Vercingétorix

Part 19

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César arrêta la marche, fit former les légions en un vaste carré (entre Varois et Quétigny?), et placer les équipages derrière les rangs des soldats, au centre de la surface dont ils garnissaient le pourtour. Les bagages étaient désormais à l’abri, et les cohortes légionnaires, rapprochées le plus possible les unes des autres, couvertes et prêtes de tous côtés, présentaient une muraille d’hommes et de fers devant laquelle les chevaux se cabreraient aussi net que devant un rempart de pierres. Sur le front et sur le flanc des dix légions, César répartit ses cavaliers en trois corps: à sa gauche et par-devant, les Romains et autres; à sa droite, qui était le plus menacée, et dominée par la colline, les escadrons germains, sa principale ressource.

Désormais, la surprise espérée par Vercingétorix était impossible. Ses cavaliers ne traverseraient même pas une fois les lignes ennemies. Mais les ordres étaient donnés. La lutte s’engagea.

VI

Sur les trois fronts de bataille, enveloppant l’armée presque entière de Jules César, les quinze mille cavaliers de Vercingétorix s’élancèrent dans un formidable ensemble.

Les cavaliers romains de l’avant-garde et de la gauche furent comme submergés et dissipés: le chef gaulois n’avait pas eu tort, la veille, de les juger médiocres. Mais derrière les chevaux ennemis, les Celtes aperçurent les cohortes romaines, enseignes en marche, hommes en rang de combat, que César détachait du carré et faisait avancer en ligne d’attaque: et sur leur front rigide, vaincus et vainqueurs arrêtèrent leur fuite ou leur poursuite.

Ce fut alors, entre les légionnaires et les Gaulois, une rencontre confuse et terrible, la mêlée la plus incertaine et la plus longue où César eût encore exposé ses cohortes. Les Romains, sentant qu’il y allait du salut de tous, sachant la retraite coupée et la fuite impossible, combattirent avec une énergie de désespérés. Leur chef donna dans l’action comme un centurion de la VIIIe. Il perdit son épée, qu’un Arverne emporta pour l’offrir à ses dieux. Il faillit perdre plus encore, si du moins il faut croire et rapporter à cette bataille l’anecdote que le proconsul lui-même racontait dans son journal: un cavalier gaulois le saisit et l’enleva en croupe, et c’eût été la fin de César, si le Barbare, ignorant le prix de son butin, n’avait commis la maladresse de le laisser échapper.--Au moment où sa Fortune lui rendait la liberté, elle lui renvoyait la victoire.

À la droite des Romains, le spectacle était tout différent. Les Gaulois, à leur surprise et à leur colère, trouvèrent les Germains. Ceux-ci se ruaient sur leurs adversaires, pesant sur eux du poids de leurs corps et de leurs chevaux; ils finirent par rompre les rangs opposés. Le cercle d’ennemis qui bloquait les légions fut brisé, les Gaulois reculèrent sur ce point. Les Germains se portèrent sur la colline, culbutèrent le poste ennemi, rejetèrent vers la rivière tous ceux qu’ils avaient vaincus, massacrant les hommes à plaisir. Enfin, ils apparurent sur le flanc des autres escadrons gaulois, qui s’escrimaient contre les légions romaines.

La vue inattendue des cavaliers germains victorieux changea en épouvante le courage des Gaulois. Ils comprirent qu’ils allaient être coupés et cernés par un ennemi implacable. La fuite commença de toutes parts, tandis que les Germains galopaient et tuaient sans relâche.

Tous les Gaulois ne montrèrent pas une égale bravoure. Les chefs éduens ne se firent pas tuer comme Camulogène. Ceux qui ne rejoignirent pas Vercingétorix se laissèrent prendre. On en amena trois à César, et des plus nobles: Cot, l’ancien rival de Convictolitav, Cavarill, le successeur de Litavicc, et Éporédorix l’ancien, qui, jadis battu par les Germains unis aux Séquanes, l’était cette fois par les Germains alliés de César. Et, voyant la facilité avec laquelle tous trois surent échapper au massacre, je me demande si le proconsul ne les a pas ménagés pour inspirer aux Éduens le désir de trahir de nouveau.

VII

La cavalerie gauloise était définitivement vaincue. Ces troupes magnifiques en qui Vercingétorix avait mis le salut de la Gaule venaient de disparaître en quelques heures, et ce n’étaient point les Romains qui avaient eu raison d’elles. Comme aux temps des Teutons et d’Arioviste, l’inflexible intrépidité des cavaliers germains avait brisé la fougue désordonnée de la noblesse celtique.

Cette journée montrait une fois de plus ce qu’il y avait de sagesse dans l’esprit du roi des Arvernes. C’était la première fois qu’il connaissait une franche défaite, et il ne l’avait subie que pour avoir préféré les passions des siens aux conseils ordinaires de sa prudence. La mortelle folie des grandes batailles, comme il l’avait dit souvent, apparaissait aux yeux de tous les Gaulois; même vaincu, Vercingétorix n’avait point tort.

Aussi, malgré l’étendue du désastre et malgré leur profond désespoir, les Gaulois gardèrent à leur chef leur docilité et leur confiance. Il prit sur-le-champ les précautions nécessaires pour sauver le reste de ses troupes. À la vue de la déroute, il ramena rapidement ses fantassins en arrière. Puis, faisant volte-face vers le Nord-Ouest, il commença sa marche de retraite (par les vallées de l’Ouche et de l’Oze?). À moins de deux jours de marche (à 55 kilomètres), Alésia était prête à le recevoir, lui et son armée. Il se dirigea vers ce refuge, prenant lui-même la tête de son infanterie intacte: en toute hâte suivirent, sur son ordre, les trains d’équipage et les débris de la cavalerie.

Ses mesures furent prises assez promptement pour que la défaite ne se changeât pas en une panique irrémédiable. César, craignant peut-être quelque retour offensif, ne reprit la poursuite qu’après avoir mis ses bagages en sûreté sur une colline (Talant?) et sous la sauvegarde de deux légions. Il ne put tuer à l’ennemi, dans le reste du jour, que trois mille hommes de l’arrière-garde. Pendant la nuit, les Romains perdirent le contact avec l’armée qui les précédait; et quand, le jour suivant, qui était le lendemain de la bataille, ils débouchèrent dans la plaine que dominait Alésia, Vercingétorix attendait César avec ses troupes reformées.

Vers le même temps, les Allobroges se décidaient en faveur du peuple romain et fortifiaient eux-mêmes les rives du Rhône contre les menaces de l’invasion éduenne. Les Helviens, qui avaient pris l’offensive contre les Arvernes, étaient battus, et les Gaulois indépendants descendaient en nombre dans les vallées du Vivarais.--Mais ces victoires et ces défaites étaient également inutiles à César et à Vercingétorix. Ces lointaines rumeurs de guerre s’apaisent bientôt, et les destinées de la Gaule vont se décider sur un point unique, où toutes les nations se donnent rendez-vous (milieu de juillet?).

CHAPITRE XVII

ALÉSIA

(Οἱ Κελτοὶ)... ἀνὰ μέσον Ῥήνου... καὶ τῶν Πυρηναίων ὀρῶν... ἀθρόοι καὶ κατὰ πλῆθος ἐμπίπτοντες, ἀθρόοι κατελύοντο.

STRABON, _Géographie_, IV, IV, 2, p. 196.

I. Situation d’Alésia; arrivée de César.--II. Infériorité d’Alésia comme position militaire.--III. Commencement du blocus; construction des camps et des redoutes romaines.--IV. Nouvelle défaite de la cavalerie gauloise dans la plaine des Laumes.--V. Vercingétorix appelle la Gaule à son secours.--VI. Des intentions de César.--VII. Construction de la double ligne d’investissement.--VIII. De l’utilité de la levée en masse.--IX. Préparatifs des Gaulois du dehors.--X. Famine dans Alésia; discours de Critognat.--XI. Arrivée et composition de l’armée de secours.--XII. Première journée de bataille.--XIII. Seconde journée.--XIV. Troisième journée.

I

Tout concourut pour faire de la guerre d’Alésia l’épisode le plus grandiose de la vie de Vercingétorix, et l’acte décisif de la résistance de la Gaule au peuple romain: la gloire de cette cité, que les légendes populaires disaient inviolable, et où elles plaçaient le foyer de la race; la présence, pour la défendre ou pour l’attaquer, de tous les chefs des tribus indépendantes et de toutes les légions du général conquérant; enfin, l’immensité et l’aspect du champ de bataille[6].

[6] Voyez la note VI à la fin du volume, p. 385 et suiv., et, hors texte et p. 265, les deux plans d’Alésia.

Le pays que domine Alésia semblait désigné pour être le champ clos d’une de ces rencontres où se décident d’un coup la fortune des grands hommes et le sort des grands peuples. Il a la forme théâtrale qui convient au cadre des solennités historiques.

Le mont d’Alésia surgit de la plaine, complètement isolé des autres hauteurs, homogène, compact, sans contre-forts ni caps avancés, couronné par une vaste plate-forme qui repose sur ses flancs inclinés comme un gigantesque entablement. À ses pieds, trois rivières sinueuses, la Brenne, l’Oze, l’Ozerain, lui forment, sur les neuf dixièmes de son pourtour, une ceinture d’eaux et de vallons. Au Levant, un col étroit est le seul trait d’union par lequel Alésia se relie aux terres voisines. À l’Ouest, s’étend devant elle la grande plaine des Laumes, large de 3000, longue de 4500 mètres. Enfin, au delà de ces ruisseaux et de cette plaine, l’horizon est fermé par un encadrement de montagnes qui s’élèvent à la même hauteur qu’Alésia, et qui lui font face de toutes parts: la tranchée qui les sépare d’elle ne s’élargit que pour laisser place aux vallées découvertes du Couchant.--On dirait un cirque construit pour le plaisir de géants: les collines de l’horizon présentent les gradins; la plaine des Laumes forme l’arène; Alésia, droite au milieu, fait songer à quelque autel colossal.

La ville, qui occupait tout le sommet de la montagne, était une de ces cités de refuge que, seules, Vercingétorix désirait épargner. Elle s’étendait sur plus de 2 kilomètres de long, et, par endroits, sur près de 800 mètres de large; sa superficie était de presque un million de mètres carrés (97 hectares), supérieure à celles d’Avaricum et de Gergovie même. Cent mille hommes et davantage pouvaient s’abriter derrière ses remparts ou sur les terrasses en contre-bas du plateau.

Vercingétorix, qui laissait le moins possible au hasard, avait déjà tout préparé en vue d’un siège.--C’était du côté de l’Est que la ville était la moins forte: là, les flancs de la montagne ne tombaient pas dans la plaine, un seuil les unissait aux collines voisines, l’escalade était plus facile par une montée plus douce, et César, sans être trop téméraire, aurait pu songer à construire sur ce point une terrasse d’approche. Aussi Vercingétorix avait-il, à cet endroit, tout comme sur le versant le moins raide de Gergovie, établi une ligne de défenses avancées, formée de fossés et de murailles hautes de six pieds, et il fit camper sur ce boulevard la presque totalité de ses troupes.--Dans Alésia même, il avait assez de vivres, viande et blé, pour nourrir, un mois et davantage, la multitude de ses soldats et de ses fugitifs: car la tribu des Mandubiens s’y était réfugiée tout entière, hommes, femmes et enfants, et, ce qui était plus utile, de nombreux bestiaux avec elle. Il avait aussi accumulé de quoi construire un matériel d’artillerie et de siège, et attaquer le camp de César dans de meilleures conditions qu’à Gergovie.

Les précautions étaient si bien prises que, lorsque César arriva devant Alésia, le lendemain de sa victoire, les vaincus de la veille, si désespérés qu’il les supposât, se trouvaient déjà à l’abri d’un coup de main. L’élan du proconsul fut arrêté, ainsi que devant Gergovie.

II

Mais la position d’Alésia ne valait pas, à beaucoup près, celle de la ville arverne. Elle avait autant de force en moins qu’elle offrait de plus comme spectacle. Cette plaine, ces rivières, cet amphithéâtre de collines symétriques, cette grandeur paisible de la montagne isolée, tout ce qui faisait la beauté et l’unité de la scène, ne présentaient pas à la Gaule les mêmes sécurités que les âpres ravins et l’inextricable désordre des rochers de Gergovie.

D’abord, les collines environnantes, étant aussi hautes que celle d’Alésia, et terminées par des plateaux qui prolongeaient, au-dessus de la brèche des vallons, le plateau même de la ville, étaient d’excellents emplacements pour des camps romains. César n’avait que l’embarras du choix. À Gergovie, il avait campé misérablement au pied de la montagne: il allait ici planter ses tentes au même niveau que les remparts assiégés, et droit en face d’eux.

Puis, les rivières qui serpentaient autour du mont d’Alésia en fixaient exactement le contour; leurs bords dessinaient un large vallon, un chemin de ronde: ils marquaient la ligne qu’on pouvait faire suivre à la terrasse et aux fossés d’une circonvallation continue. Cette route de blocus n’avait pu être tracée à Avaricum, bordé presque partout de vastes marécages, encore moins à Gergovie, où la base et les flancs de la montagne étaient coupés de ravins ou hérissés de croupes et de bois. La nature au contraire avait disposé Alésia comme pour être enclose sans peine.

Tandis que le plateau de Gergovie est flanqué de hauteurs d’avant-garde, qui peuvent abriter ou dissimuler une armée, user, briser ou diviser l’effort des assiégeants, former autant de redoutes faciles à défendre, les flancs d’Alésia s’élèvent toujours à découvert, montant en pentes plus ou moins rapides jusqu’aux rochers qui portent les remparts.

Enfin, Gergovie est à 744 mètres de hauteur, 300 mètres au-dessus du niveau de la vallée; le sommet d’Alésia n’atteint que 418 mètres, et les rebords de son plateau sont rarement à 150 mètres au-dessus du fond des vallons. La ville de Gergovie reposait sur des assises basaltiques escarpées et glissantes; sur près de la moitié de son circuit, on aborde Alésia par une montée facile, à travers des déblais de roches et de terres.

César aurait presque pu tenter l’escalade. Mais vraiment, à quoi bon risquer la vie de ses hommes, quand il n’avait, pour prendre Alésia et Vercingétorix, qu’à les enfermer et à attendre?

Cependant, Vercingétorix n’eut point tort de s’y retirer et de lier sa destinée à celle de la vieille cité: vaincu à Dijon, il n’avait pas de meilleure décision à prendre.--On lui a reproché de n’avoir pas continué à battre la campagne, se bornant à harceler César: mais il avait perdu le gros de sa cavalerie, sa seule ressource en terrain découvert, et il s’exposait, en manœuvrant sous la menace des cavaliers germains, à sacrifier sans profit quelques milliers de ses fantassins.--On l’a raillé de s’être emmuré dans la ville. En quoi on se trompe, car il bâtit un boulevard extérieur semblable à celui de Gergovie, et mieux fait peut-être; il le défendit tant qu’il lui fut utile, et il ne l’abandonna jamais à l’ennemi.--On l’a blâmé de n’avoir point fortifié les collines du pourtour de la plaine, de Flavigny, de Réa et de Bussy. Mais c’était là une besogne de quatre à cinq lieues, supérieure au temps que lui laissa César et aux forces malhabiles de ses quatre-vingt mille hommes. Et puis, disséminer ses troupes, c’était s’exposer à les perdre en détail. La défense d’une place-forte antique gagnait souvent à être ramassée.--Il ne faut même pas l’accuser d’avoir choisi, en Alésia, un refuge moins sûr que Gergovie. Le mont d’Alise était ce que les abords du pays éduen lui offraient de mieux en ce genre, à proximité des terres lingones où s’était livrée la bataille. Ni lui ni personne ne pouvaient trouver dans cette région de hauteurs moyennes les inexpugnables avantages des massifs arvernes. Le seul tort de Vercingétorix a été d’attaquer César et de se laisser battre dans un pays médiocre pour la défensive.

III

César reconnut, à l’examen, que la situation d’Alésia appelait le blocus, l’imposait presque comme la solution la plus certaine et la moins sanglante. Son premier mot fut pour dire aux soldats qu’«il fallait travailler»: il ne s’agissait point de brandir des épées, mais de remuer la terre à grandes pelletées.

Alors commença la plus énorme besogne de terrassement qu’un imperator eût, depuis Marius, ordonnée à des légionnaires, citoyens romains. Il fallait creuser et bâtir, tout autour de la montagne d’Alésia, sur un circuit de onze milles (seize kilomètres): mais César avait sous ses ordres, pour mener l’œuvre à bonne fin, quarante mille hommes, la plupart vieux soldats aux muscles robustes et aux gestes exercés.

Sa première tâche fut de tracer et de fortifier les camps. Il en établit quatre (?), tous sur les hauteurs qui faisaient face à Alésia: deux (?) au Sud, sur la montagne de Flavigny, et c’est sur ce point sans doute que se trouvait le quartier général; un au Nord-Est(?), sur la montagne de Bussy; un quatrième enfin au Nord-Ouest, en contre-bas du Mont Réa: ce dernier, où s’installèrent deux légions, fut le seul qui ne s’élevât pas à la même hauteur qu’Alésia; car sur ce point, le sommet des collines extérieures était trop éloigné pour être compris dans la ligne de blocus: César se contenta de dresser le camp à mi-côte.

Pour relier ces camps et préparer la contrevallation, il décida de construire, sur la même ligne, une série de redoutes, distantes l’une de l’autre d’à peu près un demi-mille, et assez grandes pour abriter quatre cohortes, seize cents hommes: il y en eut vingt-trois, presque toute l’armée pouvait s’y tenir en position de combat; la nuit, on y veillait sans relâche; le jour, on y postait des garnisons, prêtes à sortir pour protéger les travailleurs.

Ce furent les premiers travaux. Alésia n’était pas bloquée, mais surveillée de très près. Les camps et les redoutes étaient les jalons qui marquaient l’enceinte dont elle allait être bientôt entièrement investie. Elle voyait surgir tout autour d’elle, à douze ou quinze cents mètres de ses murailles, une cité ennemie, qui avait déjà ses tours et ses citadelles, et qui ne tarderait pas à avoir ses remparts continus, enveloppant les siens propres.

IV

Le seul endroit où les Gaulois pussent entraver les terrassements romains avec quelque chance de succès était la plaine des Laumes. Sur ce point les légionnaires travaillèrent longtemps sans abri, hors de la protection de leurs collines, sur des espaces découverts et peu propres à recevoir des camps et des redoutes. Ce secteur des lignes d’attaque était, par sa position, le plus faible: c’était donc celui où il importait le plus à César de pouvoir agir à sa guise.

Aussi Gaulois et Romains s’appliquèrent-ils également à devenir ou à demeurer les maîtres de la plaine des Laumes. Vercingétorix y déploya ce qui lui restait d’escadrons, en nombre encore suffisant pour résister fermement aux ennemis; et malgré le désastre des jours précédents, il ne parut pas que le courage de ses hommes fût ébranlé.

Une nouvelle bataille s’engagea entre la cavalerie gauloise et la cavalerie proconsulaire, et l’affaire fut presque aussi chaude que la dernière. Les Romains faiblirent les premiers, et César craignit un instant que l’infanterie ennemie ne vînt à la rescousse. Il dut faire sortir ses propres légions pour que leur vue donnât du cœur aux siens, et il lança à leur secours la masse des cavaliers germains. Pour la troisième fois, ceux-ci sauvèrent l’honneur de l’armée. Les Romains furent raffermis, et les Gaulois tournèrent bride devant leurs sauvages ennemis.

Ils s’enfuirent par les vallons (surtout de l’Ozerain?) jusque vers leur camp. Ils pensèrent se trouver pris entre les légions qui s’avançaient, les Germains qui galopaient, l’enceinte de leur boulevard, percée d’ouvertures trop étroites. Les uns s’écrasaient aux portes, les autres abandonnaient leurs chevaux pour franchir le fossé et escalader les murailles. Il y eut quelques minutes où les Germains purent se donner la joie d’un grand massacre. Les Gaulois du camp finirent par craindre pour eux-mêmes et se hâtèrent en hurlant vers les murs d’Alésia. Mais Vercingétorix les dompta une fois encore, fit fermer les portes de la cité, força ses hommes à garder leur camp, et abandonna ses chevaux et ses morts à la victoire germanique. César, de son côté, refusa de donner l’assaut.

V

Le proconsul ne voulait réduire Alésia que par le blocus et la famine. L’expérience de Gergovie l’invitait à la prudence. La nouvelle victoire lui donnait l’espoir de réussir. Vercingétorix avait perdu la plaine des Laumes: sa première défaite l’avait contraint à se réfugier dans Alésia; la deuxième allait l’y enfermer. César pouvait achever sans crainte la ligne de ses redoutes, et tracer ensuite celle de ses fossés, qui séparerait les Gaulois du reste du monde. Leur sort était fixé, et s’achèverait tôt ou tard dans la faim, la mort ou l’esclavage, si la Gaule ne les secourait pas.

Mais Vercingétorix retrouvait, dans ces moments de danger, ces décisions rapides et sûres qui faisaient alors de lui l’égal de César.

Quelques routes étaient encore libres (au Nord-Ouest?). Il fallait prévenir la Gaule du danger que courait sa principale armée, des ordres que lui donnait son chef. On se rappelle que Vercingétorix, à l’assemblée du Mont Beuvray, n’avait pas réclamé de ses nouveaux alliés un seul fantassin, sauf les troupes envoyées dans le Sud. Il restait donc d’immenses réserves d’hommes qu’il avait le droit d’appeler à son secours et à la défense de la Gaule.

Un jour, peut-être le lendemain ou le soir de la défaite, il convoqua tous les cavaliers qui avaient survécu aux deux combats, l’élite de la noblesse et des chefs. Il leur donna l’ordre de quitter Alésia dans la nuit, de se rendre dans leurs tribus et leurs cités respectives, et d’y appeler aux armes tous les hommes valides. Il tiendrait trente jours encore, davantage même, s’il rationnait les assiégés plus étroitement, et il fixa le jour auquel il donnait rendez-vous à l’armée de secours.--Ce furent de solennels adieux, une triste adjuration du chef qui restait: ceux qu’il congédiait étaient ses obligés ou ses proches; il avait parmi eux ses plus fidèles collaborateurs, tels que Lucter, l’homme peut-être qui après lui aimait le plus la liberté gauloise. Un instant, comme s’il s’abandonnait, Vercingétorix parut songer à lui-même autant qu’à la Gaule, il fit souvenir ceux qui partaient des services qu’il leur avait rendus, il s’irrita à la pensée du sort qui lui était réservé, à ces mortels supplices dont César lui ferait payer son dévoûment à la cause de tous, et il fit appel à leur zèle et à leur activité: il suffisait de quelques jours de retard pour que 80000 hommes, les meilleurs fantassins de la Gaule, mourussent avec lui.--Enfin il les renvoya à la nuit noire, et ils s’éloignèrent en silence d’Alésia pour gagner leurs cités lointaines.

Je m’étonne qu’on ait reproché à Vercingétorix de ne les avoir point suivis pour se mettre lui-même à la tête de l’armée de secours. Il resta au poste où il y avait le plus de dangers et le plus de devoirs. Lui seul était capable d’obliger son armée à souffrir et la ville à résister. Alésia abritait les troupes les plus solides de l’infanterie gauloise: c’étaient des hommes qui le suivaient depuis le premier jour de la guerre, qui l’avaient accompagné sur tous les champs de bataille, et qui pour la plupart étaient ses sujets en Auvergne ou les clients de sa nation: il devait demeurer près d’eux pour les réserver, les diriger et les protéger au besoin. Mais Alésia garda peut-être aussi les chefs les plus réfractaires à sa volonté, les nobles éduens ou arvernes: aux premières souffrances, le roi étant là, ils parleront de se rendre; soyons sûr que, s’il avait été loin, ils n’auraient pas attendu ce jour-là, et que Vercingétorix, venu à leur secours, aurait trouvé César victorieux dans Alésia rendue. Sa présence dans la cité était la seule garantie qu’elle résisterait assez pour arrêter le proconsul et donner à la Gaule le temps de lever sa dernière armée.