Vers la lumière... impressions vécues

Part 17

Chapter 173,796 wordsPublic domain

As-tu vu, etc.

Bref, après tant de souffrance,

L’avocat est revenu

Prendre sa place à l’audience,

En gardant sa ball’ dans l’... dos.

As-tu vu, etc.

Il a fait un’ bell’ harangue:

Son bagout a reparu:

Y a rien qui déli’ la langue

Comm’ d’avoir un’ ball’ dans l’... dos.

As-tu vu, etc.

Cependant que Labori rentre du Conseil de guerre, la nuque pliée, le souffle rauque, sans force et sans voix.

Il repose quelques heures, une sueur de faiblesse aux tempes, d’un sommeil coupé de sursauts.

Après, il travaille encore son dossier qu’il collige, complète, vérifie. Et tout son esprit est tendu à ménager ses efforts, à « s’économiser » pour pouvoir le lendemain matin, à son poste, porter beau, claironner, étendre sa large manche, d’un geste ample, comme une aile, sur le malheureux qu’il défend!

Chansonnez donc, ô preux, son rôle, sa souffrance et son courage!

LE « PÈRE JOSUÉ »

Rennes, 29 août 1899.

Vous souvient-il dans les Gaîtés de l’Escadron, de Courteline, d’un type admirable: Hurluret, le capitaine, ronchonnot, et paternel, qui se perd dans les subtilités nouveau-jeu, mais qui aime ses hommes, et en est chéri?

Il procède du commandant Hulot de Balzac; des « Africains » d’Horace Vernet -- et un peu aussi de ce capitaine Coignet dont les Cahiers resteront légendaires.

Il a peut-être moins d’envergure que le premier, que le dernier; n’ayant point participé aux luttes épiques de l’Indivisible ou de l’Empire; il ne s’élève point jusqu’à l’esthétique de Raffet, n’est que le descendant des héroïques grognards dont Charlet nous a laissé la silhouette...

Mais, tout de même, il a bu dans leur verre, et, par ses blessures, versé de leur sang!

Il est sorti du rang, à la force du mérite; il a le mépris des freluquets d’écoles; il se méfie des subtils dans l’armée tout comme ailleurs. Il va droit, net, ayant ses petites faiblesses, mais sans détours le regard franc, la main loyale, le verbe haut... susceptible d’erreur et rien que d’erreur, incapable d’une bassesse ou d’une fourberie!

Hé! bien, celui-là ressemble comme un frère au témoin d’aujourd’hui: à l’excellent homme que par dérision, les hermines du 2e bureau avaient surnommé le « père Josué » -- M. le lieutenant-colonel Cordier.

Ah! comme on comprend qu’ils l’eussent en horreur! Regardez-les, pour la plupart; regardez-le! Ils ont des fronts de ruse et des mâchoires de haine: ils épiloguent, argutient, font des distinguo, coupent en quatre un cheveu de bonnet à poil! Lui va comme un boulet de canon, comme la boule parmi les quilles.

Il ne dit pas: « Et allez donc! » mais il reprend le « Allons-y! »... et va si bien que tous les autres se démènent, se lèvent, protestent, comme s’ils étaient assis sur un cent de clous.

Et le « père Josué » dit tout ce qu’il veut dire; met les points sur les i; bouscule les petits pièges; patauge à travers les toiles d’araignées; le tout ponctué du poing sur la tablette de bois et d’un « Si v’ voulez » tout à fait réjouissant.

Il s’étonne qu’on ait fait reproche à Dreyfus « de n’avoir pas été, le jour de son mariage, digne de porter la fleur d’oranger »; déclare, à propos des espionnes, « que des robes dans le service, il n’en faut pas »; s’indigne contre le jeu de glaces et les deux paires d’oreilles aux écoutes, le jour de la dictée; proclame que son antisémitisme n’allait pas jusqu’à vouloir la perte d’un juif innocent; parle de soi-même, et des calomnies dont il fut l’objet, avec une bonhomie communicative qui lui conquiert la salle.

-- Oui, je sais, on a dit et écrit Cordier: vieille bête, Ramollot, les petits verres, etc. Cela même a été publié dans le Moniteur officiel de ces Messieurs... mais je m’en f..., je suis un honnête homme!

On a presque applaudi. Et une rumeur approbative et rieuse a salué sa riposte au général Roget.

-- M. Cordier a dit que ma déposition était fausse. Mais il n’a pas dit sur quels points? Le ton était persuasif, le geste onctueux, le thorax bombait élégamment...

Ça n’a pas été long: le règlement s’est fait en cinq-sec.

-- Sur tous!

Si bien qu’après l’intellectuel qu’est Georges Picquart; qu’après l’espèce de héros wagnérien qu’est Freystætter, voilà qu’issu des légendes soldatesques, descendu du cadre des lithographies, un « troupier » selon le sentiment populaire se manifeste parmi les combattants de la vérité.

Ça a fait plaisir.

AUTRE BRAVE HOMME

Rennes, 30 août 1899.

M. Charavay? Une barbe, avec un homme au fond!

J’en ai rencontré quelques-unes, de ces barbes-là; et c’était presque toujours de la probité, du génie, de la conviction, qui gîtait au fond des broussailles -- que l’homme s’appelât Baudin, le socialiste, Rodin, le sculpteur, ou Charavay, l’expert.

Souvent, elles décèlent une excessive timidité; abritent des physionomies facilement effarouchables, et trop confiantes d’expression. A l’ombre du maquis, elles se sentent plus à l’aise, moins près et mieux gardées de la méchanceté humaine. Au-dessus, comme les étoiles en haut du bois, brillent des yeux de malice, de foi, ou de rêve -- de bonté aussi!

C’est d’une de ces barbes-là, ainsi que, du taillis, s’échappe, au crépuscule, le plus pur chant d’oiseau, que vient de retentir la note la plus humaine qui ait été entendue jusqu’ici.

M. Charavay, qui est un érudit, un savant, n’a pas craint, lui, de reconnaître, de proclamer son erreur. Tourné vers la victime de la plus épouvantable méprise, puis du plus abominable complot que puisse concevoir la raison humaine, il a dit doucement, avec une inclinaison de tête qui était un salut:

-- Je me suis trompé. C’est un grand soulagement pour ma conscience de pouvoir le déclarer devant tous.

Puis le petit homme barbu a redescendu les gradins avec autrement de majesté que M. Roget lui-même. Derrière ses lunettes rayonnait plus de lumière: quelque chose magnifiait ses yeux las de savant...

Tandis que nos prunelles, à nous, s’embuaient... et que certains témoins militaires ricanaient.

PIPELETS

Rennes, 31 août 1899.

Non, vrai, je ne veux pas dire concierges, car j’ai connu trop de concierges sérieux, occupés uniquement du bon ordre de la maison et de l’entretien des escaliers.

Mais ça! Le Dubreuil, le Mertian de Muller, le Moïse Blum dit colonel Fleur, tous les sous-... kutschs de Beaurepaire, et tous les sous-Lebrun-Renaud que nous avons vus défiler aujourd’hui; tous les messieurs qui auraient reçu les confidences de Sganarelle, violé l’intimité de la chambre impériale, couru après l’introuvable secrétaire de « M. Alfred »; tous ces militaires -- « O soldats de l’An deux, ô guerres, épopées! » qui ont entendu dire par Un tel qu’Un tel lui aurait dit que Dreyfus avoua (et qui le viennent répéter, imperturbables, sur l’estrade où, vêtu comme eux, après cinq ans d’épreuves, l’ancien frère d’armes apparaît supplicié!) tous ces commérages, tous ces potins, toutes ces cruautés, toutes ces vulgarités, c’est à faire lever le cœur!

En mon âme et conscience, de toutes mes faibles forces, de toute l’énergie de ma sincérité, je crois Alfred Dreyfus innocent! Mais serait-il coupable, eût-il commis ce lâche forfait de vendre sa patrie, que mon horreur envers lui resterait atténuée de tout le dégoût que m’inspirent les autres.

Des hommes! Des soldats!

On comprend que viennent là ceux qui, ayant réellement quelque chose à révéler de direct, de précis, croient que leur devoir est d’intervenir. Encore peut-être leur témoignage gagnerait-il à se restreindre aux faits plus qu’aux appréciations... et, s’il ne leur vient pas un mot de miséricorde, à ne point envenimer le débat, à ne point ajouter chacun sa pierre sur ce meurtri.

Mais que dire des échos de troisième, de quatrième degré? Qui expliquera la mentalité spéciale qui pousse des hommes pas plus mauvais que d’autres, peut-être, pris isolément, à sortir du rang, de la neutralité; à se mettre en avant pour coopérer à l’œuvre inexorable; à venir jouer un rôle dans la triste aventure?

Certains s’y trouvèrent réduits. Seulement, qui dira les mobiles d’aucuns -- et tout ce que des comparutions inexplicables dissimulent de basses, de laides spéculations?

Au début, les témoins à charge ne pouvaient qu’être agréables aux grands chefs et aux Cinq ministres. C’est un peu changé... mais on ne s’y attendait pas. Du propos en l’air, aggravé, agrémenté, enjolivé, on avait fait un témoignage -- tant répété qu’à la fin, soi-même on finissait par y croire.

On s’offrit, ou l’on fut pris. On fut cité; et voilà que l’on vient s’asseoir, en uniforme, toutes décorations dehors, à côté de Savignaud! égaux de Savignaud!

Commères de régiment, pies jacassantes, vous faites honte aux femmes!

ENFIN!

Rennes, 2 septembre 1899.

Peu d’interrogatoires ont été aussi suggestifs que celui du général Gonse, par Labori, ce matin, établissant que, sur deux lettres adressées au colonel Picquart après qu’il eut quitté le 2e bureau, et interceptées, l’une, la vraie, susceptible d’être réclamée par le destinataire sur avis de l’expéditeur, était parvenue à son adresse, l’autre, la fausse, destinée à compromettre l’ex-chef des renseignements, avait été retenue.

Cela prête à quelques réflexions... et de la sueur perlait sur le crâne du général Gonse.

Mais il en vint à d’autres tempes lorsque M. de Fonds-Lamothe précisa la fraude par omission commise envers la Chambre criminelle: le silence gardé sur la circulaire ministérielle du 17 mai avertissant les stagiaires qu’ils n’iraient point aux manœuvres, donc, détruisant, du même coup, l’appropriation du bordereau et sa date prétendue. La franchise des camps -- la rude franchise des camps!

C’était dans la bouche de l’ex-militaire, présentement ingénieur, qu’on la retrouvait. Aussi M. Roget n’y put-il tenir. Bombant le torse, la face horizontale parallèle au plafond, le jabot gonflé, il s’avança.

Mais il avait affaire, cette fois, à forte partie. Ni son regard de haut, ni son verbe tranchant, ni sa présomption, ni sa jactance, ne pouvaient rien sur ce témoin résolu. Et pour la première fois, depuis tant de jours, les rôles furent intervertis.

M. Roget, pressé de questions du tac au tac, rompit, perdit pied. Le ton péremptoire de ses affirmations ne les garantit point des démentis, des rectifications. Il en plut, c’est le cas de dire, et comme grêle. Le « pékin » connaissait son affaire et l’homme n’avait pas froid aux yeux.

Plus d’une fois, en ce quart d’heure, le général Roget dut regretter que l’escorte de Déroulède n’ait pas été en nombre suffisant pour déterminer son cheval à changer de route, à tourner la tête du côté où l’on eût pu faire taire à sa guise les indiscrets, les « insolents ». Un instant même, en souvenir d’Henry, le général Roget essaya de la contradiction outrageante.

Peine perdue! Inutiles efforts! M. de Fonds-Lamothe poursuivit sa démonstration; ne se laissa pas prendre à la feinte; ne lâcha point la proie pour l’ombre; ni le but pour le dérivatif.

Il négligea même de demander à M. Roget la raison de son encombrance; comment il pouvait se faire qu’étranger au débat de 1894, étranger au débat de 1898, il intervînt en tout, pour tout, à propos de tout, porte-paroles d’accusés anonymes; bavard de l’école de Trochu; Pellieux un peu supérieur à celui de l’autre année, mais insupportable, finalement, au Conseil, à l’auditoire, à tous, par la morgue de son verbe et la fréquence de son apparition!

Le voilà « remisé »: ce n’est pas trop tôt!

On le reverra cependant encore, pendant les deux séances de témoignages qui vont commencer la semaine.

Avocat de l’état-major, du 2e bureau, de la mémoire glorieuse d’Henry, de tout le « fourbi », comme dirait le colonel Cordier, qui a abouti à ce beau gâchis, à tant d’intrigues vilaines, de machinations criminelles, il ne se retiendra pas d’élever la voix.

Mais M. de Fonds-Lamothe a donné un exemple qui sera imité. -- Fini, le tonnerre!

On a vu que les foudres n’étaient que de fer-blanc!

SEMAILLES

Rennes, 3 septembre 1899

Ne regrettez rien, vous qui êtes venus, qui savourez le morne ennui des « transplantés », loin des sites ou des meubles familiers, de la besogne journalière, et des êtres chéris. Même hors le but d’équité qui nous rassemble, regardez autour de vous -- et comprenez la beauté, la force de l’action passive, de l’influence qui se dégage du principe sans que la volonté même y soit pour quelque chose.

Sentez la vieille ville bretonne, d’abord hostile -- je ne parle pas, bien entendu, de la bande de jeunes sacripants qu’on nous lancera peut-être bientôt dessus, mais de la population honnête, sensée, dont l’autre est la honte et la terreur; -- sentez la détente qui se produit dans les esprits, qui bientôt gagnera les cœurs. Les regards se sont adoucis; les faces austères se dérident sous une ombre de sourire; des mains commencent de se poser dans nos mains tendues...

Qu’avons-nous fait pour cela? Rien.

On a vu seulement que nous étions de braves gens; que nous ne voulions de mal à personne; que nous prêchions le calme; que nous payions notre dû sans marchander. Les cochers, les commissionnaires, tout ce qui, déambulant, devient facteurs de nouvelles, ont pu voir, entendre, et redire que nous n’avions rien d’inhumain.

En ville, nous n’avons été ni arrogants, ni provocateurs.

Cela a surpris. Où donc étaient les « monstres » annoncés: les filous, les matamores, les escarpes du Syndicat?

Une bonne femme, près de l’ancien domicile de Labori, une marchande ambulante, le troisième jour que j’étais ici, me contait ses peines et comment son établissement avait brûlé.

-- Ça a été bien du malheur: la ruine, quoi! Je ne crois pas qu’on ait mis le feu exprès. Il y avait bien un dreyfusard dans le pays... mais tout de même je ne crois pas.

Je lui dis:

-- Je suis dreyfusarde.

Elle faillit en laisser choir son panier.

-- Vous, madame? c’est pas possible. Avec un air doux comme ça.

Je restai encore cinq minutes, vulgarisant de mon mieux, pour lui être accessible, l’idéal supérieur que nous servons!

De loin, quand je l’eus quittée, je me retournai. Elle demeurait immobile, à la même place, les yeux fixés au sol, les mains croisées, pendantes sur son tablier. Un monde de pensées nouvelles se débattait, dans le vieux cerveau, sous la coiffe de tulle.

Et il en sera ainsi pour tous. Rappelez-vous l’admirable pièce de l’Année terrible, où Hugo dit aux Allemands: « Vainqueurs, vous êtes vaincus. Notre génie national vous enveloppe, vous cerne, vous imprègne. Vous importerez de la France en Allemagne. »

Ainsi en est-il aujourd’hui, sauf que c’est nous qui laisserons ici le germe de la justice, l’empreinte de la vérité, la noble fièvre d’enthousiasme et d’abnégation que charrient nos veines... et dont nous mourrons peut-être!

A Dieu-vat!

INCORRIGIBLES!

Bennes, 4 septembre 1899.

Tandis que M. le général Gonse bafouille et que M. le général Roget blêmit; que les sous-Roget (Lauth, Yunck, Cuignet, etc.) jappent aux trousses de la défense, pour retarder sa marche en avant dans ce labyrinthe de mensonges souvent puérils, toujours odieux; que des chefs militaires -- « Face à l’ennemi! » -- font l’autruche ou font le zèbre pour échapper à la vérité; celle-ci, tantôt lentement, tantôt par à-coups, surgit, se délivre des obstacles, se dégage des ténèbres, apparaît distincte et quelque peu brutale.

Elle ne fait pas honneur à ces messieurs! En fait de bleus, il n’en est pas que de petits, dans l’affaire: au fond de son puits, et pour l’empêcher d’en sortir, la pauvre déesse a reçu de sérieuses raclées. Elle en porte les marques; et déjà, sur ce qu’on voit d’elle, l’empreinte de quelques poignes apparaît. Demi-étranglée, demi-étouffée, c’est bataille encore pour la tirer à peu près sauve de leurs mains.

La séance d’aujourd’hui a été, sous ce rapport, particulièrement instructive.

Erreur (je tiens à demeurer courtoise) de M. le général Gonse, attribuant à M. Painlevé des propos que celui-ci déclare n’avoir jamais tenus, et contre lesquels, dès qu’il en eut connaissance, il s’inscrivit véhémentement.

Erreur de M. le général Roget, attribuant à M. Hadamard, dans une déposition signée, un degré de parenté avec Dreyfus autre que le réel, et aggravant de ce fait, très sérieusement, des charges contre l’accusé.

Déposition d’un rapport de M. Hennion sur l’agent Pommier... ce qui permit de déclarer celui-ci introuvable et d’éviter la discussion de son témoignage.

Production inattendue et sensationnelle d’un témoin extraordinaire, fourni par le colonel Moïse Blum, dit Fleur, et du même cru: du cru Quesnay -- le premier témoin étranger aux débats et sur assignation du Président -- ce qui, supprimant les scrupules ingénus et patriotiques de la défense, va lui permettre quelques ripostes variées et bien senties.

J’allais dire: oubli de verser au dossier une dépêche importante de notre ambassadeur à Rome, et escamotage d’une pièce non moins importante remise par M. de Freycinet à M. Cavaignac; mais ce serait inexact, étant donnée la révélation stupéfiante que l’État-Major, ni à la Cour de Cassation, ni au Conseil de guerre, ne s’était résigné à tout donner, à tout livrer... avait gardé des munitions de réserve, une provision de hasard!

Personnellement, je le savais depuis quelque temps; une allusion légère de M. Cuignet l’avait fait pressentir assez pour que M. le général Chamoin, représentant du Ministre de la Guerre, se fut mis en mesure de représenter ledit dossier à première requête des membres du Conseil -- au cas où le pétard éclaterait.

Il a éclaté: c’est Labori qui y a mis le feu en questionnant le général Gonse... et ce pétard-là me fit tout l’effet d’une dernière cartouche!

Si l’effet en rate, c’est fini: il ne restera plus que la honte de la manœuvre, de cette série de manœuvres diverses d’aspect, mais aux mêmes fins si pareilles, si peu conformes à ce qu’on s’imagine de la franchise militaire, à ce qui est le génie français!

SUR LE PERCHOIR

Rennes, 5 septembre 1899.

-- As-tu bien déjeuné, Carrière?

Ainsi, volontiers, on interpellerait (sauf respect) M. le commissaire du gouvernement, juché sur sa chaise, en haut de l’estrade, à l’extrémité gauche du fer à cheval qui enclôt le prétoire.

Dans cette même cité, en effet, derrière l’Hôtel-de-Ville, au long d’une des rues les plus passantes, chez un concierge, je crois, est un vieux perroquet dont la forme, la physionomie, la mimique, la voix rappellent, d’étonnante façon, l’honorable M. Carrière.

Ils sont bâtis court, tous les deux; ils ont le même bec sémite, le même petit crâne étroit; ils ont le même accent impérieux, plaintif, rageur; ils sont épaulés avec une identique irrégularité; l’éperon évoque l’ergot -- et le geste dont celui-ci se gratte la tête ne diffère pas du geste dont l’autre ramène son oreille en conque, ou réclame la parole: « Je proteste, je proteste! »

L’emplumé dit: « Papa! Maman! Bonjour! Bonsoir! Portez arrrme! Il est joli, joli, Coco!»

Le déplumé procède par phrases un peu moins courtes, mais dont la portée ne diffère pas sensiblement. Il dit: « Non, non! Oui, oui! Le gouvernement s’oppose! Il est impossible! » ou parfois des aveux plus ingénus.

Mais leur destin, à tous deux, leur destin pareil, est de faire rire, dès qu’un son jaillit de leur gorge, dès que, par des pantomimes brèves, se traduit leur sentiment.

Ils sont comiques par essence, par état, par vocation, profondément comiques!

A tel point que toute appréciation envers eux ne saurait avoir d’amertume, reste empreinte, avec un peu de malice, d’indulgente bonhomie. Un voisin de l’unicolore m’a dit:

-- Il est insupportable... mais si cocasse!

Un voisin du multicolore m’a dit:

-- Il est... ou mieux, il n’est pas... enfin, vous me comprenez? Mais il est tellement « rigolo! »

Je laisse la responsabilité du terme, de sa familiarité plutôt, à qui le prononça. Je n’en retiens, je n’en adopte que le sens: le premier, joie du quartier; le second, joie du procès!

De très spirituelles femmes, des hommes d’extrême intelligence, rappelés d’urgence par leurs affaires ou leurs plaisirs, se sont refusés à abandonner la partie avant que d’avoir goûté la dialectique de l’accusation; ou se sont arrangés pour revenir à la date précise où elle retentira sous ces voûtes.

C’est un succès... d’avance! Et je suis convaincue que l’événement ne déjouera pas les prévisions; que, dans ce sombre drame, il y aura, au moins, une minute de détente heureuse, d’unanime hilarité -- que, dans ce pays de France, depuis si longtemps sevré de la jovialité ancestrale, demain, du rire inextinguible des dieux, demain l’on rira.

GALANT HOMME

Rennes, 6 septembre 1899.

Si le Seigneur, plein de sollicitude, n’eût pétri le visage de M. Lauth avec un peu de l’âme dudit; n’eût mis sur cette face de « garçon de charrue », comme l’a qualifié un de nos dessinateurs les plus illustres, tous les stigmates de sa mentalité n’eût fait avancer ce masque, comme un épouvantait japonais, en avant du reste de l’individu, pour semer la répulsion et la terreur, on eût eu, aujourd’hui, la révélation d’une des plus vilaines cérébralités qui se puissent voir.

M. Cavaignac est sinistre, falot, incomplet: l’air d’un fœtus à moustache. M. Guignet ressemble à un carlin dévoré du « rouge », s’usant la peau à tous les angles, rogneux, hargneux, sournois, éternellement disposé à mordre. M. Jeannel, avec ses contorsions de mandibules, à ses sourcils en visière, justifie, de façon scandaleuse, la théorie de Darwin sur l’origine de l’espèce. Gribelin, moins disgracié, quoique de physionomie assez simplette, ignore par trop la haine du

... mouvement qui déplace la ligne

et, après s’être rongé consciencieusement les ongles des mains, fait redouter qu’il ne s’en prenne à ceux de ses pieds. M. Moïse Blum, dit le colonel Fleur, évoque l’idée d’un placeur pour bonnes...

Etc.

Mais nul n’a cette mâchoire, ce front, ce crâne, ces yeux, cette figure faite pour l’anthropométrie au point que l’infortuné M. Bertillon la guette, avec des frissons de zèle aux doigts!

Or M. Lauth, aujourd’hui, a, par un acte inqualifiable (je tiens en estime l’adjectif qui prête aux plus amples interprétations), soulevé l’indignation, la nausée publiques, au point qu’on l’a hué formidablement.

Il ne l’avait pas volé!

A cela, il pourrait objecter qu’il n’a fait que suivre un exemple illustre:celui du paladin sans reproche, du guerrier loyal qui, des lettres de femme ayant été trouvées dans la perquisition chez Georges Picquart, s’empressa de faire aviser le mari, homme pieux, bien pensant... et susceptible de venger à la fois son honneur et celui de l’armée.

Coup double!

M. Lauth, lui, pour se justifier d’avoir invité à dîner, en son home, ce même chef que, simultanément, il s’appliquait à desservir et à déshonorer, est venu arguer de l’invitation « en tas »; puis a profité de l’occasion pour raconter que le colonel Picquart avait eu le « manque de tact » d’amener une personne qui... une personne que... enfin la personne dont il a été question dans un récent procès.

Même -- ô abomination de la désolation! -- qu’elle s’assit en face de Mme Henry!

J’ai entendu peu de rumeurs aussi sincères, aussi spontanées, jaillir d’un auditoire. Malgré les foudres présidentielles, on rugissait.

Même certains étaient tout pâles, les poings crispés; et des femmes avaient aux lèvres la moue des suprêmes dégoûts.

Pour un succès, M. le commandant Lauth, frais promu chevalier de la Légion d’Honneur, peut se vanter d’avoir eu un joli succès!

LES TROIS-MARCHES

Loin de la cité monastique, de la ville neuve aux mornes murailles blanches, de la vieille ville aux mornes murailles noires; loin des couvents, loin des casernes; loin de la Vilaine aux eaux troubles, qu’écrème, tous les matins, de ses immondices, dans une barque vétuste, l’employé que j’ai surnommé le « Marchand de charognes »; loin des faces mortes et des regards dormants, est, sur la colline, dans les verdures baignées de clarté, faubourg d’Antrain, la bonne auberge des Trois-Marches.

C’est une pauvre demeure, très vieille, très propre, souriante, hospitalière.