Chapter 14
Intérieurement, on est dans les ors rouges, et dans les patientes mosaïques de miroirs, qui par places étincellent encore comme des diamants; aux petits dômes des voûtes, s'enchevêtrent des complications déroutantes d'arabesques et d'alvéoles. Tout au fond et au centre, derrière les colonnades couleur d'argent, il y a l'immense encadrement ogival qui auréolait le trône et le souverain; il est comme tapissé de glaçons et de givre, et des tableaux, d'un fini de miniature, se succèdent en série au-dessus des corniches, représentant des scènes de fête ou de guerre; on y voit d'anciens chahs trop jolis, aux longs yeux frangés de cils, aux longues barbes de soie noire, le corps gainé dans des brocarts d'or et des entrelacs de pierreries.
Derrière ces salles de rêve, éternellement dédoublées à la surface du bassin, d'interminables dépendances s'en vont parmi les arbres, jusqu'au palais que Zelleh-Sultan habite aujourd'hui. C'étaient les harems pour les princesses, les harems pour les dames inférieures, et enfin tous les dépôts pour les réserves amoncelées et les fantastiques richesses: dépôt des coffres, dépôt des flambeaux, dépôt des costumes, etc., et ce dépôt des vins, que Chardin, au XVIIe siècle, nous décrivit comme tout rempli de coupes et de carafons en «cristal de Venise, en porphyre, en jade, en corail, en pierre précieuse».--Il y a même des salles souterraines, de marbre blanc, qui étaient construites en prévision des grandes chaleurs de l'été et où, le long des parois, ruisselaient des cascades d'eau véritable.
* * * * *
Après mes courses matinales, je suis toujours rentré pour l'instant où les muezzins appellent à la prière du milieu du jour (midi, ou peu s'en faut). A Ispahan, ce sont les muezzins qui donnent l'heure, comme chez nous la sonnerie des horloges, et ils chantent sur des notes graves, inusitées en tout autre pays d'Islam. Dans la plus voisine mosquée, ils sont plusieurs qui appellent ensemble, plusieurs qui répètent, en longues vocalises, le nom d'Allah, au milieu du silence, à ces midis de torpeur et de lumière, plus brûlants chaque jour. Et, en les écoutant, il semble que l'on suive la traînée de leur voix; on la sent passer au-dessus de toutes les mystérieuses demeures d'alentour, au-dessus de tous les jardins pleins de roses, où ces femmes, que l'on ne verra jamais, sont assises à l'ombre, dévoilées et démasquées, confiantes dans la hauteur des murs.
Mercredi, 16 mai.
On m'emmène l'après-midi à la découverte des bibelots rares, qui ne s'étalent point dans les échoppes, mais s'enferment dans des coffres, au fond des maisons, et ne se montrent qu'à certains acheteurs privilégiés. Par de vieux escaliers étroits et noirs, dont les marches sont toujours si hautes qu'il faut lever les pieds comme pour une échelle, par de vieux couloirs contournés et resserrés en souricière, nous pénétrons dans je ne sais combien de demeures d'autrefois, aux aspects clandestins et méfiants. Les chambres toutes petites, où l'on nous fait asseoir sur des coussins, ont des plafonds en arabesques et en alvéoles; elles s'éclairent à peine, sur des cours sombres, aux murs ornés de faïences ou bizarrement peinturlurés de personnages, d'animaux et de fleurs. D'abord nous acceptons la petite tasse de thé, qu'il est de bon ton de boire en arrivant. Ensuite les coffres de cèdre, pleins de vieilleries imprévues, sont lentement ouverts devant nous, et on en tire un à un les objets à vendre, qu'il faut démaillotter d'oripeaux et de guenilles. Tout cela remonte au grand siècle du Chah-Abbas, ou au moins aux époques des rois Sophis qui lui succédèrent, et ces déballages, ces exhumations dans la poussière et la pénombre, vous révèlent combien fut subtil, distingué, gracieux, l'art patient de la Perse. Boîtes de toutes les formes, en vernis Martin, dont le coloris adorable a résisté au temps, et sur lesquelles des personnages de Cour sont peints avec une grâce naïve et une minutieuse conscience, le moindre détail de leurs armes ou de leurs pierreries pouvant supporter qu'on le regarde à la loupe; toute cette partie de la population iranienne qu'il m'est interdit de voir est figurée là avec une sorte de dévotion amoureuse: belles du temps passé, dont on a visiblement exagéré la beauté, sultanes aux joues bien rondes et bien carminées, aux trop longs yeux cerclés de noir, qui penchent la tête avec excès de grâce, en tenant une rose dans leur main trop petite... Et parfois, à côté de peintures purement persanes, on en rencontre une autre qui rappelle tout à coup la Renaissance hollandaise: œuvre de quelque artiste occidental, aventureusement venu ici jadis, à l'appel du grand empereur d'Ispahan.
Des émaux délicats sur de l'argent ou de l'or, des armes d'Aladin, des brocarts lamés ayant servi à emprisonner des gorges de sultane, des parures, des broderies. De ces tapis comme on n'en trouve qu'en Perse, que composaient jadis les nomades et qui demandaient dix ans d'une vie humaine; tapis plus soyeux que la soie et plus veloutés que le velours, dont les dessins serrés, serrés, ont pour nous je ne sais quoi d'énigmatique comme les vieilles calligraphies des Corans. Et enfin de ces faïences, introuvables bientôt, dont l'émail a subi au cours des siècles cette lente décomposition qui donne des reflets d'or ou de cuivre rouge.
En sortant de ces maisons délabrées, où les restes de ce luxe mort finissent par donner je ne sais quel désir de silence et quelle nostalgie du passé, je retourne, seul aujourd'hui, à l'«École de la Mère du Chah», me reposer à l'ombre séculaire des platanes, dans le vieux jardin cloîtré entre des murs de faïence. Et j'y trouve plus de calme encore que la veille, et plus de détachement. Devant l'entrée fabuleuse, un derviche mendie, vieillard en haillons, qui est là adossé, la tête appuyée aux orfèvreries d'argent et de vermeil, tout petit au pied de ces portes immenses, presque nu, à demi mort et tout terreux, plus effrayant sur ce fond d'une richesse ironique. Après le grand porche d'émail, voici la nuit verte du jardin, et la discrète symphonie habituelle à ce lieu: tout en haut vers le ciel et la lumière, chants d'hirondelles ou de mésanges; en bas, gargouillis léger des fumeurs couchés et bruissement du jet d'eau dans le bassin. Les gens m'ont déjà vu et ne s'inquiètent plus; sans conteste, je m'assieds où je veux sur les dalles verdies. Devant moi, j'ai des guirlandes, des gerbes, des écroulements d'églantines blanches le long des platanes, dont les énormes troncs, presque du même blanc que les fleurs, ressemblent aux piliers d'un temple. Et dans la région haute où se tiennent les oiseaux, à travers les trouées des feuillages, quelques étincellements d'émail çà et là maintiennent la notion des minarets et des dômes, de toute la magnificence éployée en l'air. Dans Ispahan, la ville de ruines bleues, je ne connais pas de retraite plus attirante que ce vieux jardin.
Quand je rentre à la maison du prince, il est l'heure par excellence du muezzin, l'heure indécise et mourante où on l'entend chanter pour la dernière fois de la journée. Chant du soir, qui traîne dans le long crépuscule de mai, en même temps que les martinets tourbillonnent en l'air; on y distingue bien toujours le nom d'Allah, tant de fois répété; mais, avec les belles sonorités de ces voix et leur diction monotone, on croirait presque entendre des cloches, l'éveil d'un carillon religieux sur les vieilles terrasses et dans les vieux minarets d'Ispahan.
Jeudi, 17 mai.
Des roses, des roses; en cette courte saison qui mène si vite à l'été dévorant, on vit ici dans l'obsession des roses. Dès que j'ouvre ma porte le matin, le jardinier s'empresse de m'en apporter un bouquet, tout frais cueilli et encore humide de la rosée de mai. Dans les cafés, on vous en donne, avec la traditionnelle petite tasse de thé. Dans les rues, les mendiants vous en offrent, de pauvres roses que par pitié on ne refuse pas, mais qu'on ose à peine toucher sortant de telles mains.
Aujourd'hui, dans Ispahan, pour la première fois de l'année, apparition des petits ânes porteurs de glace, pour rafraîchir les boissons anodines ou l'eau claire; un garçon les conduit, les promène de porte en porte, les annonçant par un cri chanté. Cette glace, on est allé la ramasser là-bas dans ces régions toutes blanches, que l'on aperçoit encore au sommet des montagnes; sur le dos des ânons, les paniers dans lesquels on l'a mise sont abrités sous des feuillages,--où l'on a piqué quelques roses, il va sans dire.
Beaucoup de ces petits ânes sur ma route, quand je me rends ce matin chez un marchand de babouches, duquel j'ai obtenu, à prix d'or, la promesse de me faire entrevoir trois dames d'Ispahan, par escalade. Nous grimpons ensemble sur des éboulis de muraille, pour regarder par un trou dans un jardin où se fait aujourd'hui la cueillette des roses. En effet, trois dames sont là, avec de grands ciseaux à la main, qui coupent les fleurs et en remplissent des corbeilles, sans doute pour composer des parfums. Je les espérais plus jolies; celles qui sont peintes sur les boîtes des antiquaires m'avaient gâté, et aussi les quelques paysannes sans voile aperçues dans les villages du chemin. Très pâles, un peu trop grasses, elles ont du charme cependant, et des yeux de naïveté ancienne. Des foulards brodés et pailletés enveloppent leur chevelure. Elles portent des vestes à longues basques et, par-dessus leurs pantalons, des jupes courtes et bouffantes, comme les jupes des ballerines; tout cela paraît être en soie, avec des broderies rappelant celles du siècle de Chah-Abbas. Mon guide, d'ailleurs, se fait garant que ce sont des personnes du meilleur monde.
Vendredi, 18 mai.
Vendredi aujourd'hui, Dimanche à la musulmane; il faut aller dans les champs pour faire comme tout le monde. Dimanche de mai, toujours même fête inaltérable de printemps et de ciel bleu. Les larges avenues du Chah-Abbas, bordées de platanes, de peupliers et de buissons de roses, sont pleines de promeneurs qui vont se répandre dans les jardins, ou simplement dans les blés verts. Groupes d'hommes à turbans ou à bonnets d'astrakan noir, qui cheminent, l'allure indolente et rêveuse, chacun sa rose à la main. Groupe de dames-fantômes, qui tiennent aussi des roses, bien entendu, mais qui pour la plupart, portent au cou un bébé en calotte dorée, dont la petite tête sort à demi de leur voile entr'ouvert. Ispahan se dépeuple aujourd'hui, déverse dans son oasis tout ce qui lui reste d'êtres vivants parmi ses ruines.
En plus de tant de promeneurs qui font route avec moi, la campagne où nous arrivons bientôt est déjà envahie par des dames toutes noires, qui ont dû se mettre en route dès le frais matin. On en trouve d'assises par compagnies au milieu des pavots blancs, au milieu des blés tout fleuris de bleuets et de coquelicots. Jamais nulle part je n'ai vu si générale flânerie de dimanche, sous une lumière si radieuse, dans des champs si intensément verts.
Je suis à cheval, et je vais sans but. M'étant par hasard joint à un groupe de cavaliers persans, qui ont l'air de savoir où ils vont, me voici dans les ruines d'un palais, ruines étincelantes de mosaïques de miroir, ruines exquises et fragiles que personne ne garde.--Au siècle du grand Chah, il y en avait tant, de ces palais de féerie!--La cour d'honneur est devenue une espèce de jungle, pleine de broussailles, de fleurs sauvages; et un petit marchand de thé, en prévision de la promenade du vendredi, a installé ses fourneaux dans une salle aux fines colonnes, dont le plafond est ouvragé, compliqué, doré avec le luxe le plus prodigue et la plus frêle délicatesse. C'était un palais impérial, une fantaisie de souverain, car l'emplacement du trône est là, facile à reconnaître: dans le recul d'une seconde salle un peu sombre, l'estrade où il reposait, et l'immense ogive destinée à lui servir d'auréole. Elle est très frangée de stalactites, il va sans dire, cette ogive, que surmontent deux chimères d'or, d'une inspiration un peu chinoise; mais le fond en est tout à fait inattendu; au lieu de se composer, comme ailleurs, d'une plus inextricable mêlée de rosaces ou d'alvéoles, aux moindres facettes serties d'or, il est vide; il est ouvert sur un tableau lointain, plus merveilleux en vérité que toutes les ciselures du monde: dans l'éclat et dans la lumière, c'est un panorama d'Ispahan, choisi avec un art consommé; c'est la ville de terre rose et de faïence bleue, déployée au-dessus de son étrange pont aux deux étages d'arceaux; coupoles, minarets et tours de la plus invraisemblable couleur, miroitant au soleil, en avant des montagnes et des neiges. Tout cela, vu de la somptueuse pénombre rouge et or où l'on est ici, et encadré dans cette ogive, a l'air d'une peinture orientale très fantastique, d'une peinture transparente, sur un vitrail.
Et il n'y a plus personne pour regarder cela, qui dut charmer jadis des yeux d'empereur; le petit marchand de thé, à l'entrée, n'a pas même de clients. Sous les beaux plafonds prêts à tomber en poussière, je reste longuement seul, pendant qu'un berger tient mon cheval dans la cour, parmi les ronces, les coquelicots et les folles avoines.
A une demi-lieue plus loin, dans les champs de pavots blancs et violets, autre palais encore, autre fantaisie de souverain, avec encore l'emplacement d'un trône. Il s'appelle _la Maison des miroirs_, celui-ci, et, en son temps, il devait ressembler à un palais de glaçons et de givre; son délabrement est extrême; cependant, aux parties de voûte qui ont résisté, des milliers de fragments de miroir, oxydés par les années, continuent de briller comme du sel. Un humble marchand de thé et de gâteaux est venu aussi s'installer à l'ombre de cette ruine, et mon arrivée dérange une compagnie de dames-fantômes qui commençaient gaîment leur dînette sur l'herbe de la cour, mais qui font silence et se dépêchent de baisser leurs voiles dès que j'apparais.
Il faut rentrer avant le coucher du soleil, comme toujours. D'ailleurs, la soirée est maussade, après un si radieux midi; un vent s'est levé, qui a passé sur les neiges et ramène une demi-impression d'hiver, en même temps que des nuages traversent le ciel.
Dans l'étroit sentier que je prends pour revenir, au milieu des blés, des bleuets et des coquelicots, une femme arrive en face de moi, toute noire, bien entendu, avec une cagoule blanche; elle marche lentement, tête baissée, on dirait qu'elle se traîne: quelque pauvre vieille sans doute, qui voit son dernier mois de mai, et je sens la tristesse de son approche... La voici à deux pas, la traînante et solitaire promeneuse... Une rafale tourmente son long voile de deuil; son masque blanc se détache et tombe!... Oh! le sourire que j'aperçois, entre les austères plis noirs... Elle a vingt ans, elle est une petite beauté espiègle et drôle, avec des joues bien rondes, bien roses; des yeux d'onyx, entre des cils qui ont l'air faits en barbes de plume de corbeau,--absolument comme les sultanes peintes sur les boîtes anciennes... A quoi pouvait-elle bien rêver, pour avoir l'allure si dolente, cette petite personne, ou qui attendait-elle?... Moitié confuse de sa mésaventure, moitié amusée, elle m'a adressé ce gentil sourire; mais bien vite elle rattache son loup blanc, et prend sa course dans les blés, plus légère qu'une jeune chevrette de six mois.
Il y a foule sur le pont d'Ispahan, vers cinq heures du soir, lorsque j'y arrive; tous les promeneurs du vendredi rentrent chez eux sans s'attarder davantage, car en Perse on a toujours peur de la nuit; à droite et à gauche de la grande voie, dans ces deux passages couverts aux aspects de cloître gothique, c'est un défilé ininterrompu de dames noires, ramenant par la main des bébés fatigués qui se font traîner.
Dans les bazars, que je dois traverser, le retour des champs, à cette heure, met aussi du monde et de la vie, heureusement pour moi, car je ne sais rien de lugubre comme ces trop longues nefs sombres, les jours de fête, quand elles sont désertes d'un bout à l'autre, sans l'éclat des étoffes, des harnais, des armes, toutes les échoppes fermées.
J'ai pris par les nefs les plus imposantes, celles du grand empereur; en haut de leurs voûtes, des fresques le représentent lui-même, en couleurs restées vives; aux coupoles surtout, aux larges coupoles abritant les carrefours, on voit son image multipliée: le Chah-Abbas, avec sa longue barbe qui pend jusqu'à la ceinture, rendant la justice, le Chah-Abbas à la chasse, le Chah-Abbas à la guerre, partout le Chah-Abbas. Je chemine en la mystérieuse et muette compagnie des dames voilées, qui rapportent au logis des églantines et des roses. De temps à autre, l'ogive d'une cour de caravansérail, ou l'ogive bleue d'une cour de mosquée, jette une traînée de jour, qui rend l'ombre ensuite plus crépusculaire. Voici, dans une niche, à moitié caché par une grille toute dorée, un personnage à barbe blanche et à figure de cent ans, devant lequel font cercle une douzaine de dames-fantômes; c'est un vieux saint homme de derviche; il est gardien d'une petite source miraculeuse, qui suinte là d'une roche, derrière cette grille si belle; il remplit d'eau des bols de bronze et de sa main desséchée, à travers les barreaux, il les offre à tour de rôle aux dames, qui relèvent un peu leur voile et boivent par-dessous, en prenant les précautions qu'il faut pour ne point montrer leur bouche.
Tout cela se passait dans une demi-obscurité, et maintenant, au sortir des bazars, la grande place Impériale fait l'effet d'être éclairée par quelque feu de Bengale rose. Le soleil va se coucher, car les musiciens sont là, avec les longues trompes et les énormes tambours, postés à leur balcon habituel, guettant l'heure imminente, tout prêts pour le salut terrible. Mais où donc sont passés les nuages? Sans doute les temps couverts, en ce pays, ne tiennent pas; dans cette atmosphère sèche et pure, les vapeurs s'absorbent. Le ciel jaune pâle est net et limpide comme une immense topaze, et toute cette débauche d'émail, de différents côtés de la place, change de couleur, rougit et se dore autant qu'aux plus magiques soirs.
Mon Dieu! je suis en retard, car voici le grand embrasement final des minarets et des dômes, le dernier tableau de la fantasmagorie; tout est splendidement rouge, le soleil va s'éteindre... Et, quand je traverse cette vaste solitude qui est la place, le fracas des trompes éclate là-haut, gémissant, sinistre, rythmé à grands coups d'orage par les tambours.
Afin de raccourcir la route qui me reste d'ici la maison de Russie, essayons de traverser les jardins de Zelleh-Sultan; on doit commencer à me connaître là pour l'étranger recueilli par le prince D..., et peut-être me laissera-t-on entrer.
En-effet, aux portes successives, les gardiens, qui fument leur kalyan assis parmi les buissons de roses, me regardent sans rien dire. Mais je n'avais pas prévu combien l'heure était choisie, ensorcelante et rare pour pénétrer dans ces allées de fleurs, et voici que j'ai une tendance à m'y attarder. On y est grisé par ces milliers de roses, dont le parfum se concentre le soir sous les arbres. Et le chant des muezzins, qui plane tout à coup sur Ispahan, après la sonnerie des trompes, paraît doux et céleste; on croirait des orgues et des cloches, s'accordant ensemble dans l'air.
* * * * *
Comme c'est mon dernier soir (je pars demain), j'ai demandé exceptionnellement la permission de me promener à nuit close, et mes hôtes ont bien voulu faire prévenir les veilleurs, sur le chemin que je compte parcourir, pour qu'ils ouvrent devant moi ces lourdes portes, au milieu des rues, que l'on verrouille après le coucher du soleil et qui empêchent de communiquer d'un quartier à un autre.
Il est environ dix heures quand je quitte la maison du prince, à l'étonnement des cosaques, gardiens de la seule sortie. Et, tout de suite, c'est la plongée dans le silence et l'obscurité. Aucune nécropole ne saurait donner davantage le sentiment de la mort qu'Ispahan la nuit. Sous les voûtes, les voix vibrent trop, et les pas sonnent lugubres contre les pavés, comme dans les caveaux funéraires. Deux gardes me suivent, et un autre me précède, portant un fanal de trois pieds de haut, qu'il promène à droite ou à gauche pour me dénoncer les trous, les cloaques, les immondices ou les bêtes mortes. D'abord nous rencontrions de loin en loin quelque autre fanal pareil, éclairant soit un cavalier attardé, soit un groupe de dames à cagoule sous la conduite d'un homme en armes; et puis bientôt plus personne. D'affreux chiens jaunâtres, de ces chiens sans maître qui se nourrissent d'ordures, dorment çà et là par tas, et grognent quand on passe; ils sont maintenant tout ce qui reste de vivant dans les rues, et ils ne se lèvent même pas, se contentent de dresser la tête et de montrer les crocs. Rien d'autre ne bouge. A part les ruines éventrées, pas une maison qui ne soit peureusement close. Armé jusqu'aux dents, le veilleur du quartier nous suit à pas de loup, en sourdes babouches. Quand on arrive à la porte cloutée de fer qui termine son domaine et barre le chemin, il appelle à longs cris le veilleur suivant, qui répond à voix d'abord lointaine, et puis se rapproche en criant toujours et finit par venir ouvrir, avec des grincements de clefs, de verrous, et de gonds rouillés. On entre alors dans une nouvelle zone d'ombre et de ruines croulantes, tandis que la porte derrière vous se referme, vous isolant tout à coup davantage du logis dont on s'éloigne. Et ainsi de suite, chaque tranche des catacombes que l'on traverse ne communiquant plus avec la précédente d'où l'on vient de sortir. Dans les parties voûtées, où se concentrent des odeurs de moisissures, de décompositions et de fientes, il fait noir comme si on cheminait à vingt pieds sous terre. Mais, dans les parties à ciel libre, on a l'émerveillement des étoiles, qui en Perse ne sont pas comparables aux étoiles d'ailleurs, et qui paraissent plus rayonnantes encore entre ces murailles crevées et ces masures, dans ce cadre de vétusté et de ténèbres. Tout concourt à ce que cette atmosphère soit quelque chose de ténu et de translucide, où aucun scintillement n'est intercepté: l'altitude, et le voisinage de ces déserts de sable qui jamais n'exhalent de vapeur. Elles jettent les mêmes feux que les purs diamants, ces étoiles de Perse, des feux colorés, si l'on y regarde bien, des feux rouges, violets ou bleuâtres. Et puis elles sont innombrables; des milliers d'univers, qui en d'autres régions de notre monde ne seraient pas visibles, brillent en ce pays pour les yeux humains, du fond de l'infini.
Mais, par contraste, quelle lamentable décrépitude ici, sur la terre! Écroulements, décombres et pourritures, c'est en somme tout ce qui reste de cette Ispahan qui, dans le lointain et sous les rayons de son soleil, joue encore la grande ville enchantée...
Au-dessus de nos têtes, les voûtes s'élèvent, deviennent majestueuses; nous arrivons aux quartiers construits par le Chah-Abbas, et nous voici arrêtés devant la porte d'une des principales artères du bazar. Là, le veilleur qui nous guide commence de héler à cris prolongés, et bientôt une voix de loin répond, une voix traînante et sinistre, répétée par un écho sans fin, comme si on jetait un appel d'alarme la nuit dans une église. Celui qui est derrière ces battants de cèdre dit qu'il veut bien ouvrir, mais qu'il cherche la clef sans la trouver, qu'un autre l'a gardée, etc. Et les chiens des rues, que cela inquiète, s'éveillent partout, entonnent un concert d'aboiements qui se propage au loin dans les sonorités du dédale couvert. Cependant la voix de l'homme, qui prétend chercher sa clef, va s'éloignant toujours; soit mauvaise volonté, soit frayeur, il est certain que celui-là ne nous ouvrira pas. Alors, essayons d'un grand détour, par d'autres rues, pour arriver quand même au but de notre course.
Le but, c'est la place Impériale que je veux voir une dernière fois avant de partir, et voir en pleine nuit.