Part 3
A droite et à gauche des routes que nous gagnons progressivement, voici des villas, construites en pierres, en bois, surtout en bois. Elles sont posées sous de beaux platanes et autres essences d’arbres aux larges feuilles, parmi lesquels le maple. Cet arbre qui se retrouve dans les promenades, les parcs, le long des routes, a cela de commun avec le bouleau qu’il y circule au printemps une sève surabondante. On la lui soutire, par les mêmes procédés, pour en faire un sirop exquis. Les Américains en sont très friands et le mangent au déjeuner, avec des crêpes.
De clôtures peu ou point. J’en avais déjà remarqué l’absence dans la campagne de New-York. Les propriétaires ne marquent pas avec excès les limites de leur territoire, par des murs, des grilles, des haies, des palissades, comme cela se voit fréquemment en Europe, où dans certaines contrées la hauteur des murs détruit tout l’horizon. Je n’ai pas aperçu dans toute l’Amérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux par leur seule hauteur, mais socialement aggravés par les tessons de verre et les culs de bouteille dont leur sommet se hérisse. Une telle armature sur une muraille est une démonstration antiamicale pour les passants. Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre le propriétaire, et faire souhaiter qu’il soit volé.
Très souvent des kilomètres entiers de petites et grandes propriétés se suivent, le long des routes et des avenues, sans être séparées par autre chose qu’une petite haie, un sentier bordé de gazon. Du gazon il y en a partout, un gazon serré et permettant aux habitants de s’y livrer à leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez rarement en Amérique un promeneur proprement dit. Ce charme de l’existence leur semble inconnu. La canne, inséparable compagne du flâneur, est presque introuvable. En revanche, partout, autour des villes et des habitations, sur les collines, sur les gazons des parcs, des joueurs sont installés, jeunes et vieux, hommes et femmes, jouant à des jeux variés, comportant généralement de l’adresse, du mouvement, des cris et souvent une véritable ivresse de joie ou de combat. L’Amérique, cela se remarque dès le premier jour, cherche son plaisir dans le mouvement et la liberté. Mon ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté des environs de Philadelphie, et que j’avais vu se livrer autour de sa maison aux jeux que comportait l’automne, m’écrivit après Noël: «Vous devriez nous revoir maintenant. Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur toutes les pièces d’eau. A nos heures de loisir nous descendons les collines en petits traîneaux, nous patinons, et nous avons tous l’air d’Esquimaux.»
Ce qui m’intrigua fort, c’est de voir si peu de jardins proprement dits. Il y a quelques fleurs autour des demeures, des roses mêlent leurs couleurs au fond vert des plantes grimpantes. Mais le jardin est généralement absent. Ce potager qu’adore le Français, ce petit coin près de sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux fleurs qui sont la beauté et la grâce, le persil et la ciboulette qui représentent l’utilité, vous le chercherez en Amérique sans le trouver autrement qu’à l’état d’exception. Mais tous ceux qui ont un peu de terrain y font paître une vache, quelquefois un petit troupeau. Et des poules multicolores égaient par leur plumage et leur caquetage le voisinage des maisons. Qui demeure dans ces maisons, comment y vit-on? C’est ce que de prochaines occasions nous révéleront sans doute. Mais elles sont gracieuses, les maisons de campagne américaines, les maisons de bois entourées de galeries couvertes avec leurs fenêtres claires et riantes encadrées de lierre ou de vigne sauvage. Et d’après la physionomie des maisons qui dit bien des choses, je conclus, moi passant rêveur, que ce doivent être des demeures de braves gens.
UNE SIESTE ET SES SUITES
Pour flâner, sans crainte de s’égarer définitivement, ce qui est toujours désagréable, il faut, après s’être éloigné suffisamment du point où l’on désire revenir, prendre comme règle de tourner à chaque nouveau chemin, toujours à droite ou toujours à gauche. Mon vieux système, ce jour-là, me ramena, au bout de plusieurs heures, dans les jardins de Lindenhurst. On n’est pas rural et jardinier pour rien. Dans ce pays nouveau, chaque légume m’intéressait, et même les herbes du chemin. Il m’était agréable de fouler, le long des sentiers du nouveau monde, les petits trèfles et les plantins qui bordent les chaussées européennes. Ils souriaient à mes pieds comme de vieilles connaissances.
Mais voici une sorte de rotonde où des fauteuils invitent à s’asseoir. Pourquoi pas? L’air est doux, et la course fut longue. Et bientôt je m’endormis, ayant comme dernières impressions, une brise caressante, soulevant de larges feuilles aux berceaux des vignes chargées de grappes noires, et balançant des poires d’or aux rameaux inclinés des arbres.
A mon réveil, une petite table de jardin était devant moi, toute dressée. Pour assiettes, des feuilles; pour mets, des fruits. A ce service se reconnaissaient des mains d’enfants. Mais ces petites mains de bonnes fées qui avaient discrètement apporté leurs dons, où donc étaient-elles? Ma surprise avait des témoins, et des témoins incapables de cacher leurs sentiments. Des rires étouffés partirent de derrière un buisson, et je vis venir à moi une petite fille brune, de sept ou huit ans, pouvant bien être la fille d’un jardinier, et une blonde du même âge, avec de larges yeux bleus et des boucles d’or dévalant sur ses épaules. Celle-là, visiblement, était de la grande maison.
Nous ne fûmes pas longs à devenir amis. Je croquais des poires savoureuses et des raisins au goût de muscat. Et je me délectais à entendre ces voix fraîches parler anglais. Je leur racontai une histoire; elles dirent: «encore une», et cela devint une série.
--Voulez-vous venir prendre le thé dans ma maison? dit alors celle qui avait les yeux bleus.
--Très volontiers, et à quelle heure?
--A cinq heures.
A l’heure indiquée, Mary vint me prendre par la main et me conduire à sa demeure. Car elle avait une maison sous bois, une maison de poupée; mais dans laquelle on pouvait entrer. Avec un peu de bonne volonté, je parvins à m’introduire par la porte. Et le charme de l’enfance envahit ma pensée. Grâce à une suffisante diplomatie, mes jambes furent casées sous la jolie petite table verte, et en avant la causerie! Par la fenêtre, on voyait la forêt où couraient quelques chevreuils, sans crainte. Le soleil envoyait des rayons tamisés. Ils dansaient parmi les ombres des feuilles, sur la nappe blanche. Dans la chambre proprette, il y avait un vrai buffet, de la vraie vaisselle. Plusieurs poupées des mieux élevées nous tenaient société. Nous causions comme deux grandes personnes ou comme deux enfants, comme vous préférerez. Les enfants sont, dans le monde, les personnes les plus vraiment sérieuses. Nous autres, toujours quelque chose nous trouble à l’arrière-plan. L’enfant vit pleinement sa vie et la prend absolument au sérieux. Le mieux que les grands puissent faire, c’est de rester enfants ou de le redevenir. Une des joies de mon voyage a été ce _five o’ clock tea_ chez Mary.
Pouvais-je, avant de la quitter, lui refuser de lui raconter encore une histoire! Non. Je lui racontai donc une histoire de plus, et ce fut un moment de contentement paisible, exquis. Certainement, le plaisir de l’enfant à entendre raconter, ne pouvait pas dépasser celui que j’éprouvais à la voir écouter, écouter avec son âme entière, comme les bois écoutent les sources, comme les fleurs écoutent les abeilles.
SÉJOUR A LA MAISON BLANCHE
LE PRÉSIDENT.
Dès la fin de juillet, le Président m’avait invité à venir à la Maison Blanche pour le 26 septembre «_To dine and spend the night_.»
J’avais souvent pensé d’avance à cette rencontre. Et je me trouvais à la veille. J’allais donc voir l’homme dont la personne s’est conquis dans le monde entier une si vive sympathie et une admiration si sincère. Et la proximité de l’entrevue me donnait à la fois de la joie et de l’angoisse. Quelle impression me produirait le contact personnel? Et lui, qu’éprouvera-t-il à voir de tout près celui qu’il avait bien voulu honorer de loin, pour son œuvre de semeur et ses idées.
Je relus certains passages de ses livres, me rappelai ses actes, me répétai ses bonnes lettres dont chacune avait été pour moi un événement du cœur, afin de bien fixer dans mon esprit la figure de celui chez qui j’allais.
Dans ces dispositions j’arrivai à la Maison Blanche, le 26 septembre, vers la fin de l’après-midi.
La demeure présidentielle est un bâtiment de style grec aux lignes simples, tout blanc et situé au milieu de jardins immenses. Au delà de ces jardins se trouve le monument de George Washington. Il affecte la forme d’un obélisque colossal dont le jet droit monte comme le symbole d’une grande idée. On entre à la Maison Blanche ainsi que dans une maison privée. Point de garde militaire. L’impression dominante est celle de simplicité. Pour ma part, cette absence complète de faste me produisit plus d’effet que tout ce que j’ai vu de plus grandiose en fait d’exhibition de force et d’autorité autour de la demeure des souverains. Comme habitation, cela laisse peut-être à désirer. De tout temps les familles des Présidents ont eu à se plaindre du manque de confort. Mais la Maison Blanche est maintenant un monument historique. Aucune demeure splendide, aucun palais, quelque riche et beau qu’il soit, ne pourra jamais la remplacer.
Un domestique me conduisit dans ma chambre. Vers les huit heures, je fus averti que le Président me faisait demander.
Je le trouvai avec Mme Roosevelt dans les salons du rez-de-chaussée où sont les portraits des anciens présidents. Il vint à moi les bras tendus. Un instant après, nous étions à table, au nombre de quatre: le Président, Mme Th. Roosevelt et Mme Roosevelt-West, de New-York. C’était le dîner intime.
--Où sont les boys? dit le Président.
--Ils ont déjà ôté leurs souliers, répondit quelqu’un.
--Qu’ils viennent tout de même dire bonjour à M. Wagner.
Et je vis venir deux jeunes garçons de neuf à onze ans, visiblement fatigués d’une longue course, et dont les yeux présageaient qu’ils dormiraient bientôt.
--J’ai une très importante question à vous poser, dis-je à l’un d’eux: Quand vous dormez, est-ce à mains ouvertes ou à poings fermés?
--Je ne sais pas, répondit-il, après un moment, puisque je dors.
Le Président rit de bon cœur de cette réponse, la seule qui fût bonne à donner, et les jeunes gens s’empressèrent de gagner leur lit.
--Nous eussions été plus satisfaits, dit le Président, de vous recevoir à Oysterbay, notre home, où nous passons plusieurs mois d’été. Je vous eusse proposé, et vous auriez été homme à accepter, de passer une nuit au dehors à dormir sous les grands arbres. Vous auriez vu trois familles de nos cousins, vivant dans notre voisinage, et leurs enfants et les nôtres au complet, en tout une troupe de dix-sept.
J’exprimai mon regret au Président de n’avoir pu profiter d’une si charmante occasion de connaître tous les chers siens, et l’espoir qu’un jour ou l’autre cette occasion se représenterait.
J’avais, dès les premières salutations, transmis au Président des États-Unis les compliments personnels dont notre Président, M. Émile Loubet, avait bien voulu gracieusement me charger, lorsque je fus lui présenter mes hommages avant mon départ.
Maintenant la conversation s’engageait sur la multitude des sujets qui nous intéressaient: questions d’éducation familiale et culture de l’esprit public; rapports sociaux; relations internationales et bonne volonté internationale; questions religieuses.
Nous parlions tour à tour français, allemand, anglais. A un moment donné, mettant en commun des réminiscences du répertoire de poésie allemande, nous fîmes des citations de divers «Lieder» et en particulier de _Vater ich rufe dich!_
Sur le terrain des sentiments de famille, je trouvai le Président inépuisable de tendresse et de filial respect. C’est avec émotion et presque les larmes aux yeux qu’il parle de tout ce qui touche au sanctuaire du foyer. Il l’appelle la pierre angulaire de l’humanité. En cela, je le reconnus immédiatement comme un homme de cœur en qui la fibre humaine essentielle est d’une sensibilité et d’une puissance saisissantes. Parlant de ses sentiments religieux, il dit: «Je suis très attaché à ma vieille Dutch Reform-church, et je suis en même temps de l’Église universelle.»
Pour ce qui est de l’esprit public, rien de ce qui peut contribuer à renforcer la bienveillance mutuelle et la cohésion des citoyens ne le laisse indifférent. Doué d’une rare pénétration à qui toutes les finesses de la pensée sont familières, il s’intéresse cependant avant tout aux idées pratiques, semblables au pain de ménage, susceptibles de devenir une nourriture largement répandue. Il aime répéter que ce qui importe à la santé et à la puissance d’un peuple est beaucoup moins l’existence de quelques caractères isolés, d’une extraordinaire hauteur, qu’une bonne moyenne générale dans l’esprit public. Le nerf, l’énergie individuelle, le sentiment de la responsabilité sociale, une décision primordiale de marcher droit et de ne pas se laisser détourner, voilà ce qu’il apprécie avant tout, en y joignant une large disposition sociable qui consiste à n’aller pas jusqu’au bout de son droit, par égard pour le prochain.
On ne saurait s’exprimer d’une façon plus sympathique à l’égard d’un peuple, que le Président, à bien des reprises, ne s’exprima à l’égard du nôtre. Il estime qu’avec un peu plus de clairvoyance, les nations civilisées de ce temps auraient de grandes chances d’éviter les guerres et d’établir leurs affaires sur ce principe, que les intérêts profonds des peuples sont identiques. Si quatre ou cinq des plus puissantes, arrivent, ce qui est en voie de se faire, à établir entre elles le régime de l’entente amiable, elles pourront même empêcher les autres de troubler la paix universelle.
Je voudrais pouvoir fixer ici la physionomie du Président, telle que je l’ai vue. Sa figure, d’une mobilité extraordinaire, est rebelle à la photographie ou à la peinture. Tous ses portraits le trahissent en le figeant dans l’immobilité. Si on ne l’a vu lui-même, on ne peut s’en faire une idée. Chacune de ses paroles s’accompagne d’une expression particulière du visage. Il a surtout un mot qu’il dit souvent, avec un jeu de physionomie typique, c’est le mot: _exactly_. C’est un _vivant_ qui se met simplement et entièrement dans chacune de ses manifestations. L’abord est bienveillant et sans façon. Point de signes, même légers, annonçant le grand personnage. Ce n’est pas seulement la simplicité démocratique. C’est la large et accueillante simplicité humaine. On sent un homme qui est à toutes les hauteurs: égal aux plus grands, proche des plus humbles. J’éprouvai une pure joie de l’âme à le voir ainsi, car c’est le signe de la vraie grandeur que d’être naturel, dépourvu de prétentions, oublieux des petites précautions de vanité que certains emploient pour donner du relief à leur personne.
Le Président des États-Unis est un homme tout simplement, un des exemplaires qui honorent le plus notre vieille famille. Il donne l’impression d’une force concentrée, d’un ressort tendu. On le sent prêt à faire, sur l’heure, l’effort définitif, à payer de sa personne si la cause le réclame. Au-dessus de sa table de travail, il est représenté à cheval franchissant un obstacle. C’est l’image de son beau tempérament, généreux, vaillant, entreprenant, dévoué jusqu’au sacrifice suprême. Cet homme-là ne reculera devant rien, si ce n’est devant mal faire. Car c’est un scrupuleux autant qu’un décidé et un fort. Ce leader obéit à la loi intérieure. Ce chef d’État républicain, plus armé par la Constitution que la plupart des souverains constitutionnels, a la délicatesse de conscience d’un enfant: c’est un honnête homme, pour dire le seul mot juste. Vous ne lui ferez jamais choisir les sentiers tortueux; s’il choisit d’aller à un but, soyez sûr qu’il y marchera tout droit.
Avec cela il voit très clair et ne se fait pas d’illusions. Il connaît la vie et les hommes, et les dessous de leurs jeux hypocrites. C’est un réaliste qui croit à la victoire du bien. Mais il sait que cette victoire doit être le prix de la lutte journalière contre les éléments de décomposition. Il a beaucoup agi et beaucoup réfléchi. Son corps, assoupli et aguerri, capable de toutes les fatigues, habitué aux privations, est à son service comme un bon cheval qui ne peut rien refuser à son maître. Pendant qu’il est assis, tranquille, à deviser avec des amis, il ne fait point l’impression du bourgeois confortable. Son repos est une préface à l’action. Il sait que le combat est la loi de la vie. Mais il ne combattra jamais que le bon combat. Et c’est pour cela que ce combatif est un pacifique. Ceux qui l’accusent d’impérialisme ne le connaissent pas. Son patriotisme n’a rien d’agressif ni de menaçant.
S’il veut une Amérique forte, c’est afin de n’être pas à la merci du bon plaisir d’autrui et de pouvoir aimer la paix sans encourir le reproche de faiblesse. En cela, tout le peuple est avec lui. Pacifiques et indomptables, c’est leur caractère.
L’Amérique aime son Président. Il n’y a pas une maison de souverains parmi les plus vieilles, les plus légitimement affectionnées dans leur pays, qui jouisse d’une sympathie aussi profonde et aussi large que la personne et la famille du jeune Président des États-Unis. Tous les âges, toutes les classes sociales le vénèrent. On dirait qu’il est l’ami principal de chaque famille. Sa parole a une autorité inouïe sur tout le territoire, et cela, non par l’effet d’une popularité bruyante et superficielle, mais par l’effet d’un ascendant tranquille et authentique. Aux dernières élections, tout effort tenté contre lui a tourné contre ses adversaires, et depuis sa réélection triomphale, l’équité de son jugement et son absence de rancune politique convertissent à lui ses antagonistes eux-mêmes. Chacun sait qu’il représente _la meilleure Amérique_. Il a mieux qu’une politique, il a un idéal, et cet idéal est conforme aux plus nobles traditions comme aux plus sérieux intérêts d’avenir de la République. Les destinées du pays sont en bonnes mains.
Je considère comme un extraordinaire privilège d’avoir pu passer de longues heures paisibles sous son toit, à m’entretenir à cœur ouvert avec un homme de sa valeur. Pour ceux qui s’intéressent aux destinées universelles de la famille humaine, c’est un grand soulagement de cœur que de rencontrer au centre vital d’un grand peuple, d’un peuple dont l’influence se fait sentir jusqu’au bout du monde, un caractère de cette trempe, un cœur de cette bonté, une si belle et si compréhensive intelligence. Dans un de ses discours, le Président avait dit: «We hold that the prosperity of each nation is an aid, not a hindrance for the prosperity of other nations».
Je me rappellerai toujours des paroles comme les suivantes, qui doivent être citées et retenues, et sur lesquelles je termine:
«Reading your books makes me feel more clearly than ever, that fundamentally there are just the same needs for us, on this side of the water as for you on the other. We are all alike at bottom, in needing to cherish the same virtues and to war on the same evils. The brotherhood of nations is no empty phrase[4].»
[4] En lisant vos livres, j’ai senti, plus clairement que jamais, qu’il y a au fond les mêmes besoins pour nous, de ce côté de l’eau, que pour vous, de l’autre. Nous avons tous le même but, qui est de chérir les mêmes vertus et de combattre les mêmes maux. La fraternité des nations n’est pas une phrase creuse.
MENUS SOUVENIRS DE LA MAISON BLANCHE
Après le dîner, par une température douce et une nuit de lune claire, dont les rayons, caressant au loin les arbres et les gazons, mettent en évidence le jet blanc du monument de Washington, la causerie se prolongeait sous la galerie extérieure de la Maison Blanche, tournée vers les jardins. Le Président introduisit un visiteur qui venait d’arriver, et dit ensuite: Voici un collaborateur qui vient s’occuper avec moi de mon élection... «We have some fighting.» Il avait dit déjà, en faisant allusion à la campagne qui battait son plein: «Si je suis élu, je resterai avec satisfaction; si je ne le suis pas, je quitterai mon poste avec le sentiment d’y avoir fait mon devoir.» Après un moment, le Président se retira, ainsi que le nouveau venu.
Dans le salon familial où Mme Théodore Roosevelt nous pria ensuite de monter, le premier mot que dirent ces dames fut celui-ci: Parlons français; nous aimons tant votre langue. En effet, ces dames s’exprimaient avec une aisance parfaite. La conversation roula sur la France, sur plusieurs côtés ignorés et fort intéressants de notre vie nationale, vie de famille et beaucoup d’autres bonnes choses, peu connues à l’étranger; je m’aperçus que mes interlocutrices prenaient de l’intérêt et du plaisir à ce que je pouvais leur raconter. Et je dis: «Mais, je suis tout prêt à vous faire sur toutes ces choses, à la première occasion, une conférence détaillée, pour vous toutes seules». Oh! non, répliqua la Présidente, à une telle conférence nous inviterons beaucoup de monde; tous nos amis de Washington qui savent goûter une conférence française. Et quel titre donnerez-vous à cette conférence?--Tout simplement celui-ci: «_La France inconnue._»
Et il fut entendu que je donnerais cette conférence lors de ma deuxième visite à Washington, à la fin de ma tournée, en novembre.
Puis la conversation prit un tour entièrement familial. Des questions me furent posées sur la composition de ma famille et l’âge des enfants. Quand on est loin des siens, on éprouve une grande douceur à en parler. Il fut parlé ensuite d’Oysterbay, des enfants du Président, et je vis une quantité de photographies artistiques d’après lesquelles il me fut facile d’avoir une idée de la vie charmante de simplicité que l’on mène là-bas.
Le lendemain, au déjeuner, le Président dit: «Je suis au courant de ce que vous avez comploté hier au soir avec ces dames: une conférence à la Maison Blanche sur la «France inconnue». Mais n’aurons-nous pas une conférence publique à Washington?
--Justement, on est en train de l’organiser. C’est l’Union chrétienne des jeunes gens de la ville qui en prend l’initiative.
--Très bien; en ce cas que ces Messieurs veuillent bien choisir un local pouvant servir de rendez-vous à un auditoire nombreux. Et je viendrai moi-même, vous présenter au public.
Après le déjeûner nous fîmes une promenade à travers les jardins. Je vis les rosiers auxquels Mme Roosevelt donne ses soins elle-même, et la conversation se continua.
Vers les neuf heures, je quittai la Maison Blanche.
Dans le jardin, je rencontrai les plus jeunes fils du Président. J’avais fait un bout de causerie avec eux, le matin, dans le Hall du rez-de-chaussée où ils sculptaient des marrons en forme de figures humaines. Et l’un d’eux m’avait dit: «C’est vous, Monsieur, qui avez écrit des histoires et des farces pour amuser les enfants; nous ne comprenons pas le français, mais maman nous les a traduites.»
Maintenant, tête nue, en simple blouse de coton bleu, avec quelques livres sous le bras, ils se rendaient à l’école publique.
Pour ma part, je partais, le souvenir plein de cette journée et m’en remémorant les détails. Le Dr Radclyffe, pasteur de l’église que fréquentait autrefois le Président Lincoln, me fit faire un tour à travers Washington et les parcs. Quand il me montra son église, je remarquai que tout le mobilier venait d’être renouvelé. Les bancs étaient flambants neufs. Mais parmi eux un vieux banc demeurait et semblait ressortir par sa couleur plus sombre: c’était le banc de Lincoln.