Vers le pôle

Part 12

Chapter 123,694 wordsPublic domain

Plus nous avançons, plus la banquise devient unie; par endroits, elle présente une surface aussi plane que celle de l'_inlandsis_ du Grönland que nous avons traversé, il y a sept ans déjà. Si cela continue, nous aurons bientôt accompli notre tâche.

L'autre jour, nous avons perdu notre compteur enregistreur des distances parcourues. Pour le retrouver, il eût été nécessaire de revenir en arrière et peut-être de perdre plusieurs heures; j'ai donc pris le parti de l'abandonner. Désormais, nous ne pourrons évaluer la longueur des étapes qu'à l'estime. Dans la même journée, autre incident désagréable. Un de nos chiens tombe subitement si malade qu'il ne peut plus être attelé. Nous étions déjà en marche depuis longtemps, lorsque je m'aperçois qu'il ne nous a pas suivis. De suite, je pars à sa recherche et le retrouve seulement au campement de ce matin. De là, une perte de plusieurs heures précieuses.

_21 mars._--A neuf heures, ce matin, température −42°. Minimum de cette nuit −44°. Temps toujours très clair. Par un pareil froid, il n'est pas précisément agréable de rapiécer ses mocassins!

_22 mars._--De onze heures et demie du matin à huit heures et demie du soir, nous parcourons environ 21 milles. Nous avons dépassé le 85° de latitude nord.

Le ciel est rayonnant et par suite le froid terrible. Aujourd'hui le froid est rendu encore plus pénible par une fraîche bise du nord-est. La nuit, le thermomètre tombe à 42° sous zéro. Pendant la journée, nos vêtements se couvrent d'une cuirasse de glace; le soir, à la chaleur des sacs de couchage, cette croûte, en fondant, nous imprègne d'humidité.

Avant de camper, nous traversons un large bassin, pareil à un lac inclus dans la banquise. La glace qui le recouvre est très mince, par suite, de date récente. La formation d'une nappe d'eau en cette saison et à cette latitude est absolument extraordinaire.

_23 mars._--Le temps de faire des observations scientifiques, de charger les traîneaux, de mettre tout en bon état et en ordre, il est trois heures de l'après-midi. A neuf heures du soir, nous nous arrêtons devant une série de monticules comme nous en rencontrâmes au début du voyage. Jusque-là, la partie de la banquise parcourue était relativement plane, aussi avons-nous pu parcourir environ 14 milles.

Maintenant, nous sommes arrivés à la fin de cette nappe de glace unie sur laquelle nous glissions comme des flèches. Désormais à chaque pas ce seront de nouvelles difficultés.

_24 mars._--La glace devient très accidentée. A chaque pas des chaînes de monticules par-dessus lesquelles nous devons porter les traîneaux. Un long et dangereux travail; avec ces lourdes charges nous risquons à tout instant de culbuter et de nous casser bras ou jambes... Nous tuons un chien malade qui ne peut plus suivre et en jetons le cadavre démembré à ses camarades. Aujourd'hui ceux-ci font les dégoûtés; plusieurs, plutôt que de toucher à leur semblable, s'endorment sans manger. Laissons-les; bientôt la faim triomphera de leur répugnance. Dans quelques semaines, les malheureuses bêtes affamées se jetteront avec fureur sur les cadavres de leurs congénères que la nécessité nous obligera à sacrifier; en un clin d'œil elles avaleront tout avec gloutonnerie, même les poils.

_25 mars._--Toujours des chaînes de _hummocks_. Nous sommes exténués par le transport des traîneaux par-dessus ces crêtes. Pendant cette pénible marche, une fois le soir arrivé, le besoin de sommeil est invincible. Nos yeux se ferment malgré nous; à peine étendus nous nous endormons profondément. Le campement est généralement établi à l'abri du vent derrière un _hummock_ ou une ligne de monticules. Pendant que Johansen s'occupe des chiens, je dresse la tente et prépare le souper. Le menu se compose tantôt d'un ragoût de pemmican et de pommes de terre séchées, ou d'un gratin de poisson, tantôt d'une soupe de pois, de fèves ou de lentilles avec du pemmican et du biscuit. Après avoir apporté dans la tente notre matériel culinaire et nos provisions pour le souper et le déjeuner du lendemain, nous nous glissons dans nos sacs de couchage, afin de dégeler nos vêtements. Pendant la journée, la vapeur qui se dégage de notre corps se condense à la surface des vestes et des pantalons en une couche de glace. Nos membres se trouvent ainsi emprisonnés dans une carapace cristalline absolument rigide. Les manches de ma jaquette sont dures comme de la pierre, et leur frottement contre mes poignets ouvre dans la chair de profondes entailles. La blessure que j'ai au bras droit ayant été «mordue par la gelée», la plaie devint de plus en plus profonde et atteignit l'os. Vainement j'essayais de la protéger à l'aide de bandes de pansement; elle ne se ferma que l'été suivant. Probablement toute ma vie j'en garderai la cicatrice. Une fois dans les sacs de couchage, les vêtements dégèlent lentement, aux dépens de notre calorique animal. Nous avons beau nous serrer l'un contre l'autre; pendant plus d'une heure et demie nous claquons des dents avant de ressentir un peu de chaleur. A la longue nos vêtements deviennent souples, mais, le lendemain matin, à peine sortis de la tente, ils reprennent leur rigidité.

Le souper est le plus agréable moment de toute la journée. Pendant de longues heures nous l'attendons impatiemment et avec volupté nous absorbons notre maigre pitance. Souvent notre fatigue est si grande que le sommeil triomphe de notre appétit. Nous fermons malgré nous les yeux et nous nous assoupissons la cuiller en main. Une fois même, je m'endormis en mangeant. Après le repas, nous nous accordons généralement le luxe d'un petit extra: une tasse d'eau chaude dans laquelle je fais dissoudre de la poudre lactée. Nous avons l'impression de boire du lait bouillant; cette boisson nous réchauffe tout le corps. Après cela, nous fermons hermétiquement les sacs, et bientôt le silence de la banquise n'est plus troublé que par le bruit de nos ronflements et par les exclamations de nos rêves.

Le matin, mes fonctions de cuisinier m'obligent à être le premier debout. La préparation du déjeuner prend généralement une heure. Le menu se compose, un jour de chocolat, de pain, de beurre et de pemmican, un autre de bouillie de gruau. Une fois le repas prêt, Johansen se lève, puis nous nous mettons à table, assis sur nos sacs devant une couverture étendue en guise de nappe. Le déjeuner avalé, nous écrivons notre journal; après quoi, en marche. Un moment pénible, que n'aurais-je pas souvent donné pour pouvoir me remettre «au lit», et pour dormir bien au chaud tout mon soûl. Mais non, il faut poursuivre sans défaillance la tâche commencée; il faut sortir au froid, harnacher les chiens et reprendre le pénible labeur quotidien à travers la banquise.

J'avance en tête de la colonne pour tracer la route, ensuite vient le traîneau chargé de mon _kayak_, derrière marche Johansen avec les deux autres véhicules, occupé sans cesse à presser les attelages de la voix ou du fouet et à pousser les traîneaux sur les pentes des _hummocks_. Devant chaque accident de terrain, les chiens s'arrêtent. Si le conducteur ne peut enlever son attelage, celui de nous qui se trouve en avant doit revenir aider au passage du véhicule... Du commencement à la fin, cette marche n'a été qu'une longue souffrance pour ces pauvres animaux. Je frissonne encore en pensant avec quelle sauvagerie nous les battions, lorsqu'ils s'arrêtaient, incapables d'avancer. Même dans ces circonstances dramatiques, je sentais l'excès de notre cruauté; elle était cependant une loi de notre situation. Nous devions marcher vers le nord; aucune considération de sentimentalité ne devait donc nous arrêter. De pareilles entreprises atrophient tous les bons sentiments pour ne laisser dans l'homme qu'un abominable égoïsme.

L'organisation du campement, les soins à donner aux chiens, la préparation des repas et le paquetage après chaque halte absorbent un temps considérable. En règle générale, la durée des marches ne dépasse jamais neuf à dix heures par jour. Dans l'après-midi, l'étape était interrompue par une collation, un repas peu agréable; en dépit de toutes nos précautions pour nous abriter, nous étions bientôt transpercés par l'âpre bise, et, pour nous réchauffer nous devions manger en marchant.

Un grand nombre d'explorateurs arctiques se sont plaints des souffrances terribles causées par la soif dans ces déserts de glace. Le plus souvent, elles ont été déterminées par d'imprudentes absorptions de neige; aussi, pour parer à cette éventualité, avais-je emporté de petites bouteilles en caoutchouc que, le matin, je remplissais d'eau et que je portais sur la poitrine pour l'empêcher de geler. A mon grand étonnement, je ne sentis que très rarement le besoin de m'en servir. Nous avons échappé à ces souffrances, grâce à l'excellente construction de notre fourneau, qui, avec une très faible quantité de combustible, nous fournissait une provision d'eau plus que suffisante.

_29 mars._--Nous avançons très lentement. La banquise est loin d'être aussi bonne que je l'espérais. Toujours des amoncellements de glace dont la traversée entraîne une grande perte de temps. Avant de pouvoir trouver un passage praticable au milieu de ces monticules, l'un de nous doit aller en reconnaissance, et, en règle générale, faire un détour plus ou moins long. Pendant ce temps, les chiens, sautant de droite et de gauche, embrouillent les traits d'attelage et à peine a-t-on tout remis en ordre que la besogne est à recommencer.

Hier, après le dîner, le vent du nord-est a augmenté de force, et le ciel s'est couvert. Avec joie nous saluons ce présage d'un temps plus doux. En effet, dans la soirée, le thermomètre ne descend pas au-dessous de −34°. Pour la première fois, depuis longtemps, nous ne souffrons pas du froid dans les sacs de couchage.

Le lendemain, un soleil clair brille dans un ciel sans nuage.

Toujours une banquise tourmentée, hérissée d'obstacles. Dans la soirée, nous arrivons enfin sur une nappe parfaitement unie, comme nous n'en avons pas rencontré depuis longtemps. Au delà encore de nouveaux monticules de la pire espèce, formés par des entassements d'énormes blocs. Après un terrible labeur, il ne nous reste plus qu'une seule chaîne à traverser, précédée d'une crevasse profonde d'environ quatre mètres. Tous les chiens du premier traîneau culbutent dans le trou. C'est maintenant toute une affaire de les relever. Le second véhicule tombe, à son tour, heureusement sans dommage sérieux; après cela, il faut le décharger et le recharger, et voilà encore un temps précieux perdu. Instruits par l'expérience, nous prîmes nos précautions pour le passage du troisième traîneau.

Le soir au campement, −43°.

_31 mars._--Sous l'influence d'un vent de sud, la température monte rapidement. De très grand matin, le thermomètre marque seulement 30° sous zéro, un véritable temps d'été!

Au départ bonne glace. Dans la journée, tout à coup un large chenal s'ouvre au milieu de la banquise. A peine l'ai-je traversé avec le premier traîneau qu'il s'élargit, coupant la route au reste du convoi. Sur ces entrefaites, un large morceau de glace se rompt sous les pas de Johansen. Dans cette chute mon camarade a la mauvaise chance de se mouiller entièrement les jambes, une aventure qui pourrait avoir les plus déplorables conséquences.

Le chenal est très long; nulle part je ne réussis à découvrir un gué. La position devient très critique; je suis d'un côté du canal avec un traîneau et la tente, de l'autre se trouve Johansen, à moitié trempé et presque gelé, avec les deux derniers véhicules. Impossible de nous servir des _kayaks_. Après les chocs qu'ils ont reçus, leur coque n'est qu'un écumoir. Enfin, après de longues recherches, je parviens à trouver un «pont».

De suite, après avoir fait passer les traîneaux, nous campons pour dégager Johansen de la croûte de glace qui l'enveloppe, et pour le réchauffer.

Chaque matin, les préparatifs du départ entraînent un long et pénible labeur. Parfois, sept heures nous sont nécessaires pour abattre la tente, faire le paquetage, charger les véhicules et réparer les avaries. Le contenu d'une boîte a été consommé, et on doit la remplacer par une autre charge; puis, je m'aperçois qu'un sac a été percé, et il faut le réparer. Après cela, on procède à l'arrimage, une besogne particulièrement difficile. Une fois les véhicules prêts, reste maintenant à débrouiller les traits, que les chiens ont entortillés en écheveaux inextricables.

_2 avril._--Tourmente de sud. Le terrain devient de plus en plus mauvais; la traversée de nouvelles chaînes d'_hummocks_ exige des efforts désespérés. Entre les blocs, la couche de neige est trop mince pour que nous puissions faire usage des _ski_, aussi, à chaque instant, culbutons-nous dans des trous.

Sous ce ciel couvert, impossible de distinguer une dépression d'une protubérance; tout est uniformément et désespérément blanc. Pour essayer de trouver un meilleur terrain, chacun de nous part en reconnaissance de son côté. Dans toutes les directions, la route n'est pas meilleure. A midi, −31°,5.

_3 avril._--Départ hier, à trois heures de l'après-midi. Le temps est beau, la glace relativement unie; aussi, au début, notre marche est-elle rapide.

... Une fois encore notre espoir est déçu. Voici de nouvelles chaînes de monticules, et bientôt après un canal couvert de «jeune glace» qui ne porte pas. Plus loin, le terrain n'a pas meilleure apparence; vers minuit nous prenons le parti de camper.

Un nouveau chien est sacrifié. Son cadavre est partagé en vingt-six portions; six de ses congénères refusent encore leur part du festin.

Une observation méridienne fixe notre position à 85°,59. Nos progrès sont extraordinairement lents. Très certainement un mouvement de dérive repousse vers le sud la banquise sur laquelle nous avançons dans la direction du nord. Nous sommes à la merci des vents et des courants, la plus décevante position pour un explorateur polaire. Maintenant je commence à croire qu'il sera sage de suspendre bientôt notre marche vers le nord.

La distance qui nous sépare de la terre François-Joseph, est triple de celle que nous avons parcourue. Dans cette direction la banquise ne sera pas plus praticable que dans la région où nous nous trouvons, et notre marche ne sera guère plus rapide. De plus, notre ignorance de la topographie de l'archipel François-Joseph nous exposera à des retards. Peut-être enfin, dans cette région, ne trouverons-nous pas de gibier! Depuis longtemps déjà, j'ai la conviction que nous ne pourrons atteindre le Pôle ou son voisinage immédiat: la banquise est trop accidentée et nos chiens trop faibles! Si seulement j'en avais un plus grand nombre! Que ne donnerai-je pas pour posséder une meute de l'Olonek. Tôt ou tard nous devrons battre en retraite.

_4 avril._--Départ à trois heures du matin. Toujours des chaînes de monticules, et, entre ces aspérités des canaux bordés d'amoncellements de blocs rugueux. Au passage de ces fentes, tantôt l'un de nous, tantôt les traîneaux enfoncent dans l'eau. Fort peu agréables, ces bains; impossible de nous changer et de nous sécher, et la température est de 30 degrés sous zéro.

Lat.: 86°2′8″; long.: 95°47′15″ E. de Gr.

_6 avril._--A deux heures du matin, température −24°,2. La glace de plus en plus mauvaise. Une succession inextricable de monticules et de ravins, pareille à une ancienne moraine qui serait formée de blocs de glace. Quelques mamelons ont une hauteur de dix mètres. Le halage des traîneaux sur un pareil terrain mettrait à bout des géants. Dans la journée l'étape n'est que 4 milles.

Hier j'avais perdu tout espoir de pouvoir poursuivre notre route, et ce matin, en arrivant au campement, je suis décidé à battre en retraite.

Nous irons encore un jour en avant et reconnaîtrons si la glace est aussi mauvaise qu'elle le paraît du sommet du _toross_, haut de dix mètres, au pied duquel nous sommes campés.

Ce serait folie de continuer la marche vers le nord. Sur une pareille banquise nous ne pourrons guère aller plus loin, et, si la glace n'est pas meilleure vers la terre François-Joseph, la retraite sera très lente.

_8 avril._--A deux heures du matin, départ. La banquise est de plus en plus impraticable. Partout des chaînes d'_hummocks_ et des amoncellements de blocs. Impossible de suivre aucune route. Dans ces conditions, je pars en avant en reconnaissance sur les _ski_. Du sommet du plus haut monticule que je puis atteindre, à perte de vue, je n'aperçois qu'un chaos de glace tourmenté. Ce serait peu raisonnable de nous entêter à poursuivre la marche vers le pôle. De suite, ma résolution de battre en retraite sur le cap Fligely, la terre la plus nord de l'archipel François-Joseph, est prise. Hier, d'après une observation méridienne, nous étions par 86°10′[31]. Long. 95° E. de Gr. Température à huit heures du matin −32°.

[31] Cette observation corrigée a donné comme résultat: 86°13′,6.

Pour fêter notre arrivée à ce point suprême vers le Pôle, un banquet est préparé, composé de ragoût, de biscuit, de beurre, de chocolat et de confiture d'airelles. Après une bonne sieste, nous nous remettons en marche vers le sud.

CHAPITRE VII

LA RETRAITE SUR LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH

A notre grand étonnement, dès le premier jour de notre retraite, nous trouvons la glace bien meilleure que dans la direction du nord. Devant nous s'étendent de larges plaines, unies, coupées seulement de loin en loin de chaînes de monticules et de canaux recouverts de «jeune glace». Ces accidents de terrain sont orientés dans le S. 22° O. magnétique, soit environ à l'ouest-sud-ouest du monde, c'est-à-dire parallèlement à la direction que nous suivons.

Le 10, une bonne étape: 15 milles.

Le 12, j'oublie de remonter les montres. Pour obtenir maintenant le temps moyen de Greenwich, je prends une observation circumméridienne et détermine la latitude, puis fais l'estime depuis le point où nous avons rebroussé chemin et où j'ai pris ma dernière observation de longitude. Grâce à ces précautions, l'erreur dans la détermination des positions ne sera pas grande.

_14 avril._--Jour de Pâques. Je passe la journée à calculer la latitude, la longitude et le temps moyen. Une occupation très agréable que ces opérations mathématiques et la manipulation de la table des logarithmes avec des doigts rigides, presque gelés, et avec des vêtements couverts de glace sur le dos. Pourtant la température n'est que de −30°, presque un temps chaud. D'après mes calculs, hier, nous devions nous trouver au-dessous de 86°5′,3, tandis que, d'après l'estime, nous devions être par 85°50′ et quelques minutes, ayant parcouru 50 milles en trois jours. Maintenant, selon toute vraisemblance, la dérive nous porte dans le nord. Nous ne devons pas avoir dépassé le 86°, et j'ai vérifié sur cette position l'heure de nos montres.

Les jours suivants, nos progrès sont rapides, quoique la banquise soit maintenant plus accidentée qu'au début de la retraite. Le 17 avril, nous parcourons 20 milles. Toujours un ciel clair; jour et nuit, le soleil brille dans une atmosphère absolument calme. Depuis notre départ, pas une seule fois le mauvais temps ne nous a arrêtés. La température s'élève; le thermomètre ne marque plus que −27°. L'été approche. Si à coup sûr un temps aussi doux est agréable, dans quelques semaines il peut nous exposer à bien des difficultés et à bien des dangers. Il hâtera la débâcle et rendra très pénible l'approche des côtes.

_20 avril._--Durant plusieurs heures, impossible de traverser un large fossé, rempli de blocs amoncelés dans un désordre effrayant. De tous côtés, des chaînes de _toross_ et des _hummocks_, et, de toutes parts, de larges crevasses. Pendant longtemps cette glace a dû être en mouvement et soumise à de terribles pressions. Sur plusieurs points, les monticules atteignent une hauteur de huit mètres et contiennent des strates de matière minérale. Un _floe_ notamment est entièrement noirci par une substance inorganique ou organique. Le temps me manque pour examiner la chose.

Au cours de notre route, je note, à différentes reprises, des _hummocks_ très massifs et très étendus, de forme carrée, semblables à des îles élevées couvertes de neige; des blocs paléo-*crystiques, très certainement.

Après de longues recherches, je parviens à découvrir un passage à travers ce labyrinthe de glace. Au delà quel n'est pas mon étonnement d'apercevoir un énorme tronc de mélèze de Sibérie, dressé au milieu de la banquise. Nous le marquons des initiales: F. N. H. J. 85°30′.

Pendant plusieurs jours ensuite, la glace relativement unie nous permet de glisser rapidement sur nos _ski_. En deux jours la distance parcourue est d'au moins 40 milles.

Le 26, à mon grand étonnement, je rencontre une piste fraîche de renard venant de l'O.-S.-O. et allant vers l'est. Que diable est-il venu faire jusqu'au 85°? Involontairement je regarde autour de moi, pensant apercevoir une terre. Le temps est malheureusement bouché. Probablement ce renard s'est avancé jusqu'ici à la suite d'un ours. Plus loin encore, d'autres pistes de renards toujours dans la même direction. Quelle nourriture peuvent-ils trouver au milieu de ce désert de glace? Probablement des crustacés qu'ils attrapent dans les bassins d'eau libre.

Température minima −35°,7.

Hier, rencontre d'un amoncellement de blocs, qui paraît de formation toute récente. J'y remarque d'énormes fragments de glace d'eau douce, contenant des particules d'argile et de graviers, de la glace de rivière provenant probablement des fleuves sibériens. Même à l'extrême nord de notre course, j'ai souvent vu des glaçons de cette nature, et, jusqu'au 86° de latitude, j'ai observé de l'argile à la surface de la banquise.

_27 avril._--Bonne étape. Nous avons parcouru, suivant toute probabilité, une distance de 20 milles. Quittant le campement hier à trois heures de l'après-midi, nous avons marché jusqu'à ce matin.

Bientôt viendra le temps où nous aurons l'espérance de voir apparaître la terre. La terre! quand la verrons-nous? Quand foulerons-nous autre chose que cette glace et cette neige?

Aujourd'hui encore de nouvelles pistes de renards, toujours dans la même direction.

Un de nos chiens est complètement à bout. Il ne se tient plus sur ses pattes; une fois que nous l'avons chargé sur un traîneau, il demeure complètement immobile. Aujourd'hui nous le délivrerons des souffrances de l'existence. Pauvre bête, jusqu'à la fin, elle a énergiquement travaillé, et maintenant qu'elle ne peut plus tirer, elle nous rendra un dernier service en nourrissant de son cadavre les survivants. Elle était née à bord du _Fram_, le 13 décembre 1893, et, en véritable enfant des régions polaires, elle n'avait jamais vu autre chose que de la glace et de la neige.

Le lendemain, quel n'est pas notre étonnement de rencontrer un large bassin d'eau libre! Pendant que nous le suivons, à la recherche d'un passage, tout à coup les deux bords se rapprochent et se joignent avec un fracas terrible. Sous la violence du choc, la glace se dresse; d'énormes blocs roulent; tout craque et mugit. Rapidement nous poussons les chiens pour traverser le chenal à la faveur de ce bouleversement.

De jour en jour nos attelages deviennent plus faibles. Plusieurs bêtes sont absolument exténuées. Barnet ne peut plus se soutenir; ce soir nous l'abattrons.