Vers Ispahan

Chapter 6

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Un incident de cette matinée vient prendre de l'importance dans notre vie austère: mon serviteur m'annonce que, sur un toit de la maison proche, un toit en terrasse où nous n'avions jamais vu que des chats pensifs, il y a deux paires de bas en soie verte et de longs pantalons de dame, étendus à sécher; avant la nuit, quelqu'un remontera bien pour les enlever, c'est certain, et peut-être, en y veillant, aurons-nous l'occasion d'apercevoir une de nos mystérieuses voisines...

Pour faire comme les bonnes gens de Chiraz, le vendredi, prenons ce matin la route de la campagne. (On sort de la ville par les grandes ogives des portes, ou, si l'on préfère, par les nombreuses brèches des remparts, où le passage continuel des mules a tracé de vrais sentiers.) Et alors c'est la plaine, la très vaste plaine entourée de farouches montagnes de pierre, murée de toutes parts, comme si elle n'était que l'immense jardin d'un Persan jaloux. Le vert des foins et des blés, le vert tout frais des peupliers en rideau, tranchent çà et là sur les grisailles de la campagne; mais on peut dire que ces grisailles, très douces, très nuancées de rose, dominent dans toute la région de Chiraz, sur la terre des champs, sur la terre ou sur les briques des murs. Au-dessus des vieux remparts presque en ruines, qui se reculent peu à peu derrière nous, de tout petits obélisques fuselés s'élèvent de distance en distance, revêtus d'émail bleu et vert; et, à mesure qu'on s'éloigne, les grands dômes des mosquées, émaillés aussi dans les mêmes couleurs, bleu et vert toujours, commencent d'apparaître et de monter au-dessus de la ville en terre grise. Dans le ciel pâle et pur, des nuages blancs s'étirent comme des queues de chat, en gardant des transparences de mousseline. Vraiment les teintes des choses, en ce pays aérien, sont parfois tellement délicates que les noms habituels ne conviennent plus; et la lumière, le calme de cette matinée ont je ne sais quoi de tendre et de paradisiaque. Cependant tout cela est triste,--et c'est toujours cet isolement du monde qui en est cause; c'est cette chaîne de montagnes emprisonnantes, c'est ce mystère des longs murs, et c'est l'éternel voile noir, l'éternelle cagoule sur le visage des femmes.

Donc c'est dimanche à la musulmane aujourd'hui, et elles se répandent toutes dans la plaine claire, ces femmes de Chiraz, qui ressemblent à des fantômes en deuil; elles s'acheminent toutes, dès le matin, vers les immenses jardins murés, édens impénétrables pour nous, où elles enlèvent leur voile et leur masque, pour se promener libres dans les allées d'orangers, de cyprès et de roses; mais nous ne les verrons point. Sur le sentier que nous suivons, passent aussi, au carillon de leurs mille petites cloches, quelques tardives caravanes de mules, qui rentrent en ville après l'heure. Et dans le lointain on aperçoit la route d'Ispahan, avec l'habituel cortège des ânons et des chameaux qui font communiquer ce pays avec la Perse du Nord.

Elles sont de diverses conditions, ces femmes qui se promènent et s'en vont à la cueillette des roses; mais le voile noir, l'aspect funéraire est le même pour toutes. De près seulement, les différences s'indiquent, si l'on observe la main, la babouche, les bas plus ou moins fins et bien tirés. Parfois une plus noble dame, aux bas de soie verte, aux doigts chargés de bagues, est assise sur une mule blanche, ou une ânesse blanche, qu'un serviteur tient par la bride et qui est recouverte d'une houssine frangée d'or. Les enfants de l'invisible belle suivent à pied; les petits garçons, même les plus bébés, très importants, avec leur bonnet haut de forme en astrakan et leur robe trop longue; les petites filles, presque toujours ravissantes, surtout celles d'une douzaine d'années, que l'on ne masque pas encore, mais qui portent déjà le voile noir et, dès qu'on les regarde, le ramènent sur leur visage, dans un effarouchement comique.

Tout ce beau monde disparaît, par les portes ogivales, au fond des jardins murés où l'on passera le reste du jour. Bientôt nous sommes seuls avec les gens du commun, dans la campagne gris rose et vert tendre, sous le ciel exquis. Plus rien à voir; revenons donc vers la vieille ville de terre et d'émail où nous pénétrerons, par quelque brèche des remparts.

Il fait tout de suite sombre et étouffant, lorsque l'on rentre dans le labyrinthe voûté, qui est aujourd'hui presque désert. Une tristesse de dimanche pèse sur Chiraz, tristesse encore plus sensible ici que sur nos villes occidentales. Le grand bazar surtout est lugubre, dans l'obscurité de ses voûtes de briques; les longues avenues où l'on ne rencontre plus âme qui vive, où toutes les échoppes sont bouchées avec de vieux panneaux de bois, fermées avec de gros verrous centenaires, ont un silence et un effroi de catacombe. L'oppression de Chiraz devient angoissante par une telle journée, et nous sentons l'envie de nous en aller, coûte que coûte, de reprendre la vie errante, au grand air, dans beaucoup d'espace...

Aujourd'hui, que faire? Après le repos méridien, allons fumer un kalyan et prendre un sorbet à la neige chez le bon Hadji-Abbas, qui a promis de nous conduire un de ces jours au tombeau du poète Saadi et à celui du noble Hafiz.

Et puis, chez les van L..., où j'ai presque une joie, ce soir, à retrouver des gens de mon espèce, autour d'une table où fume le thé de cinq heures. Ils m'apprennent cette fois qu'il y a trois autres Européens à Chiraz, là-bas dans les jardins de la banlieue: un missionnaire anglican et sa femme; un jeune médecin anglais, qui vit solitaire, charitable aux déshérités.--Ensuite madame van L... me confie son rêve de faire venir un piano; on lui en a promis un démontable, qui pourrait se charger par fragments sur des mules de caravane!... Un piano à Chiraz, quelle incohérence! D'ailleurs, non, je ne vois pas cela, ce piano, même démonté, chevauchant la nuit dans les escaliers chaotiques de l'Iran.

Au logis, où nous rentrons nous barricader à l'heure du Moghreb, deux incidents marquent la soirée. Les muezzins, au-dessus de la ville, finissaient à peine de chanter la prière du soleil couchant, quand mon serviteur accourt tout ému dans ma chambre: «La dame est là sur le toit, qui ramasse ses chaussettes vertes!» Et je me précipite avec lui... La dame est là en effet, plutôt décevante à voir de dos, empaquetée dans des indiennes communes, et les cheveux couverts d'un foulard... Elle se retourne et nous regarde, l'œil narquois, comme pour dire: «Mes voisins, ne vous gênez donc point!» Elle est septuagénaire et sans dents; c'est quelque vieille servante... Étions-nous assez naïfs de croire qu'une belle monterait sur ce toit, au risque d'être vue!

Deux heures plus tard; la nuit est close et la chanson des chouettes commencée sur tous les vieux murs d'alentour. A la lumière des bougies, fenêtres ouvertes sur de l'obscurité diaphane, je prends le frugal repas du soir, en compagnie de mon serviteur français, qui est resté mon commensal par habitude contractée dans les caravansérails du chemin. Un pauvre moineau, d'une allure affolée, entre tout à coup et vient se jeter sur un bouquet de ces roses-de-tous-les-mois, si communes à Chiraz, qui ornait le très modeste couvert. Atteint de quelque blessure qui ne se voit pas, il a l'air de beaucoup souffrir, et tout son petit corps tremble. N'y pouvant rien, nous nous contentons de ne plus bouger, pour au moins ne pas lui faire peur. Et l'instant d'après, voici qu'il râle, à cette même place, là sous nos yeux; il est fini, sa tête retombe dans les roses. «C'est quelque _mauvaise bête_ qui l'aura piqué», conclut mon brave compagnon de table. Peut-être, ou bien quelque chat, en maraude nocturne, aura commis ce crime. Mais je ne sais dire pourquoi cette toute petite agonie, sur ces fleurs, a été si triste à regarder, et mes deux Persans, qui nous servaient, y voient un présage funeste.

Samedi, 28 avril.

Le vizir de Chiraz ne revient toujours pas, et cela encore est pour retarder mon départ, car j'ai besoin de causer avec lui, et qu'il me fournisse des soldats, une escorte de route.

Cependant, grâce à M. van L..., je réussis ce matin à traiter avec un loueur de chevaux pour continuer le voyage. Long et pénible contrat, qui finit par être signé et paraphé au bout d'une heure. Ce serait pour mardi prochain, le départ, et en douze ou treize journées, inch'Allah! nous arriverions à Ispahan. Mais j'ai trop de monde, trop de bagages pour le nombre de bêtes que l'on doit me fournir, et qu'il est, paraît-il, impossible d'augmenter. Cela m'oblige donc à congédier l'un de mes domestiques persans. Et j'envoie revendre au bazar mille choses achetées à Bouchir: vaisselle, lits de sangle, etc. Tant pis, on s'arrangera toujours pour manger et dormir; il faut conclure, et que ça finisse!

C'est aujourd'hui mon rendez-vous avec l'aimable Chirazien qui m'a proposé une promenade aux mosquées, par les toits. Après que nous avons fait ensemble un long trajet dans le dédale obscur, les escaliers intérieurs d'une maison en ruines nous donnent accès sur une région de la ville où des centaines de toits en terre communiquent ensemble, forment une sorte de vaste et triste promenoir, dévoré de lumière et tout bossué comme par le travail d'énormes taupes; l'herbe jaunie, pelée par endroits, y est semée de fientes, d'immondices et de carcasses, plus encore que n'était le sol des rues. En ce moment où le soleil du soir brûle encore, on aperçoit à peine, dans les lointains de cet étrange petit désert, deux ou trois chats qui maraudent, deux ou trois Persans en longue robe qui observent ou qui rêvent. Mais tous les dômes des mosquées sont là; précieusement émaillés de bleu et de vert, ils semblent des joyaux émergeant de cet amas de boue séchée qui est la ville de Chiraz. Il y a aussi, par endroits, de larges excavations carrées, d'où monte la verdure des orangers et des platanes, et qui sont les cours très encloses, les petits jardins des maisons de riches.

Ce lieu, solitaire dans le jour, doit être fréquenté aux heures discrètes du crépuscule et de la nuit, car des pas nombreux ont foulé le sol, et des sentiers battus s'en vont dans tous les sens. Les Chiraziens se promènent sur les maisons, sur les rues, sur la ville, et ils se servent de leurs toits comme de dépotoirs; on y trouve de tout,--même un cheval mort que voici, déjà vidé par les corbeaux. C'est au-dessous de cette croûte de terre, de cette espèce de carapace où nous sommes, que se déploie toute l'activité de Chiraz; la vie y est souterraine, un peu étouffée, mais ombreuse et fraîche, d'ailleurs très abritée des averses, tandis qu'ici, en haut, on est exposé, comme dans nos villes d'Occident, aux fantaisies du ciel.

Tous les monuments de vieille faïence, que d'en bas l'on apercevait si mal,--grands dômes arrondis et renflés en forme d'œuf, tours carrées, ou petits obélisques imitant des colonnes torses et des fuseaux,--se dressent dégagés et éclatants, au loin ou auprès, sur cette espèce de prairie factice. Prairie du reste malpropre et râpée, dans les entrailles de laquelle on entend comme le bourdonnement d'une ruche humaine; des galops de chevaux, des sonneries de caravanes, des cris de marchands, des voix confuses, vous arrivent d'en dessous, des rues couvertes, des tunnels qui s'entrecroisent dans l'immense taupinière. Ces toits qui communiquent ensemble sont souvent d'inégale hauteur, et alors il y a des montées, des descentes, de dangereuses glissades; il y a des trous aussi, nombre de crevasses et d'éboulements dans les quartiers en ruines; mais les longues avenues droites des bazars fournissent des chemins faciles, où chacune des ouvertures, par où les gens d'en dessous respirent, vous envoie au passage une clameur imprévue. Pour nous rapprocher d'une grande mosquée toute bleue, la plus ancienne et la plus vénérée de Chiraz, nous cheminons en ce moment au-dessus du bazar des cuivres, entendant, comme dans les profondeurs du sol, un extraordinaire tapage, le bruit d'un millier de marteaux.

De temps à autre, la vue plonge dans quelque cour, où il serait impoli de beaucoup regarder; les murs de terre, croulants comme partout, y sont ornés de faïences anciennes aux nuances rares, et on y aperçoit des orangers, des rosiers couverts de fleurs. Mais le soleil de Perse darde un peu trop sur ces toits semés de détritus, où l'herbe est roussie comme en automne, et vraiment on envie la foule d'en dessous, qui circule à l'ombre.

Vue de près elle n'est plus qu'une ruine, la belle mosquée sainte, devant laquelle nous voici arrivés; sous son étourdissant luxe d'émail, elle croule, elle s'en va,--et, bien entendu, jamais ne sera réparée. Aux différents bleus qui dominent dans son revêtement de faïence, un peu de jaune, un peu de vert se mêlent, juste assez pour produire de loin une teinte générale de vieille turquoise. Quelques branches d'iris et quelques branches de roses éclatent aussi, çà et là, dans cet ensemble; les maîtres émailleurs les ont jetées, comme par hasard, au travers des grandes inscriptions religieuses, en lettres blanches sur fond bleu de roi, qui encadrent les portes et courent tout le long des frises. Mais par où peut-on bien y entrer, dans cette mosquée? D'où nous sommes, les portiques, toute la base, semblent disparaître dans des amas de terre et de décombres; les maisons centenaires d'alentour, éboulées aux trois quarts, ont commencé de l'ensevelir.

* * * * *

Quand je rentre chez moi, passant par le petit bazar juif de mon quartier, toutes les échoppes sont fermées, et les marchands se tiennent assis devant les portes, quelque livre mosaïque à la main: c'est le jour du sabbat; je n'y pensais plus. Ici, les gens d'Israël se reconnaissent à une tonsure obligée, derrière, depuis la nuque jusqu'au sommet de la tête.

Dimanche, 29 avril.

De bon matin dans la campagne, avec Hadji-Abbas, pour aller avant l'ardeur du soleil visiter le tombeau du poète Saadi et le tombeau du poète Hafiz.

D'abord nous suivons cette route d'Ispahan, que sans doute, dans deux ou trois jours, nous prendrons pour ne plus jamais revenir; elle est large et droite, entre des mosquées, de paisibles cimetières aux cyprès noirs, et des jardins d'orangers dont les longs murs en terre sont ornés d'interminables séries d'ogives; quantité de ruisseaux et de fossés la traversent, mais cela est sans importance, puisqu'il n'y a point à y faire passer de voitures. Les oiseaux chantent le printemps et, comme toujours, il fait adorablement beau sous un ciel d'une limpidité rare. Au pied des énormes montagnes de pierre qui limitent de tous côtés la vue, on aperçoit, sur de plus proches collines, une mince couche de verdure, et ce sont les vignes qui produisent le célèbre vin de Chiraz,--dont les Iraniens, en cachette, abusent quelquefois malgré le Coran. Cette route du Nord est beaucoup plus fréquentée que celle de Bouchir, par où nous sommes venus; aussi voyons-nous, dans les champs, des centaines de chameaux entravés, debout ou accroupis au milieu d'innombrables ballots de caravane: cela remplace en ce pays d'immobilité heureuse, les ferrailles et les monceaux de charbon aux abords de nos grandes villes.

Ensuite, par des sentiers de traverse, nous chevauchons vers le parc funéraire où repose, depuis tantôt six cents ans, le poète anacréontique de la Perse. On sait la destinée de cet Hafiz, qui commença par humblement pétrir du pain, dans quelque masure en terre de la Chiraz du XIVe siècle, mais qui chantait d'intuition, comme les oiseaux; rapidement il fut célèbre, ami des vizirs et des princes, et charma le farouche Tamerlan lui-même. Le temps n'a pu jeter sur lui aucune cendre; de nos jours encore ses sonnets, populaires à l'égal de ceux de Saadi, font la joie des lettrés de l'Iran aussi bien que des plus obscurs tcharvadars, qui les redisent en menant leur caravane.

Il dort, le poète, sous une tombe en agate gravée, au milieu d'un grand enclos exquis, où nous trouvons des allées d'orangers en fleurs, des plates-bandes de roses, des bassins et de frais jets d'eau. Et ce jardin, d'abord réservé à lui seul, est devenu, avec les siècles, un idéal cimetière; car ses admirateurs de marque ont été, les uns après les autres, admis sur leur demande à dormir auprès de lui, et leurs tombes blanches se lèvent partout au milieu des fleurs. Les rossignols, qui abondent par ici, doivent chaque soir accorder leurs petites voix de cristal en l'honneur de ces heureux morts, des différentes époques, réunis dans une commune adoration pour l'harmonieux Hafiz, et couchés en sa compagnie.

Il y a aussi, dans le jardin, des kiosques à coupole, pour prier ou rêver. Les parois en sont entièrement revêtues d'émaux de toutes les nuances de bleu, depuis l'indigo sombre jusqu'à la turquoise pâle, formant des dessins comme ceux des vieilles broderies; de précieux tapis anciens y sont étendus par terre, et les plafonds, ouvragés en mille facettes, en mille petits compartiments géométriques, ont l'air d'avoir été composés par des abeilles. On entretient là, dans une quantité de vases, d'éternels bouquets, et, ce matin, de pieux personnages sont occupés à les renouveler: des roses, des gueules-de-lion, des lys, toutes les fleurs d'autrefois, dans nos climats, celles que connaissaient nos pères; mais surtout des roses, d'énormes touffes de roses.

Et enfin, au point d'où l'on a plus agréablement vue sur cette Chiraz, la «reine de l'Iran», une grande salle, ouverte de tous côtés, a été jadis construite pour abriter du soleil les visiteurs contemplatifs; ce n'est rien qu'un toit plat, très peinturluré, soutenu à une excessive hauteur par quatre de ces colonnes persanes, si sveltes et si longues, dont le chapiteau ressemble lui aussi aux ruches des abeilles ou des frelons. Sur des tapis de prière, deux ou trois vieillards se tiennent là, qui font vignette du temps passé, au pied de ces étranges colonnes; leurs bonnets d'astrakan sont hauts comme des tiares, et ils fument des kalyans dont la carafe ciselée pose sur un trépied de métal. Devant eux, le pays qui fut chanté par Hafiz resplendit, inchangeable, dans la lumière du matin. Entre les flèches sombres des cyprès d'alentour, et au delà des champs de pavots blancs, des champs de pavots violets, qui mêlent leurs teintes en marbrures douces, dans le clair lointain, la ville de boue séchée déploie ses grisailles molles et roses, fait luire au soleil ses mosquées de faïence, ses dômes renflés comme des turbans et diaprés de bleus incomparables. Tout ce que l'on voit est idéalement oriental, ces jardins, ces kiosques d'émail; au premier plan, ces colonnes, ces vieillards à silhouette de mage, et là-bas, derrière les cyprès noirs, cette ville telle qu'il n'en existe plus. On est comme dans le cadre d'une ancienne miniature persane, agrandie jusqu'à l'immense et devenue à peu près réelle. Une odeur suave s'exhale des orangers et des roses; l'heure a je ne sais quoi d'arrêté et d'immobile, le temps n'a plus l'air de fuir... Oh! être venu là, avoir vu cela par un pareil matin!... On oublie tout ce qu'il a fallu endurer pendant le voyage, les grimpades nocturnes, les veilles, la poussière et la vermine; on est payé de tout... Il y a vraiment quelque chose, dans ce pays de Chiraz, un mystère, un sortilège, indicible pour nous et qui s'échappe entre nos phrases occidentales. Je conçois en ce moment l'enthousiasme des poètes de la Perse, et l'excès de leurs images, qui seules, pour rendre un peu cet enchantement des yeux, avaient à la fois assez d'imprécision et assez de couleur.

* * * * *

Plus loin est le tombeau de ce Saadi, qui naquit à Chiraz vers l'année 1194 de notre ère, environ deux siècles avant Hafiz, et qui guerroya en Palestine contre les croisés. Plus simple, avec plus de souffle et moins d'hyperboles que son successeur, il a davantage pénétré dans notre Occident, et je me rappelle avoir été charmé, en ma prime jeunesse, par quelques passages traduits de son «Pays des roses». Ici, les petits enfants mêmes redisent encore ses vers.--Patrie enviable pour tous les poètes, cette Perse où rien ne change, ni les formes de la pensée ni le langage, et où rien ne s'oublie! Chez nous, à part des lettrés, qui se souvient de nos trouvères, contemporains de Saadi; qui se souvient seulement de notre merveilleux Ronsard?

Toutefois le cheik Saadi ne possède qu'un tombeau modeste; il n'a point, comme Hafiz, une dalle en agate, mais rien qu'une pierre blanche, dans un humble kiosque funéraire, et tout cela, qui fut cependant réparé au siècle dernier, sent déjà la vétusté et l'abandon. Mais il y a tant de roses dans le bocage alentour, tant de buissons de roses! En plus de celles qui furent plantées pour le poète, il y en a aussi de sauvages, formant une haie le long du sentier délaissé qui mène chez lui. Et les arbres de son petit bois sont pleins de nids de rossignols.

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Quand nous rentrons dans Chiraz, après la pure lumière et la grande paix, c'est brusquement la pénombre et l'animation souterraines; l'odeur de moisissure, de fiente et de souris morte, succédant au parfum des jardins. Les yeux encore emplis de soleil, on y voit mal, au premier moment, pour se garer des chevaux et des mules.

Nous arrivons par le bazar des selliers, qui est le plus luxueux de la ville et ressemble à une interminable nef d'église.--Il fut construit à l'époque de la dernière splendeur de Chiraz, au milieu du XVIIIe siècle, par un régent de la Perse appelé Kerim-Khan, qui avait établi sa capitale ici même, ramenant le faste et la prospérité d'autrefois dans ces vieux murs.--C'est une longue avenue, tout en briques d'un gris d'ardoise, très haute de plafond et voûtée en série sans fin de petites coupoles; un peu de lumière y descend par des ogives ajourées; un rayon de soleil quelquefois y tombe comme une flèche d'or, tantôt sur un tapis soyeux et rare, tantôt sur une selle merveilleusement brodée, ou bien sur un groupe de femmes,--toujours fantômes noirs au petit masque blanc,--qui marchandent à voix basse des bouquets de roses.

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L'après-midi, par spéciale et grande faveur, je suis admis à pénétrer dans la cour de la mosquée de Kerim-Khan. De jour en jour je vois tomber autour de moi les méfiances; si je restais, sans doute finirais-je par visiter les lieux les plus défendus, tant les gens ici me semblent aimables et débonnaires.

D'un bout à l'autre de l'Iran, la conception des portiques de mosquées ou d'écoles est invariable; toujours une gigantesque ogive, ouverte dans toute la hauteur d'un carré de maçonnerie dont aucune moulure, aucune frise ne vient rompre les lignes simples et sévères, mais dont toute la surface unie est, du haut en bas, revêtue d'émaux admirables, diaprée, chamarrée comme un merveilleux brocart.

Le grand portique de Kerim-Khan est conçu dans ce style. Il accuse déjà une vétusté extrême, bien qu'il n'ait pas encore deux siècles d'existence, et son revêtement d'émail, d'une fraîcheur à peine ternie, est tombé par places, laissant des trous pour les fleurettes sauvages et l'herbe verte. Les quelques Chiraziens, qui ont pris sur eux de m'amener devant le vénérable seuil, tremblent un peu de me le faire franchir. Leur hésitation, et le silence de cette mosquée à l'heure qu'ils ont choisie, rendent plus charmante mon impression d'entrer dans ce lieu resplendissant et tranquille qui est la sainte cour...