Vers le pôle

Part 13

Chapter 133,691 wordsPublic domain

Encore des traces de renards. Je commence à croire que nous approchons d'une terre. De minute à minute je m'attends à l'apercevoir.

Le 29, encore une journée diabolique! A peu de distance du campement, la route se trouve barrée par un nouveau chenal d'eau libre, puis par un second, et par un troisième. Chaque fois, nous sommes obligés à d'interminables détours. Pour le passage de ces canaux, impossible de nous servir de nos _kayaks_; ils sont criblés de trous et il ne peut être question en ce moment de les radouber. Une pareille entreprise prendrait un temps considérable et serait particulièrement difficile par des températures de 30° sous zéro. Avant tout, il nous faut gagner la terre ferme avant la débâcle.

_2 mai._--Après quatre heures de marche rapide, voici de nouveaux ravins et des chaînes de _toross_. Sous nos pas, la glace, pressée avec force, craque bruyamment. Avec cela, un chasse-neige masque toute vue. Force nous est de nous arrêter. A peine la tente est-elle dressée, que le monticule qui nous abrite commence à être agité par les pressions et à geindre terriblement. Nous courons le risque d'être écrasés par une avalanche; mais telle est notre fatigue, que je m'endors en dépit de l'imminence du danger.

Le soir, nous sacrifions un de nos chiens. Depuis quelque temps déjà, les provisions qui leur sont destinées sont épuisées. Nous devons nous résoudre à les abattre l'un après l'autre pour nourrir les survivants. Notre meute ne se compose plus maintenant que de seize bêtes, et nous sommes encore loin de la terre.

_3 mai._--Seulement 11°,3 sous zéro. Une température de printemps, qui nous donne une sensation exquise de bien-être. Maintenant, nos mains cruellement «mordues par la gelée» peuvent toucher les objets, sans craindre à chaque contact une cuisance atroce.

Toujours des chaînes de monticules et des ravins remplis d'eau dont la traversée nous épuise. Une fois couchés dans nos sacs, bien au chaud, nous oublions vite les souffrances et les fatigues. Je suis si éreinté que je chancelle sur mes _ski_; lorsque je tombe, je voudrais rester couché où je suis.

_8 mai._--Les canaux ouverts à travers la banquise paraissent tous orientés, parallèlement entre eux, du nord-est à l'ouest-sud-ouest (du compas), c'est-à-dire, perpendiculairement à la direction que nous suivons.

A notre grande joie, la glace semble devenir plus unie aux approches de la terre, alors que nous redoutions précisément le contraire. Le nombre des chiens diminuant de jour en jour, le halage est de plus en plus pénible. Je n'ai plus que quatre bêtes à mon traîneau.

_10 mai._--Température −8°,8. Hier, la glace était plane; au départ nous espérions donc faire bonne route, lorsqu'une tourmente de neige s'est levée et nous a brutalement obligés à camper.

Aujourd'hui, après quelques heures de clair soleil et de ciel bleu, chute de neige abondante, et temps «bouché».

A chaque pas, des chaînes de blocs soulevés par les pressions. Par la brume, impossible de trouver la route au milieu de ce dédale

_12 mai._--Notre second sac de pain sera bientôt vide, et jamais la terre n'apparaît! Plus que douze chiens dont les forces diminuent de jour en jour!

A mesure que nous avançons, la banquise devient de plus en plus difficile. La glace est maintenant recouverte de neige qui ne porte pas. A chaque instant, lorsque l'on quitte les _ski_ pour pousser les traîneaux, on tombe dans quelque trou, masqué par cette couche trompeuse.

Aujourd'hui la température est relativement élevée; la nuit dernière, la chaleur dans le sac de couchage m'a empêché de dormir. Minimum −14°,2′.

_16 mai._--L'anniversaire de la naissance de Johansen. Nous fêtons ce jour avec toute la solennité que comportent nos moyens. Au dîner, ragoût, le mets favori de mon camarade; comme dessert un excellent grog au jus de citron.

Hier, nous nous trouvions par 83°36′ Lat. N. et 59°55′ E. de Gr. Évidemment, nous sommes poussés dans l'ouest par un courant violent et risquons de dépasser la terre la plus nord de l'archipel François-Joseph.

Sur les plaines les chiens marchent encore très bien, mais, devant le moindre obstacle, refusent d'avancer. Afin d'accélérer le traînage, je m'attelle à leur tête. Plus loin, la banquise devenant très accidentée, je dois abandonner la bricole pour aller reconnaître le terrain en avant. Celui de nous qui marche en tête du convoi, ne parcourt pas moins de trois fois le même trajet. Une première fois, il va à la découverte et prépare le passage, puis revient en arrière pour conduire les attelages. En dépit de toutes les difficultés, nous poursuivons notre route. Peut-être, à la fin, tant d'efforts seront-ils récompensés. Actuellement, nous serions satisfaits si nous atteignions la terre et trouvions une glace unie.

Aujourd'hui encore, quatre abominables fissures. La dernière forme un véritable lac, une _polynie_, suivant l'expression russe passée dans le vocabulaire arctique. La nappe d'eau est couverte de jeune glace, trop faible pour porter, et en même temps trop résistante pour y lancer les _kayaks_. A perte de vue s'étend dans l'ouest ce large chenal absolument infranchissable. Pour traverser cet obstacle, nous n'avons pas le choix des moyens; il faut, ou suivre la _polynie_ vers l'ouest, jusqu'à ce que nous ayons trouvé un passage,--ce qui nous jette hors de notre route,--ou bien revenir en arrière et chercher dans l'est à contourner cette ouverture. Je me décide pour la première alternative. Bientôt, heureusement, nous découvrons en travers du canal une plaque de glace assez solide; immédiatement nous y poussons les chiens. Finalement ce large fossé, devant lequel nous craignions de perdre plusieurs jours, est rapidement franchi. Notre satisfaction devait être de courte durée. A quelque distance de là une seconde _polynie_! Pour aujourd'hui c'est décidément trop et je prends le parti de camper.

_17 mai._--La fête nationale, en Norvège. Couché dans mon sac, je songe à la joie du pays, tout là-bas, en ce jour d'allégresse générale. Je vois, en rêve, les processions joyeuses d'enfants, les drapeaux claquant au vent dans le gai soleil d'une journée de printemps. Aussi, combien triste me paraît notre position. Nous errons sur une banquise interminable, incertains du lendemain, poursuivant énergiquement notre marche vers le sud, tandis qu'une lente dérive des eaux nous entraîne vers l'ouest. Mais, quand même, nous voulons nous aussi fêter cette date chère à tous les cœurs norvégiens. Le pavillon national flotte sur les traîneaux, et, au dîner, un véritable festin est servi: un succulent ragoût, de la confiture d'airelle, puis un grog au citron.

Dans la _polynie_ ouverte devant nous s'ébat une bande de narvals. Leur donner la chasse entraînerait une perte de temps trop considérable.

Après avoir passé le chenal, le terrain devient relativement favorable. Longueur probable de l'étape: 10 milles. De plus en plus la dérive nous pousse dans l'ouest.

_20 mai._--Terrible tourmente de neige. Pas de vue. Nous restons couchés dans la tente, réfléchissant tristement à notre situation.

Nous devons être par 83°10′ environ, et devrions, par suite, nous trouver à la Terre Petermann, si elle est située réellement dans la position indiquée sur la carte de Payer. De deux choses l'une: ou nous sommes jetés, à notre insu, en dehors de la route que nous croyons tenir, ou bien cette terre est si petite que nous n'avons pu la distinguer.

_21 mai._--Ciel toujours brumeux et neigeux; malgré tout, nous nous mettons en route.

Passé un grand nombre de larges ouvertures couvertes de «jeune glace». Tout récemment, dans cette région, devaient s'étendre de vastes espaces d'eau libre.

_23 mai._--La plus terrible journée du voyage. Dès le départ, nous sommes arrêtés par une très large fissure. La traversée d'aucune des ouvertures rencontrées jusqu'ici n'a présenté autant de difficultés. Après avoir cherché en vain un passage pendant plus de trois heures, je prends le parti de suivre le chenal vers l'est. Peut-être, de ce côté, trouverons-nous un «pont»? Arrivés à ce qui nous paraît être la fin de cette _polynie_, nous ne voyons qu'un amoncellement inextricable de blocs et de _floes_, disloqués par de larges crevasses et heurtés violemment les uns contre les autres. A grand'peine nous avançons au milieu de glaçons empilés les uns au-dessus des autres.

Quand, enfin, nous croyons avoir dépassé le chenal, d'autres ravins et d'autres crevasses, encore plus difficiles, s'ouvrent devant nous. La banquise est comme convulsée. Pendant quelque temps c'est à désespérer de la situation. Dans toutes les directions apparaissent des fissures, et, de tous côtés, la couleur foncée du ciel indique l'ouverture de nappes d'eau libre.

Dans l'après-midi, d'une heure à trois, repos. Une fois étendus dans notre sac, et bien repus, nous oublions toutes ces tribulations. Lorsque nous nous remettons en route, le temps est devenu complètement brumeux. On ne peut distinguer un mur de glace d'une nappe de neige détrempée. Nous traversons je ne sais combien de crevasses, d'_hummocks_ et de _toross_. Heureusement chaque chose a une fin. Après ce terrible entassement de blocs, nous arrivons à une plaine relativement unie. Depuis quinze heures je suis en marche, et depuis douze nous travaillons au milieu de ce dédale de glace. Nous sommes à bout de forces et absolument trempés. Une couche trompeuse de neige couvre la surface de l'eau dans les crevasses et je ne sais combien de fois nous avons pris des bains de pieds. Dans la matinée, je me trouvais sur un glaçon que je croyais solide, lorsque tout à coup il enfonça. Je n'eus que le temps de me jeter sur un bloc qui, heureusement, était résistant. Sans cela, je prenais un bain complet dans une bouillie de glace. Me trouvant alors seul, la situation n'aurait pas été précisément drôle.

_26 mai._--La neige ne porte plus. Dès que l'on quitte les _ski_, on enfonce jusqu'aux genoux. Avec cela, lorsque le temps est sombre comme hier, impossible de reconnaître les accidents de la banquise; sous la couche de neige fraîche tout est uniformément blanc.

Les chiens n'en peuvent plus. Heureusement, le résultat des observations est réconfortant. Nous devons nous trouver par 82°40′ de Lat. N. et par 61°27′ de Long. Est.; la dérive vers l'ouest a donc cessé. Après cette constatation, l'avenir devient moins noir.

La couleur foncée du ciel indique l'existence de nappes d'eau libre. En effet, toute l'après-midi, les fissures succèdent aux fissures; dans la soirée, nous sommes arrêtés par un très large chenal. De l'_hummock_ le plus élevé que je puis atteindre, à perte de vue dans toutes les directions, s'étend cette fente, plus impraticable encore, semble-t-il, que toutes celles précédemment rencontrées. Au bivouac Kvik, mon chien favori, est sacrifié. La malheureuse bête ne peut plus tirer; non sans un gros chagrin je me décide à cette nécessité! Tôt ou tard il faudra l'abattre; mieux vaut aujourd'hui, alors que le pauvre animal peut encore nous rendre service en fournissant des vivres pour trois jours aux huit autres survivants.

_27 mai._--Lat. 82°30′. Aucune terre en vue; c'est à n'y rien comprendre. Probablement nous sommes de plusieurs degrés plus à l'est que nous ne le croyions[32].

[32] En réalité nous nous trouvions à 6° à l'est de notre point estimé.

La glace sur laquelle nous cheminons est plate. Seulement çà et là se rencontrent de petits glaçons entassés par les pressions, plus rarement de larges mamelons ou d'étroites crêtes. Très certainement cette croûte cristalline ne date pas de plus d'un an. A mon grand étonnement, les plaques de «vieille glace» sont rares et isolées. Au campement, impossible de découvrir un glaçon qui ait été exposé à la chaleur de l'été, et qui, par suite, ait perdu toute trace de sel. Pour nous procurer de l'eau, nous avons dû faire fondre de la neige. Lorsque la neige n'est pas granuleuse, sa fusion produit beaucoup moins de liquide que la glace et exige plus de chaleur. Pendant l'été ou l'automne dernier, une vaste zone d'eau libre a dû s'étendre dans cette région.

_29 mai._--Hier, pour la première fois, un oiseau en vue, un pétrel arctique (_Procellaria glacialis_).

Nous partons avec l'espoir d'en avoir terminé avec les crevasses et les canaux qui découpent la banquise. Ah bien oui! à peine en route, les apparences du ciel indiquent l'existence de nouvelles rigoles d'eau libre. Je grimpe en toute hâte au sommet d'un _hummock_; de là-haut le panorama est absolument décourageant. Au sud, à l'est, à l'ouest, un dédale de canaux se coupant et se recoupant dans tous les sens. Partout la glace est disloquée; suivant toutes probabilités, jusqu'à la terre François-Joseph elle doit être ainsi convulsée.

Maintenant, la banquise n'est plus formée de glace polaire massive et compacte, mais de petits glaçons. Si seulement, nous étions en mars, les froids auraient bientôt consolidé tous ces «champs» en une masse rigide. Toujours j'avais considéré comme de la dernière importance d'atteindre la terre avant la fin de mai, sachant combien la banquise serait morcelée à cette époque, alors que le thermomètre s'élève au-dessus de zéro. Hélas! mes craintes n'étaient que trop fondées. Nous sommes arrivés trop tard ou trop tôt. Dans un mois, cette masse de glace sera complètement disloquée, et à travers ses fissures on pourra naviguer en _kayak_. Aujourd'hui, impossible d'employer ce mode de locomotion; la «jeune glace» déchirerait les coques de nos frêles embarcations.

Dans toutes les directions la couleur du ciel annonce la présence de nappes d'eau libre. Que ne donnerais-je pas pour être là-bas! Si la banquise devient encore plus morcelée, nous devrons attendre la débâcle complète; pour cela nos provisions sont-elles suffisantes? C'est douteux.

Je suis tout à coup tiré de ces réflexions par un clapotement bruyant dans le chenal voisin. Une troupe de narvals s'ébat à côté de moi dans une heureuse insouciance. Si j'avais un harpon, je pourrais capturer un de ces cétacés.

Dans la matinée, pendant que nous peinons au milieu des canaux, passe un guillemot grylle (_Uria grylle_). Un peu plus loin, nous entendons des mugissements de phoques, bientôt même nous découvrons un de ces animaux; malheureusement il se tient hors de portée.

Le gibier commence à se montrer, la situation n'est donc pas désespérée! En avant coûte que coûte!

_31 mai._--La glace devient de plus en plus mince.

Hier, aperçu deux phoques (_Phoca fœtida_), un oiseau, et rencontré les traces d'un ours et de deux oursons. Nous allons donc pouvoir nous ravitailler en viande fraîche.

Pan, le plus vaillant de nos tireurs, doit être sacrifié. La pauvre bête est maintenant épuisée; à son tour de servir de pâture aux survivants qui peuvent encore nous rendre quelques services.

Un terrain presque impraticable, un chaos de blocs nageant au milieu de l'eau. Nous cheminons en sautant de glaçons en glaçons. Si nous étions seuls, cela irait encore; mais, avec nos traîneaux, ces escalades et ces descentes continuelles nous mettent à bout de forces.

Du 82°52′ au 82°19′ la banquise est presque uniquement composée de «jeune glace» épaisse d'environ 0m,80. Sur toute cette distance nous n'avons rencontré que quelques vieux _floes_ et de rares champs de «vieille glace», comme celui sur lequel nous sommes actuellement campés. La mer a donc été libre sur une distance de 33 milles vers le nord, et, dans la direction du sud, cette nappe devait également atteindre une grande étendue.

Pris aujourd'hui une hauteur méridienne; nous serions par 82°21′, et toujours pas trace de terre. De plus en plus cela devient une énigme. Mais patience!

CHAPITRE VIII

LA LUTTE POUR LA VIE

_1er juin._--Atteindrons-nous enfin, au cours de ce mois qui commence aujourd'hui, la terre si ardemment désirée. Il faut l'espérer et le croire, tandis que le temps marche.

Horizon bouché et neigeux; avec cela, vent contraire. Aussitôt après le départ, nous sommes arrêtés par un canal paraissant, au premier abord, infranchissable. Finalement, les choses tournent mieux que nous n'avons osé l'espérer. Après un détour vers le nord-est, nous parvenons à passer l'obstacle. Au delà nous avons la chance de rencontrer une plaine bien unie; sur cet excellent terrain nous marchons jusqu'à midi. Plus tard, encore une heure et demie de bonne glace, après cela nos tribulations recommencent. Dans toutes les directions la route est coupée par de larges ouvertures. Pendant une heure et demie je cherche en vain un passage.

Combien différentes sont les idées que les expéditions se font sur leurs situations respectives! Si nous réussissons à atteindre la terre avant l'épuisement de nos provisions, nous nous considérerons comme sauvés. Payer, au contraire, se serait cru perdu si, au cours de son excursion à l'archipel François-Joseph, sa ligne de retraite sur le _Tegetthoff_ avait été coupée. Et pourtant il n'était pas, comme nous, épuisé par une marche de deux mois et demi sur la banquise.

Hier, au moment de lever le camp, nous avons entendu le cri d'une pagophile blanche (_Larus eburneus_). Deux de ces beaux oiseaux blancs volaient au-dessus de nous. Tout d'abord je pris mon fusil pour les tirer, puis me ravisai. Ces mouettes ne valent pas une cartouche.

_2 juin._--Dimanche de la Pentecôte. Le chenal qui nous a arrêtés hier s'est agrandi pendant la nuit, et est devenu un très large bassin. Nous nous trouvons sur une île de glace au milieu de cette nappe.

Maintenant il n'y a plus à hésiter, il est absolument nécessaire d'entreprendre le radoubage des _kayaks_. Une fois les embarcations en état de tenir la mer, nous nous lancerons à travers les fissures de cette banquise toute crevassée.

Installés dans une partie abritée de notre île de glace, nous travaillons commodément sans sentir le moindre vent, tandis que souffle une fraîche brise du sud-ouest. Nous dînons d'un excellent ragoût chaud, un véritable régal, puis, en sybarites, nous nous prélassons dans une douce paresse. De temps à autre un repos est très agréable. Après cela au travail.

Je découds la peau de mon _kayak_ pour exécuter les reprises; après quoi, je resserre tous les liens unissant les pièces de la carcasse. Une longue besogne; il n'y a pas moins de quarante nœuds! Ce travail achevé, le châssis de l'embarcation est aussi solide qu'au moment du départ. Une fois les deux canots remis en état, nous serons parés pour le départ, et désormais pourrons poursuivre notre route, sans crainte d'être, à chaque instant, arrêtés par une nappe d'eau ou par un large chenal. Avant peu même, nous pourrons naviguer au milieu de cette banquise disloquée. Le transport des quelques chiens survivants sera alors une source de difficultés. Aussi devrons-nous nous en séparer. Notre meute est, du reste, réduite à six animaux, et seulement pendant quatre jours encore nous pourrons les nourrir.

Aujourd'hui la Pentecôte! C'est, dans notre beau pays, l'été gai et riant; ici, c'est la glace, la glace éternelle. La petite Liv ira dîner chez sa grand'mère; peut-être, pour la circonstance, met-elle une nouvelle robe? Un jour viendra où je pourrai, moi aussi, l'accompagner, mais quand?

Nous travaillons toujours à la réparation des embarcations. Dans notre ardeur à la besogne, nous en oublions même de manger. Souvent, pendant vingt-quatre heures de suite, nous peinons sans une minute de repos; parfois même la journée s'écoule avant que nous ayons songé à préparer un repas.

Cette réfection des _kayaks_ exige non seulement un grand effort, mais encore une attention soutenue. A tous les instants les plus minutieuses précautions sont nécessaires, pour ne pas couper une courroie trop vite ou pour ne pas briser une latte de bois en voulant lui donner une courbure trop forte. Nos provisions de matériel sont si restreintes! Nous fûmes récompensés de nos peines; plus tard, nous eûmes la satisfaction de constater que nos embarcations tenaient parfaitement la mer et pouvaient même affronter une tempête.

_4 juin._--Avant peu, la mer sera libre ou tout au moins la banquise disloquée. La glace est très mince et très morcelée, en même temps la température s'élève. Hier, le thermomètre est monté au-dessus de zéro, et, à mesure qu'elle tombait, la neige fondait. Aujourd'hui, ciel bleu et soleil resplendissant. Un air de gaieté et de joie rayonne dans tout l'espace, et nous apporte un doux réconfort. L'illusion est si complète que je me crois à la maison, par une belle matinée d'été, devant les riantes perspectives du fjord. Que seulement la mer soit bientôt dégagée et que nous puissions nous servir des _kayaks_, bientôt nous serons de retour.

Jusqu'ici nous avons pu manger à notre faim. Sans peser nos rations, nous n'avons cependant jamais dépassé la quantité de vivres fixée à l'avance, soit un kilogramme par jour. Désormais, cette ration devra être singulièrement réduite pour être assuré d'avoir des vivres jusqu'au bout. A déjeuner, le menu se compose, pour chacun de nous, de 36 grammes de beurre et 185 grammes de pain de gluten.

Position: par une observation au théodolite, Lat.: 82°17′,8. Long.: 61°16′,5. Comment la terre n'est-elle pas en vue! Peut-être sommes-nous plus à l'est que nous ne le croyons et la terre s'étend-elle dans l'est vers le sud, c'est la seule explication plausible. En tous cas, nous n'avons plus loin jusqu'aux premières îles de l'archipel François-Joseph.

_6 juin._--Toujours au travail de la remise en état des _kayaks_. Demain soir, probablement, nous serons parés pour le départ. Nous n'avons plus que 2kg,293 de beurre, à 36 grammes par jour et par homme il durera encore vingt-trois jours. Ce matin, température +2°. Jamais, jusqu'ici, le thermomètre ne s'était élevé aussi haut. La neige est complètement ramollie et des gouttelettes d'eau suintent des _hummocks_. La nuit dernière, il est tombé une véritable pluie.

_8 juin._--Après un dernier labeur consécutif de vingt-quatre heures, les _kayaks_ sont enfin prêts. Il est véritablement curieux que nous puissions travailler aussi longtemps sans un instant de repos. A la maison, nous serions éreintés et affamés, si nous n'avions ni mangé ni soufflé pendant un aussi long laps de temps. Ici pourtant notre appétit est excellent, et nous ne connaissons pas l'insomnie. Après trois mois et demi de marche à travers la banquise, nous sommes aussi solides que le jour du départ.

La provision de pain peut durer encore trente-cinq ou quarante jours; d'ici là, espérons-le du moins, nous serons hors d'embarras. Déjà, du reste, le gibier commence à paraître. Aujourd'hui, nous nous régalons d'une pagophile blanche, la première viande fraîche que nous ayons mangée depuis longtemps. A coup sûr, elle nous semble excellente, cependant pas autant que l'on pourrait le croire après un régime aussi prolongé de conserves. C'est la meilleure preuve de la qualité de notre ordinaire.

Sous l'influence d'une fraîche brise du sud-est qui s'est levée hier, presque tous les canaux se sont fermés. Ce matin, une tourmente fait rage. Quand même, nous nous mettons en route. A notre grande joie le terrain est relativement facile. La banquise s'étend presque plate, et, sur cette surface unie, la marche devient rapide, en dépit des mauvaises conditions de la neige. Cette neige fraîche adhère aux patins et les empêche de glisser.