Chapter 10
Cependant nos bêtes de charge, distancées depuis le matin, ne nous rejoignent point, non plus que nos cavaliers de Chiraz. Tout le jour, nous les attendons comme sœur Anne, montés sur le toit du caravansérail, interrogeant l'horizon: des caravanes apparaissent, des mules, des chameaux, des ânes, des bêtes et des gens de toute espèce, mais les nôtres point. A l'heure où les ombres des grandes montagnes s'allongent démesurément sur le désert, l'un des cavaliers enfin arrive: «Ne vous inquiétez pas, dit-il, ils ont pris un autre chemin, de nous connu; dormez ici, comme je vais faire moi-même; demain vous les retrouverez à quatre heures plus loin, au caravansérail de Khan-Korrah.»
Donc, dormons à Dehbid; il n'y a que ce parti à prendre, en effet, car voici bientôt l'enveloppement solennel de la nuit. Mais qu'on apporte beaucoup de chardons secs, dans l'âtre où nous allumerons notre feu.
Le muezzin jette ses longs appels chantés. Les oiseaux, cessant de tournoyer, se couchent dans les branches de quelques peupliers rabougris, qui sont les seuls arbres à bien des lieues alentour. Et des petites filles d'une douzaine d'années se mettent à danser en rond, comme celles de chez nous les soirs de mai; petites beautés persanes que l'on voilera bientôt, petites fleurs d'oasis destinées à se faner dans ce village perdu. Elles dansent, elles chantent; tant que dure le transparent crépuscule, elles continuent leur ronde, et leur gaîté détonne, dans l'âpre tristesse de Dehbid...
Lundi, 7 mai.
Le soleil va se lever quand nous jetons notre premier regard au dehors, par les trous de notre mur de terre. Une immense caravane, qui vient d'arriver, est au repos sur l'herbe toute brillante de gelée blanche; les dos bossus des chameaux, les pointes de leurs selles se détachent sur l'Orient clair, sur le ciel idéalement pur du matin, et, pour nos yeux mal éveillés, tout cela d'abord se confond avec les montagnes pointues--qui sont pourtant si loin, là-bas, au bout des vastes plaines.
Nous repartons dans le désert monotone, où quelques asphodèles commencent d'apparaître, dressant leurs quenouilles blanches au-dessus des petites floraisons grisâtres ou violacées que nous avions coutume de voir.
A midi, sous un soleil devenu tout à coup torride, nous retrouvons au point indiqué nos bêtes et nos gens qui étaient perdus. Mais quel sinistre lieu de rendez-vous que ce caravansérail de Khan-Korrah! Pas le moindre village dans les environs. Au milieu d'une absolue solitude et d'un steppe de pierre, ce n'est qu'une haute enceinte crénelée, une place où l'on peut dormir à l'abri des attaques nocturnes, derrière des murs. Aux abords, gisent une douzaine de squelettes, carcasses de cheval ou de chameau, et quelques bêtes plus fraîchement mortes, sur lesquelles des vautours sont posés. D'énormes molosses et trois hommes à figure farouche, armés jusqu'aux dents, gardent cette forteresse, où nous entrons pour un temps de repos à l'ombre. Intérieurement la cour est jonchée d'immondices, et des carcasses de mules achèvent d'y pourrir: les bêtes avaient agonisé là, après quelque étape forcée, et on n'a pas pris la peine de les jeter dehors, s'en remettant aux soins des vautours; à cette heure brûlante, un essaim de mouches les enveloppe.
Il gèlera sans doute cette nuit, mais la chaleur en ce moment est à peine tolérable, et notre sommeil méridien est troublé par ces mêmes mouches bleues qui, avant notre venue, étaient assemblées sur les pourritures.
Cinq heures de route l'après-midi, à travers les solitudes grises, sous un soleil de plomb, pour aller coucher au caravansérail de Surmah, près d'une antique forteresse Sassanide, au pied des neiges.
Mardi, 8 mai.
Les taches vertes des petites oasis aujourd'hui se font plus nombreuses, des deux côtés de notre chemin. Sur le sol aride, une quantité de ruisseaux de cristal, issus de la fonte des neiges, et canalisés, divisés jalousement par la main des hommes, s'en vont çà et là porter la vie aux quelques défrichements épars dans ces hautes plaines.
Vers dix heures du matin, nous arrivons dans une ville, la première depuis Chiraz. Elle s'appelle Abadeh. Ses triples remparts, en terre cuite et en terre battue, qui commencent de crouler par endroits, sont d'une hauteur excessive, surmontés de créneaux féroces et ornés de briques d'émail bleu qui dessinent des arcades. Ses portes s'agrémentent de cornes de gazelle, disposées en couronne au-dessus de l'ogive. Il y a un grand bazar couvert, où l'animation est extrême; on y vend des tapis, des laines tissées et en écheveaux, des cuirs travaillés, des fusils à pierre, des grains, des épices venues de l'Inde. Aujourd'hui se tient aussi, dans les rues étroites, une foire au bétail; tout est encombré de moutons et de chèvres. Les femmes d'Abadeh ne portent point le petit masque blanc percé de trous, mais leur voile est on ne peut plus dissimulateur: il n'est pas noir comme à Chiraz, ni à bouquets et à ramages comme dans les campagnes, mais toujours bleu, très long, s'élargissant vers le sol et formant traîne; pour se conduire, on risque un coup d'œil, de temps à autre, entre les plis discrets. Les belles ainsi voilées ressemblent à de gracieuses madones n'ayant pas de figure. On nous regarde naturellement beaucoup dans cette ville, mais sans malveillance, et les enfants nous suivent en troupe, avec de jolis yeux de curiosité contenue.
Nous pensions repartir après une halte de deux heures, mais le maître de nos chevaux s'y refuse, déclarant que ses bêtes sont trop fatiguées et qu'il faut coucher ici.
Donc, le mélancolique soir nous trouve au caravansérail d'Abadeh, assis devant la porte que surmonte une rangée de cornes de gazelle. Derrière nous, les grands murs crénelés qui s'assombrissent découpent leurs dents sur le ciel d'or vert. Et nous avons vue sur la plaine des sépultures: un sol gris où aucune herbe ne pousse; d'humbles mausolées en brique grise, petites coupoles ou simples tables funéraires; jusqu'au lointain, toujours des tombes, pour la plupart si vieilles que personne sans doute ne les connaît plus. Des madones bleues au voile traînant se promènent là par groupes; dans le crépuscule qui vient, elles prennent plus que jamais leurs airs de fantôme. L'horizon est fermé là-bas par des cimes de quatre ou cinq mille mètres de haut, dont les neiges, à cette heure, bleuissent et donnent froid à regarder.
Dès que la première étoile s'allume au ciel limpide, les madones se dispersent lentement vers la ville, et les portes, derrière elles, se ferment. En ces pays, quand la nuit approche, la vie se glace; tout de suite on sent rôder la tristesse et l'indéfinissable peur...
Mercredi, 9 mai.
Nos chevaux reposés reprennent dès le matin leur vitesse, dans l'étendue toujours morne et claire. La floraison des asphodèles et des acanthes donne par instants à ces solitudes des aspects de jardin; jardin funèbre et décoloré, qui se prolonge pendant des lieues sans que jamais rien ne change. A droite et à gauche, infiniment loin, les deux chaînes de montagnes continuent de nous suivre; elles forment à la surface de la terre comme une sorte de double arête, qui est l'une des plus hautes du monde. Mais aujourd'hui, dans la chaîne de l'Est, parfois des brèches nous laissent apercevoir l'entrée de ces immenses déserts de sable et de sel qui ont deux cents lieues de profondeur, et s'en vont jusqu'à la frontière afghane.
Après quatre heures de route, dans les chaudes grisailles de l'horizon plein d'éblouissements, apparaît une chose bleue, d'un bleu tellement bleu que c'est tout à fait anormal; vraiment cela rayonne et cela fascine; quelque énorme pierre précieuse, dirait-on, quelque turquoise géante... Et ce n'est que le dôme émaillé d'une vieille petite mosquée en ruines, dans un lugubre hameau à l'abandon, où les huttes ressemblent à d'anciens terriers de bête fauve. A l'ombre d'une voûte de boue séchée, nous nous arrêtons là, pour le repos de midi.
Comme il est long et austère, ce chemin d'Ispahan! Le soir, nos sept ou huit lieues d'étape se font à travers le silence, et nulle part nous n'apercevons trace humaine. Deux fois, il y a un nuage de poussière qui passe très vite devant nous, qui court sur le pâle tapis des basilics et des serpolets: des gazelles en fuite! A peine reconnues, aussitôt invisibles, elles ont détalé comme le vent. Et c'est tout jusqu'à la fin du jour.
Mais, au coucher du soleil, nous arrivons au bord d'une gigantesque coupure dans nos plateaux désolés, et, au fond, c'est la surprise d'une fertile plaine où une rivière passe, où des caravanes sont assemblées, mules et chameaux sans nombre, où une espèce de cité fantastique trône en l'air, sur un rocher comme on n'en voit nulle part.
Elle n'a qu'une demi-lieue de large, cette vallée en contre-bas, mais elle paraît indéfiniment longue entre les parois verticales qui, de chaque côté, l'enferment et la dissimulent.
Tout en y descendant, par de dangereux lacets, on est dans la stupeur de cette ville perchée. Une ville qui n'a pas besoin de murailles, celle-là; mais ses habitants, comment peuvent-ils bien s'y introduire?... Un grand rocher solitaire, qui se lève à plus de soixante mètres de hauteur, lui sert de base; il a la forme exacte du cimier d'un casque, très évidé par le bas, très creusé de ravines et de grottes, mais si élargi par le haut qu'il en est déjà inquiétant; et là-dessus les hommes ont édifié une incroyable superposition de boue séchée au soleil, qui semble une gageure contre l'équilibre et le sens commun, des maisons, qui grimpent les unes sur les autres, qui toutes, comme le rocher, s'élargissent par le haut, s'épanouissant au-dessus de l'abîme en balcons avancés et en terrasses. Cela s'appelle Yezdi-Khast, et on dirait une de ces invraisemblables villes d'oiseaux marins, accrochées en surplomb aux falaises d'un rivage. Tout cela est si téméraire, et d'ailleurs si desséché et si vieux, que la chute ne peut manquer d'être prochaine. Cependant, à chaque balcon, à chacune des petites fenêtres en pisé ou des simples meurtrières, ou voit du monde, des enfants, des femmes, qui se penchent et regardent tranquillement ce qui se passe en bas.
Au pied de la vieille cité fantastique, prête à crouler en cendre, il y a des cavernes, des souterrains, des trous profonds et béants, d'où l'on a tiré jadis cette prodigieuse quantité de terre pour l'échafauder si imprudemment là-haut. Il y a aussi une mosquée, un monumental caravansérail aux murs décorés d'arceaux en faïence bleue; il y a la rivière, avec son pont courbé en arc de cercle; il y a la fraîcheur des ruisseaux, des blés, des jeunes arbres; il y a la vie des caravanes, le gai remuement des chameliers et des muletiers, l'amas sur l'herbe des ballots de marchandises, toute l'animation d'un grand lieu de passage. Voici même, dans un champ, quelques centaines de pains de sucre qui se reposent par terre, et remonteront ce soir à dos de chameau pour se rendre dans les villages les plus reculés des oasis,--de très vulgaires pains de sucre enveloppés de papier bleu comme ceux de chez nous; les Persans en font une consommation considérable, pour ces petites tasses de thé très sucré qu'ils s'offrent les uns aux autres du matin au soir.--(Et ces pains, qui, jusqu'à ces dernières années, étaient fournis par la France, viennent maintenant tous de l'Allemagne et de la Russie: j'apprends cela en causant avec des tcharvadars, qui ne me cachent pas leur pitié un peu dédaigneuse pour notre décadence commerciale.)
Des groupes compacts de chameaux entourent notre caravansérail, et c'est l'instant où ils jettent ces affreux cris de fureur ou de souffrance, qui ont l'air de passer à travers de l'eau, qui ressemblent à des gargouillements de noyé: nous soupons dans ce vacarme, comme au milieu d'une ménagerie.
Cependant le silence revient à l'heure de la lune, de la pleine lune, coutumière de fantasmagories et d'éclairages trompeurs, qui magnifie étrangement la vieille cité saugrenue juchée là-haut dans notre ciel, et la fait paraître toute rose, mais rigide et glacée.
Jeudi, 10 mai.
Le matin, pour sortir de la grande oasis en contre-bas du désert, il nous faut cheminer au milieu des trous et des cavernes, au pied même de la ville perchée, presque dessous, tant elle surplombe; la retombée du rocher qui la supporte nous maintient là dans une ombre froide, quand le beau soleil levant rayonne déjà partout. Au-dessus de nos têtes, beaucoup de ces gens, qui nichent comme les aigles, sont au bord de leurs terrasses menaçantes, ou bien se penchent à leurs fenêtres avancées, et laissent tomber à pic leurs regards sur nous.
Contre l'autre paroi de la vallée, l'étroit sentier qui remonte vers les solitudes est encombré par quelques centaines d'indolents bourriquots qui ne se garent pas. Nos Persans, en cette occurrence et comme chaque fois qu'il y a obstacle, nous font prendre le galop en jetant de grands cris. Effroi et déroute alors parmi les âniers, et, avec tapage, nous arrivons en haut, dans la plaine aride et grisâtre, au niveau ordinaire de nos chevauchées.
C'est aujourd'hui la matinée des ânes, car nous en croisons des milliers, des cortèges d'une lieue de long, qui s'en reviennent d'Ispahan où ils avaient charroyé des marchandises, et s'en reviennent en flâneurs, n'ayant plus sur le dos que leur couverture rayée de Chiraz. Quelques-uns, il est vrai, portent aussi leur maître qui continue son somme de la nuit, enveloppé dans son caftan de feutre, étendu à plat ventre sur le dos de la bonne bête, et les bras noués autour de son cou. Il y a aussi des mamans bourriques, chargées d'un panier dans lequel on a mis leur petit, né de la veille. Et enfin d'autres ânons, déjà en état de suivre, gambadent espièglement derrière leur mère.
Pas trop déserte, la région d'aujourd'hui. Pas trop espacées, les vertes petites oasis, ayant chacune son hameau à donjons crénelés, au milieu de quelques peupliers longs et frêles.
La halte de midi est au grand village de Makandbey, où plusieurs dames-fantômes, perchées au faîte des remparts, regardent dans la triste plaine, entre les créneaux pointus. Sous les arceaux du caravansérail, dans la cour, il y a quantité de beaux voyageurs en turban et robe de cachemire, avec lesquels il faut échanger de cérémonieux saluts; sur des coussins, des tapis aux couleurs exquises, ils sont assis par groupes autour des samovars et cuisinent leur thé en fumant leur kalyan.
Nous sommes à l'avant-dernier jour du carême de la Perse, et ce sera demain l'anniversaire de la mort d'Ali[3]; aussi l'enthousiasme religieux est-il extrême à Makandbey. Sur la place, devant l'humble mosquée aux ogives de terre battue, une centaine d'hommes, rangés en cercle autour d'un derviche qui psalmodie, poussent des gémissements et se frappent la poitrine. Ils ont tous mis à nu leur épaule et leur sein gauches; ils se frappent si fort que la chair est tuméfiée et la peau presque sanglante; on entend les coups résonner creux dans leur thorax profond. Le vieil homme qu'ils écoutent leur raconte, en couplets presque chantés, la Passion de leur prophète, et ils soulignent les phrases plus poignantes de la mélopée en jetant des cris de désespoir ou en simulant des sanglots. De plus en plus il s'exalte, le vieux derviche au regard de fou; voici qu'il se met à chanter comme les muezzins, d'une voix fêlée qui chevrote, et les coups redoublent contre les poitrines nues. Toutes les dames-fantômes maintenant sont arrivées sur les toits alentour; elles couronnent les terrasses et les murs branlants. Le cercle des hommes se resserre, pour une sorte de danse terrible, avec des bonds sur place, des trépignements de frénésie. Et tout à coup, ils s'étreignent les uns les autres, pour former une compacte chaîne ronde, chacun enlaçant du bras gauche son voisin le plus proche, mais continuant à se meurtrir furieusement de la main droite, dans une croissante ivresse de douleur. Il en est dont le délire est hideux à faire pitié; d'autres, qui arrivent au summum de la beauté humaine, tous les muscles en paroxysme d'action, et les yeux enflammés pour la tuerie ou le martyre. Des cris aigus et de caverneux rauquements de bête sortent ensemble de cet amas de corps emmêlés; la sueur et les gouttes de sang coulent sur les torses fauves. La poussière se lève du sol et enveloppe de son nuage ce lieu où darde un cuisant soleil. Sur les murs de la petite place sauvage, les femmes à cagoule sont comme pétrifiées. Et, au-dessus de tout, les cimes des montagnes, les neiges montent dans le ciel idéalement bleu.
* * * * *
Durant l'après-midi, nous voyageons à travers un pays de moins en moins désolé, rencontrant des villages, des champs de blé et d'orge, des vergers enclos de murs. Le soir, enfin, nous apercevons une grande ville, dans un simulacre d'enceinte formidable, et c'est Koumichah, qui n'est plus qu'à huit ou neuf heures d'Ispahan.
En Perse, les abords d'une ville sont toujours plus difficiles et dangereux pour les chevaux que la rase campagne. Et, avant d'arriver à la porte des remparts, nous peinons une demi-heure dans des sentiers à se rompre le cou, semés de carcasses de chameaux ou de mulets; c'est au milieu des ruines, des éboulis, des détritus; et, toujours, à droite ou à gauche, nous guettent ces trous béants d'où l'on a retiré la terre à bâtir, pour les forteresses, les maisons et les mosquées.
Le soleil est couché lorsque nous passons cette porte ogivale, qui semblait tout le temps se dérober devant nous. La ville, alors, que ses murailles dissimulaient presque, enchante soudainement nos yeux. Elle est de ce même gris rose que nous avions déjà vu à Chiraz, à Abadeh, et aussi dans chacun des villages du chemin, puisque c'est toujours la même terre argileuse qui sert à tout construire, mais elle se développe et s'étage sur les ondulations du sol à la manière d'un décor de féerie. Et comment peut-on oser, avec de la terre, édifier tant de petits dômes, et les enchevêtrer, les superposer en pyramides? Comment tiennent debout, et résistent aux pluies, tant d'arcades, de grandes ogives élégantes, qui ne sont que de la boue séchée, et tant de minarets, avec leurs galeries comme frangées de stalactites? Tout cela, bien entendu, est sans arêtes vives, sans contours précis; l'ombre et la lumière s'y fondent doucement, parmi des formes toujours molles et rondes. Sur les monuments, pas de faïences bleues, pas d'arbres dans les jardins, rien pour rompre la teinte uniforme de ce déploiement de choses, toutes pétries de la même argile rosée. Mais le jeu des nuances est en bas, dans les rues pleines de monde: des hommes en robe bleue, des hommes en robe verte; des groupes de femmes voilées, groupes intensément noirs, avec ces taches d'un blanc violent que font les masques cachant les visages. Et il est surtout en haut, le jeu magnifique, le heurt des couleurs, il est au-dessus de l'amas des coupoles grises et des arcades grises: à ce crépuscule, les inaccessibles montagnes alentour étalent des violets somptueux de robe d'évêque, des violets zébrés d'argent par des coulées de neige; et, sur le ciel qui devient vert, des petits nuages orange semblent prendre feu, se mettent à éclairer comme des flammes... Nous sommes toujours à près de deux mille mètres d'altitude, dans l'atmosphère pure des sommets, et le voisinage des grands déserts sans vapeur d'eau augmente encore les transparences, avive fantastiquement l'éclat des soirs.
C'est donc aujourd'hui la grande solennité religieuse des Persans, l'anniversaire du martyre de leur khalife. Dans les mosquées, des milliers d'hommes gémissent ensemble; on entend de loin leurs voix, en un murmure confus qui imite le bruit de la mer.
Aussitôt l'arrivée au caravansérail, il faut se hâter vers le lieu saint, pour voir encore un peu de cette fête, qui doit se terminer avant la nuit close. Personne, d'abord, ne veut me conduire. Deux hommes, de figure énergique et d'épaules solides, longtemps indécis, consentent cependant à prix d'or. Mais l'un estime que je dois prendre une robe à lui et un de ses bonnets d'astrakan; l'autre déclare que ce sera plus périlleux, et qu'il faut bravement garder mon costume d'Europe. Après tout, je reste comme je suis, et nous partons ensemble pour la grande mosquée, marchant vite, car il se fait tard. Nous voici, à la nuit tombante, dans le dédale sinistre dont j'avais prévu les aspects: murs sans fenêtres, murs de hautes prisons, avec, de loin en loin seulement, quelque porte bardée de fer; murs qui de temps à autre se rejoignent par le haut, vous plongeant dans cette obscurité souterraine si chère aux villes persanes. Montées, descentes, puits sans margelle, précipices et oubliettes. Aux premiers moments, nous ne rencontrons personne, et c'est comme une course crépusculaire dans des catacombes abandonnées. Et puis, approchant du foyer d'une de ces clameurs, semblables au bruit des plages, dont la ville ce soir est remplie, nous commençons de croiser des groupes d'hommes, qui viennent tous du même côté, et dont la rencontre est presque terrible. Ils sortent de la grande mosquée, principal centre des cris et des lamentations, où la fête de deuil va bientôt finir; par dix, par vingt ou trente, ils s'avancent en masse compacte, enlacés et courant, tête renversée en arrière, ne regardant rien; on voit le blanc de leurs yeux, ouverts démesurément, dont la prunelle trop levée semble entrer dans le front. Les bouches aussi sont ouvertes et exhalent un rugissement continu; toutes les mains droites frappent à grands coups les poitrines sanglantes. On a beau se ranger le long des murs, ou dans les portes si l'on en trouve, on est lourdement frôlé. Ils sentent la sueur et le fauve; ils passent d'un élan irrésistible et aveugle comme la poussée de la houle.
Après les ruelles étroites, lorsqu'un arceau ogival nous donne accès dans la cour de la mosquée, ce lieu nous paraît immense. Deux ou trois mille hommes sont là, pressés les uns contre les autres et donnant de la voix: «Hassan, Hussein! Hassan, Hussein[4]!» hurlent-ils tous ensemble, avec une sorte de cadence formidable. Au fond, dominant tout, la seconde grande ogive, ornée des inévitables faïences bleues, s'ouvre sur le sanctuaire obscur. Au faîte des murailles d'enceinte et au bord de toutes les terrasses d'alentour, les femmes perchées, immobiles et muettes, semblent un vol d'oiseaux noirs qui se serait abattu sur la ville. Dans un coin, un vieillard, abrité du remous humain par le tronc d'un mûrier centenaire, frappe comme un possédé sur un monstrueux tambour: trois par trois, des coups assourdissants, et battus très vite comme pour faire danser on ne sait quoi d'énorme;--or, la chose qui danse en mesure est une sorte de maison soutenue en l'air, au bout de longs madriers, par des centaines de bras, et agitée frénétiquement malgré sa lourdeur. La maison dansante est toute recouverte de vieux velours de Damas et de soies aux broderies archaïques; elle oscille à dix pieds au-dessus de la foule, au-dessus des têtes levées, des yeux égarés, et par instants elle tourne, les fidèles qui la portent se mettant à courir en cercle dans la mêlée compacte, elle tourne, elle tourbillonne à donner le vertige. Dedans, il y a un muezzin en délire, qui se cramponne pour ne pas tomber et dont les vocalises aiguës percent tout le fracas d'en dessous; chaque fois qu'il prononce le nom du prophète de l'Iran, un cri plus affreux s'échappe de toutes les gorges, et des poings cruels s'abattent sur toutes les poitrines, d'un heurt caverneux qui couvre le son du tambour. Des hommes, qui ont jeté leur bonnet, se sont fait au milieu de la chevelure des entailles saignantes; la sueur et les gouttes de sang ruissellent sur toutes les épaules; près de moi, un jeune garçon, pour s'être frappé trop fort, vomit une bave rouge dont je suis éclaboussé.