Vercingétorix

Part 21

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Critognat sauva le plan de Vercingétorix. Si terrible que fût son avis, on s’y rangea: ce n’était jamais froidement qu’un Gaulois entendait parler de renom dans la postérité et d’amour de la gloire. Il ne fut plus question ni de se rendre ni de combattre. Si les secours tardaient trop longtemps, on ferait comme avait dit l’Arverne. En attendant, on décida de se débarrasser des bouches inutiles, les femmes, les enfants, les vieillards, les malades et les infirmes; toute la population des Mandubiens, qui était pourtant chez elle à Alésia, et dont Vercingétorix n’était que l’hôte armé, fut brutalement jetée hors des remparts. Les malheureux s’étagèrent, sans ressources, sur les flancs de la montagne; ils supplièrent les Romains de les prendre comme esclaves, mais de les nourrir. Ce n’était pas d’esclaves et de captifs que manqueraient en Gaule les soldats de César: en ce moment, ils commençaient, eux aussi, à manquer de pain, et à pâtir de la même disette que devant Avaricum. Sur l’ordre du proconsul, des postes furent placés pour rejeter les Mandubiens en arrière de la ligne intérieure, et ils moururent lentement de faim entre les deux campements, rongés eux aussi par la famine. Depuis le défilé de la Hache, les peuples d’Occident n’avaient pas vu tant d’êtres humains souffrir ensemble (milieu de septembre?).

XI

Depuis que Critognat avait parlé, les assiégés étaient résolus à s’entre-dévorer plutôt que de ne pas attendre. Un jour enfin, ils aperçurent à l’Ouest l’avant-garde de l’armée de secours, qui débouchait des hauteurs par la route du pays éduen. Elle arrivait joyeuse et confiante, elle couvrit peu à peu toutes les collines du Couchant de ses masses profondes (sur la montagne de Mussy-la-Fosse), elle déborda jusque dans la plaine, à un mille des lignes de César. Ce fut chez les Romains une heure d’épouvante, à l’aspect de cette multitude de plus de 250000 hommes, de ces corps humains qui s’étendaient à perte de vue; ils osaient à peine regarder, comme s’ils redoutaient de penser aux furieux assauts qui les menaceraient, et de cette foule en face et de Vercingétorix à revers. Du côté d’Alésia, c’était au contraire un va-et-vient de Gaulois courant aux remparts, désireux de contempler les secours si longtemps attendus, se félicitant des cris et des gestes, s’entraînant à combattre pour le lendemain. La dernière semaine de la grande guerre commençait.

La Gaule se trouvait en effet réunie toute entière contre César[8]. Toutes les tribus de nom gaulois, des Cévennes à l’Océan, de la Gironde à l’Escaut, étaient représentées par leurs derniers cavaliers, leurs meilleurs fantassins, leurs chefs de guerre et leurs étendards sacrés. À ce concours de peuples, il ne manquait que les Rèmes et les Lingons, éternellement fidèles à César, et que quelques cités du Rhin, occupées à protéger la Gaule contre les Germains du dehors. Toutes les autres nations étaient présentes, même celles des régions les plus lointaines: les Osismiens, perdus à la fin des terres armoricaines, en face de la mer mystérieuse; les Morins, à moitié cachés dans les brumes et les marécages de la Flandre; les Nitiobroges, habitants des terres grasses et joyeuses de l’Agenais; les Helvètes et les Nerviens, qui, décimés par César, trouvaient encore des hommes pour venir le combattre. Les deux États principaux, Arvernes et Éduens, avaient fourni à l’armée de secours, avec leurs sujets et clients intimes, chacun un contingent de 35000 hommes. La ligue armoricaine en envoya 30000. Les peuples de l’Est, Séquanes, Helvètes et Médiomatriques, également 30000. L’entêtement des Bellovaques réduisit à 24000 la part de la Belgique. Ceux d’entre Loire et Garonne, Bituriges, Santons, Lémoviques, tribus du Poitou, du Périgord ou de l’Agenais, eurent un effectif d’environ 50000 soldats; et ce fut en nombre à peine supérieur que vinrent les nations vaillantes et fermes des régions centrales d’Orléans et de Paris: Carnutes, Sénons, Parisiens, tribus de l’Anjou, de la Touraine, du Maine et de la Normandie. Si on ajoute à ces 258000 hommes les 80000 dont disposait Vercingétorix, on arrive à un total de 338000 soldats, qui étaient en quelque sorte le résumé et l’essence de la Gaule entière.

[8] Voyez la note V à la fin du volume, page 383.

Si César était vaincu, il pourrait perdre les siens jusqu’au dernier homme, dans un effondrement semblable à celui où avaient disparu sous la foule des Cimbres et des Teutons les armées de Cépion et de Mallius.

Mais, si les Gaulois étaient vaincus, comme ils avaient concentré l’élite des forces de toutes leurs tribus, comme ils s’étaient ramassés en un seul corps contre César, leur défaite serait la condamnation de la Gaule, et condamnation sans recours et sans appel, aussi légitime que si elle était formulée par une sentence divine.

À leur manière d’entendre la guerre, on reconnaît l’instinct des nations et on peut prévoir leurs destinées. L’Espagne, terre de régions isolées et de bassins séparés, morcela sa résistance à Rome, la dispersa dans vingt contrées et la fit durer deux siècles. La Gaule, que la nature a faite pour l’unité, et qui, malgré les jalousies de ses cités, sentait qu’elle était le patrimoine d’une seule race, groupa sur un point tous ses moyens de défense pour s’en servir le même jour: comme disait le géographe grec Strabon, «en masse elle réunit et lança ses hommes, et, ceux-ci battus en masse, elle se trouva brisée d’un seul coup».

XII

L’armée de secours campa sur les flancs et les plateaux de la montagne de Mussy. Elle avait, droit devant elle au Levant, les retranchements romains de la plaine des Laumes, et, au delà, le mont et la ville d’Alésia; devant elle encore, mais plus à sa gauche et plus à sa droite, les deux extrémités de la ligne des collines fortifiées par César, le Mont Réa et le plateau de Flavigny.

La bataille commença le lendemain de l’arrivée. Elle dura près d’une semaine. Il y eut trois journées de combat, séparées chacune par un jour de repos. La lutte fut toujours engagée sur les deux fronts des lignes romaines, attaquées au dehors par les Gaulois de secours, au dedans par ceux de Vercingétorix, les uns et les autres cherchant à se rejoindre. Mais, tandis que l’armée d’Alésia ne fit et ne pouvait faire qu’une seule chose, tenter l’assaut sur un point, celle de la campagne hésita entre plusieurs tactiques, et ne prit la moins mauvaise que le dernier jour.

La première journée fut une bataille de cavalerie.

Les Gaulois avaient amené 8000 chevaux. C’était la dernière réserve de leur noblesse. Le bon sens exigeait qu’on l’exposât le plus tard et le moins possible. Dans l’attaque d’une place-forte, la cavalerie ne devait servir qu’à couvrir les rangs extérieurs des troupes allant à l’assaut. Victorieuse, elle ne ferait presque rien contre les retranchements de César; vaincue, elle ferait défaut pour protéger une retraite ou décider une poursuite. Trois fois déjà, elle s’était heurtée aux chevaux du proconsul; et trois fois, à Noviodunum, à Dijon, devant Alésia même, elle avait été abîmée par les Germains. Cependant, incapables de se laisser guérir par l’expérience, les quatre chefs firent descendre leur cavalerie dans la plaine; le reste de l’armée demeura à l’écart, sur les hauteurs de l’Ouest.

César avait, dès la première alerte, mis en branle toute son armée. S’attendant à un double assaut, il avait fixé à chaque cohorte sa place sur l’une ou l’autre de ses deux lignes: ses hommes la conserveront jusqu’à la fin, sans trouble ni incertitude. Mais, à la vue de la cavalerie ennemie, il saisit l’avantage qu’il y avait pour lui à la forcer à la bataille, et il fit sortir les cavaliers romains au-devant d’elle, avec ordre de charger.

Vercingétorix fit ce qu’il y avait à faire. Il envoya au pied de la montagne ses soldats, chargés de fascines, de terres et de pierres. Les Gaulois se mirent à l’ouvrage, et réussirent à combler sur un point le grand fossé extérieur. Ils s’apprêtaient à pousser au delà, vers les pièges et les ouvrages intérieurs, lorsqu’ils comprirent que leurs alliés du dehors, au lieu de marcher à leur rencontre, galopaient dans la plaine.

C’était du reste un beau combat de cavalerie que celui qui se déroulait, à la clarté du grand jour, dans le vallon des Laumes; on se battait à la vue des trois armées, massées sur tous les coteaux du voisinage, de trois cent mille hommes qui regardaient, attentifs et immobiles, les péripéties de la lutte. Les Gaulois hurlaient de joie quand ils croyaient leurs cavaliers vainqueurs; et les combattants, Celtes ou Romains, se sentant admirés ou jugés, s’excitaient comme dans un carrousel à mort.

Les Gaulois firent leur devoir avec vaillance et habileté. Suivant la tactique chère à Vercingétorix, les cavaliers avaient amené avec eux des archers et des fantassins légèrement armés qui se dispersèrent derrière les chevaux. Les troupes romaines repoussèrent d’abord les escadrons gaulois. Mais elles furent soudain accueillies par des volées de flèches et de dards qui arrêtèrent leur élan, blessèrent beaucoup de monde, les firent reculer en désordre. La mêlée générale s’engagea, où les Romains, accablés par le nombre, finirent par avoir le dessous, après cinq heures d’un combat commencé vers midi.

Alors, presque au coucher du soleil, César décida d’en finir. Il réunit sur un même point tous les cavaliers germains, les forma en lignes serrées d’attaque, et les fit charger tous ensemble. L’effet fut immédiat. Les rangs ennemis furent enfoncés, les archers enveloppés et égorgés; le reste de la cavalerie romaine reprit courage, et il ne resta plus qu’à poursuivre les Gaulois jusque près de leurs camps sans leur laisser le temps de se rallier. C’était la quatrième victoire que César devait à ses cavaliers germains.

Les troupes d’Alésia, dont la besogne avait été en partie inutile, regagnèrent tristement leurs remparts, désespérant déjà sous l’impression d’une première défaite.

XIII

La seconde journée fut une bataille d’artillerie.

Le jour qui suivit la défaite de leur cavalerie, les Gaulois du dehors construisirent rapidement tout un matériel de siège, fascines, échelles et grappins en quantité. Au milieu de la nuit, ils sortirent de leur camp et s’avancèrent en silence, archers et frondeurs en tête. Arrivés à portée des lignes romaines, ils s’élancèrent, en poussant tout d’un coup une formidable clameur, dont l’écho, à deux mille mètres de là, donna, comme un signal, l’éveil à Vercingétorix; la trompette y répondit aussitôt, pour appeler les assiégés aux armes.

Jusque-là rien de mieux. Mais Comm, ses collègues et leur conseil auraient mieux fait, avant d’agir, de réfléchir et de délibérer davantage. Ils s’en allaient dans la nuit, droit devant eux, sans renseignements, à l’aveuglette. Puisqu’ils portaient leurs efforts sur un même point, ils auraient dû reconnaître le terrain, s’informer, et attaquer le secteur le plus vulnérable. Or, en s’avançant ainsi par le plus court, sur les lignes qui leur faisaient face, ils se trouvaient assaillant par la plaine des Laumes, où César avait placé ses défenses les plus fortes et les plus variées, et deux de ses bons légats, Trébonius et Marc-Antoine.

Du dehors, les Gaulois engagèrent un vif combat à distance avec les légionnaires accourus sur leur terrasse. Des décharges continues de balles de frondes, de pierres et de flèches firent d’abord un grand mal aux Romains, ce qui permit à leurs ennemis de combler avec les fascines le fossé extérieur.

Les Gaulois de Comm s’approchèrent encore. Les machines avaient été mises en batterie par les soldats de César: une grêle de projectiles, balles, boulets de plomb, pieux et traits de toute sorte, volèrent sur les assaillants. Ils étaient si nombreux qu’ils gagnèrent pourtant du terrain, et que Trébonius et Marc-Antoine furent obligés de dégarnir les redoutes voisines pour renforcer les défenseurs du retranchement.

Mais, quand les Gaulois eurent fait quelques pas de plus, leurs rangs s’arrêtèrent et se rompirent brusquement. Ils arrivaient aux galeries de pièges. Les uns s’accrochèrent aux aiguillons de fer; les autres tombèrent et s’empalèrent dans les trous-de-loups. Ceux qui purent s’avancer plus loin se trouvèrent alors à portée des redoutables «javelots de rempart», qui partaient à travers les parapets et du haut des tours: beaucoup périrent de la sorte.

La partie n’était cependant pas désespérée, si on avait le courage de persévérer et de marcher toujours, en bâtissant par-dessus ces embûches une jetée de cadavres. De leur côté en effet, les soldats de Vercingétorix, fort bien outillés par leur chef, s’approchaient lentement, mais à coup sûr, utilisant la besogne faite l’avant-veille, évitant ou recouvrant les pièges, qu’ils devaient connaître, comblant peu à peu le premier des deux fossés qui les séparaient seuls de la terrasse où les attendaient les légionnaires.

Mais l’armée du dehors, mal aguerrie contre les surprises et l’impatience, s’exaspéra de ces résistances souterraines et de ces blessures étranges. Le jour venait. Quand elle aperçut, en face d’elle, les retranchements intacts, et, sur les hauteurs de droite et de gauche, les camps ennemis, quand elle se vit dans la plaine, sans cavalerie pour abriter ses flancs, sous la menace d’autres légions qui paraissaient prêtes à descendre pour se rejoindre derrière elle, elle prit peur, et rétrograda vers ses camps.

En ce moment, Vercingétorix et ses soldats n’étaient pas loin de la terrasse romaine. Ils n’eurent pas le temps d’y toucher. Ils apprirent la retraite de leurs alliés: ils n’avaient plus qu’à s’arrêter, s’ils ne voulaient pas être enveloppés par une double ligne d’adversaires. Pour la seconde fois, ils remontèrent à Alésia, vaincus presque sans avoir eux-mêmes combattu.

XIV

La troisième journée, enfin, on donna l’assaut des lignes de César.

Le conseil de guerre des Gaulois confédérés se réunit après ces deux tentatives inutiles et meurtrières. Il fit venir des gens du pays, il leur fit dire ce qu’ils savaient des travaux et des camps romains, de leur emplacement et de leur force respectives. Comm et les autres apprirent ainsi, et sans peine, que le camp romain du Nord-Ouest se trouvait dans une situation défavorable, en contre-bas et en pente sous les roches et les bois du Mont Réa. Des éclaireurs qu’ils envoyèrent sur les lieux confirmèrent la chose et reconnurent les chemins. Les chefs décidèrent aussitôt de tenter sur ce point l’assaut principal. Ces mesures étaient réfléchies et excellentes: mais c’était le jour de leur arrivée qu’ils auraient dû s’informer et les prendre.

Dans toute l’armée, ils trièrent une élite de 60000 hommes, qu’ils empruntèrent aux nations réputées les plus braves, par exemple aux Arvernes et aux Lémoviques; Vercassivellaun, le cousin de Vercingétorix, fut mis à leur tête. C’était donc à des Arvernes que la Gaule continuait à commettre le devoir de lutter contre César.--On arrêta un plan d’attaque que les soldats ne connurent pas, pour que des transfuges ne pussent en aviser l’ennemi.

Vercassivellaun quitta son camp après la tombée de la nuit, marcha au Nord en s’éloignant d’Alésia (en aval de la Brenne?), revint vers le Sud (par le ru d’Éringes?) et finit par s’arrêter, vers le lever du jour, à quelque 1500 mètres du Mont Réa (dans les ravins au nord de Ménétreux?), caché derrière les collines. Il fit alors reposer ses troupes de leur longue marche dans la nuit, en attendant l’heure de midi, qui avait été fixée pour engager l’affaire.

Aux approches de midi, tout le monde gaulois se mit en mouvement. Vercassivellaun fait gravir aux siens les pentes du Mont Réa, qui dominait le camp romain. Les trois autres chefs envoient dans la plaine leurs derniers cavaliers, qui viennent se déployer en face des lignes attaquées l’autre jour. Les 190000 fantassins qui forment le reste de l’armée de secours sortent des camps et apparaissent sur le rebord des hauteurs. Enfin Vercingétorix, voyant toutes ces manœuvres, descend de la montagne d’Alésia avec son attirail de siège, retiré cette fois de son camp: il a des baraques pour attaquer la terrasse à l’abri des machines, des perches et des faux pour arracher ou renverser les palissades des retranchements ennemis: il comprend qu’il faudra, à cette troisième sortie, arriver jusqu’à eux. Comme les jours précédents, il se dirigea vers les lignes d’en bas, dont il avait déjà nettoyé les abords, et que semblaient menacer, de l’Ouest, les principales troupes de ses alliés.

L’action définitive allait commencer. César se posta sur le flanc nord-ouest de la montagne de Flavigny, d’où il pouvait suivre, à sa gauche, les mouvements de la plaine et du camp gaulois, en face de lui ceux de Vercassivellaun et du Mont Réa, à sa droite ceux d’Alésia et de Vercingétorix.

L’attaque eut lieu en même temps sur les lignes extérieures et intérieures de l’armée romaine. Elle parut d’abord confuse et désordonnée; les Romains se crurent assaillis sur tous les points à la fois. Ils allaient et venaient, se portant au hasard là où ils croyaient le danger plus grand, et les endroits à défendre étaient si nombreux qu’ils s’effrayaient de ne pouvoir être partout à la fois. Les hurlements gaulois accroissaient leurs incertitudes: ils voyaient des ennemis en face d’eux, ils en entendaient sur leurs flancs et derrière; et les légionnaires d’un front, ne sachant si leurs camarades de l’autre front les protégeraient à temps, finissaient par songer plutôt aux ennemis qu’ils ne regardaient pas qu’à ceux qu’ils combattaient.

Mais peu à peu la situation s’éclaircit. Les chances se balançaient entre les deux adversaires.

Au Nord-Ouest, Vercassivellaun l’emportait. Il avait habilement réparti les siens en trois groupes, divisés en équipes. Les uns, maîtres des hauteurs, accablaient de traits les légionnaires. Les autres, chargés de terre, en jetaient sans relâche dans les fossés et sur les pièges, dont ils se doutaient cette fois, et recouvraient les fondrières de la défense d’une véritable chaussée d’attaque. D’autres enfin, se massant en tortue, avançaient plus rapidement de la terrasse romaine. Quand une équipe était fatiguée, une autre la relayait. Les Romains, au contraire, devaient être tous sur pied. Les munitions et les forces commencèrent à manquer aux deux légions campées sur ce point: les légats prévinrent César.

Vercingétorix était moins heureux. Les retranchements de la plaine étaient les plus achevés et les mieux défendus de toutes les lignes romaines. La terrasse, les légions, Trébonius et Marc-Antoine tenaient bon. Ce qui fut plus grave pour les Gaulois, c’est qu’il ne leur vint, de ce côté, aucun secours sérieux du dehors. Les cavaliers, descendus dans la plaine, reculèrent devant les abatis et les fossés. Les 190000 fantassins ne s’éloignèrent pas des hauteurs. Vercingétorix fut laissé à ses seules forces.--Il faut se résigner à ignorer les motifs de cette étrange abstention. On a voulu excuser les trois chefs, Comm et les deux Éduens, en disant que leurs troupes étaient trop mauvaises pour combattre. Alors, pourquoi les avoir amenées? Puis, quand une armée romaine a déjà 37 kilomètres de front à garder contre 140000 hommes, une nouvelle multitude de 190000 assaillants, même maladroits, même désarmés, n’est pas une quantité négligeable. Il suffisait d’une panique ou d’une lassitude générale pour faire perdre aux dix légions, «en une seule heure», disait César en ce moment même, «le fruit de tous leurs travaux et de toutes leurs victoires». C’était pour cette heure, et pour cette heure seule de l’assaut, que Vercingétorix avait réclamé l’arrivée en masse de tous les Gaulois, et les trois quarts de ceux qui étaient venus, immobiles en face de lui, de l’autre côté des lignes romaines, semblaient refuser de marcher à sa rencontre. Les chefs confédérés ne faisaient les choses qu’à moitié et qu’à contre-cœur, et ils laissaient aux deux jeunes Arvernes, Vercingétorix et Vercassivellaun, le privilège de servir de champions à la liberté de toute la Gaule. Les deux Éduens, Éporédorix et Viridomar, n’auraient pas à se faire pardonner par César une trop grande obstination.

Alors le proconsul, voyant Vercingétorix isolé et arrêté dans la plaine, put porter tous ses efforts contre Vercassivellaun. Sur le flanc du Mont Réa, Réginus, Rébilus et leurs 20 cohortes lâchaient pied. Il en envoya six autres sur ce point, et, ce qui valait mieux, il remit à Labiénus lui-même la défense de ce secteur, avec ordre, à la dernière extrémité seulement, de faire une sortie pour dégager la terrasse.--Lui-même descendit dans la plaine, pour se rapprocher de Vercingétorix.

Les deux mortels ennemis se trouvaient à quelques pas l’un de l’autre. César prit en main la résistance, alla de rang en rang, échauffa les légionnaires de sa parole éloquente.

Mais à ce moment, comme si Vercingétorix n’eût attendu que ce mouvement de troupes et ce déplacement du proconsul pour modifier sa tactique, il abandonna les lignes de la plaine, inclina à sa gauche vers le Sud-Est, et gravit avec ses machines et ses engins les pentes de la montagne de Flavigny.--Il détournait ainsi son point d’attaque. Il l’éloignait de celui de Vercassivellaun: ce qui, en dépit de l’apparence, était plus sage que de l’en rapprocher. S’il eût marché vers le Nord, il eût amené César avec lui: et le plus grand service qu’il pouvait rendre à son cousin était d’entraîner le plus loin possible le proconsul et quelques cohortes.--Mais son adversaire le comprit et ne bougea pas, demeurant en observation entre les deux champs de bataille.

Du reste, Vercingétorix avait bien choisi son nouveau poste. On ne l’attendait pas sur la montagne de Flavigny. Peut-être était-ce de là qu’étaient parties les six cohortes emmenées par Labiénus. Les pièges, semble-t-il, étaient plus rares ou moins dangereux sur ces pentes. La tentative du chef gaulois, rapidement conduite, fut bien près de réussir. Jamais il ne pénétra plus avant dans les ouvrages de son ennemi. Les décharges de ses archers jetèrent le trouble parmi les défenseurs de la terrasse, parmi ceux des tours elles-mêmes. Les Gaulois en profitèrent pour combler les fossés, et pour attaquer enfin et déchirer à coups de faux la cuirasse et la palissade des retranchements: la première brèche fut ouverte à travers la muraille romaine.

À la même minute, sur le point où combattait Vercassivellaun, Labiénus, lui-même, reculait, et les Gaulois commençaient à escalader la terrasse.

Sur les deux fronts, les lignes de César avaient cédé.--Celtes et Romains sentaient que les minutes suprêmes étaient venues. Un prodigieux effort tendit les volontés et raidit les muscles. Pour les uns et les autres, c’était la fin de tout qui approchait. Les poitrines haletaient d’angoisse et de courage. Si, à ce moment, les réserves de l’armée de renfort avaient donné par-dessus les autres versants de la montagne de Flavigny, la brèche taillée par Vercingétorix se fût démesurément élargie, César n’aurait pas eu assez d’hommes pour la défendre, il n’aurait pu protéger Labiénus, l’armée romaine eût été broyée sous ces marées convergentes, et le sénat aurait dû remettre à d’autres temps et à un nouveau proconsul la mission de reconquérir les Gaules.

Devant le nouveau danger, celui qui éclatait subitement du côté de Flavigny, César laissa Labiénus aux prises avec Vercassivellaun, et ne s’occupa plus, dans l’instant, que de la brèche et que de Vercingétorix. Il lança contre lui Brutus et de nouvelles cohortes: elles ne purent tenir. Il en envoya d’autres avec C. Fabius: elles faiblirent encore. Les hommes de Vercingétorix combattaient avec une effroyable énergie. Enfin César, à la tête d’un nouveau renfort, choisi parmi des troupes fraîches, se montra lui-même contre le chef arverne, et, pour la dernière fois, ils luttèrent tous deux l’un en face de l’autre. Grâce au proconsul, les cohortes reprirent courage. Vercingétorix recula, sans désordre, combattant pied à pied.--César put enfin regarder et se porter du côté de Labiénus.