Chapter 15
Elle nous apparaît enfin, cette place, par la haute porte du bazar des teinturiers, que l'on consent à nous ouvrir, et, sous l'éclairage discret de tous les petits diamants qui scintillent là-haut, elle paraît trois fois plus grande encore qu'à la lumière du jour. Toute une caravane de chameaux accroupis y sommeille à l'un des angles, exhalant une buée qui trouble dans ce coin la pureté de l'air, et des veilleurs armés se tiennent alentour, comme si l'on était en rase campagne. Ailleurs, deux petits cortèges de dames-fantômes traversent cette solitude, chacun précédé d'un fanal et escorté de gardes: retours de quelque fête sans doute, de quelque fête de harem, interdite aux maris et cachée au fond d'une demeure farouchement close. L'une des deux mystérieuses compagnies passe si loin, si loin, à l'autre bout de la place, que l'on dirait une promenade de pygmées. On entend des heurts et des appels, aux portes des quartiers qu'il s'agit de faire ouvrir, et puis des grincements de verrous, et les deux groupes, l'un après l'autre, se plongent dans les couloirs voûtés; nous restons seuls avec la caravane endormie, dans ce lieu vaste, et très solennel à cette heure, entre ses alignements symétriques d'arcades murées.
Tandis que la place semble avoir grandi, la mosquée Impériale, là-bas, en silhouette très précise sur le ciel, s'est rapetissée et abaissée,--comme il arrive toujours aux montagnes ou aux monuments lorsqu'on les regarde la nuit et dans le lointain. Mais, dès qu'on s'en rapproche, dès qu'elle reprend son importance en l'air, elle redevient une merveille plus étonnante que pendant le jour, vue à travers cette limpidité presque anormale, au milieu de ce recueillement et de ce silence infinis. Les étoiles, les petits diamants colorés qui laissent tomber sur elle, du haut de l'incommensurable vide, leurs clartés de lucioles, font luire discrètement ses faïences, ses surfaces polies, les courbures de ses coupoles et de ses tours fuselées. Et elle trouve le moyen d'être encore bleue, alors qu'il ne reste plus de couleurs autre part sur la terre; elle s'enlève en bleu sur les profondeurs du ciel nocturne qui donnent presque du noir à côté de son émail, du noir saupoudré d'étincelles. De plus, on la dirait glacée; non seulement une paix, comme toujours, émane de ses abords, mais on a aussi l'illusion qu'elle dégage du froid.
Samedi, 19 mai.
Ce matin, au soleil de sept heures, je traverse pour la dernière fois ce jardin, rempli de roses d'Ispahan, où je me suis reposé une semaine. Je pars, je continue ma route vers le Nord. Et je ne reverrai sans doute jamais les hôtes aimables avec lesquels je viens de vivre dans une presque-intimité de quelques soirs.
Bien qu'il n'y ait guère de route, c'est en voiture que je voyagerai d'ici Téhéran; du reste, mon pauvre serviteur français, très endommagé par les fatigues précédentes, ne supporterait plus une chevauchée. Devant la porte, mon singulier équipage est déjà attelé: une sorte de victoria solide, dont tous les ressorts ont été renforcés et garnis avec des cordes; en France, on y mettrait un cheval, ou au plus deux; ici, j'en ai quatre, quatre vigoureuses bêtes rangées de front, aux harnais compliqués et pailletés de cuivre à la mode persane. Sur le siège, deux hommes, le revolver à la ceinture, le cocher, et son coadjuteur, qui se tiendra toujours prêt à sauter à la tête de l'attelage dans les moments critiques. Huit chevaux suivront, pour porter mes colis et mes Persans. Pour ce qui est des menus bagages, que j'avais fait attacher derrière la voiture, le conducteur exige que j'en retire la moitié, parce que, dit-il, «_quand nous verserons_...»
Il faut presque une heure pour sortir du dédale d'Ispahan, où nos chevaux, trop vifs au départ, font pas mal de sottises le long des ruelles étroites, accrochant des devantures, ou renversant des mules chargées. Tantôt dans l'obscurité des bazars, tantôt sous le beau soleil parmi les ruines, nous allons grand train, bondissant sur les dalles, cahotés à tout rompre. Et des mendiants suivent à la course, nous jetant des roses avec leurs souhaits de bon voyage.
Après cela, commence la campagne, la verdure neuve des peupliers et des saules, la teinte fraîche des orges, fleuries de bleuets, la blancheur des champs de pavots.
A midi, nous retrouvons la poussière et le délabrement habituel du caravansérail quelconque où l'on fait halte;--dans un définitif lointain, la ville aux dômes bleus, la ville aux ruines couleur tourterelle, s'est évanouie derrière nous.
Et, pendant l'étape de la soirée, le désert nous est rendu, le désert que nous ne pensions plus revoir sur cette route de Téhéran, le vrai désert avec ses sables, ses étincellements, ses caravanes et ses mirages,--ses jolis lacs bleus, qui durent trois minutes, vous tentent et s'évanouissent... Au milieu de tout cela, passer en voiture, rouler au grand trot sur des sentes de chameliers, c'est vraiment une incohérence tout à fait nouvelle pour mes yeux.
Dimanche, 20 mai.
Murchakar est le village où nous avons dormi cette nuit, et notre voiture y a fait sensation; hier au soir, lorsqu'elle était dételée à la porte du caravansérail, les bêtes qui revenaient des champs se jetaient de côté par crainte d'en passer trop près.
Tout le jour, sans difficultés sérieuses, nous avons roulé grand train, dans un désert assez _carrossable_, sur ce vieux sol de Perse, sur cette argile dure, tapissée d'aromates, que nous avons déjà si longuement foulée depuis Chiraz. Les montagnes, qui nous suivaient de droite et de gauche avec leurs neiges, il nous semblait déjà les connaître; amas de roches tourmentées, sans jamais trace de verdure, elles rappelaient toutes celles que nous avons vues, depuis tant de jours, dérouler le long de notre route leurs chaînes monotones.
Et ce soir, dans une vallée, nous avons aperçu la fraîche petite oasis, où le village n'est plus fortifié, n'a plus l'air d'avoir peur, comme ceux des régions du Sud, s'étale au contraire tranquillement au bord d'un ruisseau, parmi les arbres fruitiers et les fleurs.
Mais quelle affluence extraordinaire aux abords, dans la prairie! Ce doit être quelque grand personnage, voyageant avec un train de satrape: six carrosses, une vingtaine de ces cages en bois recouvertes de drap rouge où s'enferment les dames sur le dos des mules, au moins cinquante chevaux, des tentes magnifiques dressées sur l'herbe; et des draperies clouées aux arbres, enfermant tout un petit bocage, évidemment pour mettre à l'abri des regards le harem du seigneur qui passe.--C'est, nous dit-on, un nouveau vizir, qui est envoyé de Téhéran pour gouverner la province du Fars, et qui se rend à son poste. Tout le caravansérail est pris par les gens de la suite; inutile d'y chercher place.
Mais jamais villageois n'ont été plus accueillants que ceux qui viennent faire cercle autour de nous,--tous en longues robes de «perse» à fleurs, bien serrées à la taille, mancherons flottants, et hauts bonnets rejetés en arrière sur des têtes presque toujours nobles et jolies. C'est à qui nous donnera sa maison, à qui portera nos bagages.
La chambrette d'argile que nous acceptons est sur une terrasse et regarde un verger plein de cerisiers, où bruissent des eaux vives. Elle est soigneusement blanchie à la chaux, et agrémentée d'humbles petites mosaïques de miroirs, çà et là incrustées dans le mur. Sur la cheminée, parmi les aiguières orientales et les coffrets de cuivre, on a rangé en symétrie des grenades et des pommes de l'an passé, tout comme auraient fait nos paysans de France. Ici, ce n'est plus la rudesse primitive des oasis du Sud; on commence à ne plus se sentir si loin; des choses rappellent presque les villages de chez nous.
Lundi, 21 mai.
Le matin, au petit vent frisquet qui agite les cerisiers et couche les blés verts, le camp du satrape s'éveille pour continuer son chemin. D'abord, les beaux cavaliers d'avant-garde, le fusil à l'épaule, montent l'un après l'autre sur leurs selles à pommeau d'argent et de nacre, frangées ou brodées d'or, et partent, séparément, au galop. Ensuite on prépare les carrosses, où quatre chevaux s'attellent de front; une vingtaine de laquais s'empressent, gens tout galonnés d'argent, en bottes et tuniques longues à la mode circassienne.
Le satrape, l'air distingué et las, accroupi sur l'herbe, à côté de sa belle voiture bientôt prête, fume avec nonchalance un kalyan d'argent ciselé que deux serviteurs lui soutiennent. On l'attelle à six chevaux, son carrosse, quatre de front aux brancards, deux autres devant, sur lesquels montent des piqueurs aux robes très argentées. Et dès que ce seigneur est installé, seul dans le pompeux équipage, tout cela part au triple galop vers le désert, où viennent déjà de s'engouffrer les éclaireurs.
Mais ce qui surtout nous intéresse, c'est le harem, le harem qui s'équipe aussi derrière ses rideaux jaloux; nous caressons le vague espoir que quelque belle, peut-être, grâce au laisser aller du campement, nous montrera sa figure. Le petit bocage, où on les a toutes enfermées, reste entouré encore de ses draperies impénétrables; mais on s'aperçoit que l'agitation y est extrême; les eunuques, en courant, entrent et sortent, portant des sacs, des voiles, des friandises sur des plateaux dorés. Évidemment elles ne tarderont pas à paraître, les prisonnières...
Le soleil monte et commence à nous chauffer voluptueusement; autour de nous, l'herbe est semée de fleurs, on entend bruire les ruisseaux, on sent le parfum des menthes sauvages, et sur la montagne les neiges resplendissent; le lieu est agréable pour attendre, restons encore...
Les draperies, enfin, partout à la fois, sous la manœuvre combinée des eunuques, se décrochent et tombent... Déception complète, hélas! Elles sont bien là, les belles dames, une vingtaine environ, mais toutes debout, correctes, enveloppées de la tête aux pieds dans leurs housses noires, et le masque sur le visage: les mêmes éternels et exaspérants fantômes que nous avons déjà vus partout!
Au moins, regardons-les s'en aller, puisque nous avons tant fait que de perdre une heure. Dans les carrosses à quatre chevaux, celles qui montent d'abord, évidemment, sont des princesses; cela se devine aux petits pieds, aux petites mains gantées, et à ces pierreries, derrière la tête, qui agrafent le loup blanc. Tandis que ce sont des épouses inférieures ou des servantes, celles ensuite qui grimpent sur le dos des mules, deux par deux dans les cages de drap rouge. Et toutes, sous l'œil des eunuques, s'éloignent par les chemins du désert, dans la même direction que le satrape, dont les chevaux sans doute galopent toujours, car sa voiture n'est bientôt plus qu'un point perdu au fond des lointains éblouissants.
Alors nous partons nous-mêmes, en sens inverse. Et, tout de suite environnés de solitudes, nous recommençons à suivre ces sentes de caravanes, qui sont de plus en plus jalonnées de crânes et de carcasses, qui sont les cimetières sans fin des mules et des chameaux.
Là, nous croisons l'arrière-garde attardée du vizir: encore des cavaliers armés; encore des palanquins rouges enfermant des dames, de très larges palanquins qui sont posés chacun sur deux mules accouplées et où les belles voyageuses se mettent à leur petite fenêtre pour nous regarder passer; et, en dernier lieu, une file interminable de bêtes de charge, portant des coffres incrustés ou ciselés, des paquets recouverts de somptueux tapis, et de la vaisselle de cuivre, et de la vaisselle d'argent, des aiguières d'argent, de grands plateaux d'argent.
Ensuite, dans le désert d'argile durcie, plus rien jusqu'à l'étape méridienne, un triste caravansérail solitaire, entouré de squelettes, de mâchoires et de vertèbres, et où nous ne trouvons même pas de quoi faire manger nos chevaux.
Le désert de l'après-midi devient noirâtre, entre des montagnes de même couleur dont les roches ont des cassures et des luisants de charbon de terre. Et puis, tout à coup, on croirait voir l'Océan se déployer en avant de notre route, sous d'étranges nuées obscures: ce sont des plaines en contre-bas (par rapport à nous s'entend, car elles sont encore à plus de mille mètres d'altitude); et en l'air, ce sont des masses énormes de poussière et de sable, soulevées par un vent terrible qui commence de venir jusqu'à nous.
D'habitude, lorsqu'il se présente une côte trop raide et que notre attelage risque de ne pouvoir la gravir, le cocher y lance ses quatre chevaux à une allure furieuse, les excitant par des cris, et les fouaillant à tour de bras. Dans les descentes, au contraire, on les retient comme on peut, mais cette fois ils s'emballent comme pour une montée, et nous dégringolons au fond de cette plaine avec une vitesse à donner le vertige, la respiration coupée par le vent et les yeux brûlés par une grêle de poussière. Jamais nuages réels n'ont été aussi opaques et aussi noirs que ceux qui s'avancent pour nous recouvrir; çà et là des trombes de sable montent tout droit comme des colonnes de fumée, on dirait que ces étendues brûlent sourdement sans flammes. Ce nouveau désert, où nous descendons si vite, est plein d'obscurité et de mirages, toute sa surface tremble et se déforme; il a quelque chose d'apocalyptique et d'effroyable; d'ailleurs, ce vent est trop chaud, on ne respire plus; le soleil s'obscurcit, et on voudrait fuir; les chevaux aussi souffrent, et une vague épouvante précipite encore leur course.
En bas, où nous arrivons aveuglés, la gorge pleine de sable, voici, heureusement, le pauvre hameau sauvage qui sera notre étape de nuit; il était temps: à dix pas en avant de soi, on ne distinguait plus rien. Le soleil, encore très haut, n'est plus qu'un funèbre disque jaune, terne comme un globe de lampe vu à travers de la fumée. Une obscurité d'éclipse ou de fin de monde achève de descendre sur nous. Dans l'espèce de grotte en terre noircie, qui est la chambre du caravansérail, le sable entre en tourbillons par les trous qui servent de portes et de fenêtres; on suffoque,--et cependant il faut rester là, car dehors ce serait pire; ici, c'est le seul abri contre la tourmente chaude et obscure qui enveloppe autour de nous toutes ces vastes solitudes...
Mardi, 22 mai.
Ces ténèbres d'hier au soir, cette tempête lourde qui brûlait, c'était quelque mauvais rêve sans doute. Au réveil, ce matin, tout est calme, l'air a repris sa limpidité profonde, et le jour se lève dans la splendeur. Autour du hameau, s'étend un désert de sable rose; et des montagnes, que nous n'avions pas soupçonnées en arrivant, sont là tout près, dressant leurs cimes où brille de la neige.
L'étape d'aujourd'hui promet d'être facile, car les plaines de sable font devant nous comme une espèce de route plane,--une route de cinq ou six lieues de large et s'en allant à l'infini, entre ces deux chaînes de montagnes qui encore et toujours nous suivent.
Elle sera courte aussi, l'étape, une douzaine de lieues à peine, et nous arriverons ce soir dans cette grande ville de Kachan, que fonda jadis l'épouse du khalife Haroun-al-Raschid, la sultane Zobéide, popularisée chez nous par les _Mille et une Nuits_.
Toute la matinée nous suivons les sentes que jalonnent des ossements, nous roulons sans bruit sur ces sables doux, qui nous changent de l'argile habituelle et des pierrailles. Un tremblement continu, précurseur de mirages, agite les lointains surchauffés; en haut, les cimes s'enlèvent sur le ciel avec une netteté impeccable et une magnifique violence de couleurs, tandis qu'en bas, au niveau de ce sol qui s'enfonce sous les roues de notre voiture, tout est imprécision, éblouissement. Et, vers midi, commencent autour de nous les gentilles fantasmagories auxquelles nous avons fini de nous laisser prendre, le jeu de cache-cache de ces petits lacs bleus, qui sont là, qui n'y sont plus, qui s'escamotent, passent ailleurs et puis reviennent...
* * * * *
Mais quand la journée s'avance, le vent s'élève comme hier et tout de suite le sable vole; les dunes autour de nous semblent fumer par la crête; des tourbillons, des trombes se forment; le soleil jaunit et s'éteint; voici de nouveau une obscurité d'éclipse sous un ciel à faire peur. On est sur une planète morte, qui n'a plus qu'un fantôme de soleil. Le champ de la vue s'est rétréci avec une rapidité stupéfiante; à deux pas, tout est noyé dans le brouillard jaune, on distingue à peine les crinières des chevaux qui se tordent au vent comme des chevelures de furies. On ne reconnaît plus les sentes, on est aveuglé, on étouffe...
--Je ne vois pas, je ne vois pas Kachan,--nous crie le cocher, qui perd la tête, et qui d'ailleurs s'emplit la bouche de sable pour avoir voulu prononcer ces trois mots.
Nous le croyons sans peine, qu'il ne voit pas Kachan, car, même avant la bourrasque, on n'apercevait rien autre chose que le désert... L'attelage s'arrête. Qui nous dira où nous sommes, et que devenir?
Ce doit être une hallucination: il nous semble entendre carillonner des cloches d'église, de grosses cloches qui seraient innombrables et qui se rapprochent toujours... jusqu'à sonner presque sur nous... Et, brusquement, à nous toucher, un chameau surgit, l'air d'une bête fantastique, estompée dans la brume. Le long de ses flancs, des marmites de cuivre se balancent et se heurtent avec un bruit de gros bourdon. Un second passe ensuite, attaché à la queue du premier, et puis trois, et puis cinquante et puis cent; tous chargés de plateaux, de marmites, de buires, d'objets de mille formes en cuivre rouge, qui mènent ce carillon d'enfer. Kachan est par excellence la ville des frappeurs de cuivre; elle approvisionne la province et les nomades d'ustensiles de ménage, martelés dans ses bazars; elle expédie journellement des caravanes pareilles, qui s'entendent ainsi fort loin à la ronde au milieu des solitudes.
--Où est Kachan? demande notre cocher à une apparition humaine, dessinée pour un instant, sur le dos d'un chameau, au-dessus d'une pile d'aiguières.
--Droit devant vous, à peine une heure! répond l'inconnu d'une voix étouffée, à travers le voile dont il s'est enveloppé la figure par crainte d'avaler du sable. Et il s'évanouit pour nos yeux dans la brume sèche.
Droit devant nous... Alors, fouaillons les chevaux, pour les remettre en marche si possible, essayons d'arriver. Du reste cela s'apaise, le vent diminue, il fait moins sombre; voici des vertèbres par terre, nous devons être en bonne direction dans les sentes.
Une demi-heure encore, à cheminer un peu à l'aveuglette. Et puis, une éclaircie soudaine, et la ville de la sultane Zobéide tout à coup s'esquisse, en l'air, beaucoup plus haut que nous ne la cherchions: des dômes, des dômes, des minarets, des tours. Elle est très proche, et on la croirait loin, tant ses lignes restent peu accentuées. Dans le brouillard encore, et en avant d'un ciel tout noir, illuminée par le soleil couchant, elle est rouge, cette vieille cité d'argile, rouge comme ses cuivres, qui tout à l'heure faisaient tant de bruit. Et, sur la pointe de chaque minaret, sur la pointe de chaque coupole, une cigogne se tient gravement perchée, une cigogne agrandie par la brume de sable et prenant à nos yeux des proportions d'oiseau géant.
CINQUIÈME PARTIE
Derrière cette ville de la sultane Zobéide, qui vient de nous montrer si soudainement là-haut ses mille coupoles et qui a l'air d'une grande apparition tout en cuivre rose, ce sont bien de vrais nuages cette fois, qui forment ce fond si sombre;--des nuages où la foudre, à chaque minute, dessine des zigzags de feu pâle. La tourmente d'où nous sommes à peine sortis, la tourmente de poussière et de sable, continue sa route vers le désert; nous voyons fuir sur l'horizon derrière nous son voile lourd et son obscurité dantesque. De plus en plus, tout se précise et s'éclaire, les choses redeviennent réelles; nous roulons maintenant au milieu des champs de l'oasis, un peu dévastés par la bourrasque, des champs de blé, de pavots, de coton et de riz. Quant à la ville, d'un premier aspect merveilleux auquel nous ne nous sommes plus laissé prendre, ce n'est comme toujours qu'un amas de ruines.--Et il s'agit maintenant d'y entrer, ce qui n'est pas tout simple; pour un cavalier, ce serait déjà difficile; mais pour une voiture à quatre chevaux de front, cela devient un problème; il faut longtemps chercher, essayer d'un chemin, reculer, essayer d'un autre. Nulle part le travail de ces fourmis humaines, que sont les Iraniens, n'a été plus fouilleur que là, ni plus acharné, ni plus imprévoyant. Il n'y a vraiment pas de passage parmi les éboulis de tous ces murs d'argile, qui durent à peine et qu'on ne relève jamais, parmi ces torrents au lit creux et profond, surtout parmi ces excavations sans nombre d'où la terre à construire a été retirée et qui restent éternellement béantes. Un de mes chevaux de flanc tombe dans une cave, risque d'y entraîner l'attelage et nous-mêmes, reste suspendu par son harnais, réussit à regrimper,--et nous finissons cependant par arriver aux portes.
L'orage s'entend déjà sourdement quand nous pénétrons dans la ville, qui est immense et lugubre; des mosquées, des tours, d'archaïques et lourdes pyramides quadrangulaires, à étages gradués, comme celles de certains temples de l'Inde; un audacieux entassement d'argile qui joue encore le grandiose dans sa caducité dernière.
Voici un carrefour où un vieux derviche en robe blanche, en longue barbe teinte de rouge vermillon, explique le Coran à une vingtaine de bébés bien sages, assis en cercle sur des pierres.
Voici un minaret d'au moins soixante mètres, immense et isolé, qui penche plus que la tour de Pise, qui penche à faire peur. (Il est le lieu de supplice des femmes adultères; on les précipite d'en haut,--et du côté qui s'incline, afin de leur donner plus terribles, à l'instant qui précède la chute, les affres du vide où elles vont tomber.)