Chapter 5
Je me redis à moi-même: «Je suis à Chiraz,» et il y a un charme à répéter cela;--un charme et aussi une petite angoisse, car enfin cette ville, en même temps qu'elle reste un débris intact des vieux âges, elle est bien aussi au nombre des groupements humains les moins accessibles et les plus séparés; on y éprouve encore cet effroi du dépaysement suprême, qui devait être familier aux voyageurs de jadis, mais que nos descendants ne connaîtront bientôt plus, lorsque des voies de communication rapide sillonneront toute la terre. Comment s'en aller d'ici, par où fuir, si l'on était pris d'une soudaine nostalgie, d'un besoin de retrouver, je ne dis pas son pays natal, mais seulement des hommes de même espèce que soi, et un lieu où la vie serait un peu modernisée comme chez nous? Comment s'en aller? A travers les contrées solitaires du Nord, pour rejoindre Téhéran et la mer Caspienne après vingt ou trente jours de caravane? Ou bien reprendre le chemin par où l'on est venu, redescendre échelon par échelon les effroyables escaliers de l'Iran, se replonger au fond de tous les gouffres où l'on ne peut cheminer que la nuit, dans la chaleur toujours croissante, jusqu'à l'étuve d'en bas qui est le Golfe Persique, et puis retraverser les sables brûlants pour atteindre Bender-Bouchir, la ville d'exil et de fièvre, d'où quelque paquebot vous ramènerait aux Indes? Les deux routes sont pénibles et longues. Vraiment on se sent perdu dans cette Chiraz, qui est perchée plus haut que les cimes de nos Pyrénées,--et qu'enveloppe à cette heure une nuit limpide, mais une nuit tellement silencieuse et froide...
De cette ville où tout est muré, je n'ai encore pour ainsi dire rien vu, et je me demande si pendant un séjour prolongé j'en verrai davantage; j'y suis entré un peu à la manière de ces chevaliers de légende, que l'on amenait dans des palais par des souterrains, un bandeau sur les yeux.
Au caravansérail, ce matin, Hadji-Abbas, le prévôt des marchands, averti par ma lettre, s'est hâté de venir. Quelques notables l'accompagnaient, tous gens cérémonieux et de belles manières, en longue robe, grosses lunettes rondes et très haut bonnet d'astrakan. On s'est assis dehors, devant ma niche obscure, sur ma terrasse envahie par l'herbe et fleurie de coquelicots. Après beaucoup de compliments en langue turque, la conversation s'est engagée sur les difficultés du voyage: «Hélas!--m'ont-ils dit, un peu narquois,--nous n'avons pas encore vos chemins de fer!» Et, comme je les en félicitais, j'ai vu à leur sourire combien nous étions du même avis sur les bienfaits de cette invention... Des rideaux de peupliers et d'arbres fruitiers tout fleuris nous masquaient la ville, dont rien ne se devinait encore; mais on apercevait des vergers, des foins, des blés verts, un coin de cette plaine heureuse de Chiraz, qui communique à peine avec le reste du monde et où la vie est demeurée telle qu'il y a mille ans. Des oiseaux, sur toutes les branches, chantaient la gaie chanson des nids. En bas, dans la cour où nos bêtes se reposaient, des muletiers, des garçons du peuple, l'air calme et sain, les joues dorées de grand air, fumaient nonchalamment au soleil, comme des gens qui ont le temps de vivre, ou bien jouaient aux boules, et on entendait leurs éclats de rire. Et je comparais avec les abords noircis de nos grandes villes, nos gares, nos usines, nos coups de sifflet et nos bruits de ferraille; nos ouvriers, blêmes sous le poudrage de charbon, avec des pauvres yeux de convoitise et de souffrance.
Au moment de prendre congé, le prévôt des marchands m'avait offert une de ses nombreuses maisons dans Chiraz, une maison toute neuve. Il devait aussitôt m'en faire tenir la clef, et j'ai commencé d'attendre, d'attendre sans voir venir, en fumant de longs kalyans sur ma terrasse: les Orientaux, chacun sait cela, n'ont pas comme nous la notion du temps.
Vers quatre heures du soir enfin, cette clef m'est arrivée. (Elle était longue d'un pied deux pouces.) Alors il a fallu congédier et payer mon tcharvadar avec tous ses gens; aligner, recompter avec eux quantité de pièces blanches, échanger beaucoup de souhaits et de poignées de main; ensuite mander une équipe de portefaix (des juifs à longue chevelure), charger sur leur dos notre bagage, et s'acheminer, derrière eux vers la ville, qui devait être toute proche, et que l'on n'apercevait toujours point.
Nous allions mélancoliquement entre des murs très hauts, en brique grise, en terre battue, où s'ouvrait à peine de loin en loin un trou grillé, une porte clandestine.
Ils finirent par se rejoindre en voûte sur nos têtes, ces murs qui se resserraient toujours, et une pénombre de caveau nous enveloppa soudain; au milieu de ces étroits passages, des petits ruisseaux immondes coulaient parmi des guenilles, des fientes, des carcasses; on sentait une odeur d'égout et de souris morte: nous étions dans Chiraz.
En pénombre plus épaisse, on s'est arrêté devant une vieille porte cloutée de fer, avec un frappoir énorme: c'était ma demeure. D'abord un couloir sombre, un corps de logis poudreux et croulant; ensuite la surprise d'une cour ensoleillée, avec de beaux orangers en fleurs autour d'une piscine d'eau courante; et au fond, la maisonnette, à deux étages, toute neuve en effet et toute blanche, où me voici enfermé,--pour un temps que j'ignore,--_car il est plus facile d'entrer à Chiraz que d'en sortir_: c'est un dicton persan.
DEUXIÈME PARTIE
Mercredi, 25 avril.
Le soleil baissait déjà quand nous avons fait précipitamment notre première course en ville, aux bazars, pour acheter des coussins et des tapis. (Dans cette maison d'Hadji-Abbas, les chambres, il va sans dire, n'avaient rien que leurs quatre murs.)
On circule dans cette ville comme dans un dédale souterrain. Les ruelles couvertes, semées d'immondices et de pourritures, se contournent et se croisent avec une fantaisie déroutante; par endroits, elles se resserrent tellement que, si l'on rencontre un cavalier, ou même un petit âne, il faut se plaquer des deux épaules aux parois pour n'être point frôlé. Les hommes, en robe sombre, coiffés du haut bonnet d'astrakan, vous dévisagent sans malveillance. Les femmes glissent et s'écartent comme de silencieux fantômes, enveloppées toutes, de la tête aux pieds, dans un voile noir, et la figure cachée par un loup blanc avec deux trous ronds pour les yeux; mais les petites filles que l'on ne voile pas encore, très peintes et la chevelure rougie de henneh, sont presque toutes adorables de beauté fine et de sourire, même les plus pauvres, qui vont pieds nus et dépenaillées, sous des haillons charmants. Dans ces mornes et longues murailles, en briques grises ou en terre grise, jamais ne s'ouvre une fenêtre. Rien que des portes, et encore y a-t-il un second mur bâti derrière pour les masquer, leur faire un éternel écran; quelques-unes s'encadrent de vieilles faïences précieuses, représentant des branches d'iris, des branches de roses, dont le coloris, avivé par le contraste avec toutes les grisailles d'alentour, éclate encore de fraîcheur au milieu de tant de vétusté et de ruines. Oh! les femmes drapées de noir, qui entrent par ces portes-là, contournent le vieux pan de mur intérieur, et disparaissent au fond de la maison cachée!...
Dans ma rue en tunnel, qui est la voie par où pénètrent en ville les caravanes de Bouchir, il y a un petit bazar de juifs, où l'on vend surtout des légumes et des graines. Mais il faut faire un assez long chemin dans le labyrinthe pour rencontrer le vrai bazar de Chiraz, qui est un lieu immense et plein de surprises. Cela commence par des rues étroites, tortueuses, obscures, où, devant les mille petites échoppes, il faut se défier des trous et des cloaques. Ensuite viennent de vastes avenues droites, régulières, voûtées de coupoles rondes qui se succèdent en séries sans fin, et là, pour la première fois, on se dit que c'est vraiment une grande ville, celle où l'on est entré comme par des égouts, sans rien voir. Le long de ces avenues, les marchands sont réunis par groupes de même métier, ainsi que le veut l'usage oriental.--Et on devine qu'à Chiraz, la rue des tapis, où nous avions affaire, est un enchantement pour les yeux!--Dans la rue, plus en pénombre, des marteleurs de cuivre, où l'on entend le bruit incessant des marteaux, nous nous sommes ensuite arrêtés pour acheter des buires à notre usage, des buires ici très communes, mais d'une grâce incomparable, d'une forme inventée dans les temps très anciens et jamais changée. On vendait aussi partout des paquets de ces roses roses très odorantes que l'on appelle chez nous «_roses de tous les mois_», et des branches d'oranger. Des cavaliers armés obstruaient souvent le chemin, surtout dans le quartier des harnais, qui est l'un des plus étendus; en ce pays où les voyages et les transports ne se font que par caravanes, les harnais prennent une importance capitale, et ils sont de la fantaisie la plus diverse: selles brodées de soie et d'or, bissacs en laine, brides pour les chevaux ou les mulets, houssines de velours à paillettes pour les petits ânes que montent les dames de qualité, coiffures de plumes pour les chameaux. Dans la rue des marchands de soie, il y avait affluence de ces fantômes noirs qui représentent ici les femmes, avec beaucoup de petits bébés comiques et jolis, les yeux allongés jusqu'aux cheveux par des peintures.
Nous avions fait notre visite au bazar à une heure un peu tardive; des échoppes se fermaient, le jour baissait sous les voûtes de briques ou de terre battue. Et, après avoir tant tourné et retourné dans ces passages couverts qui s'assombrissaient, ç'a été une joie de rencontrer enfin une place à air libre, éclairée par le beau soleil du soir, le seul coin de Chiraz peut-être où la vie soit un peu extérieure et gaie sans mystère.
C'est près des remparts de la ville, cette place, et, au fond, il y a une mosquée dont l'immense portique est entièrement rose, sous son revêtement de vieil émail. Çà et là, des tendelets pour les marchands de fruits, de fleurs et de gâteaux. Et, juste en face de ces belles portes si roses, que je ne puis espérer franchir jamais, un vieux petit café, délabré et charmant, devant lequel nous nous sommes assis, sous des arbres, pour fumer en plein air le dernier kalyan du jour. (Le nom de _café_ est du reste impropre, puisque le thé, dans des tasses en miniature, est seul d'usage à Chiraz.) Un cercle s'est aussitôt formé autour de nous, mais ces curieux étaient courtois et discrets, répondant par de jolis sourires un peu félins lorsqu'on les regardait en face. Tous ces gens d'ici ont l'air accueillant et doux, la figure fine, les yeux grands, le regard à la fois vif et rêveur.
Et je suis rentré chez moi, pour procéder avant la nuit à mon installation éphémère, dans le corps de logis tout neuf, derrière la cour: au rez-de-chaussée, mes domestiques; au premier, ma chambre; au second étage, mon salon. Partout des murs bien blancs, où des séries d'ogives sont ménagées en creux, formant des niches où l'on pose les objets. Et, pour soutenir les plafonds en terre battue, un alignement de jeunes troncs de peupliers, soigneusement équarris et bien égaux.
Mon salon, en dix minutes, s'est organisé, avec des tapis, des coussins jetés par terre, des tentures accrochées à la muraille par de vieux clous, et, à la place d'honneur, les belles armes que me donna l'Iman de Mascate, le jour de mon récent passage, son poignard à fourreau d'argent et son sabre à gaine d'or.
Mais la nuit, qui arrivait dans son grand suaire de silence, a eu tôt fait d'interrompre notre puéril amusement d'installation, et de rendre sinistre ma demeure, trop enclose au milieu de si inconnaissables entours.
En entrant, nous avons tiré les lourds verrous de la porte qui donne sur les dehors noirs; mais nous ignorons encore tous les quartiers, recoins et dépendances de la vaste maison; nul de nous n'a exploré le vieux corps de logis à deux étages qui est adossé à la rue, ni les immenses greniers à foin, chais et souterrains qui s'ouvrent derrière nos chambres...
Quant aux autres logis humains qui nous enserrent, il va sans dire que tout est combiné pour qu'il nous soit impossible d'y plonger un regard. Qui habite là, et que s'y passe-t-il? Nous ne saurons jamais. Par nos fenêtres, qui ont vue sur notre cour très haut murée, on n'apercevait, quand il faisait clair, rien de ces maisons voisines; rien que la tête des peupliers qui ombragent les petits jardins, et les toits en terre battue où l'herbe pousse, où les chats se promènent;--ensuite, dans le lointain, par-dessus le faîte des vieilles constructions couleur de poussière, la ligne de ces montagnes nues qui enferment de toutes parts la verte plaine.
A présent donc, il fait nuit. Mes serviteurs, après tant de fatigantes veilles, dorment profondément, dans la bonne quiétude d'un voyage accompli et l'assurance de ne pas recommencer demain les chevauchées nocturnes.
Belle nuit d'étoiles, qui va se refroidissant très vite et que ne trouble aucun bruit humain. On n'entend que la voix douce et retenue des chouettes, qui s'appellent et se répondent de différents côtés, au-dessus de l'inquiétante torpeur de Chiraz...
Jeudi, 26 avril.
«Allah ou Akbar!... Allah ou Akbar!...» C'est l'éternelle psalmodie de l'Islam qui m'éveille avant jour; la voix du muezzin de mon quartier, du haut de quelque toit proche, chante éperdument dans la pâleur de l'aube.
Et, aussitôt après, des sonnailles, très argentines et charmantes, commencent à monter jusqu'à moi, de la petite ruelle noire: l'entrée des caravanes. Grosses cloches au son grave, pendues au poitrail des mules, petites clochettes passées en guirlande autour de leur cou, carillonnent ensemble, et ce bruit joyeux, tantôt assourdi, tantôt amplifié par la résonance des voûtes, s'infiltre peu à peu dans tout le labyrinthe souterrain de Chiraz, chassant le sommeil et le silence de la nuit. Cela dure très longtemps; des centaines de mules doivent défiler devant ma porte,--et défileront sans doute ainsi chaque matin, pour m'annoncer le jour, car l'heure des caravanes est immuable. Et c'est par mon quartier qu'elles entrent en ville, toutes celles qui arrivent d'en bas, des bords du golfe Persique, de la région torride située au niveau normal de la Terre.
Cette première matinée se passe pour moi en vaines conférences avec des tcharvadars, des muletiers, des loueurs de chevaux, dans l'espoir d'organiser déjà le départ, car il faut s'y prendre plusieurs jours à l'avance, et les voyageurs ici sont parfois indéfiniment retardés. Mais rien ne se conclut, et même rien d'acceptable ne m'est offert. Le proverbe semble se vérifier: il est plus facile d'entrer à Chiraz que d'en sortir.
L'après-midi, je vais rendre au prévôt des marchands sa visite. Il demeure dans mon quartier, et, pour se rendre chez lui, tout le temps on est dans l'ombre et la tristesse de ces grands murs penchés, qui le plus souvent se rejoignent en voûte. Une vieille porte de prison, que masque un écran intérieur en maçonnerie croulante: c'est chez lui. Ensuite un petit jardin plein de roses, avec des allées droites à la mode d'autrefois, un bassin, un jet d'eau; et la maison s'ouvre au fond, très ancienne et très orientale.
Le salon d'Hadji-Abbas: plafond en arabesques bleu et or, avec des branches de roses aux nuances effacées par les ans; murs extrêmement travaillés, divisés en petites facettes, creusés en petites grottes avec des retombées de stalactites, tout cela devenu d'une couleur de vieil ivoire, que rehaussent des filets d'or terni; par terre, des coussins et d'épais tapis merveilleux. Et les fenêtres découpées donnent sur les roses du jardin très caché et sans vue, où le jet d'eau mène son bruit tranquille.
Il y a deux tabourets au milieu du salon, un pour Hadji-Abbas, qui depuis hier a teint sa barbe blanche en rouge ardent; l'autre pour moi. Les fils de mon hôte, des voisins, des notables, tous gens en longue robe et haut bonnet noir comme en portaient les magiciens, arrivent successivement, très silencieux, et forment cercle le long des jolies murailles fanées, en s'asseyant sur les tapis; les serviteurs apportent du thé, dans de très anciennes petites tasses de Chine, et puis des sorbets à la neige de montagne, et enfin les inévitables kalyans, où tous nous devons fumer à la ronde. On m'interroge sur Stamboul, où l'on sait que j'ai habité. Ensuite, sur l'Europe, et, tour à tour, la naïveté ou la profondeur imprévue des questions me donne plus que jamais à entendre combien ces gens-là sont loin de nous. La conversation, à la fin, dévie vers la politique et les dernières menées anglaises autour de Koueït:--«S'il faut, disent-ils, que notre pays soit asservi un jour, au moins que ce ne soit pas par ceux-là! Nous n'avons, hélas! que cent mille soldats en Perse; mais tous les nomades sont armés; et moi-même, mes fils, mes serviteurs, tout ce qu'il y a d'hommes valides dans les villes ou les campagnes, prendrons, des fusils quand il s'agira des Anglais!»
Le bon Hadji-Abbas me conduit ensuite chez deux ou trois notables, qui ont des maisons plus belles que la sienne, et de plus beaux jardins, avec des allées d'orangers, de cyprès et de roses. Mais combien ici la vie est cachée, défiante, secrète! Ils seraient charmants, ces jardins, s'ils n'étaient si jalousement enfermés et sans vue; pour que les femmes puissent s'y promener dévoilées, on les entoure de trop grands murs, que l'on essaie vainement d'égayer en y dessinant des ogives; en les ornant de céramiques: ce sont toujours des murs de prison.
Le gouverneur de la province, que je comptais voir aujourd'hui et prier de me faciliter la route d'Ispahan, est absent pour quelques jours.
Et je garde pour la fin ma visite à un jeune ménage hollandais, les van L..., qui vivent ici dans un isolement de Robinson. Ils habitent une ancienne maison de pacha,--au fond d'un vieux jardin très muré, il va sans dire;--et c'est tellement imprévu d'y retrouver tout à coup un petit coin d'Europe, d'aimables gens qui parlent votre langue! Ils sont d'ailleurs si accueillants que, dès la première minute, une gentille intimité de bon aloi s'établit entre les exilés que nous sommes. Depuis deux ou trois ans, ils résident à Chiraz, où M. van L... dirige la Banque impériale persane. Ils me confient leurs difficultés de chaque jour, que je n'imaginais pas, dans cette ville où sont inconnues les choses les plus utiles à l'existence telle que nous l'entendons, et où il faut prévoir deux mois à l'avance ce dont on aura besoin, pour le faire venir par la voie de Russie ou la voie des Indes; ce qu'ils me disent est pour augmenter le sentiment que j'avais déjà, d'être ici dans un monde quasi lunaire.
Le reste de l'après-midi se passe pour moi en promenade errante dans le labyrinthe, avec mes trois serviteurs, le Français et les deux Persans, à la recherche des introuvables mosquées. Je n'ai aucun espoir d'y entrer; mais au moins je voudrais, du dehors, voir les portiques, les belles ogives et les précieuses faïences.
Oh! les étonnantes petites rues, semées d'embûches même en plein jour; quelquefois, en leur milieu, s'ouvre un puits profond, sans la moindre margelle au bord; ou bien, à la base d'un mur, c'est un soupirail béant qui donne dans des oubliettes noires. Et partout traînent des loques, des ordures, des chiens crevés que dévorent les mouches.
Je sais qu'elles existent, ces mosquées, qu'il en est même de célèbres; et l'on dirait vraiment qu'elles nous fuient ou qu'il y a des ensorcellements dans leurs entours. Parfois, regardant en l'air, on aperçoit, par quelque trou dans la voûte des rues, un admirable dôme vert et bleu, là tout près, qui monte et brille dans le ciel pur. Alors on se précipite par un couloir d'ombre qui semble y conduire: il est muré ce couloir; ou bien il finit en amas de terre éboulée. On revient sur ses pas, on en prend un autre: il vous éloigne et vous égare. On ne retrouve même plus l'échappée d'air libre où vous était apparu ce dôme d'émail, on ne sait plus où l'on est... Ces mosquées, décidément, n'ont pas d'abords, tant elles sont enclavées dans les vieilles maisons en terre battue, dans les taupinières humaines; on ne doit y arriver que par des détours sournois, connus des seuls initiés. Et cela rappelle ces mauvais rêves où, lorsqu'on veut atteindre un but, les difficultés augmentent à mesure que l'on approche, et les passages se resserrent.
Lassés enfin, nous revenons, sur le soir, au petit café d'hier, que vraisemblablement nous adopterons. Là, au moins, on respire, on sent de l'espace devant soi, et il y a,--un peu en recul, il est vrai,--une mosquée rose qui se laisse regarder. Les gens nous reconnaissent, se hâtent de nous apporter des tabourets, sous les platanes, des kalyans et du thé. Des bergers viennent nous vendre des peaux de ces panthères qui pullulent dans la montagne voisine. Mais l'attroupement pour nous voir est moindre que la première fois: demain ou après-demain, nous n'étonnerons plus personne.
Les remparts de Chiraz forment un côté de cette place; élégants et délabrés comme toutes les choses persanes: hautes murailles droites, flanquées d'énormes tours rondes, et ornées d'une suite sans fin d'ogives qui s'y dessinent en creux; les matériaux qui les composent, terres cuites grises, relevées d'émail jaune et vert, leur donnent encore l'aspect un peu assyrien; au bout de deux cents mètres, on les voit mourir en un amas de briques éboulées, que sans doute personne ne relèvera jamais.
Il y a un va-et-vient continuel devant ce petit café, au déclin du jour: personnages de toute qualité qui rentrent de la campagne, nobles cavaliers sur des chevaux fringants, bons petits bourgeois sur des mulets tout garnis de franges, ou sur de plus modestes ânons. Passent aussi les lents chameaux qui arrivent de Yezd, de Kerman, du désert oriental. Les kalyans s'allument de tous côtés autour de nous, et nos voisins de rêverie, assis sous le même platane, se décident gentiment à causer. L'un d'eux, auquel je conte alors ma course aux mosquées, s'engage à me les montrer toutes demain soir, en me faisant faire une excursion _sur les toits_ de la ville, qui constituent, à ce qu'il paraît, un promenoir très bien fréquenté, le seul d'où l'on ait une vue d'ensemble.
Tranquillement le jour s'en va, et le crépuscule ramène par degrés sa tristesse sur ce haut plateau si isolé du monde. Les couleurs s'éteignent au revêtement d'émail de la belle mosquée d'en face; les faïences dont elle est couverte représentent des profusions de roses, des branches de roses, des buissons de roses, que traversent quelques iris à longues tiges; mais tout cela maintenant se confond en un violet assombri, et le dôme seul brille encore. Dans l'air presque trop pur, les martinets noirs tourbillonnent en jetant des cris aigus, comme chez nous les soirs de printemps: le soleil à peine couché, tout à coup il fait froid à cause de l'altitude.
Par les petites ruelles déjà ténébreuses, semées de puits et d'oubliettes, rentrons chez nous.
Là, une fois la porte barrée, c'est l'enfermement, la solitude, le silence d'un cloître. Et les chouettes commencent de chanter.
Vendredi, 27 avril.
Dig ding dong, dig ding dong, drelin, drelin... L'entrée des caravanes!... Le carillon, qui est ici la musique habituelle de l'aube, me réveille encore à moitié cette fois; demain sans doute, j'y serai fait, comme les gens de Chiraz, et ne l'entendrai plus.
Vendredi aujourd'hui, c'est-à-dire dimanche à la musulmane; donc, rien à tenter pour l'organisation du départ et tout sera fermé.