Vers le pôle

Part 14

Chapter 143,740 wordsPublic domain

A 100 mètres devant soi, impossible de rien distinguer à travers ce poudroiement blanc. Nous sommes transpercés, mais qu'importe ce désagrément, nous marchons vers le but désiré. Plus loin, la route est de nouveau barrée par des canaux entourés d'un labyrinthe de crevasses et de chaînes d'_hummocks_. Quelques fissures, très larges, sont couvertes d'une marmelade de petits glaçons. Impossible de nous servir des _kayaks_ au milieu de cette bouillie glaciaire; au premier coup de pagaie leur frêle coque serait percée par les aiguilles tranchantes de la glace. Heureusement, sur plusieurs points, les plaques cristallines, entassées les unes sur les autres, forment des ponts suffisamment solides pour permettre le passage de la caravane. Mais, avant de découvrir un passage, que d'allées et venues, et, pendant ce temps, l'attente n'est pas précisément agréable pour celui qui reste en arrière avec les chiens. L'infortuné doit demeurer immobile, exposé au vent et à la neige. Quand mon absence se prolonge, Johansen craint que je ne sois tombé dans quelque crevasse. Seul dans ce désert de glace, les idées les plus étranges vous passent par la tête.

Pour découvrir le terrain devant nous, je grimpe sur des _hummocks_; la vue de ma silhouette rassure alors pour un moment mon compagnon. Pendant une de ces attentes, Johansen remarque tout à coup un léger balancement du _floe_; le glaçon semble agité par une faible houle. Serions-nous dans le voisinage de la mer libre? Je n'ose le croire; déjà auparavant nous avons observé de semblables oscillations produites par la pression des blocs les uns contre les autres.

Dans la journée, croisé une piste d'ours dont la date ne peut être déterminée sur cette neige qui oblitère tout en quelques minutes. Probablement elle est d'hier, car à peine les chiens l'ont-ils flairée qu'ils veulent partir en avant. Vieille ou fraîche, n'importe. Un ours est venu jusqu'ici; peut-être allons-nous pouvoir remplir bientôt notre garde-manger qui commence à se vider.

Toute la journée, nous avançons sous des tourbillons de neige fondante. A dix heures du soir, seulement, nous nous arrêtons. Après cette pénible étape, combien nous paraît agréable notre petite tente chaude et confortable. Ce soir-là, le gratin nous paraît encore meilleur que d'habitude.

_9 juin._--Nous nous épuisons en efforts surhumains. La surface de la banquise est maintenant recouverte d'une couche de neige fondante, et, dans cette bouillie glaciaire les traîneaux restent embourbés! Et toujours des canaux que nous traversons sur des glaçons en guise de bacs, et toujours de la «jeune glace» très mince (épaisseur maxima: 0m,80). Dans la journée, je n'observe que quelques vieux _floes_. Pendant une partie de l'étape nous cheminons sur une croûte cristalline dont la puissance ne dépasse pas 0m,30 à 0m,35. Un large bassin d'eau libre a dû exister dans ces parages et, avant peu, s'y reformera. Cette glace, recouverte d'eau, forme une véritable brouelle. Elle est constituée de _floes_, souvent de très faibles dimensions, serrés les uns contre les autres. Lorsqu'ils se disloqueront, nous pourrons naviguer dans toutes les directions à notre choix.

A chaque éclaircie, nous scrutons avec anxiété l'horizon. Toujours rien ne paraît. A chaque pas, cependant, nous observons des indices du voisinage de la terre et de l'eau libre. Les mouettes deviennent de plus en plus nombreuses; aujourd'hui, j'ai aperçu un guillemot nain (_Mergulus alle_). Le dénouement approche certainement; dans combien de temps se produira-t-il? Patience et toujours patience!

_10 juin._--Les difficultés deviennent de plus en plus terribles. La glace est encore plus inégale et plus découpée que les jours précédents. L'étape n'a guère dépassé trois ou quatre milles. Si le vent du S.-E. ne nous a pas repoussés vers le nord, nous devons être vers 82°8′ ou 82°9′. Sur la couche superficielle de neige grenue, les patins glissent aisément; si par malheur ils atteignent la bouillie glaciaire sous-jacente, les traîneaux restent embourbés.

_11 juin._--Quelle vie monotone que la nôtre! Les jours succèdent aux jours, les semaines aux semaines, les mois aux mois; toujours les mêmes difficultés et le même labeur incessant, un jour plus facile et le lendemain plus pénible.

Nous n'avons plus que cinq tireurs, trois à mon véhicule, deux à celui de Johansen. Si avant trois jours nous n'avons pu nous ravitailler, nous ne pourrons plus les nourrir.

Toujours nous espérons atteindre la fin de cette terrible banquise et toujours nous ne voyons qu'un monotone panorama de glace infinie. Aucune terre, aucun bassin d'eau libre! Pourtant nous devons être à la même latitude que le cap Fligely, ou, en mettant les choses au pire, à quelques minutes plus au nord. Nous ne savons où nous sommes et nous ignorons quand cette situation prendra fin et... nos provisions diminuent de jour en jour. L'un après l'autre, nos derniers chiens doivent être sacrifiés. Bientôt la marche deviendra complètement impossible sur cette neige détrempée. Les chiens enfoncent à chaque pas et nous pataugeons jusqu'aux genoux. Parfois, nous éprouvons un moment de défaillance devant d'inextricables dédales de canaux et d'amoncellements de blocs à travers lesquels toute route semble, au premier abord, impossible. Quand même, il faut avancer, le salut est à ce prix.

Dans notre détresse, la moindre chose suffit à nous rendre un peu d'espoir. Hier, la rencontre d'une petite morue (_Gadus polaris_) dans une nappe d'eau nous a réconfortés. Cette mer est poissonneuse; nous ne courons donc pas le risque de mourir de faim.

_13 juin._--Toujours la même banquise convulsée et le même temps abominable. A chaque pas, la couche de neige superficielle cède sous le poids des traîneaux, et les véhicules restent embourbés pendant que les chiens barbotent impuissants. Encore de larges fissures de très mauvaise apparence. Nous poussons en travers des glaçons pour former une sorte de pont. Au moment d'effectuer le passage, un ouragan se déchaîne et détruit notre ouvrage. Impossible de voir à deux pas devant soi à travers les tourbillons de neige chassés par la tourmente. Il faut nous résoudre à camper. Quatre heures de marche terrible. Distance parcourue: un mille. C'est à désespérer.

_13 juin._--Je pars en avant. Johansen amène ensuite mon traîneau, puis le sien. Une fois le terrain reconnu sur une certaine distance, je retourne en arrière chercher mon véhicule, pour repartir ensuite à la découverte. Toute la journée nous recommençons cette longue et pénible manœuvre. Si nous ne marchons pas rapidement, au moins nous avançons; c'est déjà quelque chose. La banquise est maintenant toute hérissée d'_hummocks_ et toute déchirée de canaux remplis de petits fragments de glace. Nulle part la moindre surface plane; rien qu'une masse de débris entassés dans un désordre effrayant. C'est, ma parole, à désespérer. Partout la route est fermée; il semble véritablement que nous soyons définitivement bloqués. Impossible de lancer les _kayaks_; sur ces nappes encombrées d'aiguilles de glaçons, leurs coques seraient immédiatement percées. Lorsque du haut d'un monticule j'examine l'horizon, toujours je me pose les mêmes questions: Nos provisions sont-elles suffisantes pour attendre la fusion de la neige et la dislocation de la banquise, et aurons-nous des chances de trouver suffisamment de gibier pour subsister jusque-là?

L'étape n'est que de deux milles.

_14 juin._--Il y a trois mois que nous avons quitté le _Fram_, juste le quart d'une année. Depuis cette date, nous errons sur la banquise polaire. Quand arriverons-nous au terme de nos tribulations? Nul ne le sait.

Dans la matinée, une saute de vent au nord-est détermine une baisse de la température. Sur la nappe verglassée, le traînage devient facile. Malheureusement, dans la soirée, la neige recommence; toute la nuit, elle tombe et couvre la glace d'une épaisse couche absolument impraticable. Dans ces conditions, ce serait folie de se remettre en route. Nous restons donc sous la tente. Quand on ne travaille pas, on n'a pas le droit de manger. Le déjeuner est réduit au strict nécessaire; pourtant nous sommes affamés comme des loups.

Je passe la journée à reviser mes calculs d'observations. Depuis le départ, aucune erreur n'a été commise. Nous nous trouvons par 82°26′ Lat. et 57°40′ Long. Est. de Gr. Depuis le 4 juin, la dérive nous a donc poussés dans le nord-ouest. Ainsi, tous les efforts des jours précédents ont été dépensés en pure perte. A mesure que nous avancions vers le sud, au prix des plus terribles fatigues, le lent mouvement des eaux nous rejetait en arrière. Dans notre détresse, une seule espérance nous reste: cette dérive va peut-être nous porter vers des eaux libres. D'après les résultats de l'observation prise aujourd'hui, de plus en plus je doute que nous nous trouvions à l'est du cap Fligely. Probablement la première terre que nous verrons sera le Spitzberg. Nous avons probablement dépassé l'archipel François-Joseph. Si nous sommes aussi loin vers l'ouest que je le suppose, bientôt nous trouverons de larges étendues d'eau libre; il sera alors facile d'atteindre le Spitzberg, la délivrance! Mais rencontrerons-nous assez de gibier sur la route pour notre nourriture?

_15 juin._--La situation devient désespérée. Impossible d'avancer sur cette neige détrempée et sur cette glace toute hérissée d'obstacles. Peut-être devrions-nous abattre nos derniers chiens pour nous en nourrir, et poursuivre notre route en halant nous-mêmes les traîneaux. Nous aurions ainsi un supplément de quinze ou vingt jours de vivres. Peut-être aussi, sommes-nous près de terre ou dans le voisinage de larges nappes d'eau libre. Le plus sage est donc de continuer.

Nous abattons deux chiens. Au départ, l'un d'eux avait les jambes comme paralysées; à chaque pas, il tombait sans pouvoir se relever.

Notre meute est réduite à trois tireurs. Néanmoins nous avançons toujours, mais au prix de quelles fatigues! Lorsque la glace est accidentée, il devient nécessaire de haler successivement chaque traîneau; par suite, le même chemin doit être parcouru trois fois. Quoiqu'il en soit, nous gagnons une petite distance vers le sud. Toujours la couleur du ciel indique l'existence de nombreuses nappes d'eau dans cette direction.

Hier soir, nous nous sommes mis en marche à dix heures et nous n'avons campé qu'à six heures ce matin. Le repas se compose d'une soupe au sang de chien, un véritable régal! Depuis plusieurs jours, j'ai supprimé le dîner, ne trouvant pas nos progrès vers le sud suffisants pour nous permettre une belle débauche.

Nous avons 148 cartouches à plomb, 195 à balle. Avec de pareilles ressources en munitions, nous pourrons nous procurer une bonne quantité de vivres. Au pis aller, si nous n'abattons que des oiseaux, 148 mouettes nous fourniront toujours une nourriture suffisante pendant quelque temps. Cette inspection de notre arsenal me réconforte, après tant de surprises désagréables. Nous pouvons certainement prolonger la lutte encore pendant trois mois; d'ici là, notre position deviendra meilleure, du moins je dois l'espérer. De plus, il est possible de prendre des mouettes avec un hameçon; enfin, en dernière ressource, nous nous nourrirons de petits crustacés marins capturés à l'aide d'un filet. Si nous ne réussissons pas à atteindre le Spitzberg avant le départ des derniers pêcheurs norvégiens, un hivernage sur cette terre sera une vie de délices comparée à celle que nous menons sur cette terrible banquise, travaillant, sans trêve ni merci, au plus rude labeur, sans jamais apercevoir le terme de tant de fatigues et de tant de dangers. A aucun prix, je ne voudrais revivre de tels jours! Nous payons chèrement la négligence commise en ne remontant pas à temps les montres. Quand même, espérons! La nuit la plus noire ne précède-t-elle pas l'aurore?

Les jours succèdent aux jours; toujours le même labeur épuisant du halage des traîneaux sur une neige détrempée. Tant d'efforts aboutissent à un faible résultat; avec cela, les vivres sont presque épuisés. Les rations des chiens, réduites au strict nécessaire, se composent seulement de quelques débris, tout juste suffisants pour les empêcher de mourir de faim. Nous sommes littéralement épuisés et affamés. Dans ces conditions, je suis résolu à tuer tout ce que nous trouverons sur notre route, même les mouettes, lorsque nous en apercevrons.

La traversée des canaux, tout remplis de fragments de glace, devient de plus en plus difficile. De vastes espaces sont couverts de petits glaçons sans résistance; à chaque instant, l'un de nous prend un bain de pied fort désagréable.

_18 juin._--Une brise très fraîche s'élève de l'ouest; probablement elle rejette la banquise en arrière, vers le nord, et nous fait perdre tout le terrain gagné au prix de tant d'efforts. Allons-nous ainsi, tout l'été, dériver au gré des vents et des courants, sans jamais pouvoir sortir de cette impasse!

A midi, position: 82°19′. J'ai tué deux pétrels arctiques et un guillemot de Brünnich (_Uria Brunnichii_). Nos rations vont pouvoir être légèrement augmentées; à mon grand désespoir, j'ai manqué deux phoques.

_19 juin._--Avant le déjeuner, je pars reconnaître le terrain vers le sud. La glace est d'abord unie, puis bientôt apparaît un labyrinthe inextricable de canaux. Quoique les _kayaks_ prennent eau de toutes parts, nous nous décidons à faire route sur ces esquifs à travers les fissures ouvertes dans la banquise.

La neige est toujours détrempée; à chaque pas, entre les, _hummocks_, on enfonce profondément dans cette couche molle et glacée.

Après le déjeuner, composé de 45 grammes de pain et de la même quantité de pemmican, les _kayaks_ sont radoubés pour que les approvisionnements ne soient pas complètement détrempés lorsque les embarcations seront mises à l'eau.

Après un souper aussi frugal que le déjeuner, 54 grammes de pain de gluten et 27 grammes de beurre, nous nous couchons. Qui dort dîne. Pour nous, il s'agit de vivre le plus longtemps possible sans manger. La situation devient très critique: aucun gibier; plus de vivres, pour ainsi dire, et, dans toutes les directions, une banquise absolument impraticable.

J'ai essayé de capturer des crustacés à l'aide d'un filet. Insuccès complet. Je n'en ai recueilli qu'un très petit nombre, avec un ptéropode (_Clio borealis_). Toute la nuit je me creuse la cervelle pour trouver un moyen de nous sortir d'embarras. A coup sûr, le salut viendra!

A tout prix, nous devons gagner la terre avant que nos maigres provisions soient complètement épuisées; pour cela, il faut nous débarrasser d'une partie de nos bagages. Quand le moment sera venu, nous prendrons seulement nos fusils, nos _kayaks_, les quelques conserves qui nous restent et nous abandonnerons le surplus de notre équipement, la tente, le sac de couchage, la pharmacie, et tous les vêtements qui ne sont pas strictement indispensables.

_20 juin._--Des vols de guillemots passent et repassent; parfois ils s'arrêtent juste devant l'entrée de la tente, et font entendre, autour de notre abri, un joyeux babillage. De trop petits oiseaux qui ne valent pas la poudre. Depuis que le vent d'ouest souffle, la faune ailée est devenue bien plus nombreuse.

La mince couche verglassée qui recouvre la neige détrempée, se brise sous le poids des traîneaux et les véhicules restent embourbés. Pour les remettre en marche, l'un de nous doit s'atteler en avant, tandis que l'autre pousse vigoureusement par derrière. Même les _ski_ enfoncent dans cette bouillie spongieuse. De plus, de nombreux canaux d'eau libre nous coupent le passage et nous obligent à de longs détours.

Après plusieurs heures de marche, la route est barrée par une large nappe d'eau. Pour la traverser, l'emploi des embarcations devient absolument nécessaire.

Une fois mis à l'eau, nous attachons les _kayaks_ bord contre bord, au moyen de _ski_ passés dans les courroies de la couverture supérieure des canots, de manière à former une même masse bien rigide. Sur l'espèce de pont ainsi formé, nous plaçons ensuite les traîneaux avec leurs chargements. Nous ne savions trop ce que nous allions faire des chiens, lorsque, eux-mêmes, se chargèrent de nous tirer d'embarras. A peine les véhicules sont-ils chargés que nos fidèles compagnons se couchent sur le pont et y demeurent absolument immobiles, comme si toute leur vie ils avaient été habitués à ce genre de locomotion.

Pendant ces préparatifs, un phoque vient tout à coup rôder autour de nous. Pour pouvoir le harponner et l'empêcher de couler, j'attends que les _kayaks_ soient parés. C'était agir comme le héron de la fable. Une fois que nous fûmes prêts, le gibier se garda de reparaître. Déjà, auparavant, plusieurs de ces amphibies s'étaient montrés un instant pour disparaître ensuite définitivement. C'est à croire que ces animaux sont envoyés pour retarder notre marche par leurs apparitions décevantes. Enfin, nous «poussons» pour commencer notre navigation.

Un véritable convoi de bohémiens que ces deux singuliers esquifs chargés de traîneaux, de sacs et de chiens. Quoique la manœuvre de la pagaie au milieu de ces _impedimenta_ ne soit pas précisément facile, nous réussissons à faire de la route. Nous devrons nous estimer très heureux si, toute la journée, nous pouvons avancer ainsi, sans grande fatigue, au lieu de nous épuiser au halage des traîneaux sur une neige détrempée. Les _kayaks_ ne sont pas complètement étanches; à plusieurs reprises, l'emploi des pompes devient nécessaire. Mais, qu'est-ce que cela! Tout notre désir serait maintenant de voir s'étendre à perte de vue, devant nous, l'eau libre.

Une fois arrivé à l'extrémité du lac, je saute sur la glace; au même instant, j'entends derrière moi un grand clapotement. Un phoque, qui était couché là, venait de plonger. Quelques minutes après, un second clapotement; un autre phoque (_Phoca barbata_) montre sa tête curieuse au-dessus de l'eau, s'ébroue pendant quelques instants, puis plonge sous la lisière de la glace, avant que j'ai eu le temps de saisir mon fusil. Tandis que je suis occupé à haler sur le bord l'un des traîneaux, l'animal apparaît de nouveau tout près de nous, soufflant et s'ébattant à notre nez, comme pour nous narguer. Mon fusil se trouve au fond du canot. Encore une fois, cette magnifique occasion m'échappe. «Prends ton fusil et tire, criai-je aussitôt à Johansen; surtout vise bien, ne le manque pas.» En un clin d'œil, mon compagnon épaule et, juste au moment où le phoque va disparaître, lâche la détente. L'animal, après avoir fait un tour sur lui-même, flotte à la surface, la tête couverte de sang. Laissant glisser le traîneau sur la pente, je saisis le harpon, et, de toute la vigueur de mon bras, le lance dans l'échine grasse de l'amphibie. La bête est encore en vie. Craignant que le harpon ne se détache, je frappe le phoque d'un solide coup de couteau dans la gorge; une hémorragie abondante se déclare, un large flot de sang rougit la mer. Quel regret de perdre ce précieux régal! Mais à cela il n'y a aucun remède. Craignant toujours de voir notre proie nous échapper, je lui décoche un second harpon. Pendant ce temps, le traîneau, à moitié débarqué, continuant sa glissade sur la pente, repousse les _kayaks_. J'essaie en vain de replacer le véhicule sur les canots; impossible! L'avant reste dans l'eau, l'arrière sur le pont de l'esquif. Sous ce poids mal réparti, les _kayaks_ donnent de la bande, se couchent et se remplissent d'eau avec une rapidité effrayante. Le fourneau avec son précieux contenu tombe à la mer et s'en va à la dérive. Les _ski_ filent d'un autre côté; les _kayaks_ enfoncent de plus en plus. Tout notre matériel est maintenant à l'eau en voie de perdition. Il n'y a plus à hésiter, il faut lâcher le phoque pour sauver les embarcations, et ce n'est pas un petit travail; alourdies par l'eau qui les remplit, il devient très difficile de les soulever et de les mettre au sec. Cela fait, nous revenons à notre gibier. Halant lentement la ligne du harpon, nous ramenons la bête vers le bord; après un long travail, nous réussissons à la tirer hors de l'eau. C'est alors une joie délirante, une joie de sauvages affamés qui vont enfin pouvoir se repaître. Un _kayak_ plein d'eau et des vêtements mouillés, qu'est-ce que cela en comparaison de la valeur de notre prise? Ce phoque nous sauve la vie.

Maintenant il s'agit de tout remettre en ordre et en état. Voyons d'abord la chose la plus importante: les cartouches. Placées dans une cassette absolument étanche, elles n'ont heureusement subi aucun dommage. Par contre, la boîte contenant notre petite provision de poudre est absolument remplie d'eau. Le pain est également tout imprégné d'eau salée; dans notre situation, cela est de peu d'importance; il n'en aura pas moins bon goût. En somme les dégâts sont peu importants.

Après cette heureuse chance, le campement est établi. De suite notre phoque est découpé et ses quartiers soigneusement mis à l'abri de tout dommage. Rarement des hommes ont été plus heureux que nous. Confortablement étendus dans notre sac, nous mangeons à notre satiété. Depuis longtemps cela ne nous était pas arrivé. Et quelle viande succulente que ce phoque! Pour le moment, le meilleur parti est de camper et d'attendre la dislocation de la banquise en subsistant des produits de notre chasse.

_22 juin._--Hier, nous étions tristes et abattus, à moitié morts de faim, incapables de nous frayer un chemin à travers les amoncellements de glace. La situation paraissait désespérée. Maintenant la vie s'ouvre devant nous gaie et heureuse. Le plus petit incident suffit à changer le cours des choses.

Nous avons des vivres et du combustible pour plus d'un mois. Désormais, inutile de nous presser; nous pouvons nous reposer, réparer les _kayaks_, les aménager pour le transport des traîneaux et des bagages et attendre un changement dans l'état des glaces. Après bien des jours de diète, nous pouvons manger tout notre saoul.

_Dimanche 23 juin._--La veille de la Saint-Jean et un dimanche. Aujourd'hui, en Norvège, quelle joie! tout le monde s'en va fêter l'été dans les belles forêts, respirer le bon air balsamique des pins et oublier dans le calme de la campagne joyeuse les vicissitudes de l'existence, tandis que nous sommes là, perdus sur la banquise, toujours incertains de notre sort, réduits à manger de la viande et du lard de phoque. Peut-être serons-nous encore obligés de passer un troisième hiver au milieu des glaces? La perspective n'est pas précisément agréable.

Après un régime d'abstinence, nous pouvons maintenant manger autant et aussi souvent que nous le désirons. La chair du phoque constitue une nourriture très agréable et sa graisse, d'un goût excellent, peut, à mon avis, remplacer le beurre. Aucun autre ordinaire ne nous semblerait meilleur. Hier, le menu du déjeuner se composait de graisse crue, et celui du dîner d'une grillade digne de feu Vatel. Si seulement nous avions eu un bock pour l'arroser! Pour le souper, je fais frire des crêpes au sang de phoque; c'est un véritable succès. Johansen déclare mon plat de premier ordre. Par contre, la cuisine sur une lampe alimentée avec de l'huile de phoque n'est pas précisément agréable. Une fumée acre et épaisse remplit la tente et aveugle le malheureux coq. Un jour, les choses faillirent tourner au tragique. La graisse et l'huile ayant pris feu, pour éviter d'être brûlés, en toute hâte, nous dûmes sortir. Aussitôt après, la lampe fit explosion, propageant partout l'incendie. A grand'peine, nous réussîmes à sauver la tente, sans cependant éviter que le brasier n'y fît une large brèche. Une fois tout remis en ordre, je rallumai le fourneau pour terminer la friture. A coup sûr, ces crêpes au sang de phoque et au sucre sont le mets le plus délicat que nous ayons jamais goûté.