Véritables mémoires de Cagliostro

Part 6

Chapter 63,877 wordsPublic domain

--Parce qu’on est venu me réclamer de l’argent ce matin; il paraît que j’ai fait des miennes en dormant.

--Ainsi, dis-je, c’est toi qui as organisé cet abominable charivari?

--Il faut bien le croire, puisque j’ai couru toute la nuit pour cela. Mille gens m’ont vu. J’ai même donné des ordres écrits que je ne puis méconnaître... et je ne me souviens de rien...

Ah çà! pourquoi ces figures consternées? La musique n’a jamais compromis des épousailles.

--Sortez dit le passementier avec un geste inflexible, et ne remettez jamais les pieds ici!

Roméo, stupéfait, regarda sa fiancée et comprit que tout était perdu.

Il sortit, chancelant comme un homme ivre. On conviendra que l’occasion était bonne: je me tournai vers Lorenza, que ses parents entouraient.

--Vous me connaissez, leur dis-je, et Lorenza sait combien je l’aime. Il n’y a qu’une façon de faire taire les mauvaises langues et d’étouffer ce scandale. Donnez-moi votre fille. Je suis riche, je suis noble, et je vous réponds de son bonheur. Parlez, mon cher amour; voulez-vous de moi pour mari?

Je me mis à genoux devant elle. Elle consulta son père du regard.

--On ne se marie pas ainsi, dit le marchand.

--Pardonnez-moi, répondis-je; le mariage est tout prêt, il n’y a que l’époux de changé. L’acte est fait d’avance; on n’écrit les noms des fiancés qu’à la sacristie. Lorenza peut être ma femme dans deux heures, si vous le voulez.

--Mais son Éminence, qui doit bénir le mariage, s’attend à voir Roméo.

--Qu’importe!

--Vous croyez qu’Elle vous mariera en son lieu et place?

--J’en suis sûr.

--Ma foi! dit le père, ne trouvant pas d’autres raisons à m’opposer, si Lorenza y consent...

Je la regardai d’une telle façon qu’elle ne put s’empêcher de sourire.

--Qui l’aurait dit? fit-elle.

--Moi! répondis-je. Faites votre barbe, beau-père. A vos toilettes, mesdames! On ne fait pas attendre un cardinal.

Tout le monde se dispersa. A midi, nous étions rassemblés. J’avais des palpitations de cœur et regardais de tous côtés, redoutant un contre-temps. Comme l’église était peu éloignée, on avait jugé les voitures inutiles. Ma belle fiancée descendit de sa chambre, rayonnante de grâce et de beauté. J’étais muet, inondé d’une folle joie. Il me tardait qu’elle fût à moi, pour l’emporter! Son père lui donna le bras; je conduisais la robuste mère, et Lorenzo nous suivait avec quelques voisins qui devaient servir de témoins. Saint-Sauveur-des-Champs, dont les vitraux coloriés étincelaient de soleil, était plein d’une lumière mystérieuse. Nous entrâmes dans une petite chapelle de la Vierge, qui avait une bonne réputation pour les mariages.

En attendant son Éminence, qui ne pouvait tarder à venir, je m’agenouillai près de Lorenza, le cœur débordant d’une adoration que je n’adressais qu’à elle.

Elle ne s’y méprit pas.

--Prends garde! dit-elle, il ne faut pas tant s’aimer à l’église.

Pourquoi? répondis-je, tout nous sourit, tout nous couronne. Rien ne prévaudra contre notre bonheur.

Le cardinal-prêtre entra, suivi de quatre enfants de chœur. Ce prince de l’Église, venant officier lui-même, c’était beaucoup d’honneur pour le pauvre Roméo. Après quelques cérémonies de début, il se dirigea vers moi, et m’adressa, avec un sourire, un regard d’intelligence. Lorenza, qui avait été jusque là passablement inquiète, suivit la direction de ce regard.

--Oh! fit-elle...

Elle venait de voir Roméo! Oui, Roméo lui-même, agenouillé sur un prie-Dieu, à son côté.

--Je suis un autre Roméo, lui dis-je. Pour t’obtenir, pour te posséder, je n’ai reculé devant aucun miracle. N’essaie pas de comprendre par quelle magie je me transforme de la sorte. Mais veux-tu me voir mourir à tes yeux? Réponds «Non!» quand le cardinal te demandera si tu consens à être ma femme...

Elle répondit «Oui».

J’étais ivre de joie. Nous passâmes dans la sacristie pour signer l’acte de mariage.

--Per Baccho! fit le cardinal, quand il me vit de près, je croyais avoir marié Roméo.

--Vous avez marié, répondis-je fièrement, le comte de Cagliostro, préféré par la belle Lorenza. J’espère, monseigneur, que votre Éminence ne regrettera pas l’honneur qu’elle nous a fait.

--Ma foi, non! dit le cardinal, qui paraissait un compère et regardait beaucoup Lorenza. Mais je te préviens, comte, que j’embrasserai ta femme pour la peine.

--Volontiers, monseigneur.

--A la bonne heure. Signez, mes enfants.

Nous signâmes.

Mais alors, soudainement, un plain-chant terrible s’éleva d’une chapelle que, par la porte restée ouverte, on apercevait, tout illuminée de cierges, dans les profondeurs de la nef.

Dies iræ, dies illa, Crucis expandens vexilla Solvet sæclum in favillâ!

--Ah! dit Lorenza frissonnante, j’ai peur!

--Rassure-toi, chère amie, dis-je en cherchant à maîtriser une étrange terreur qui s’emparait de moi; c’est une messe des morts qu’on chante aux environs...

--Oui, nous dit Lorenzo qui s’était rapproché. N’avez-vous pas entendu parler de cette célèbre ballerine, condamnée par l’Inquisition? C’est elle qu’on enterre.

Le plain-chant nous arriva, plus sombre et plus lugubre

Juste judex ultionis Donum fac remissionis Ante diem rationis!

--_De profondis_, dit son Éminence; c’est l’enterrement d’une très étrange fille, qui s’est enfuie à Rome, après avoir étranglé à Palerme la révérende mère du couvent des Dames-Nobles. J’ai été l’un de ses juges. Elle est morte avant le bûcher, et comme elle s’était réconciliée, on lui a accordé les prières de l’Église. Mais avancez, belle Lorenza, et tenez la promesse de votre mari.

Fiorella! Fiorella! Une sueur froide coula sur mes tempes. Épouvanté, épouvantable sans doute, j’attirai sur mon cœur, j’enveloppai de mes bras Lorenza interdite, et je m’enfuis en emportant mon trésor, pendant que le terrible chant des psalmodistes mugissait derrière moi et me poursuivait comme une malédiction.

IX

D’une dame qui jouait au tressette et d’un quaker qui perdit à un autre jeu.

Dès que je fus plus heureux que les rois couronnés, c’est-à-dire dès que j’eus dormi dans les bras de ma Lorenza bien-aimée...

* * * * *

Mais, en vérité, mon cher Pancrazio, pour patient que tu sois, tu te lasserais bientôt de me suivre, si je te conduisais à travers toute mon adolescence, sans te faire grâce d’un seul ducat emprunté ni d’un seul baiser reçu. Ce qui augmenterait ton ennui, c’est que, parmi mes aventures, il en est plusieurs qui se ressemblent fort; le moyen qu’il en soit autrement, puisqu’on a vu se manifester dans toutes la niaiserie des hommes, la galanterie obligeante des femmes, et ma propre imaginative? Je pense que je ferai bien d’omettre quelques menus incidents de ma jeunesse, pour en arriver plus tôt aux magnifiques triomphes, aux illustres malheurs qui m’ont désigné à l’envie et à l’admiration de mes contemporains.

Divers démêlés avec ma belle-mère et avec la police,--celle-ci n’était pas la plus hargneuse des deux,--m’obligèrent à m’éloigner de Rome. Comme j’avais en toute langue un accent sicilien très prononcé et que je ne savais pas un seul mot d’allemand, je jugeai qu’il serait d’une imprudence aimable de me faire passer pour un officier prussien, et je me donnai hardiment à Florence, à Vérone, à Messine, pour le colonel Immermann. Ma Lorenza, un peu étonnée d’abord, s’accoutuma bientôt à notre vie errante; ce fut une adorable colonelle.

Tu remarqueras, mon cher geôlier, que je ne souffle pas mot de mes voyages à Alexandrie, au Caire et en Égypte, à propos desquels il s’est fait tant de bruit. C’est qu’à la vérité je ne me souviens pas du tout d’avoir visité ces pays lointains. Eh qu’y serais-je allé faire? Apprendre la chimie et l’art de guérir? J’en savais tout ce qu’on en peut savoir, c’est-à-dire presque rien, et je possédais en outre ce que personne n’aurait pu m’enseigner, la puissance de dominer les volontés par le regard, et le génie de l’observation, auquel j’ai dû de passer pour sorcier.

Quant à ce qui est de Malte, il est certain que j’y séjournai pendant plusieurs mois, et que j’y fus fort bien accueilli par monseigneur Pinto, le grand-maître de l’ordre. Je vois encore ce ferme et robuste vieillard qui me regardait avec tendresse et me parlait d’une voix paternelle. Je lui demandai un jour, l’âme toute troublée, s’il n’était pas venu à Naples autrefois, et s’il n’y avait pas rencontré une belle jeune femme appelée Félicia Braconieri. Il répondit: «Mon enfant! mon enfant!» en détournant la tête, ce qui ne m’empêcha pas de voir deux grosses larmes lui descendre lentement des yeux. Je quittai Malte. Laissons cela; je ne veux rien dire de plus du grand-maître Pinto, qui avait la face sévère d’un vieux templier. Je n’ai jamais pensé à lui sans un attendrissement profond.

A Bergame, comme j’étais peu fourni d’argent, je m’arrangeai un petit laboratoire, et j’y fabriquai des perles pour acheter des bas de soie à ma chère Lorenza. Mes perles étaient fausses, mais beaucoup plus jolies que les véritables; je crus ne nuire à personne en les vendant un bon prix.

Un de mes amis, le marquis de Vivona, essaya de faire des topazes; il y réussit mal, de sorte que les bijoutiers s’aperçurent de sa supercherie, et que le barigel se mêla de l’affaire; il en résulta que je dus quitter Bergame un peu précipitamment, parce que les topazes du marquis avaient donné à penser sur mes perles.

Venise s’émut beaucoup à l’arrivée d’un prince sicilien, qui voyageait avec la princesse de Trébizonde, et qui consentait à vendre aux personnes de distinction de l’Élixir de longue vie. Vingt ducats le flacon! Excellent marché, j’entends pour les acheteurs, car, moyennant une chétive somme, on acquérait une espèce d’immortalité, qui, en moyenne, et lorsque l’acheteur était dans la force de l’âge, durait bien huit ou dix ans. Quant à moi, j’y perdais presque, parce que le vin de Malvoisie que je mettais dans les flacons se trouvait être fort cher cette année-là, les vignes ayant gelé. Je débitais aussi du vin d’Égypte, propre à assurer une postérité nombreuse aux plus vieux Abraham et aux plus stériles Sarah. J’aime à croire que cette préparation ne manqua jamais son effet. Je n’oserais pourtant pas l’affirmer, le sort ayant voulu que je restasse toujours moins de neuf mois dans les villes où je vendais ce vin fameux, dont j’ai malheureusement perdu la recette. Mais je la retrouverais, j’imagine, si quelque belle jeune femme se trouvait dans la nécessité de l’employer.

C’est à Venise que je faillis mourir de peur, à cause d’un miracle que je fis; j’étais jeune encore et peu accoutumé à mes prodiges.

Nous étions, Lorenza et moi, je veux dire la princesse de Trébizonde et le prince sicilien, dans une société où l’on s’inquiétait d’une dame qui était attendue et qui n’arrivait pas. Un cavalier s’offrit à l’aller chercher, et pendant l’absence de celui-ci, une autre personne ayant dit: «Mais que peut-elle donc faire?» Je répondis étourdiment: «C’est peut-être qu’elle s’est oubliée à jouer au tressette.» Le tressette, en ce temps-là, était un jeu fort à la mode chez les dames italiennes. On me dit que j’étais fou, et que, sans doute, une indisposition était la cause du retard.

Cela me piqua. «Je vous dis qu’elle joue au tressette!» m’écriai-je. Puis, sans trop savoir ce que je faisais, je traçai un carré sur le parquet avec la pointe de mon épée, je passai les mains dessus, et alors, dans une espèce de brouillard, on vit se former la figure de la dame jouant, en effet, avec trois de ses amis, tous les trois bien connus de la société où j’étais. Vous pensez s’il y eut des cris et des bras levés! Mais nul ne fut plus stupéfait que moi; car la personne elle-même entra sur ces entrefaites, et déclara qu’elle avait perdu son temps à faire une partie de tressette avec des seigneurs qu’elle nomma et qui étaient précisément ceux que j’avais fait paraître.

Cette aventure,--jointe à quelques autres dont j’ai déjà parlé,--me troubla singulièrement. Je ne fus pas éloigné de croire que je possédais des facultés refusées à la plupart des hommes; je m’en autorisai pour prononcer à tout propos des paroles mystérieuses, et pour porter la tête haute, avec un air qui sentait son magicien d’une lieue.

Je me mêlai dès lors de dire la bonne aventure et de guérir les malades par l’imposition des mains. Mes prophéties en valaient bien d’autres, et se vérifiaient souvent. Quant à ma médecine, je dois convenir qu’elle réussissait surtout auprès des malades pauvres; ceux-là guérissaient très vite; je les payais pour cela.

Mais je me lassai de l’Italie, où ma chère Lorenza était trop courtisée. Je n’ignore pas qu’on m’a accusé d’avoir toléré ses coquetteries et même de l’avoir engagée à faire bon visage à certains personnages riches et de haut rang. C’est ainsi que la calomnie dénature les plus pures intentions. Il est certain que, peu jaloux de mon naturel, je voyais d’un fort bon œil ma Lorenza coqueter, caqueter, chanter, danser, en un mot se divertir de toutes façons avec des hommes de son âge ou même un peu plus âgés qu’elle; je lui désignais, parmi les seigneurs de notre société, comme le doit faire un mari prudent, ceux qui, par leur naissance, leur vertu et leur état dans le monde, méritaient le plus de considération. Devais-je, maussade et renfrogné, exiger que ma femme rudoyât les gens animés des meilleurs desseins à notre égard? Elle aimait les belles étoffes, les diamants, les perles, surtout celles que je ne fabriquais pas; quoi de plus naturel à son sexe! et moi, je lui aurais interdit de recevoir, dans les villes où nous passions, des présents qui ne tiraient pas à conséquence! C’eût été une impertinente tyrannie. Au surplus, comte Cagliostro, comte Phénix ou chevalier Pellegrini, j’étais de trop bonne noblesse pour qu’on s’avisât de me calomnier à voix haute. Quelques chuchotements malveillants finirent pourtant par me blesser, et j’entrepris de passer en Angleterre où les cœurs sont moins chauds et les langues plus réservées.

A Londres,--qui est le plus grand faubourg du monde,--j’eus l’occasion d’exercer fréquemment un des talents qui me rendirent fameux, celui de deviner l’état des personnes, leurs penchants, leurs répulsions, leurs aventures passées et parfois leurs noms même, par la seule inspection rapide des traits de leurs visages. En même temps, ma prescience devenait de plus en plus lucide; et je ne puis passer sous silence une nouvelle preuve que j’en donnai.

Chez un banquier où je m’étais ouvert un crédit, on me présenta un jour un quaker qui avait la double réputation, méritée à ce qu’on assurait, d’être parfaitement chaste et parfaitement avare. Comme il faisait montre dans la conversation de sa continence et de son économie, je m’oubliai jusqu’à lui dire que je serais étonné si, avant peu de temps, il ne déboursait pas mille livres sterling pour une femme qu’il aimait. Cette prédiction fut jugée si absurde et prêta si fort à rire, que je me retirai presque offensé, en compagnie du marquis Agliata, gentilhomme italien qui voyageait avec moi. Nous n’avions pas d’occupations pressantes cette après-midi; nous profitâmes de l’occasion pour visiter les monuments de la ville, dont plusieurs sont étrangement grandioses; si bien qu’il était assez tard quand nous rentrâmes à l’hôtel; nous avions aussi couru les tavernes. Comme je souhaitais la bonne nuit à mon compagnon, nous entendîmes des cris dans la chambre de Lorenza. Je m’y précipitai, suivi d’Agliata. Ma chère femme était aux prises avec un traître qui s’était introduit dans notre appartement, et qui la serrait de très près, malgré les cris qu’elle jetait et l’honnête résistance qu’elle était capable de faire. Nous eûmes bientôt raison du maroufle, et ma première pensée fut de le livrer à la justice. Mais Agliata me fit observer que le scandale est toujours fâcheux en ces sortes d’affaires; qu’il y avait d’autres moyens de punition; et que, sans doute, le coupable n’hésiterait pas, s’il avait quelque fortune, à nous compter une somme d’importance, pour éviter d’être bâtonné et dénoncé. Je fis de vives objections. Il me répugnait de gagner de l’argent dans une rencontre où l’honneur de ma femme et le mien n’avaient pas été sans courir quelque danger. Mais lorsque Lorenza m’eut assuré que le dommage qu’elle avait subi n’avait rien d’irréparable, je me radoucis, et consentis à recevoir mille livres sterling. Le coupable s’y accorda. Or, jugez de mon étonnement, lorsqu’en l’aidant--après qu’il nous eut fait son billet--à remettre une espèce de robe qu’il avait quittée je ne sais pourquoi, je reconnus le quaker si fameux par son avarice et sa continence!

Cependant, les divines facultés que je devais à la nature--bien plus qu’à l’art--n’auraient pas trouvé un emploi digue d’elles, sans un événement qui changea ma vie et décida de mon sort.

X

D’une salle noire, d’une salle blanche; de diverses choses que je crus voir, et d’un homme que je vis.

Un soir,--j’étais depuis quatre ans le mari toujours amoureux de ma belle Lorenza, et je me trouvais à Francfort-sur-le-Mein, qui est une cité remarquable par son palais de ville où l’on couronne les empereurs, et par sa rue des Juifs où l’on prête au denier trois,--un soir, dis-je, je sortais d’un tripot en compagnie de mon ami de cœur le marquis Agliata. Bien qu’il m’eût joué un assez vilain tour naguère, en nous abandonnant sans un florin vaillant, ma chère Lorenza et moi, dans une hôtellerie de Dantzig, je le fréquentais avec plaisir. Je lui pardonnais volontiers quelques défauts, comme d’être menteur, escroc, ivrogne,--car il faut tenir compte des imperfections de la nature humaine,--et je ne lui en voulais sérieusement que de porter un nom de gentilhomme, quand il était avéré qu’il était le bâtard d’un tripier de la ville de Berne, en Suisse. Il n’y a rien de plus répréhensible, à mon avis, que d’usurper des titres de noblesse, et en même temps rien de plus puéril, car la vraie noblesse est celle de l’âme.

Donc, le chevalier Pellegrini, c’était le nom que je portais alors, et le marquis Agliata sortaient d’un honnête tripot de Francfort-sur-le-Mein, et je me disposais à rentrer chez moi, lorsque mon compagnon me dit:

--Entends-tu sonner l’heure?

Je prêtai l’oreille, et après avoir compté les coups d’une horloge lointaine:

--C’est minuit, répondis-je.

--Frère, c’est à pareille heure que je te rencontrai, il y a aujourd’hui trois ans, à Rome, au pied de la potence où était encore suspendu mon digne ami Ottavio Nicastro.

--Il est vrai, dis-je; Ottavio Nicastro, un jour qu’il jouait avec son poignard, avait eu l’étourderie de l’enfoncer dans la gorge d’un passant au lieu de le remettre tout simplement au fourreau.

--Ce passant, qui était-il? le sais-tu?

--Non.

--C’était l’évêque de Messine qui, la veille, avait obtenu du saint-père une bulle d’excommunication contre les Illuminés d’Allemagne! Je reprends. Il y a trois années que je te suis, que je t’observe, frère, je suis heureux de te l’apprendre: ton noviciat est achevé, et tu seras initié, dès ce soir, aux travaux de l’Aréopage.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Es-tu donc, lui dis-je, affilié à cette secte? Pour ce qui est de moi, il y a longtemps que j’ai conquis les plus hauts grades de la maçonnerie et que je suis le chef de mes égaux.

Il sourit à son tour.

--Oui, dit-il d’un ton railleur, tu as été admis dans la loge de la Haute Observance à Londres; Lorenza y fut admise aussi; crois-tu que nous ne sachions pas cela? vous reçûtes, dans la même Tenue, le Tablier, le Cordon, l’Équerre et le Compas; ta femme obtint, en outre, une jarretière sur laquelle sont brodés ces mots: «Union, Silence, Vertu» et il lui fut ordonné de coucher désormais avec cette jarretière à la cuisse. Des personnes dignes de foi m’ont affirmé qu’elle ne s’est pas soustraite à cette obligation.

Comme je savais que le marquis aimait à rire, je ne m’arrêtai pas à ce qu’il y avait dans ces dernières paroles de désobligeant pour ma chère Lorenza; mais je m’étonnai de le voir si bien informé des détails de notre initiation.

--Nous savons aussi, continua-t-il, que, dans d’autres loges, à Nuremberg, à Berlin, à Stuttgard, à Heidelberg, tu as tenu des discours surprenants et fait apparaître des anges.

--En es-tu certain? lui demandai-je.

--Certain.

--J’ai parlé, oui. Mais es-tu sûr que j’aie fait apparaître des anges?

--Sûr. Les Illuminés ne se trompent jamais.

--Après tout, c’est possible, répondis-je en rêvant un peu.

--N’en doute pas, Joseph Balsamo. Le ciel, qui a de grands desseins sur toi, t’a infusé une vertu étrange, qui fait obéir les êtres célestes non moins que les terrestres. Cette force, tu n’y crois pas toi-même, et tu attribues fréquemment à tes mensonges et à tes artifices des effets qui sont dus en réalité à une mystérieuse puissance. Tu es une espèce de prophète malgré soi, qui raille ses prophéties, un faiseur de miracles qui pense être un escamoteur. C’est pourquoi le dirigeant suprême m’a délégué près de toi comme Initiateur. Viens à nous! tu seras un chef de notre Œuvre, et nous te révèlerons ta mission. Viens, mon frère, si tu ne crains pas de regarder face à face la vérité, et si tu portes un cœur capable de ne pas pâlir au milieu des épreuves!

J’étais de plus en plus surpris des paroles de mon compagnon et surtout du ton dont il les prononçait.

--Qui êtes-vous donc? m’écriai-je.

--Tu le sauras, dit-il.

Il achevait à peine, que je me sentis enlevé par de robustes bras; avant que j’eusse pu tourner la tête et protester, j’avais un bandeau sur les yeux, un bâillon sur la bouche; je fus emporté. Un bruit de roues sur le pavé m’apprit qu’on m’avait mis en carrosse. Tout cela ne me déplut pas; j’ai un esprit qui s’accommode volontiers des aventures inattendues, et je m’étais désaccoutumé des craintes habituelles aux autres hommes. D’ailleurs, il me paraissait certain, d’après ce que m’avait dit le marquis Agliata, qu’on me conduisait dans quelque repaire d’Illuminés, et j’avais toujours eu le dessein d’entrer dans cette association sur laquelle il courait mille histoires ténébreuses.

On sait qu’il est assez malaisé de se rendre compte du temps qui s’écoule, lorsqu’on est plongé dans l’ombre; je pense pourtant que le voyage ne dura pas plus de deux ou trois heures; ce dut être à peu de distance de Francfort que s’arrêta la voiture. Une main me saisit par le bras, solidement, mais sans violence, et une voix, qui n’était pas celle du marquis, me dit avec politesse:

--Veuillez descendre, seigneur Balsamo.

J’obéis. Mes guides--car au bruit de leurs pas je reconnus qu’ils étaient trois ou quatre--mes guides et moi nous marchâmes assez longtemps; je sentis un vent frais me passer dans les cheveux; puis il y eut une halte de quelques minutes, pendant laquelle un son de ferraille grinçante m’indiqua qu’on ouvrait une porte. On me dit:

--Passez. Quand vous aurez compté soixante marches descendantes, vous vous arrêterez et vous attendrez.

Je m’avançai sans hésitation; je me mis à descendre un escalier qui me parut être de pierre. Chose bien faite pour m’étonner, à mesure que je m’enfonçais dans les profondeurs du sol, je n’éprouvais pas cette sensation d’humidité renfermée, de compression, d’air plus rare, que l’on subit lorsqu’on pénètre dans une cave ou dans un autre lieu souterrain. Au contraire, il me semblait que l’espace s’élargissait autour de moi, qu’un souffle pur et sain comme les vents du large m’enveloppait, me poussait doucement; cette descente me faisait l’effet d’une ascension; si mon bandeau était tombé en ce moment, je n’eusse pas été surpris de me trouver sur le sommet d’une montagne, dans la vivante clarté de l’air libre, au dessus des nuées.

Après la soixantième marche, je me tins immobile, ainsi qu’on m’avait dit de le faire.

Qu’allait-il se passer? Je ne me sentais pas inquiet, mais ma curiosité était passablement éveillée.

Mon bandeau s’envola de mes yeux. Je dis qu’il s’envola, car il fut dénoué comme par magie, et j’eus l’impression d’un battement d’ailes au-dessus de mon front.