en revanche, les oiseaux sont toujours très abondants et très peu farouches. Hier, deux pagophiles blanches sont venues enlever un morceau de lard à deux pas de nous. Deux fois nous les avons chassées, deux fois elles sont revenues à la charge. Si le gros gibier fait défaut, il faudra nous rabattre sur les volatiles.
En attendant la fusion complète de la neige, nous faisons nos préparatifs du départ. Notre vie ressemble à celle d'une tribu d'Eskimos qui, partie pour récolter du foin sur les bords d'un fjord, trouve qu'il est trop court et attend qu'il pousse. La neige fond bien lentement.
_30 juin._--Nous voici à la fin de juin, à peu près à la même place qu'au commencement du mois. La banquise est toujours couverte d'une couche de neige détrempée.
Le temps est magnifique. Assis aujourd'hui à côté de la tente, nous éprouvons une douce sensation de chaleur. Devant nous s'étend la banquise ruisselante de lumière dans un grand calme de chose morte. Ah! que le temps doit être beau tout là-bas, je sais bien où, dans cette Norvège aimée! Le fjord scintille dans une campagne souriante, et vous, chère femme, je vous vois assise, avec la petite Liv, au milieu de cette nature aimable. Peut-être en ce moment-ci vous promenez-vous dans notre canot sur l'eau calme de la baie? Je m'absorbe dans ces pensées, puis, tout à coup, en relevant la tête, la vue de la banquise me rappelle à la réalité. Avant de vous revoir, chers petits êtres, par quelles péripéties passerons-nous?
De la glace, de la glace, toujours et partout une immense blancheur. Hélas! elle est trop immaculée. Avec quelle joie nous apercevrions cet horizon éblouissant maculé par une petite tache noire marquant l'emplacement d'une terre. Depuis deux mois nous l'attendons avec anxiété cette apparition, et jamais elle ne vient.
_Mercredi 3 juillet._--Pourquoi prendre mon crayon? Je n'ai rien de nouveau à écrire. Toujours la même vie monotone, et toujours la même hantise des êtres adorés. Les jours se suivent et se ressemblent. Un vent de sud nous a repoussés vers le nord. Nous voici maintenant par 82°8′,4. Hier et avant-hier par extraordinaire un beau soleil. L'horizon est très clair dans le sud; en vain nous l'avons observé. Toujours pas de terre!
C'est à n'y rien comprendre. La nuit dernière neige. Jamais de pluie, c'est à désespérer. Cette neige fraîche forme une épaisse couche sur l'ancienne nappe et empêche sa fusion. Le vent paraît cependant ouvrir de nouveaux canaux dans la banquise.
_Dimanche 6 juillet._--Température +1°. Cette nuit est enfin arrivée la pluie si impatiemment attendue, une bonne pluie qui dure toute la matinée. La neige est maintenant complètement détrempée. Si pareille averse tombait pendant une semaine, la banquise serait nettoyée de l'épaisse bouillie qui la recouvre. Mais non, le froid reprendra bientôt; une couche de verglas se formera, et nous devrons encore attendre le moment de nous remettre en marche. J'ai déjà éprouvé trop de désillusions pour garder l'espoir. Cette vie est une école de patience.
Pendant ce temps, nous travaillons à rendre étanches les coques des _kayaks_. Quand le moment du départ sera venu, tout sera prêt pour une mise en route rapide. Il y a quelques jours, nous avons dû encore tuer un de nos fidèles compagnons. Maintenant il ne nous reste plus que deux chiens, Kaïfas et Suggen. Ceux-là, nous les garderons jusqu'à la dernière extrémité.
Tout à coup, avant-hier, nous découvrons une tache noire dans l'est, très loin à l'horizon. Vite la lunette. La tache dépasse les _hummocks_ les plus élevés et a l'apparence d'un rocher émergeant au milieu de neiges. Du sommet du plus haut monticule, j'observe attentivement cette apparition mystérieuse. Elle est trop grande pour être quelque empilement de blocs noircis par du gravier; il n'est guère probable cependant que cela soit une île. Nous dérivons certainement, et nous voyons toujours cette tache dans la même position par rapport à nous. Le lendemain, elle est toujours en vue sous le même angle. C'est probablement quelque iceberg.
Dès que l'horizon s'éclaire dans la direction du sud, nous nous dirigeons vers la tour de guet, un _hummock_ élevé, voisin de la tente, toujours dans l'espérance d'apercevoir la terre. Autant de promenades, autant d'espoirs déçus, partout le même horizon blanc. Chaque jour, également, j'examine aux environs du campement l'état de la neige, et constate avec dépit que son épaisseur n'a guère diminué. Par moments, je viens à douter qu'elle puisse disparaître cet été. Si la neige ne fond pas, terrible deviendra notre position. Le meilleur alors pour nous sera d'hiverner à la terre François-Joseph ou ailleurs. Pendant que je suis absorbé dans ces réflexions, la pluie survient. Aussitôt s'envolent nos noires pensées; de suite nous nous berçons de l'espoir de rentrer bientôt en Norvège. Comme là-bas, la vie sera agréable après cette terrible aventure.
_10 juillet._--Maintenant que notre vie devient plus intéressante, j'ai moins de goût qu'auparavant à écrire mon journal. Tout me devient de plus en plus indifférent. Nous n'attendons qu'une chose, la débâcle, et elle ne vient pas. Qu'écrirai-je sur mon carnet? Toujours la même chose. Nous avons bien mangé, et ronflé vingt-quatre heures.
Toute la journée du 6, pluie. Pour fêter cet heureux événement, un chocolat bouillant est servi au souper; comme plat de résistance, de la graisse de phoque crue.
Pendant le repas, Kaïfas se met à aboyer. A coup sûr quelque animal a dû passer. A peine ai-je passé la tête hors de la tente que j'aperçois un ours. En toute hâte, j'empoigne mon fusil et, pendant que l'animal me regarde d'un air ahuri, je lui envoie une balle au défaut de l'épaule. L'ours chancelle; quoique mortellement frappé, il peut encore s'enfuir clopin-clopant. Avant que j'ai eu le temps de trouver une cartouche dans ma poche remplie d'un tas de choses, il est déjà au milieu des _hummocks_. Il n'y a pas à hésiter. Il ne faut pas laisser échapper une pareille proie, et de suite je me lance à sa poursuite. A quelques pas de là, deux gentils petits oursons, dressés sur leurs pattes de derrière, observent anxieusement le retour de leur mère. A ma vue, toute la bande prend la fuite. C'est alors une chasse effrénée. Aucun obstacle ne nous arrête, ni les monticules de glace, ni les crevasses; nous gravissons les _hummocks_, sautons les ponts de glace. Une chose curieuse que cette ardeur cynégétique; c'est comme si on mettait le feu à une fusée. Dans toute autre occasion, nous aurions trouvé absolument impraticable cette neige molle dans laquelle nous enfonçons jusqu'aux genoux, et, avant de nous engager au milieu de ces glaçons disloqués, nous aurions prudemment choisi notre route; maintenant, nous nous lançons à travers tous les accidents de terrain sans y prendre garde. Quoique l'ours, grièvement blessé, traîne la jambe, j'ai de la difficulté à le suivre. Dans leur sollicitude filiale les oursons tournent autour de leur mère, et trottent en avant d'elle comme pour lui indiquer la route et pour l'encourager. Arrivé au sommet d'un _hummock_ élevé, je fais feu. La bête tombe morte. Les enfants poussent alors des gémissements plaintifs; leur désespoir serait attendrissant dans d'autres circonstances. Un nouveau coup de feu et l'enfant roule à côté de sa mère. Le survivant regarde tristement tantôt le cadavre de son frère, tantôt celui de sa mère. Sa douleur est indescriptible; tout entier à ses lamentations, il tourne la tête d'un air absolument indifférent, lorsque je m'approche pour lui envoyer une balle. Incontinent nous ouvrons les trois cadavres, enlevons les intestins et commençons le dépeçage. Un rude labeur. Le lendemain seulement cette besogne est terminée.
Maintenant notre avenir est assuré. Nous avons plus de vivres que nous ne pourrons en consommer, et nos chiens affamés pourront se gorger de viande crue. Elles en ont grandement besoin, les pauvres bêtes. Suggen est maintenant bien bas, je ne sais s'il pourra encore tenir. Quand nous l'avons attelé pour ramener les ours au campement, il pouvait à peine demeurer debout et nous avons dû le placer sur le traîneau. Une fois sur le véhicule, il se mit à hurler terriblement, comme s'il eût voulu manifester sa honte de se voir ainsi transporté. Les unes après les autres, nos pauvres bêtes sont atteintes d'une paralysie des jambes, elles tombent et éprouvent ensuite les plus grandes difficultés à se relever. Kaïfas est heureusement bien portant.
Les oursons étaient énormes. Leur mère avait encore du lait. Comme très certainement la période de l'allaitement chez ces animaux ne dure pas dix-huit mois, ces animaux devaient être âgés de moins d'un an et demi, bien qu'ils fussent de moitié plus gros que ceux tués l'année précédente au mois de novembre. Cela indiquerait que l'ours blanc met bas dans toutes les saisons. L'estomac de ces animaux renfermait des morceaux de peau de phoque.
_15 juillet._--Une mouette de Ross (_Radostethia rosea_) vole au-dessus de nos têtes. Il y a huit jours, j'ai aperçu un exemplaire adulte de cet oiseau avec un collier noir.
_17 juillet._--La neige ayant en partie disparu, il faut songer au départ. Pour rendre étanches les coques des _kayaks_, nous les avons badigeonnées avec une mixture d'huile et de pastel en guise de peinture. Après cela, inspection minutieuse des bagages: tout ce qui n'est pas absolument indispensable sera abandonné. A notre grand regret, il faut nous résigner à laisser notre sac de couchage, ce précieux serviteur, et une notable provision de viande et de graisse, ainsi que trois belles peaux d'ours. Nous abandonnons également une partie de la pharmacie, de notre batterie de cuisine, des moufles en peau de loup, des _ski_, des mocassins, un marteau de géologie.
Matin et soir, nous mangeons de l'ours sans jamais nous en fatiguer. Avis aux gourmets: la poitrine d'ourson est un mets de premier choix. Cette nourriture, exclusivement sanguine, ne nous causa aucun trouble d'estomac.
Dans la journée du 19, plusieurs mouettes de Ross en vue, venant du sud-est et se dirigeant vers l'ouest. Le 18, un de ces oiseaux a été également aperçu. La rencontre, en aussi grand nombre, de ce volatile rare est absolument extraordinaire. Où pouvons-nous bien être?
Le 22, nous nous remettons en route vers le sud. La glace est toujours très accidentée; mais les traîneaux sont moins lourds et la neige moins épaisse, aussi notre marche est-elle beaucoup plus rapide que nous ne l'avions espéré. Pendant la dernière partie de l'étape, la couche de neige devient si mince que l'emploi des _ski_ n'est plus nécessaire. Une fois débarrassés de ces longs patins, nous pourrons traverser plus facilement les chaînes d'_hummocks_.
CHAPITRE IX
LA TERRE EN VUE
_24 juillet._--Terre en vue! Pour la première fois, depuis deux ans, nous voyons quelque chose s'élever au-dessus de l'horizon blanc de la banquise. Une nouvelle vie commence pour nous.
La terre! Depuis combien de temps l'espoir de cette découverte hante-t-elle notre cerveau? Maintenant, elle nous apparaît comme une vision lointaine, pareille à un nuage que le vent va chasser.
Depuis longtemps elle est en vue sans que nous ayons pu la reconnaître avec certitude. A plusieurs reprises, du camp de l'Attente[33], j'avais cru distinguer, au loin, des champs de neige s'élevant au-dessus de la grande monotonie glacée; puis, ne découvrant aucun point noir dans cette bande de satin, je l'avais prise pour un nuage. A chaque instant, elle me semblait changer de forme, sans doute par suite de la réfraction; pourtant toujours elle était visible à la même place, avec le même profil.
[33] Nom donné par le Dr Fr. Nansen au campement du 22 juin au 22 juillet.
Maintenant l'espoir nous est revenu; la glace est terriblement difficile cependant. Toujours des amoncellements de blocs, hauts comme des montagnes, et, entre ces accidents de terrain, des vallées et des ravins. Heureusement nos embarcations sont en excellent état. Quand le passage nous est coupé par des chenaux, nous mettons à l'eau les _kayaks_ et, en quelques instants, nous arrivons sur l'autre rive.
Hier matin, tandis que je marchai en tête du convoi, Johansen, du sommet d'un _hummock_ qu'il avait gravi pour examiner la banquise, aperçut à l'horizon une traînée noire; pensant que ce n'est qu'un nuage, il n'y faisait aucune attention. Un peu plus tard, voyant cette même tache foncée au milieu d'un stratus blanc, je l'examinai à la lunette. Au premier coup d'œil, j'ai la grande joie de distinguer un vaste champ de neige moucheté de pointements rocheux. Plus loin, à l'est, je découvre une seconde terre également couverte de neige, en partie masquée par un brouillard blanc dont la forme change à chaque instant. Elle est beaucoup plus grande et plus haute que la première. Je m'attendais à un spectacle autrement grandiose. Je rêvais de pics élancés se dressant au milieu de glaciers éblouissants. C'était fou de ma part; ici la terre ne peut être que couverte de neige.
Ces îles paraissent tout près; très certainement, pensons-nous, nous les atteindrons demain soir. Johansen partage mon sentiment; il est même d'avis de poursuivre, sans arrêt, notre chemin pour atterrir aujourd'hui. Hélas! treize jours devaient s'écouler avant que nous pussions fouler la terre, treize jours d'un long et pénible labeur à travers la banquise.
Après cela, la tente est dressée. Afin de célébrer l'heureux événement, un vrai festin sardanapalesque est servi: un ragoût de pommes de terre, les dernières! Depuis longtemps nous les conservons pour cette circonstance; nous y ajoutons du pemmican, de la viande d'ours et de phoque séchée, puis des langues d'ourson. Le second service comprend de vieilles croûtes frites dans de la graisse et un morceau de chocolat.
_24 juillet._--Ce matin, lorsque Johansen sort pour aller, chercher l'eau nécessaire à la cuisine, de suite il monte sur l'_hummock_ le plus voisin pour examiner notre terre. Elle est beaucoup plus proche qu'hier; très certainement nous y arriverons avant ce soir. Dans l'ouest, au S. 60° O. du compas, j'aperçois une troisième île, pareille aux autres, mais beaucoup plus basse sur l'horizon, par suite située beaucoup plus loin. La terre du Prince-Rodolphe, comme nous le reconnûmes plus tard.
Nous poursuivons notre route à travers la banquise toujours accidentée et toujours découpée de canaux et de ravins. Progrès très lents.
_27 juillet._--Hier et cette nuit, vent de sud-sud-ouest (du compas). Sous la poussée de la brise, notre radeau de glace semble maintenant en dérive vers l'est, peut-être allons-nous passer en dehors des îles en vue.
Sans notre sac de couchage, notre lit nous semble bien un peu froid et dur. Nous essayons d'abord de dormir sur nos couvertures et nos _ski_. Ces lames de bois nous brisent les os! Nous nous étendons alors sur la glace, mais cette couche n'est pas précisément chaude. Quand nous aurons un bon matelas, nous saurons l'apprécier.
_29 juillet._--A trois heures du matin, la pluie nous oblige à faire halte. L'étape n'a été que de neuf heures. Avant d'avoir trouvé un emplacement pour la tente, nous sommes complètement trempés. Toute la journée, nous restons au bivouac pour nous sécher. Plus tard, le vent ayant sauté à l'ouest, la pluie cesse; aussitôt après en route. Si une nouvelle averse survient, nous devrons nous arrêter pour nous mettre à l'abri. N'ayant plus un vêtement de rechange, il devient nécessaire de prendre des précautions pour être mouillés le moins possible. Il n'est pas, en effet, précisément agréable de coucher sur la glace sans un fil sec sur le dos.
_30 juillet._--Nos progrès sont extrêmement lents; néanmoins, sans nous décourager, nous poursuivons toujours notre marche. Aujourd'hui je souffre d'un lumbago; il me faut toute mon énergie pour me tenir debout. Dans les endroits difficiles, Johansen doit m'aider à haler mon traîneau. Je puis à peine marcher.
_31 juillet._--La banquise disloquée est absolument impraticable. Les chocs continuels des _floes_ ont désagrégé ces blocs, et toutes les nappes d'eau se trouvent maintenant remplies d'une bouillie de petits glaçons. Impossible d'y lancer les _kayaks_; au premier coup de pagaie les coques seraient crevées par les aiguilles de glace. Pour traverser les canaux, nous construisons des ponts flottants de glaçons ou transformons des blocs en bacs. Nos progrès sont lents.
Mon rhumatisme ne veut pas lâcher prise. Je suis littéralement fourbu, incapable de tout effort. Johansen doit faire à lui seul toute la besogne; il va en avant reconnaître le terrain, puis revient chercher les deux traîneaux. Mon excellent camarade prend soin de moi comme d'un enfant, faisant tout pour soulager ma fatigue. Ce cher garçon a, aujourd'hui, double travail, et il ne sait quand cela finira.
_1er août._--La banquise devient de plus en plus difficile. Pour comble de malheur, le vent du sud nous a éloignés de terre. Nous avons dérivé évidemment vers l'est. L'île la plus occidentale, hérissée de pontements rocheux, n'est plus en vue.
Toujours des mouettes de Ross. Peut-être ont-elles leurs places de ponte sur ces îles.
Aujourd'hui, je vais mieux et ne paralyserai plus notre marche. Cette indisposition met bien en évidence les dangers de notre position. Si l'un de nous était sérieusement malade, ce serait certainement la fin.
_2 août._--Décidément, jamais nous n'arriverons au bout de nos tribulations. Une difficulté est à peine vaincue qu'une autre surgit aussitôt. Je vais bien maintenant, la glace est relativement plus plane qu'hier; nous pourrions donc avancer rapidement vers la terre, si le vent et le courant ne nous entraînaient vers le large. Ces deux ennemis-là sont invincibles. Nous sommes actuellement poussés dans le sud-est; la pointe nord de la terre se trouve juste à l'ouest de nous. Position: 81°36′ Lat. N.
Peut-être cette dérive s'arrêtera-t-elle, ou, peut-être plus tard, nous reportera-t-elle plus près de terre, c'est mon dernier espoir. Les canaux sont couverts de jeune glace, donc impossible d'y risquer les _kayaks_. Si maintenant nous allions être poussés vers le nord, alors ce serait la fin!
_3 août._--Un terrible labeur. Nos progrès sont à peine sensibles. Malgré tout, nous réussissons à avancer vers le but. Avec cela plus de nourriture pour les chiens! Hier les pauvres bêtes ont dû se contenter d'un petit morceau de graisse.
_4 août._--La traversée des canaux est un véritable travail d'Hercule. Souvent nous parcourons plusieurs centaines de mètres en sautant de bloc en bloc, avec les véhicules à la traîne derrière nous. A chaque instant nous risquons de tomber à l'eau.