Vercingétorix

Part 27

Chapter 273,867 wordsPublic domain

C’est par le Sud au contraire qu’on monte d’ordinaire aux terres du plateau. Là se trouve, outre les moindres sentiers, le chemin traditionnel des villageois[66]. Gergovie devait avoir, par là, à l’extrémité de ce chemin, sa porte ou ses portes principales[67]. Si le plateau de Gergovie appartient, aujourd’hui et de mémoire d’homme, aux paysans et à la commune de La Roche-Blanche, si la seule agglomération de maisons que porte la montagne est située sur son flanc méridional[68], c’est parce que la voie d’accès du sommet était sur ce côté.--Sur tout ce versant de Gergovie, vous remarquerez, en contre-bas, une longue terrasse de largeur variable, formant une sorte de palier qui interrompt et coupe la descente: c’est là qu’étaient campés les Gaulois, dans des camps fort rapprochés l’un de l’autre. Au rebord extérieur de ce vaste gradin, à l’endroit où recommence la descente rapide, se trouvait le mur de six pieds qui fermait les camps[69]. Cette terrasse était assez plane pour que les chevaux pussent y trotter, témoin celui qui emporta Teutomat dans sa fuite[70].--Enfin, regardez plus loin, et vous apercevrez les terres basses que traverse l’Auzon, et où César plaça ses camps: le grand camp à votre gauche, sur le mamelon au delà de la grande route et des maisons du Petit-Orcet, le petit camp en face, sur La Roche-Blanche. Ils sont assez près de Gergovie pour que les Gaulois aient pu suivre les mouvements de troupes sans distinguer l’espèce des combattants[71]. C’est dans ce bas-fond qu’ils ont aperçu les prétendus cavaliers romains, se dirigeant à droite vers les hauteurs de Risolles en contournant La Roche-Blanche et le Puy de Jussat de différents côtés[72]; c’est là qu’ils virent la légion de l’attaque feinte, après avoir remonté la vallée entre Gergovie et La Roche-Blanche, tourner à sa gauche, descendre dans le ravin et disparaître dans les bois, derrière le Puy de Jussat[73].

[66] Voir la carte de l’État-Major, et, sur celle de Caylus et Pasumot (1re édition), le «chemin pour monter à Gergovia». La publication des documents du Moyen Age pourrait rendre, à la connaissance de ces chemins, de grands services.

[67] César, VII, 50, 4. De même Vial, p. 32.

[68] Je parle du très ancien village de Merdogne, Gergovie depuis 1862 (l’appellation primitive est tombée en désuétude). Le principal domaine, sinon le seul, qu’ait porté la montagne, celui qui s’est appelé, peut-être dès les plus anciens temps du Moyen Age, _Gergovia_, _Gergoieta_(?), ou Gergoviat (orthographe du cadastre de 1816), est également situé au Sud.

[69] _A medio fere colle in longitudinem, ut natura montis ferebat_ [très bien observé, parce que le rebord de cette terrasse naturelle semble fait exprès pour recevoir une muraille], _ex grandibus saxis sex pedum murum, qui nostrorum impetum tardaret, præduxerant Galli, atque, inferiore omni spatio vacuo relicto, superiorem partem collis usque ad murum oppidi densissimis castris compleverant_; César, VII, 46, 3.--Pareille terrasse se trouve du côté Nord. Je ne puis affirmer qu’il n’y ait pas eu aussi des camps de ce côté, puisque César dit ailleurs: _Omnibus ejus jugi collibus occupatis_ (VII, 36, 2): au surplus, ils ont pu être évacués quand les Romains, leur camp construit, n’ont plus menacé que le Sud. Cf. ici, p. 196 et p. 198.

[70] VII, 46, 5. Cf. p. 211.

[71] VII, 45, 4: _Hæc procul ex oppido videbantur, ut erat e Gergovia despectus in castra_ [cf. Dion Cassius, p. 372, n. 1], _neque tanto spatio certi quid esset, explorari poterat._

[72] _Collibus circumvehi... longo circuitu_; VII, 45, 2 et 3. Cf. p. 211.

[73] _Legionem unam eodem jugo_ [le col entre le mont de Gergovie et La Roche-Blanche, puis le flanc S.-E. du puy de Jussat] _mittit, et paulum progressam inferiore constituit loco silvisque occultat_. César, VII, 45, 5. Toute cette région, entre Jussat, Chanonat et le château de Julliat, était autrefois boisée (cf. la carte de Cassini, f. 52).

Enfin, on finira cette promenade circulaire en s’arrêtant, à l’Ouest, sur l’arête du col des Goules, entre le plateau de Gergovie et les hauteurs de Risolles[74]. Il suffira de regarder ce col et ses abords pour être frappé de l’exactitude de la description faite par César: _Dorsum esse ejus jugi prope æquum, sed hunc silvestrem et angustum, qua esset aditus ad alteram partem oppidi_[75]. Seuls, les bois manquent aujourd’hui à cette description: encore apercevons-nous les vestiges de la forêt gauloise dans les flancs boisés du ravin de Romagnat.--Comme au temps de César, c’est le seul point (avec le côté du village) par où l’on aborde d’ordinaire aujourd’hui le plateau de Gergovie.--C’était, évidemment, le secteur le plus faible des lignes de défense. Quel que fût le système de l’attaque, elle ne se serait jamais mieux faite que par là. L’escalade? elle n’était pas impossible sur ce point, puisqu’on a pu y établir, en 1861, la seule route carrossable qui conduit au plateau, et puisque les Gaulois, au bruit et à la nouvelle de l’assaut, ont pu revenir par là au galop de leurs chevaux[76]. La terrasse d’approche? elle pouvait, à la rigueur, être bâtie sur ce col. Le blocus[77]? la possession du col était essentielle pour l’établir, puisqu’il commande à la fois les vallons de l’Artières au Nord et de l’Auzon au Sud; de ce col partent au Sud le ravin de Macon (vers La Roche-Blanche), et au Nord celui de Romagnat, ravins qui étaient tout désignés pour former le tracé des lignes d’investissement qui couperaient la montagne et joindraient les deux vallons. Vercingétorix s’est très nettement rendu compte de tout cela, et, quand il a vu César s’emparer de La Roche-Blanche et s’approcher par là du col des Goules, il s’est hâté d’occuper les hauteurs de Risolles, qui le dominent, et d’y bâtir une muraille avancée pour protéger les abords du col: _Vehementer huic illos loco timere, nec jam aliter sentire, uno colle ab Romanis occupato, si alterum amisissent, quin pæne circumvallati atque omni exitu et pabulatione interclusi viderentur_[78].

[74] Une vue assez exacte de ce col a été donnée par W. C. Compton, _Cæsar’s seventh Campaign in Gaul_, 5e éd., 1901, p. 29.

[75] VII, 44, 3. Cf. p. 198, 209 et 210.

[76] VII, 48, 1.

[77] César, avec deux ou trois fois plus d’hommes, eût pu continuer le blocus, auquel il a vraiment songé (VII, 36, 1). Il suffit de voir Gergovie pour comprendre pourquoi, n’ayant que six légions, il ne pouvait ni investir ni bâtir un _agger_, et n’avait à compter que sur un coup de main.

[78] VII, 44, 4. De la même manière, à Alésia (cf. p. 260 et p. 389), Vercingétorix a fortifié par un boulevard le col des Chemins-Croisés, qui correspond, fort exactement, à celui des Goules dans la position de Gergovie.

II.--Descendons dans la plaine pour étudier les campements romains.

Le grand camp était placé sur la colline de la Serre[79], vaste mamelon à l’est et près de la grande route, au nord-est des maisons du Petit-Orcet. Il y avait là de l’espace[80], de l’eau, une surface aplanie[81], on dominait la plaine, et on apercevait assez bien quelques pentes principales du flanc Sud de Gergovie.--Il est vrai que les Gaulois surveillaient le camp mieux encore qu’ils n’étaient observés par lui[82].

[79] Ce nom n’est cité que sur le plan de Trincard. Les gens du pays m’ont paru l’ignorer. Mais c’est le vrai nom.

[80] Les bornes plantées là par les soins de M. Stoffel donnent, comme dimensions du camp retrouvé par les fouilles: 626 m. 30, 646 m. 20, 467 m., 634 m. 30, soit 34 hectares 80 ares.

[81] La dépression indiquée au centre de cet espace par la carte de l’État-Major est en réalité insignifiante.

[82] Ce que dit Dion Cassius, XL, 36, 2. Dion dit aussi que César campa «en plaine», ὲν πεδίω: vue du haut de Gergovie, la colline de la Serre ne se différencie presque en rien de la plaine.

Au pied de ce camp, entre la grande route, l’Auzon et la montagne de Gergovie, s’étend une vaste plaine en forme de triangle[83]: c’est celle où ont eu lieu les combats de cavalerie[84], et où César a espéré vainement attirer toute l’armée gauloise en lui offrant la bataille le lendemain et le surlendemain de l’assaut. Je suppose qu’il plaça ses légions ces jours-là sur le mamelon du Puy de Marmant, _idoneo loco_[85], dit-il, c’est-à-dire sur une hauteur légère et facile[86].

[83] Les mamelons qui la coupent sont moins sensibles sur les lieux qu’apparents sur les cartes.

[84] VII, 36, 1 et 4; 53, 2. Dion Cassius, XL, 36, 3.

[85] VII, 53, 1. Entre Donnezat et le Petit-Orcet.

[86] Voyez la définition de cette expression par César, II, 8, 2.

César établit son petit camp à La Roche-Blanche[87]. Cette hauteur offre un plateau assez vaste pour recevoir deux légions et même davantage; elle est exactement en face de la principale porte de Gergovie, et à la base de la montagne, _e regione oppidi sub ipsis radicibus montis_; elle commande le cours de l’Auzon et les gras pâturages qui bordent la rivière: elle est isolée de toutes parts, et suffisamment escarpée pour mériter les deux épithètes que César lui donne, _egregie munitus atque ex omni parte circumcisus_[88].--C’est de La Roche-Blanche que le proconsul, un matin, aperçut, en face de lui, les pentes de Gergovie vides de soldats: _Animadvertit collem, qui ab hostibus tenebatur, nudatum hominibus, qui superioribus diebus vix præ multitudine cerni poterat_[89].

[87] Regardez La Roche-Blanche du mamelon du grand camp, et vous verrez que César a dû tout de suite songer à l’occuper comme poste d’approche vers Gergovie.

[88] VII, 36, 5.--M. Stock, dans son édition de César (Oxford, 1898, p. 315), nie que ces expressions puissent convenir à La Roche-Blanche, qui n’est, dit-il, _precipitous_ que sur le côté Sud, et qui présente sur le côté Nord _an easy slope_, «une pente aisée». Mais César ne dit pas que l’escarpement fût partout aussi raide que sur le versant Sud (où le flanc de la colline est droit comme une muraille): _circumcisus_ implique plutôt l’isolement que la taille à pic. Au reste, si La Roche-Blanche avait été partout aussi inaccessible que par le Sud, César n’aurait eu aucun intérêt à s’en emparer. Enfin, sur tous les points, j’ai constaté des pentes assez rapides pour justifier l’_egregie munitus_. Et il faut ajouter que les orages et les travaux de culture ont pu à la fois combler les vallons latéraux et étager les pentes.--C’est à La Roche-Blanche que j’applique (imitant Fischer, p. 405) le texte de Polyen (_Stratagèmes_, VIII, 10; cf. p. 202): les bois seraient derrière, vers Julliat et Jussat (cf. p. 370, n. 2[73]), c’est par là qu’aurait eu lieu l’escalade secrète; César aurait attaqué par Donnezat. Mais je ne me dissimule pas les incertitudes de cette explication de Polyen.--Sur les fouilles du petit camp, cf. Stoffel _apud_ Rice Holmes, p. XXX.

[89] VII, 44, 1. Dans ce chapitre, _collis_ désigne tantôt le flanc méridional de Gergovie (1), tantôt La Roche-Blanche (4), tantôt le massif de Risolles et du col des Goules (4), c’est-à-dire des choses, géographiquement, très différentes. Mais César, qui parle en soldat, ne voit que l’état relatif, la «hauteur» et «la plaine», _collis_ et _planicies_. Cf. p. 386.--Il était impossible, de La Roche-Blanche, de voir les Gaulois travailler sur les hauteurs boisées de Risolles et du col des Goules; de là _per exploratores cognoverat_ (VII, 44, 3 et 2).--Nous ne pouvons entrer ici dans la discussion des hypothèses infinies qui ont été émises sur ce texte et les suivants. Disons seulement que nous ne saurions entre autres accepter celle qui fait de ce _collis nudatus_ le Puy de Jussat (Olleris, p. 18): le Puy de Jussat, à cause de sa position excentrique et du ravin qui le sépare de Gergovie, a dû être tenu à l’écart de toutes les opérations réelles.

Enfin, entre le grand et le petit camp, s’allongeait le double fossé romain, qui devait suivre, à peu près, la route de voitures du Petit-Orcet à Donnezat[90].

[90] VII, 36, 7.

III.--L’attaque eut lieu par le côté Sud. Son point de départ fut le petit camp de La Roche-Blanche [91]. C’est donc au rebord septentrional de cette colline qu’il faut se placer pour commencer l’étude du combat. C’est de ce point que César donna le signal, que partirent les trois légions de l’assaut, que se formèrent les cohortes de réserve de la Xe légion.

[91] VII, 45, 7 et 10. César compte (46, 1) 1200 pas, en droite ligne, de Gergovie «à la plaine»: c’est la distance, sur la carte, entre le rebord méridional du plateau et le village de Donnezat.

Comme il y eut environ 12000 hommes d’engagés, l’escalade eut lieu, droit vers le plateau, sur un assez grand nombre de points, à gauche et à droite des chemins actuels. Je crois cependant que le gros des assaillants a dû suivre la route qui traverse le village et qui par une courbe appuie vers l’Ouest, de manière à arriver avec moins de fatigue à la porte principale[92]. Le mur du boulevard franchi, la terrasse et les camps occupés, un centurion de la VIIIe attaque cette porte[93].

[92] Cela me parait résulter, outre les nécessités du terrain, de ce que dit César (VII, 46, 2): _Quidquid huc circuitus ad molliendum clivum accesserat_ [c’est le chemin tracé qu’il désigne par là], _id spatium itineris augebat_. De même Olleris, p. 25.

[93] VII, 50, 4. Cf. p. 213 et 215.

Pendant que les trois légions arrivaient sur la terrasse, César et la Xe descendaient lentement dans le vallon qui sépare La Roche-Blanche et le mont de Gergovie. Arrivé au bas (peut-être à l’endroit appelé les Quatre-Viats, c’est-à-dire le carrefour des noyers à l’angle N.-E. de La Roche-Blanche), César put voir, plus nettement que sur la colline, le danger que couraient ses 12000 hommes, comme perdus au milieu des rochers, et déjà menacés peut-être par les Gaulois accourant de l’Ouest. Il fit alors faire la sonnerie de retraite, et arrêta la Xe légion.--Il nous dit que les légionnaires de l’assaut ne l’entendirent pas, _quod satis magna valles intercedebat_[94]: ce ne peut être que la vallée où il se trouvait lui-même, assez large pour amortir le son, surtout étant donné le bruit simultané du combat et des clameurs gauloises.

[94] VII, 47, 1 et 2. On ne peut pas appeler _satis magna vallis_ les dépressions qui séparent les trois contre-forts méridionaux de Gergovie, contre-forts qui d’ailleurs ont contribué à briser ou dénaturer la sonnerie. Le trompette devait être en arrière, sur le flanc N. de La Roche-Blanche (comme l’a pensé Olleris, p. 27).--Presque tous les écrivains placent à ce moment la Xe légion bien au delà de cette vallée, sur le flanc de la montagne gergovienne, et pas loin du village; cf. en dernier lieu Rice Holmes, p. 744.

Le danger devenu plus grand par l’arrivée des Gaulois (venus de l’Ouest, le long du plateau), César changea alors les positions de ses légions de réserve.--La XIIIe (en partie seulement) sortit du petit camp et se plaça _sub infimo colle_. C’est évidemment le pied de La Roche-Blanche. Comme César ajoute qu’elle fut disposée de manière à menacer les ennemis _ab latere dextro_[95], s’ils s’avançaient jusque-là, elle dut occuper tout le fond de la vallée entre La Roche-Blanche et Gergovie, depuis le carrefour des Quatre-Viats jusque vers le ravin du N.-O.: elle forma une ligne presque parallèle à la droite des sentiers descendant de Gergovie, que les ennemis allaient suivre[96]; elle remplaça donc la Xe légion dans le fond de la vallée, mais en appuyant sur la gauche.--Quant à la Xe, César nous dit seulement qu’ «elle s’avança un peu», s’arrêta ensuite, et que du point où elle était placée, César, qui la commandait, attendit l’issue du combat[97]. Il faut donc chercher ce point assez près des Quatre-Viats et du fond de la vallée; il faut le placer à un endroit d’où le proconsul pouvait à la fois suivre les détails de la bataille sur la montagne et les mouvements de la plaine; de plus, comme il dira plus loin qu’il quitta cette position pour un terrain «un peu plus favorable», _paulo æquiore loco_, c’est-à-dire plus plan, il faut que cette position ait été sur quelque pente assez rude. C’est ce qui m’a décidé à faire marcher et monter la Xe légion vers le N.-E., et à l’arrêter sur le flanc du contre-fort qui avance au S.-E. du village, à l’endroit où passe le chemin rapide et direct de Donnezat à l’hôtel Mezeix[98]. De ce point (au-dessous de la croix qui est à l’entrée du village), en effet, on a une vue très nette de toute la zone occupée par les Romains et de tous les flancs et ravins méridionaux de Gergovie, et surtout de ceux qui avoisinent les principaux sentiers.--J’ajoute que, sur ce point, César donnait à la fois la main à la XIIIe et aux Éduens, qui arrivaient à la hauteur du domaine de Gergovie: il était au centre de la ligne courbe qui couvrait la retraite, et prêt à recevoir fugitifs ou Gaulois, descendant vers les camps par les chemins qui se réunissent au village.

[95] VII, 49, 1.

[96] De plus (ce que César ne dit pas), dans cette position, 1º elle couvrait le petit camp, 2º elle pouvait donner la main aux troupes de l’attaque feinte, perdues vers Jussat.

[97] VII, 49, 3: _Ipse paulum ex eo loco cum legione progressus, ubi_ [peut s’entendre de _ex loco_ aussi bien que d’_exspectabat_] _constiterat, eventum pugnae exspectabat_. Von Gœler (1re éd., p. 49, n. 5) et d’après lui Napoléon III (t. II, p. 279, n.) ont corrigé le texte et écrit _regressus_.

[98] C’est à peu près l’endroit où Napoléon place la 3e position de cette même Xe. La côte était plus rude autrefois; les cultures l’ont adoucie; le chemin a été fortement creusé pour atténuer la rampe.--Fischer, qui a bien compris le mouvement de la Xe légion (p. 413), la place sur le contre-fort qui sépare le village du vallon de La Roche-Blanche, à l’Ouest de celui où nous la plaçons nous-même.

La débandade des Romains ayant commencé à la vue des Éduens survenant vers leur droite, les deux légions de réserve prennent une troisième position.--De la Xe, César dit: _Pro subsidio paulo æquiore loco constiterat_[99]: elle s’avance donc au-devant des fugitifs, elle monte dans la direction du village, elle rencontre alors un espace plus large, un terrain moins escarpé, un sol plus nivelé; c’est, je crois, l’endroit occupé aujourd’hui par la partie basse du village[100].--La XIIIe se plaça derrière la Xe pour la soutenir, sur un terrain «plus élevé» que celui où elle s’était arrêtée d’abord, c’est-à-dire que le vallon du nord de La Roche-blanche. Puisque la Xe s’est avancée et que la XIIIe va se trouver derrière elle, cette dernière n’a pu se poster que sur la croupe dont nous parlions tout à l’heure, et où elle a remplacé la légion de César.--À ce moment l’armée romaine de réserve, au lieu de former, si je puis dire, une ligne de front, forme une ligne de profondeur. Elle s’échelonne le long de la route de Gergovie à Donnezat, prête à recevoir le choc d’en haut.

[99] VII, 51, 1.

[100] Encore qu’il y ait là bien des montées et des descentes. Mais tout est relatif dans les expressions de César. Il ne dit pas _æquo loco_, mais _paulo æquiore_, ce qui est une double atténuation. Cette surface plane apparaît nettement sur la carte d’Olleris.

Les fuyards, pressés surtout par le N.-O., d’où arrivent les Gaulois, descendent vers le village, rencontrent les réserves, et les trois groupes, les légions débandées, la Xe, la XIIIe, reculent lentement jusque dans la plaine, où elles se forment en rang de combat: _Legiones ubi primum planiciem attigerunt, infestis contra hostes signis constiterunt_[101]. Cette plaine est, selon moi, celle qui précède Donnezat au Nord, et où aboutit le chemin dont nous venons de parler[102].

[101] VII, 51, 3. _Ab radicibus collis_, 4.

[102] Occupée aujourd’hui par des champs de blés et de vignes. La carte de l’État-Major, trop foncée et trop hachée sur ce point, ne rend pas l’aspect du terrain.

Je ne présente cette théorie du combat que comme la série d’hypothèses qui, à l’étude des lieux et à la lecture de César, m’a le moins déplu. Je ne cache pas qu’elle peut être critiquée.--Le champ de la bataille se trouve un peu rétréci, elle évolue seulement autour du chemin du plateau au village, et du village à Donnezat[103]: mais songeons qu’il n’y eut que 20000 Romains d’engagés, et presque tous dans un corps-à-corps, et que César avait tout intérêt à ramasser ses troupes.--Les légions sont constamment éloignées du grand camp: mais César devait avoir hâte de rejoindre ses défenses les plus proches, celles de La Roche-Blanche, et ses dernières réserves, celles de l’attaque feinte[104].--Au reste, le devoir de l’historien n’est pas d’éviter à tout prix les hypothèses, mais de les avouer franchement.

[103] Même limitation du champ de bataille chez Vial, p. 33, et chez Fischer, p. 411 et suiv., _Gergovia_, p. 30. Von Gœler et Napoléon III reculent la XIIIe légion jusqu’au Puy de Marmant, beaucoup trop loin à l’Est. M. Rice Holmes a très justement indiqué les motifs (p. 746) qui font rapprocher du petit camp les légions en retraite.

[104] On a maintes fois reproché à César de ne pas avoir parlé du lac de Sarlièves, desséché sous Louis XIII. On a même voulu conclure de ce silence que le lac n’existait pas à l’époque gauloise. Mais aucun argument géographique ou géologique ne permet de nier l’existence de ce lac au temps de César. Et si le proconsul ne le mentionne pas, c’est qu’il était dans ses habitudes de ne point parler des détails de terrain qui n’avaient pas joué un rôle dans les opérations militaires proprement dites. Même remarque à propos de la montagne de Mussy-la-Fosse près d’Alésia; cf. ici, p. 387.

Il ne faut pas se borner, en étudiant Gergovie, à la critique des opérations du siège et à l’explication de la victoire de Vercingétorix. Il est une autre leçon d’histoire nationale que la montagne arverne peut nous donner. Regardons de là la plaine de la Limagne et le sommet du Puy de Dôme. Rendons-nous compte de l’effet que ces riches cultures et cette cime impérieuse ont pu faire sur les Gaulois, et nous trouverons des éléments de force morale et de richesse matérielle aussi décisifs pour comprendre le rôle des Arvernes et de Vercingétorix que les pentes inaccessibles de la montagne de Gergovie.

NOTE IV[105]

La bataille de Dijon.

Le champ de bataille que j’indique m’a été suggéré par le mémoire de Gouget[106]. Je renvoie à son travail ceux qui désirent connaître les motifs d’ordre géographique et stratégique qui rendent ce choix vraisemblable.

[105] Cf. page 248 et suiv., et la carte.

[106] _Mémoire sur le lieu de la bataille livrée avant le siège d’Alésia_, dans l’_Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, _Mémoires présentés par divers savants_, première série, t. VI, 1864, p. 203 et suiv.

J’avais déjà accepté les conclusions de Gouget lorsque j’ai essayé de reconstituer, sur les lieux, les détails du combat. L’étude du terrain, sans les dissiper complètement[107], n’a pas accru les doutes qui me restaient encore: car je n’ignore pas que, dans toute recherche rétrospective de topographie militaire, il ne peut y avoir que des vraisemblances plus ou moins grandes.

[107] Voici les objections qu’on peut faire au choix de ce champ de bataille:

1º César se rendant _in Sequanos_ (VII, 66, 2), la rencontre semble avoir eu lieu plus au Levant, par exemple entre Fauverney et Genlis.

2º La hauteur de Saint-Apollinaire n’est-elle pas trop faible pour avoir été appelée par César _summum jugum_ (VII, 67, 5)?