Chapter 16
Et puis voici les grandes ogives gothiques et l'obscurité des bazars. Tout ce qui reste de vie et de bruit à Kachan s'est concentré sous ces voûtes, dans ces longues et hautes nefs où l'on y voit si mal et qui sont encombrées par des centaines d'énormes chameaux, encore tout bourrus dans leurs poils d'hiver. Pour pénétrer là, nous avons dû dételer nos deux chevaux de flanc, nous prenions trop de place en largeur; et avec les deux qui restent, c'est encore plus qu'il n'en faudrait, car ils s'épouvantent à entendre toutes ces voix qui crient, à sentir de si près tous ces chameaux; malgré la fatigue de la journée, ils sont difficiles à tenir, n'avancent que par soubresauts et gambades. Le tonnerre gronde de plus en plus fort, et, quand nous passons par le bazar des cuivres, où les frappeurs donnent furieusement les derniers coups de marteau avant la nuit, le tapage devient si infernal que nos bêtes s'affolent; il faut mettre pied à terre et dételer. Alors nous nous trouvons sans défense contre les marchands, qui nous sollicitent et s'emparent de nos mains pour nous entraîner. Nulle part nous n'avions vu tant de longues barbes teintes en rouge, ni de si hauts bonnets noirs; tous ces gens ont l'air d'astrologues. Bon gré mal gré, il faut les suivre; tantôt dans des filatures de soie presque souterraines où les ouvriers pour travailler doivent avoir des yeux de chat; tantôt au fond de cours à ciel ouvert où un peu de clarté tombe sur des grenadiers tout rouges de fleurs, et là on déballe à nos pieds les trésors d'Aladin, les armes damasquinées, les brocarts, les parures, les pierres fines. Surtout chez les marchands de tapis, où il faut par force accepter un kalyan et une tasse de thé, nous sommes longtemps prisonniers; on déplie devant nous d'incomparables tissus de Kachan qui chatoient comme des plumages de colibri: chaque tapis de prière représente un buisson rempli d'oiseaux, qui étale symétriquement ses branches au milieu d'un portique de mosquée, et le coloris est toujours une merveille. Les prix commencent chaque fois par être exorbitants, et nous faisons mine de partir au comble de l'indignation; alors on nous retient par la manche, on rallume notre kalyan et on nous fait rasseoir. Telle est, du reste, toujours et partout, la comédie du marchandage oriental.
C'est donc en plein crépuscule que nous finissons par arriver au grand caravansérail, où nous a devancés notre voiture; un caravansérail très délabré, il va sans dire, mais tellement monumental qu'aucun porche de basilique ne pourrait se comparer, comme dimensions, à cette entrée revêtue de faïence bleue. Un vieux sorcier, dont la barbe est rouge comme du sang, nous conduit à des chambrettes hautes, que balaie à cette heure le vent d'orage.
Ici est le point de croisement des chemins qui viennent des déserts de l'Est à Kachan et de ceux qui conduisent à la mer Caspienne: aussi y a-t-il un continuel va-et-vient de caravanes dans cette ville. Au jour mourant, nous regardons s'engouffrer au-dessous de nous, dans l'ogive du portique, deux cents chameaux pour le moins, attachés à la file; d'étonnants chameaux parés avec une pompe barbare; ayant des plumets sur la bosse, des queues de coq sur le front, des queues de renard aux oreilles, des fausses barbes faites de coquillages enfilés. Les chameliers qui les conduisent, figures plates du type mongol, portent des petits sayons courts, rayés de mille couleurs, et d'énormes bonnets à poil. Tout cela, paraît-il, nous arrive en droite ligne de Djellahadah, en Afghanistan, à travers l'infini des plaines de sel, et tout cela, avec une lenteur majestueuse, entre en carillonnant. Il y en a tant, que la nuit est venue quand les derniers paraissent, animaux tout à fait fantastiques alors, vus à la lueur des éclairs.
Dans une mosquée voisine, on psalmodie à plusieurs voix, sur un air monotone comme le bruit de la mer. Et tout cela ensemble se fond pour bercer notre premier sommeil: les chants religieux, le nom d'Allah modulé avec une tristesse douce sur des notes très hautes, les sonnailles des caravanes, les grondements de l'orage qui s'éloigne, le tambourinement de la pluie, les plaintes flûtées du vent dans les trous du mur.
Mercredi, 23 mai.
Huit heures de route aujourd'hui, à travers de très mornes solitudes. Halte le soir dans un hameau misérable: une dizaine de vieilles maisonnettes d'argile auxquelles un ruisseau clair apporte la vie; quelques petits champs de blé, un bouquet de trois ou quatre mûriers chargés de mûres blanches; rien de plus, le désert à perte de vue tout autour. Les gens paraissent très pauvres, et sans doute le lieu est malsain, car ils ont la mine souffreteuse. Dans le terrier qui sera notre chambre, les hirondelles confiantes ont plusieurs nids au-dessus de la cheminée; en allongeant le bras, on toucherait les petits qui montrent tous leurs têtes au balcon.
Et nous arrivons précisément le jour où les anciens d'ici,--une dizaine de vieux desséchés,--ont décidé de faire la première cueillette des mûres. Cela se passe à l'heure du repos, du kalyan et de la rêverie, quand nous sommes assis, avec deux ou trois pâtres, devant la porte du gîte en ruine, à écouter le gentil murmure de ce ruisseau unique et précieux, à regarder le soleil disparaître au fond des solitudes. Les quelques enfants, tous bien dépenaillés et bien pâlots, font cercle autour des mûriers rabougris dont on va secouer les branches; pour une fois, la joie de cette attente anime leurs yeux, coutumiers de mélancolie. A chaque secousse donnée, les mûres tombent en pluie sur le triste sol durci, et les petits se précipitent comme des moineaux à qui l'on jette du grain, tandis que le plus décharné des vieillards arrête les trop gourmands, règle avec gravité le partage. Ces arbustes sont les seuls à bien des lieues à la ronde; et sans doute, dans ce hameau si perdu, on pense plusieurs semaines d'avance à ces cueillettes crépusculaires, réservées aux longs soirs de mai; on ne connaît pas au cours de l'année d'autre fête... Quand c'est fini, la nuit tombe avec le froid; les solitudes, semble-t-il, s'agrandissent partout alentour, l'isolement extrême s'indique davantage. Ce petit groupement humain n'a pas de murailles comme en avaient ceux des oasis du Sud; la porte de notre gîte enfumé ne ferme pas, et nous nous endormons le revolver à la main.
Jeudi, 24 mai.
Départ de grand matin, afin d'arriver ce soir dans la ville de Koum, réputée pour sa mosquée revêtue d'émail d'or, où repose la sainte Fatmah, petite-fille du Prophète.
Après cinq ou six heures de route dans un lumineux désert, dont les sentes sont jalonnées d'ossements, vers midi, à l'instant des fantasmagories et des mirages, quelque chose étincelle là-bas, dans l'inappréciable lointain, presque au delà des horizons; quelque chose qui n'est perceptible à l'œil que par son rayonnement, comme les étoiles; un astre qui se lève, un globe d'or, un feu, on ne sait quoi d'inusité et de jamais vu...
--Koum! dit le conducteur des chevaux, en indiquant cela du doigt... Alors, ce doit être le fameux dôme d'or, qui miroite au soleil méridien, qui est comme un phare de plein jour, appelant les caravanes du fond du désert... Cela paraît et disparaît, au hasard des ondulations du terrain et, après que nous avons trotté plus d'une heure dans cette direction sans nous en être rapprochés sensiblement, cela s'éclipse tout à fait.
Il est quatre heures du soir, quand nous apercevons les arbres de l'oasis de Koum, les champs de blé, et enfin la ville; amas sans fin de ruines grises, toujours et toujours, décombres et fondrières. Il y a naturellement des coupoles par milliers, des donjons, des minarets partout et de toutes les formes; des tours d'une couleur beige, des tours roses, qui sont comme coiffées d'un turban d'émail bleu. Et, sur chaque pointe dressée vers le ciel, se tient gravement une cigogne debout dans son nid. Il y a beaucoup de jardins à l'abandon, qui sont remplis de grenadiers en fleurs et dont le sol est empourpré par la jonchée des pétales... Mais ce dôme d'or, ce tombeau de Fatmah, entrevu de si loin, dans les mirages de midi, où donc est-il? Nous l'avions rêvé sans doute, car rien n'y ressemble.
De temps à autre, une porte s'ouvre, au roulement de notre voiture, au bruit de nos grelots, et quelque femme dévoilée risque un de ses yeux, une moitié de son visage toujours joli, pour regarder qui passe. Une vingtaine de petits enfants, tous adorables, couverts d'amulettes, la chevelure teinte en rouge de flamme, nous suivent à la course, dans l'ébahissement de notre attelage, et nous entrons avec ce cortège sous les voûtes des bazars. Alors, pénombre subite, difficultés et frôlements continuels, pendant vingt longues minutes, au milieu des chameaux velus, dont nos quatre bêtes reniflent avec dégoût la senteur musquée. Là se coudoient les nomades en haillons, les Iraniens en belle robe, les Afghans à bonnet pointu, les bédouins de Syrie la tête ornée de soies éclatantes et de cordelettes; toute sorte de monde, une foule énorme; et on y voit à peine.
La clarté du soir nous est cependant rendue, par l'ogive de sortie, et le dôme étincelant nous réapparaît enfin, tout proche, trônant au milieu d'un décor qui a l'air arrangé là par quelque magicien, pour nous éblouir. Le long d'une rivière desséchée, au lit de galets blancs, que traverse un pont courbe à balustres de faïence, un panorama de féerie se déploie; pêle-mêle, enchevêtrés, superposés, des portiques, des minarets, des dômes, ruisselants d'émail et d'or; tout ce qui avoisine le sol est d'émail bleu; tout ce qui s'élève est d'émail vert, à reflets métalliques comme la queue des paons; la décoration se fait de plus en plus dorée à mesure qu'elle s'éloigne de la base, et tout finit vers le ciel en pointes d'or. En plus des vrais minarets, assez larges pour que les muezzins y montent chanter, il y a quantités de minces fuseaux, évidemment impossibles à gravir, qui s'élancent aussi et brillent comme des orfèvreries. Et c'est si neuf, si beau, si flambant, si imprévu, au milieu de cette ville de débris et de poussière!... Parmi ces magnificences, croissent des arbres tout rouges, des grenadiers follement fleuris; on dirait qu'il a neigé dessus des perles de corail. Et derrière tout cela, les grandes cimes, deux fois hautes comme nos Alpes, se découpent toutes roses, dans leur gloire de la fin du jour, sur un fond couleur d'aigue-marine.
Mes yeux, qui ont vu tant de choses, ne se rappellent rien d'aussi étourdissant ni d'aussi fantastique, rien d'aussi éperdument oriental que cette apparition du tombeau de la sainte Fatmah, un soir de mai, au sortir d'une nef obscure.
Il existe donc encore en Perse des choses qui ne sont pas en ruines, et, de nos jours, on peut donc construire ou restaurer comme au temps des Mille et une Nuits!... C'est le Chah Nasr-ed-din qui, en plein XIXe siècle, fit remettre à neuf, avec ce luxe insensé, et ordonna de recouvrir de mosaïques d'or la vieille mosquée très sainte, où son père et sa mère reposent aujourd'hui, à côté de Fath-Ali-Chah et de la petite-fille du Prophète.
* * * * *
Le caravansérail, paraît-il, est encore loin, de l'autre côté du pont courbe et de la rivière sans eau. Alors, laissons partir la voiture, et, avant que le soleil s'éteigne, allons voir la mosquée.
Une place immense et bien étrange lui sert de parvis, une place qui est à la fois un vieux cimetière poudreux et une inquiétante cour des miracles. Ce semblant de pavage, ces longues dalles sur lesquelles on marche, sont des tombes alignées à se toucher; ce sol est plein d'ossements de toutes les époques, il est amalgamé de poussière humaine. Et, comme les reliques de la sainte Fatmah attirent des pèlerins sans nombre et opèrent des miracles, une truanderie sinistre est accourue de tous les points de la Perse pour élire domicile alentour. Parmi les vendeurs de chapelets et d'amulettes, étalant leur marchandise par terre sur des guenilles, des mendiants estropiés montrent des moignons rougeâtres; d'autres mettent à nu des lèpres, des cancers, ou des gangrènes couvertes de mouches. Il y a des derviches à longue chevelure qui marchent en psalmodiant, les yeux au ciel; d'autres qui lisent à haute voix dans de vieux livres, avec exaltation comme des fous. Tout ce monde est vêtu de loques terreuses; tout ce monde a l'air inhospitalier et farouche; le même fanatisme se lit dans les regards trop ardents ou dans les regards morts.
Au milieu de cette place, de ce champ de tombeaux, et entourée de cette foule pouilleuse en haillons couleur de cendre, la splendeur toute fraîche d'une telle mosquée rayonne avec invraisemblance.
Intérieurement le sanctuaire est, paraît-il, d'une richesse inimaginable, mais les infidèles comme nous en sont exclus sans merci, et il faut nous arrêter aux portes de l'enceinte extérieure. C'est du reste une enceinte émaillée du haut en bas, et déjà magnifique; elle enferme jalousement,--comme la muraille d'un jardin persan enferme ses arbres,--les minarets et les fuseaux d'émail vert et or, qui s'élancent de terre avec la sveltesse des joncs, autour de la mosquée proprement dite et de ses coupoles étincelantes.
La truanderie nous harcèle, traînant ses plaies, sa fétidité et sa poussière, elle nous suit jusqu'à ces portes, où elle nous retiendrait avec une centaine de mains hideuses, si nous avions l'idée de passer. Rester sur le seuil et regarder de là, c'est tout ce qui nous est permis.
Les soubassements de l'édifice sont de marbre blanc, et représentent des vases alignés en séries; des vases d'où paraissent sortir toutes ces fleurs, peintes sous l'émail des parois; les branches de roses, les gerbes d'iris, commencent à quelques pieds à peine au-dessus du sol; elles s'enlacent aux arabesques bleues, comme feraient des plantes grimpantes à un espalier, et montent rejoindre les mosaïques d'or des frises et des dômes. Je ne crois pas qu'il existe au monde,--à part peut-être les temples de la sainte montagne au Japon,--un monument revêtu au dehors avec un tel luxe et un tel éclat de couleurs;--et c'est là, dans une vieille ville de décombres et de grisailles, à deux pas des déserts.
Vendredi, 25 mai.
Nous avions oublié, en dormant, dans quel voisinage sans pareil nous étions et sur quelles splendeurs avait vue notre misérable gîte. Ouvrir la porte de sa terrasse et apercevoir devant soi le tombeau de la sainte Fatmah, au pur lever du jour, est un saisissement rare: par-dessus les arbres tout poudrés de corail, les grenadiers tout rouges de fleurs, un monument d'une grâce orientale presque outrée et qui du haut en bas brille comme les robes du Chah-Abbas; des pointes d'or, des coupoles d'or; des ogives bleues ou roses; des flèches et des tourelles aux reflets changeants comme en ont seuls les oiseaux des îles; et derrière tout cela, des ruines et le morne horizon des solitudes.
Cette ville de Koum nous réservait au départ une autre surprise, celle d'une vraie route, empierrée comme les nôtres, bordée de deux petits fossés et d'une ligne télégraphique, à travers d'immenses champs de blé. Et cela nous semble le comble de la civilisation.
Cela ne dure pas, il est vrai; dans la journée, nous sont rendus des coins de désert, où la route se dessine à peine, au milieu des sables, des sels brillants et des mirages.
Mais le logis du soir, parmi les saules et les platanes, dans le hameau d'une verte oasis, n'a plus rien du farouche caravansérail auquel nous étions habitués; c'est déjà presque une auberge, comme on en pourrait trouver dans nos villages d'Europe, avec un jardinet et une grille au bord du chemin. Tout le pays du reste prend un air de sécurité, et se banalise.
La tombée de la nuit, cependant, a du charme encore, et on recommence à sentir que le désert n'est pas loin; l'heure de la prière est touchante, dans ce petit jardin, sous ses tilleuls et ses saules, au chant des coucous et des grenouilles; tandis que les chats persans, à longs poils soyeux, circulent discrètement dans les allées obscures, les voyageurs s'agenouillent, les pauvres en robe de coton auprès des riches en robe de cachemire, ensemble quelquefois, deux par deux sur le même tapis.
Samedi, 26 mai.
Ce qui change surtout à mesure que nous approchons du Nord, c'est notre ciel. Fini des limpidités incomparables qui étaient un continuel enchantement pour nos yeux.
On ne croyait plus à la pluie, et aujourd'hui la voici revenue; pendant nos sept heures d'étape, elle nous enveloppe, incessante et fine comme une pluie de Bretagne. Nous couchons dans une vieille maison froide aux murs ruisselants, qui est vide et isolée au fond d'un jardin immense. Comme hier, chant printanier des coucous et des grenouilles. Autour de nous, de jeunes peupliers, des troènes, des rosiers, de longs herbages. Et un vent de tempête tourmente toute cette frêle et nouvelle verdure de mai.
Avec défiance et ennui, nous arriverons demain à Téhéran, ville sans doute trop modernisée qui à peine nous semblera persane, après les vieilles capitales du temps passé, Ispahan et Chiraz.
Dimanche, 27 mai.
Départ sous la pluie, sous le ciel obscur. Par d'insensibles pentes, nous descendons dans des plaines moins désolées, plus vertes. Des champs de blé, des foins, mais toujours pas d'arbres, et parfois des zones d'une affreuse terre gluante et blanchâtre où l'herbe même ne pousse plus. Autour de nous, c'est de la vraie laideur. La beauté est au-dessus, parmi les nuages noirs, où de terribles montagnes, dans les éclaircies, à des hauteurs qui donnent le vertige, nous montrent leurs grandes robes de neige, et une déchirure nous laisse voir enfin, beaucoup plus haut que nous n'osions la chercher, la cime de ce mont Démavend qui domine Téhéran, qui a plus de six milles mètres et ne dépouille jamais son linceul de resplendissantes blancheurs.
Nous rencontrons beaucoup de monde, malgré la pluie froide et le ciel d'hiver: des caravanes; des dames-fantômes sur des ânesses ou dans des voitures; des cavaliers en belle robe de drap, qui ont tout à fait l'air de citadins. On sent l'approche de la capitale, et notre cocher s'arrête, tire de son sac des flots de rubans rouges pour orner les crinières de nos quatre chevaux, ainsi qu'il est d'usage avant d'entrer en ville, au retour d'un long voyage sans accident.
La route maintenant est bordée de pauvres arbres chétifs: ormeaux rabougris; grenadiers brûlés par le froid; mûriers bien à plaindre, qui ont chacun dans leurs branches deux ou trois gamins, occupés à manger les petits fruits blancs. Et nous voici dans des cimetières à perte de vue; sur l'horrible terre molle et grise, sans un brin de verdure, des coupoles funéraires ou de simples tombes, pour la plupart effondrées, se succèdent par myriades.
Un rayon de soleil, entre deux averses, nous montre, sur la droite de notre route, un dôme d'or brillant qui rappelle celui du mausolée de Fatmah: c'est cette mosquée de Chah Abd-ul-Azim, également très sainte et refuge inviolable pour les criminels de la Perse, où le Chah Nasr-ed-din, il y a une dizaine d'années, tomba sous le poignard d'un aventurier.
Dans ces pays où les arbres ne croissent pas d'eux-mêmes, ils deviennent souvent énormes et magnifiques, lorsque les hommes les ont plantés, auprès de leurs innombrables petits canaux d'irrigation, pour ombrager leurs demeures. Le village de banlieue que nous traversons en ce moment est noyé dans la verdure, et Téhéran, que voici là-bas, semble mériter encore ce nom de «cité des platanes» qu'on lui donnait au XVIIIe siècle. Mais pour nous, accoutumés jusqu'à ce jour à de si étonnantes apparitions de villes, dans la lumière ou les mirages, avec quel aspect maussade se présente cet amas quelconque de maisons, froidement grises, sous un ciel de pluie!
De plus en plus nombreux, les passants sur la route; des gens qui nous croisent et qui tous ont l'air de s'en aller. Sans doute l'exode de chaque printemps commence; l'été de Téhéran est à ce point torride et malsain que la moitié de la population s'éloigne en mai pour ne revenir qu'en automne. C'est maintenant un défilé d'attelages de toute sorte,--et chacun fait un écart, pour des chevaux morts, le ventre ouvert par les vautours, qui gisent de distance en distance au milieu de la voie, sans que personne ait l'idée de les enlever.
Comme tout est noir, au-dessus de cette capitale de l'Iran! Des épaisseurs de nuées, derrière lesquelles on devine des épaisseurs de montagnes, emplissent le ciel de leurs masses presque terrifiantes.--Et toujours, dans une déchirure qui persiste, le Démavend nous montre confusément sa pointe, argentée sur un fond sombre; on voit bien que ce n'est pas un nuage, que c'est une chose _solide_, de la nature des rocs, mais cela semble monté trop haut pour appartenir à la terre; et puis on dirait que cela surplombe... Cela fait partie de quelque astre étranger sans doute, qui s'approche sans bruit derrière ces rideaux de ténèbres,--et le monde va finir...
* * * * *
Les portes de Téhéran. Elles luisent sous la pluie cinglante. Elles sont flanquées de quatre petites tourelles ornementales, fines comme des hampes, et un revêtement de briques vernissées recouvre le tout,--des briques jaunes, vertes et noires, formant des dessins comme on en voit sur la peau des lézards ou des serpents.
Dans la ville, c'est la déception prévue. Sous l'averse, toutes les ruelles qu'il nous faut suivre, jusqu'à l'hôtellerie, sont des fleuves de boue, entre des maisonnettes en brique, sans fenêtres, maussades, incolores, donnant l'envie de fuir.
L'hôtellerie est pire que tout; le plus sauvage des caravansérails valait mieux que cette chambre obscure et démodée, sur un jardinet mouillé dont les arbres ruissellent. Et je reçois en libérateurs les aimables Français de la Légation qui viennent m'offrir l'hospitalité dans la maison de France.
Elle a déjà fui Téhéran, notre Légation, comme toutes les autres, elle s'est installée pour l'été à la campagne, à deux lieues des murs, au pied du Démavend en robe blanche,--et nous nous transporterons là ce soir, quand seront arrivés mes bagages, qui traînent encore à mon arrière-garde, je ne sais où, sur des chevaux embourbés.
En attendant, allons quand même visiter un peu cette ville, avec laquelle j'ai hâte d'en finir.
Rien de bien ancien ni de bien beau sans doute. Il y a un siècle et demi, Téhéran n'était encore qu'une bourgade ignorée, quand Agha Mohammed Khan, le prince eunuque, en usurpant le trône, eut la fantaisie d'établir ici la capitale de la Perse.
D'abord les bazars. Ils sont immenses et très achalandés. Les mêmes grandes nefs gothiques déjà rencontrées partout; on y vend des quantités prodigieuses de tapis, qui sont tissés et coloriés par des procédés modernes, et paraissent vulgaires après ceux d'Ispahan, de Kachan ou de Chiraz.
Entre deux averses, dans un rayon de soleil, montons sur les toits pour avoir une vue d'ensemble. Toujours les myriades de petites terrasses, et de petites coupoles en argile, mais il y manque la lumière qui les transfigurait, dans les vieilles villes immobilisées d'où nous arrivons; les dômes des mosquées sont vert et or, au lieu d'être bleu turquoise comme dans le Sud; quant à ces deux espèces de donjons, tout émaillés de rose, qui surgissent là-bas, ils indiquent le palais du Chah.--Et toutes ces constructions des hommes semblent vraiment lilliputiennes, au pied des écrasantes montagnes qui, depuis un instant, achèvent de sortir des nuages.
Il vient de partir pour l'Europe, Sa Majesté le Chah, et son palais aux donjons roses est désert. Nous n'avons d'ailleurs pas d'autorisation pour le visiter aujourd'hui. Mais essayons quand même.