Chapter 7
Des lignes architecturales d'une austérité et d'un calme absolus, mais partout un luxe fou d'émail bleu et d'émail rose, pas une parcelle de mur qui ne soit minutieusement émaillée; on est dans un mélancolique palais de lapis et de turquoise, que, çà et là, des panneaux à fleurs roses viennent éclaircir. La cour immense est presque déserte; dans ses parois droites et lisses, des séries d'ogives parfaites s'ouvrent pour former, sur tout le pourtour, des galeries voûtées, des cloîtres, où des émaux luisent du fond de l'ombre; et au milieu, là-bas, en face de nous qui arrivons, se dresse, plus haut que tout, un bloc de maçonnerie grandiosement carré, dans lequel est percée une autre ogive, unique, celle-ci, et colossale: la porte même du sanctuaire, où l'on n'osera cependant pas me faire pénétrer.
Deux ou trois vieillards, qui étaient prosternés dans des coins, lèvent la tête vers l'intrus que je suis, et, me voyant en bonne compagnie musulmane, retournent à leur prière sans mot dire. Des mendiants, qui gisaient au soleil, s'approchent, et puis se retirent en me bénissant, après que je leur ai remis, ainsi qu'on me l'a recommandé, de larges aumônes. Tout va bien; et nous pouvons nous avancer encore, sur les vieilles dalles brisées et disjointes où l'herbe pousse, nous aventurer jusqu'à la piscine des ablutions, au centre de la cour. Ces mille dessins, si compliqués et pourtant si harmonieux, si reposants à voir, que les Persans reproduisent depuis des siècles pour leurs velours de laine ou de soie, ont été prodigués ici, sous l'inaltérable vernis des faïences; ils recouvrera du haut en fins toutes les murailles; quant à ces grands panneaux de fleurs, qui, par endroits, viennent rompre la monotonie des arabesques, chacun d'eux est une merveille de coloris et de grâce naïve. On dirait que toutes les murailles du vaste enclos ont été tendues de tapis de Perse aux nuances changeantes. Et les lézardes profondes, qu'ont faites les tremblements de terre en secouant la vieille mosquée, simulent des déchirures dans les tissus précieux.
Quand les vieillards qui priaient se sont replongés dans leur rêve, et quand les mendiants se sont effondrés à nouveau sur les dalles, le silence, la paix suprême reviennent dans le palais de lapis et de turquoise. Ce soleil du soir qui rayonne, déjà oblique et rougi, sur la profusion des émaux à reflets bleus, me fait tout à coup l'effet d'un très vieux soleil, au déclin de son âge incalculable; et je goûte âprement le charme d'être, à une heure exquise, dans un lieu lointain, mystérieux et interdit...
Je ne crois pas que beaucoup d'Européens soient entrés avant moi dans la cour d'une mosquée de Chiraz.
* * * * *
Notre départ était fixé à demain, mais il paraît que rien ne tient plus; le tcharvadar, après avoir mieux examiné mes bagages, déclare qu'il y en a trop et se récuse. Tout est à refaire.
Et je commence à prendre mes habitudes dans cette ville, à sortir seul, à me reconnaître dans le dédale des ruelles sombres. Là-bas, sur la place, entre la mosquée rose et les remparts croulants, au petit café où je me rends chaque soir, on ne reçoit en familier; on m'apporte «mon» kalyan, après avoir mis dans la carafe, pour en parfumer l'eau claire, des fleurs d'oranger et deux ou trois roses rouges. Je m'en reviens au logis dès que tombent ces crépuscules d'avril, tout de suite froids à cause de l'altitude, et toujours mélancoliques, malgré la joie délirante des martinets en tourbillon, dont les cris se mêlent au chant des muezzins dans l'air.
Ce soir, pendant que je chemine solitairement pour rentrer chez moi, un mince croissant de lune, dans un coin de ciel tout en nacre verte, m'apparaît là-haut entre deux faîtes de murs; la lune nouvelle, la première lune du carême persan. Je croise en route une foule inusitée de fantômes noirs au masque impénétrable, qui passent furtifs à mes côtés dans la pénombre: il faut avoir séjourné en ces villes d'islamisme sévère pour comprendre combien cela assombrit la vie de n'entrevoir jamais, jamais un visage, jamais un sourire de jeune femme ou de jeune fille... Au petit bazar d'Israël qui avoisine ma demeure, les hautes lampes à trois flammes sont déjà allumées dans les niches des marchands. Les juives, qui n'ont pas le droit de porter le petit loup blanc des musulmanes, mais qui cependant ne doivent pas montrer leur figure, referment plus hermétiquement, sur mon passage, leur voile noir; celles-là encore me resteront toutes inconnues. Et je trouve enfin ma porte, aussi sournoise, délabrée et garnie de fer que toutes celles d'alentour, pareille à tant d'autres, mais dont le heurtoir, dans l'obscurité et le silence, résonne à mes oreilles avec un bruit maintenant coutumier.
Mardi, 1er mai.
Nous étions à cheval avant la pointe de l'aube, et le soleil levant nous trouve dans les ruines d'un palais des vieux temps obscurs, parmi d'informes bas-reliefs éternisant des attitudes, des gestes, des combats, des agonies d'hommes et d'animaux disparus depuis des millénaires. C'est au pied des montagnes qui ferment au Nord la plaine de Chiraz; cela achève de crouler et de s'émietter sur une sorte de plateau aride, poudreux, brûlé de soleil; on voit qu'il y a eu de vastes colonnades et de puissantes murailles, mais tout est si effondré qu'aucun plan d'ensemble ne se démêle plus; ce qui fut construction humaine se confond avec le rocher primitif; sous l'amas des éboulis et de la poussière, on distingue encore çà et là des scènes de chasse ou de bataille, sculptées sur des pans de mur; l'ornementation des frises rappelle, en plus grossier, les monuments de Thèbes: on dirait des dessins égyptiens naïvement reproduits par des barbares. Le palais, aujourd'hui sans nom, domine une fraîche vallée où l'eau des montagnes court parmi des roseaux et des saules, et, sur l'autre bord de la petite rivière, en face de ces ruines où nous sommes, un rocher vertical se dresse, orné de figures à même la paroi: personnages coiffés de tiares, qui lèvent des bras mutilés, appellent, font d'incompréhensibles signes. Quel monarque habitait donc ici, qui a pu disparaître sans laisser de trace dans l'histoire? Je m'imaginais que ces ruines, presque inconnues, à moi signalées hier par Hadji-Abbas, dataient des Achéménides; mais ces maîtres du monde se seraient-ils contentés de si rudes et primitives demeures? Non, tout cela doit remonter à des époques plus ténébreuses. Il n'y a du reste aucune inscription nulle part, et des fouilles pourraient seules révéler le secret de ces pierres. Mais de tels débris suffisent à prouver que les plateaux de Chiraz, dès les origines, ont été un centre d'activité humaine. Au dire de mes amis chiraziens, il y aurait aussi, au cœur de certaines mosquées, de mystérieux soubassements antérieurs à toute histoire, de vénérables porphyres taillés dont personne ne sait plus l'âge; et cela semblerait indiquer que la fondation de la ville remonte bien avant l'année 695 de notre ère, date assignée par les chronologies musulmanes.
Nous avons visité ces palais en courant, et nous rentrons bride abattue, pour conférer encore avec des loueurs de chevaux, tâcher d'organiser quand même le départ.
A l'instant où les muezzins chantent la prière de midi, nous sommes de retour chez nous. Un midi plus chaud que de coutume: c'est aujourd'hui le 1er mai, et on sent l'été venir. «Allah ou Akbar!» De ma fenêtre, j'aperçois le chanteur de la mosquée voisine, dont l'aspect m'est déjà connu; un homme en robe verte et barbe grise, un peu vieux pour un muezzin, mais dont la voix mordante charme encore. Haut perché sur sa terrasse d'herbes, il se détache, non pas devant le ciel, mais devant cette muraille de montagnes cendrées qui enferme ici toutes choses. En plein soleil, la tête levée vers le zénith bleu, il jette son long cri mélancolique dans le silence et la lumière, et ses vocalises couvrent pour moi toutes celles qui s'élancent à la même heure des différents points de Chiraz. Quand il a fini, une autre voix plus éloignée, celle-ci tout à fait fraîche et enfantine, psalmodie encore, traîne quelques secondes de plus dans l'air, et puis tout se tait, et c'est la torpeur méridienne. Sur le ciel magnifique, de minces flocons blancs s'enfuient comme des oiseaux, chassés par un vent qui brûle...
Après une heure et demie de pourparlers, mon nouveau contrat de voyage, comportant deux chevaux de plus, est enfin écrit, condensé en une feuille de grimoire persan, signé et paraphé. Ce serait demain le départ, et, bien que je n'y croie guère, il faut vite aller au bazar des tapis, acheter pour la route quelques-uns de ces bissacs de Chiraz, en beau tissu de laine coloriée, indispensables à tout voyageur qui se respecte. Dans les longues nefs semi-obscures, où des rayons de soleil, criblés par les trous de la voûte, font chatoyer çà et là quelque tapis de prière aux nuances de colibri, rencontré Hadji-Abbas avec deux ou trois notables; on s'arrête pour se faire de grandes politesses; même, comme c'est le dernier jour, on fumera ensemble un kalyan d'adieu, en buvant une minuscule tasse de thé.--Et le lieu choisi pour cette fumerie, près du quartier des ciseleurs d'argent, est l'une de ces très petites places à ciel ouvert qui de loin en loin, au milieu de la ville d'oppression et d'ombre, vous réservent la surprise d'un flot de lumière et d'une fontaine jaillissante au milieu d'orangers en fleurs et de buissons de roses.
Le vizir de Chiraz, rentré enfin dans sa bonne ville, m'a fait dire ce matin qu'il me recevrait aujourd'hui même, _deux heures avant le coucher du soleil_, ce qui signifie vers cinq heures du soir. Il habite très loin de chez moi, dans un quartier de dignitaires. Au milieu d'un long mur gris, l'ogive qui sert de première entrée à son palais est gardée par beaucoup de soldats et de domestiques, assis sur des bancs que recouvrent des tapis. D'abord un jardin, avec des allées d'orangers. Au fond, une demeure entièrement revêtue de faïence: grands panneaux à personnages de toutes couleurs, alternant avec des panneaux plus petits qui représentent des buissons de roses. Des gardes, des serviteurs de toute classe, en haut bonnet d'astrakan noir, encombrent la porte de la belle maison d'émail, et une quantité extraordinaire de babouches traînent sur le pavage des vestibules, qui est en carreaux de faïence représentant des bouquets de roses, toujours des roses. Un salon voûté en stalactites de grotte, des divans de brocart rouge, et par terre des tapis fins comme du velours. Quand j'ai pris place à côté de l'aimable vizir, on apporte pour chacun de nous un kalyan comme pour Aladin, tout en or ciselé, et un sorbet à la neige, dans un verre en or qui pose sur une petite table en mosaïque de Chiraz. De nombreux personnages arrivent ensuite, qui saluent sans mot dire et forment cercle, accroupis sur leurs talons. L'étiquette orientale exige que la visite soit un peu longue, et il n'y a pas à s'en plaindre quand l'hôte est, comme celui-ci, intelligent et distingué. On cause de l'Inde, que je viens de quitter; le vizir m'interroge sur la famine, qui le révolte, et sur la peste, dont le voisinage l'inquiète.--«Est-il vrai, me demande-t-il, que les Anglais aient sournoisement envoyé des pesteux en Arabie pour y propager la contagion?»--Là, je ne sais quoi répondre; c'était la rumeur courante à Mascate lorsque j'y suis passé, mais l'accusation est bien excessive. Il déplore ensuite l'effacement progressif de l'influence française dans le golfe Persique, où ne paraît presque plus notre pavillon. Et rien n'atteste plus péniblement pour moi notre décadence aux yeux des étrangers que l'air de commisération avec lequel il me demande: «Avez-vous encore un consul à Mascate?»
En ce qui concerne la continuation de ma route vers Ispahan, le vizir est tout disposé à me donner des cavaliers d'escorte; mais seront-ils dès demain prêts au départ, Allah seul pourrait le dire...
Le soir, de longs cris répondent au chant des muezzins, de puissantes clameurs humaines, parties d'en dessous, de l'ombre des mosquées. Le carême est commencé et l'exaltation religieuse ira croissant, jusqu'au jour du grand délire final, où l'on se meurtrira la poitrine et où l'on s'entaillera le crâne. Depuis que le babisme, clandestin et persécuté, envahit la Perse, il y a recrudescence de fanatisme chez ceux qui sont restés musulmans chiites, et surtout chez ceux qui feignent de l'être encore.
Cependant c'est peut-être mon dernier soir de Chiraz, et je sors seul à nuit close, contre l'avis de mes prudents serviteurs. L'enfermement et la tristesse de ma maison, à la fin, m'énervent, et la fantaisie me vient d'aller demander «mon» kalyan, là-bas, au petit café en dehors des murs, devant la mosquée aux faïences roses.
L'aspect de ce lieu, que je n'avais jamais vu aux lanternes, dès le premier abord me déconcerte. Il est bondé de monde, gens du peuple ou de la campagne, assis à tout touche. A peine puis-je trouver place près de la porte, au coin d'un banc, à côté d'un habitué qui, en temps ordinaire, me faisait beaucoup d'accueil, mais qui, cette fois, répond tout juste à mon bonsoir. Au milieu de l'assemblée, un vieux derviche au regard d'illuminé est debout qui parle, qui prêche d'abondance, avec des gestes outrés, mais quelquefois superbes. Personne ne fume, personne ne boit; on écoute, en soulignant d'une rumeur gémissante certains passages plus touchants ou plus terribles. Et, de temps à autre, des cris poussés par des centaines de voix viennent à nous de la mosquée proche. Le vieillard, évidemment, conte les douleurs et la mort de ce Hussein[2], dont il redit le nom sans cesse: c'est comme si chez nous un prêtre contait la Passion du Christ.
Et, tout à coup, mon voisin, mon ami de la veille, à voix basse, dédaignant presque de tourner la tête vers moi, me dit en langue turque: «Va-t'en!»
«Va-t'en!» Il serait ridicule et lamentable de persister; ces gens, d'ailleurs, ont bien le droit de ne vouloir point d'infidèle à leur pieuse veillée.
Donc, je m'en vais. Me revoici dans le silence et la nuit noire, au milieu des vieux remparts éboulés et dans le labyrinthe des ruelles voûtées. Attentif, comme le petit Poucet en forêt, aux points de repère que j'ai pris pour éviter les oubliettes béantes sous mes pas, pour tourner quand il faut aux carrefours des couloirs, je m'en vais lentement, les bras étendus à la manière des aveugles, ne percevant d'autres indices de vie sur mon chemin que des fuites prudentes de chats en maraude.
Et jamais encore, dans un pays d'Islam, je n'avais eu le sentiment d'être si _étranger_ et si seul.
Mercredi, 2 mai.
Il semble vraiment que ce sera aujourd'hui, le départ; cela paraît s'organiser pour tout de bon, cela prend dès le matin un air réel. A midi, les deux cavaliers fournis par le gouverneur entrent se présenter à moi, tandis que leurs chevaux, attachés au frappoir de ma porte, font tapage dans la rue. Et, à une heure, nos bagages, après avoir traversé à dos de juifs le petit bazar du quartier, se hissent et s'attachent sur la croupe des bêtes de charge.
C'est à n'en plus douter: voici que l'on apprête nos chevaux. Il y a beaucoup de monde assemblé pour assister à notre départ, devant ces murailles de brique et ces éboulis de terre qui sont l'enceinte de Chiraz. Il y a aussi affluence de mendiants, qui nous offrent des petits bouquets de roses, avec leurs souhaits de bon voyage.
A deux heures, nous sortons de la ville par ce passage que l'on appelle «route d'Ispahan,» et qui, en effet, pendant la première demi-lieue, ressemble assez à une large route; mais, après les longs faubourgs, les mosquées, les jardins, les cimetières, ce n'est plus rien, que l'habituel réseau de sentes tracé par le passage des caravanes.
Nous nous acheminons vers une percée, une sortie dans la chaîne des sommets qui entourent le haut plateau de Chiraz, et, à une lieue à peine des murs, du côté du Nord, nous voici déjà rendus aux steppes désolés, hors de la zone verte, hors de l'oasis où la ville sommeille.
Une porte monumentale, construite il y a un siècle par le vizir de Chiraz, est à l'entrée du défilé: une sorte d'arc de triomphe qui s'ouvre sur les solitudes, sur le chaos des pierres, les horreurs de la montagne. Avant de nous engager là, nous faisons halte pour regarder en arrière, dire adieu à cette ville qui va disparaître pour jamais... Et sous quel aspect idéal et charmeur elle se montre à nous une dernière fois!... De nulle part, jusqu'à cette soirée, nous ne l'avions ainsi vue d'ensemble, dans le recul favorable aux enchantements de la lumière. Comme on la dirait agrandie et devenue étrange! Ses milliers de maisons de terre, de murailles de terre, toutes choses aux contours mous et presque sans formes, se mêlent, s'étagent, se fondent en un groupe imprécis, d'une même nuance grise finement rosée, d'une même teinte nuage de matin. Et, au-dessus de tout cela, les dômes des inapprochables mosquées resplendissent très nets, brillent au soleil comme des joyaux; leurs faïences bleues, leurs faïences vertes,--dont l'éclat ne s'imite plus de nos jours,--sont à cette heure en pleine gloire; avec leurs contours renflés, leurs silhouettes rondes, ils ressemblent à des œufs géants, les uns en turquoise vive, les autres en turquoise mourante, qui seraient posés sur on ne sait quoi de chimérique, sur on ne sait quelle vague ébauche de grande cité, moulée dans une argile couleur tourterelle...
A une descente brusque du chemin, cela s'évanouit sans retour, et, le défilé franchi, nous voici de nouveau seuls, dans le monde tourmenté des pierres. Huit hommes et huit chevaux, c'est tout mon cortège, et il paraît bien peu de chose, perdu à présent au milieu des sites immenses et vides... Des pierres, des pierres à l'infini. Sur ces étendues désertes, déployées à deux mille mètres de haut, on voit passer les ombres de quelques petits nuages voyageurs qui se hâtent de traverser le ciel. Les sommets d'alentour, où aucune herbe n'a pu prendre, sont tels encore que les laissa jadis quelque suprême tempête géologique; leurs différentes couches, bouleversées, soulevées en cyclone du temps des grandes ébullitions minérales, se dessinent partout, dans ces poses convulsives qui furent celles de la dernière fois, et qu'elles conserveront sans doute jusqu'à la fin des âges.
Notre marche est lente et difficile; il faut à tout instant mettre pied à terre et prendre les chevaux par la bride, dans les descentes trop raides ou sur les éboulis trop dangereux.
Le soir, une nouvelle petite oasis, là-bas, bien isolée dans ce royaume des pierres, dessine la ligne verte de ses prairies; elle alimente un village dont les maisonnettes en terre se tiennent collées à la base d'un rocher majestueux et ressemblent dans le lointain à d'humbles nids d'hirondelles. C'est Zargoun, où nous passerons la nuit. Nous mettons en émoi son tout petit bazar, que nous traversons au crépuscule. Les chambres de son caravansérail ont les murs crevés, et le plafond tapissé de chauves-souris; nous nous endormons là, dans un air très frais qui passe sur nous, et bercés par le concert nocturne des grenouilles qui pullulent sous les herbages de cette plaine suspendue.
Jeudi, 3 mai.
Notre manière de voyager est définitivement changée, depuis que le soleil n'est plus mortel comme en bas. Jusqu'à Ispahan, nous ferons chaque jour deux marches, de quatre ou cinq heures l'une, séparées par un repos à midi dans quelque caravansérail du chemin. Donc, il faut se lever tôt, et le soleil n'est pas encore sur l'horizon quand on nous éveille ce matin à Zargoun.
Première image de cette journée, prise du haut de l'inévitable petite terrasse, au sortir du gîte en terre battue, dans la fraîcheur de l'aube. D'abord, au premier plan, la cour du caravansérail, toute de terre et de poussière; mes chevaux, au milieu; le long des murs, mes gens, et d'autres qui passaient, fument le kalyan et prennent le thé du matin, étendus sur une profusion de tapis, de couvertures, de bissacs,--toutes inusables choses, en laine rudement tissée, qui sont le grand luxe de ce pays. Au delà commence la plaine unie de l'oasis, au delà s'étendent les champs de pavots blancs, qui, d'un côté, vont se perdre à l'infini, de l'autre, viennent mourir devant une chaîne de sommets rocheux aux grands aspects terribles. Comme ils ont l'air virginal et pur, dans leur blancheur au lever du jour, tous ces pavots,--qui sont destinés pourtant à composer un poison subtil, vendu très cher pour les fumeries d'Extrême-Orient!... Pas d'arbres nulle part; mais une mer de fleurs blanches, qui, dirait-on, s'est avancée comme pour former un golfe, entre des rives de montagnes énormes et chaotiques. Et des vapeurs d'aube, des vapeurs d'un violet diaphane traînent sur les lointains, embrouillent l'horizon libre, du côté où le soleil va surgir, confondent là-bas ces nappes uniformément fleuries, ces champs étranges, avec le ciel.
Maintenant le soleil monte; ce qui restait d'ombre nocturne fuit peu à peu devant lui sur les champs de fleurs, comme un voile de gaze brune qui s'enroulerait lentement. Et des jeunes filles sortent en troupe du village, pour quelques travaux de la campagne, s'en vont par les petits sentiers, joyeuses, avec des rires, enfouies dans les pavots blancs jusqu'à la ceinture.
C'est l'heure aussi pour nous de partir. Allons-nous-en, par les mêmes sentiers que viennent de suivre les jeunes filles, et où les mêmes fleurs, les mêmes longues herbes nous frôleront...
Mais notre étape d'aujourd'hui sera de courte durée, car, au bout de quatre heures, nous devons rencontrer les grands palais du silence, les palais de Darius et de Xerxès, qui valent bien que l'on s'arrête.
Après avoir franchi deux lieues de pavots blancs, et ensuite d'interminables prairies mouillées, et des ruisseaux et des torrents profonds, nous faisons halte devant un hameau bien humble et bien perdu, qu'entourent une dizaine de peupliers. Nous passerons là deux nuits, dans le plus délabré et le plus sauvage des caravansérails, qui n'a plus ni portes ni fenêtres, mais dont le vieux jardin à l'abandon est exquis, avec ses rosiers en broussailles, ses allées d'abricotiers et ses herbes folles. Des petits enfants viennent, en faisant des révérences, nous apporter des roses, de modestes roses-de-tous-les-mois, presque simples. Prairies désertes alentour; paix et silence partout. Le ciel se couvre, et il fait frais. On se croirait dans nos campagnes françaises, mais jadis, au vieux temps...