Vercingétorix

Part 15

Chapter 153,875 wordsPublic domain

La montagne s’élève de 703 à 744 mètres au-dessus de la mer, 300 mètres au-dessus de la vallée de l’Auzon, qui coule à 2500 mètres, à vol d’oiseau, du point le plus haut du massif. Le sommet, aplati, présente une esplanade régulière, de la forme d’un trapèze, large de 500 mètres du Nord au Sud, longue de 1500 mètres de l’Est à l’Ouest, et très suffisamment nivelée sur toute sa surface. La périphérie de ce plateau est d’environ 4 kilomètres, la surface approximative, de 75 hectares. Les limites en sont partout très nettement indiquées par une retombée de la terrasse du sommet, parfois presque aussi nette que l’angle saillant d’une muraille. C’était sur ce plateau que la ville gauloise était assise: elle avait à la fois l’aire vaste et égalisée d’une grande cité de plaine et la hauteur abrupte d’un refuge de montagne.

Les remparts suivaient le rebord du plateau; ils n’étaient en réalité que le prolongement artificiel des flancs rocheux qui le soutenaient. Du pied même de la muraille, les coulées de basalte descendaient en pentes très rapides: 200 mètres d’inclinaison pour 1 kilomètre, 300 mètres pour 1200 pas. Mais il y a, à cet égard, une différence sensible entre les deux versants. Au Nord, du côté de la plaine et de l’Artières, et à l’Est, du côté de la route, c’est la taille presque à pic, et interrompue par de profonds ravins: l’escalade est sur ce point fort dangereuse. Au Sud, où la montagne se prolonge vers l’Auzon par une série d’éperons, de plateaux en contre-bas et de collines en avant-corps, à l’Ouest également, où elle se rattache à la chaîne des Puys par un col étroit, mais aplani et élevé, il est facile d’aborder Gergovie par une montée lente et sinueuse qui adoucisse les rampes, et il n’est pas impossible, pour peu qu’on ait le pied solide et le regard juste, de les escalader rapidement.

Ainsi, au Nord et à l’Est, Gergovie se défendrait presque d’elle-même. À l’Ouest, par où l’attaque était très faisable, les Gaulois se fièrent, pour l’empêcher, aux bois épais qui obstruaient les abords des remparts et qui couvraient le col des Goules et les hauteurs de Risolles (entre le village d’Opme et le plateau de Gergovie). La ville ne paraissait abordable, avec quelque chance de succès, que par le Sud.

Ce fut donc sur le versant méridional que Vercingétorix étagea toute son armée. Il ne commit point la faute de l’enfermer dans Gergovie. De ce côté, en avant et au bas du plateau, le flanc de la montagne présente une sorte de palier naturel qui interrompt les pentes: Vercingétorix fit de ce vaste gradin un boulevard militaire; il le ferma, au rebord extérieur, par un mur d’énormes rochers, haut de six pieds. Ainsi la montée était coupée au point même où elle devenait plus facile; l’élan des assaillants serait brisé à l’instant où il allait aboutir.--En avant de ce mur, les pentes restaient désertes. En arrière, sur les terrasses légèrement inclinées qui s’étendaient jusqu’aux remparts de la forteresse, furent massées le gros des troupes gauloises. Elles étaient, comme à l’ordinaire, disposées par nations. Mais on les avait groupées en trois camps, rapprochés les uns des autres, et c’était un ensemble imposant que celui de cette armée entassée sur la montagne, pressée autour de la tente de Vercingétorix. Gergovie, placée en arrière, semblait le réduit de la défense.--Enfin, en dehors du puy gergovien proprement dit, les hauteurs auxiliaires furent occupées par des avant-postes: par exemple la colline de La Roche-Blanche, qui commandait le vallon de l’Auzon. Mais Vercingétorix eut le tort de n’attacher qu’une importance médiocre à ces défenses d’avant-garde et de réserver tous ses efforts à Gergovie et à ses abords immédiats: peut-être était-il décidé à ne disséminer ni ses troupes ni ses points de résistance.

César avait presque espéré se rendre maître de Gergovie par un coup de main: ce qui témoignait chez lui ou de l’ignorance des lieux ou d’une confiance sans limite. Mais, quand il eut reconnu la montagne, et qu’il n’eut aperçu partout que des bois, des rochers, des remparts et des hommes, il s’avoua l’illusion qu’il s’était faite, et il ne songea plus qu’à un siège en règle.

Ce siège même était-il possible? Les ingénieurs qui avaient fixé les lois de la poliorcétique et défini les systèmes d’attaque, avaient-ils prévu une place de ce genre, à la fois murée, plantée sur des parois abruptes, et hérissée de contreforts? Les règles ordinaires de l’art classique se trouvaient presque en défaut.--L’attaque de force, comme à Avaricum? à la rigueur, on pouvait bâtir une terrasse sur le col des Goules et de Risolles: mais quelle hauteur ne devrait-elle pas avoir pour atteindre le rebord du plateau, qui dominait le col de 40 mètres? et comment faire travailler les hommes sur cet isthme étroit, flanqué de deux dangereux ravins? Le blocus? il fallait établir une ligne de circonvallation de vingt kilomètres, à travers un terrain des plus accidentés, tantôt le long de vallées boisées, tantôt sur des roches à pic, et toujours sous la menace des montagnes voisines.--Pour l’un et l’autre de ces systèmes, on avait d’ailleurs besoin de deux ou trois fois plus d’hommes que n’en comptaient les six légions amenées devant Gergovie.--Quelle que fût enfin la résolution à prendre, César devait d’abord asseoir son camp, et il n’avait même pas sous les yeux un emplacement convenable. Où qu’il le posât, à moins que ce ne fût trop loin de Gergovie, les regards ennemis plongeraient dans les rues, devineraient les mouvements, n’ignoreraient que ce qui se passe sous la tente; pour lui, il était condamné à ne rien voir de ce que les autres préparaient, à ne rien savoir d’eux que par de douteux transfuges.--Le mieux qu’il pût faire, sa reconnaissance achevée, était ou d’appeler Labiénus ou de partir pour le rejoindre.

Il demeura seul, espérant un de ces succès d’audace que ne lui ménageait pas sa Fortune.

V

Le jour même de son arrivée, Jules César eut à livrer un léger combat de cavalerie, dont il ne nous dit pas quelle fut l’issue. Ce qui prouve qu’il ne tourna pas à son avantage, et ce fut un mauvais présage.

Son camp fut établi le moins mal possible, sur un des mamelons qui bombent les basses terres, entre le lac de Sarlièves et le cours de l’Auzon (sur la colline au nord-est du Petit Orcet). César trouvait là de l’eau, un large espace pour sa cavalerie, il était à une demi-lieue, à vol d’oiseau, des regards des Gaulois, et, s’ils voyaient quelque chose dans son camp, ils le voyaient fort vaguement. Il était enfin maître de la route du Nord, par où les Éduens allaient le ravitailler. Seulement, la position qu’il avait dû choisir était assez médiocre, et se défendit surtout par les retranchements élevés de main d’homme.

Tout de suite, César éprouva de forts ennuis. Vercingétorix tenait son armée bride en main: jamais il n’en fut plus maître que devant Gergovie. Elle comprit que la partie était sérieuse, et elle ne fit ni faux pas ni écart. Plus d’assemblées tumultueuses, plus de ces délibérations agitées où s’émoussait la force du commandement. Sur ce sol familier de la cité de ses ancêtres, auprès de ces remparts et de ces monts dont il était le souverain, Vercingétorix put parler en prince absolu à tous les Gaulois. Cette fois enfin, il apparut comme roi. Il avait réduit son conseil aux chefs des cités alliées, une vingtaine d’hommes seulement, qui se sentaient responsables du salut de tous; il les réunissait chaque matin, au lever du soleil, non pas pour discuter longuement avec eux, mais pour entendre leurs rapports et donner ses ordres, et pour arrêter ensemble le plan des opérations de la journée.

Presque tous les jours, Vercingétorix leur taillait une besogne à faire. Il envoyait dans la plaine, autour du camp de César, des escadrons de cavalerie et ses nouveaux détachements d’archers. Le proconsul était obligé de faire sortir ses hommes, et ils étaient sans doute souvent battus, puisqu’il ne nous dit pas qu’ils furent jamais vainqueurs: si parfois les Gaulois étaient serrés de trop près, ils n’avaient aucune peine à se replier à l’abri sur leurs rochers, loin de la portée des frondes et des javelots. Vercingétorix se tenait non loin de là, regardant combattre les siens, appréciant leur valeur, jugeant ce qu’il pouvait demander à chacune de ses troupes. Il les exerçait ainsi, plutôt encore qu’il ne les exposait, et les abords du camp romain étaient transformés par lui en un champ de manège.

La situation devenait humiliante pour César. Coûte que coûte il devait se dégager, tenter quelque chose du côté de cette masse de hauteurs qui commandaient son camp.

La plus rapprochée de lui et la plus éloignée de Gergovie était celle de La Roche-Blanche. Bien isolée, escarpée de toutes parts, elle était un excellent poste d’observation et de retraite, comme une petite citadelle en face de la grande: elle dominait à la fois les ravins méridionaux de Gergovie, où étaient campés les Gaulois, et la vallée de l’Auzon, qui leur fournissait leurs principales provisions d’eau et de fourrage. La Roche-Blanche avait une bonne redoute: mais la garnison était de médiocre importance, et campée tout entière du côté de l’Est, où était César; sur les autres points, les Gaulois se croyaient, suivant leur erreur habituelle, gardés par les bois et les fourrés qui garnissaient les flancs de la colline. Ils ne se sont jamais, dans ce siège et dans cette campagne, défiés des embûches qu’abritent les forêts.

Une nuit, César envoya par la gauche, dans les bois de La Roche-Blanche, les meilleurs de ses légionnaires. Le matin, il commença lui-même l’escalade à droite, à découvert, avec d’autres troupes: les Gaulois ne s’occupèrent que de cette attaque. Pendant ce temps, rampant à travers les taillis, les soldats de l’embuscade arrivaient et fondaient sur eux par derrière. La garnison fut culbutée, avant qu’un secours ait pu descendre de Gergovie.

La Roche-Blanche était séparée du camp romain par un vallon de plus de deux kilomètres. Rien n’était plus facile aux Gaulois que d’isoler les deux positions. Mais César installa sur la colline deux légions; il en fit son «petit camp». De l’un à l’autre poste, il fit creuser, parallèlement à l’Auzon, deux tranchées larges de six pieds chacune: une route à demi souterraine relia ainsi ses deux camps, et pouvait en quelques minutes amener les légions d’un point à l’autre.

Une petite ville romaine commençait donc à s’élever au pied de Gergovie. César se décidait, la chose était visible, pour le système de la circonvallation. Il avait achevé le premier secteur de la ligne d’investissement: depuis le lac de Sarlièves jusqu’à La Roche-Blanche, la montagne gauloise était bloquée au Sud-Est par des ouvrages continus.--Mais c’était un quart à peine de sa périphérie, et le plus facile à fermer. César aurait-il le temps, la patience et les hommes pour continuer l’œuvre sur tous les côtés?

En tout cas, il avait besoin, pour cela, de ramener à lui toutes ses légions, tous ses auxiliaires, de s’assurer d’immenses convois de vivres et de machines. Or, au moment où la première tâche sérieuse du siège était terminée, le service des étapes était désorganisé par la révolte du contingent éduen.

VI

César avait décidément commis une faute en réconciliant les deux partis éduens: s’il les avait laissés se battre, il aurait été certain d’en avoir un pour allié. Puis, entre les candidats, il avait eu l’imprudence de choisir le plus jeune. À peine fut-il arrivé et occupé devant Gergovie, que le vergobret Convictolitav, qui lui devait le pouvoir, se déclara contre le peuple romain, et entraîna avec lui l’élite de la jeunesse.

Le proconsul a écrit qu’il avait été acheté par Vercingétorix, et qu’il partagea avec ses complices l’or de la trahison. Mais le vergobret alléguait de très bonnes raisons pour juger le métal arverne plus généreux que la protection romaine.--L’arbitrage de César, dans l’affaire de l’élection, n’était-il pas un outrage au droit et aux lois éduennes? Le pays, depuis six ans que durait la guerre, s’épuisait pour lui de grains et d’hommes. Nevers était devenu un vaste campement romain. Plus de dix mille Éduens étaient ou allaient être à la merci du proconsul; devant Gergovie, les plus nobles de leurs cavaliers lui servaient d’otages. Les négociants italiens s’étaient installés aux bons endroits, à Nevers, à Bibracte, à Chalon, et de là pressuraient le pays et monopolisaient les grandes entreprises.

Il n’était point nécessaire des statères d’or de Vercingétorix pour que l’aristocratie éduenne s’aperçût de ces vérités. Mais la multitude s’en rendait moins compte, et ne paraissait pas désireuse de suivre ses chefs contre Jules César. On eut recours à une ruse assez grossière pour la décider.

Un des chefs du complot, Litavicc, fut mis à la tête des dix mille hommes qui étaient prêts pour rejoindre le camp romain. Ses frères prirent les devants pour débaucher les cavaliers qui combattaient devant Gergovie. Litavicc partit avec ses hommes, sans leur rien dire: il escortait un immense convoi de vivres et de bagages destinés à l’armée proconsulaire; des Italiens, qui se rendaient auprès de César, se placèrent sous sa sauvegarde. Ni Romains ni Gaulois ne se doutèrent qu’ils allaient à la trahison.

À trente milles environ de Gergovie (au passage de l’Allier à Vichy?), Litavicc s’arrêta plus longuement, et, les larmes aux yeux, annonça aux Éduens que leurs amis, leurs parents ou leurs patrons, ses frères tout comme les autres, avaient été exécutés par ordre de Jules César. «Cette race d’hommes», écrit l’auteur des Commentaires, «est ainsi faite qu’elle accepte pour vérité la plus fantaisiste rumeur». La foule se hâte de croire Litavicc. Sur un signe de son chef, elle massacre les Italiens et pille le convoi. En quelques heures, la révolte gagnait tout le pays éduen, et partout s’y renouvelaient les scènes du jour de Génabum: les citoyens romains égorgés, expulsés ou réduits en esclavage, et leurs biens saccagés. Alors, excitée par l’appât du butin et la complicité du vergobret, la plèbe accepta de combattre César. Mais les Éduens n’osèrent pas encore toucher à Nevers.

Le coup fait, l’armée de Litavicc reprit sa route, et atteignit Randan, à 25 milles du camp de César. Les Romains, déjà coupés de Nevers, allaient être pris entre les nouveaux-venus et l’armée de Vercingétorix.

Mais les chefs de la cavalerie éduenne qui servaient près de César, Éporédorix et Viridomar, jugèrent qu’il n’était pas encore temps pour eux de trahir: peut-être furent-ils jaloux de l’initiative prise par Litavicc. Ils refusèrent d’écouter ses frères, et l’un des deux dénonça le complot au proconsul.

César raconte qu’en apprenant ces nouvelles au milieu de la nuit, il éprouva une profonde angoisse. Mais elle fut courte, et il se sauva, comme déjà si souvent, par la rapidité de ses décisions et de ses actes. Les frères de Litavicc s’enfuirent dans Gergovie, les autres Éduens protestèrent une fois de plus de leur dévoûment. Le matin, toute la cavalerie, quatre légions, sans bagages, armés à la légère, partirent avec César sur la route du Nord. Il ne laissa devant Gergovie que deux légions, sous les ordres de son légat C. Fabius: il ne se donna même pas le temps de concentrer les troupes dont il lui confiait la garde. Avant tout, il avait résolu d’arrêter les Éduens, le plus loin possible, et de les arrêter de gré ou de force.

Ce fut moins une marche qu’une course échevelée. Le soleil était encore fort haut, que les Romains avaient parcouru les 25 milles qui les séparaient de Litavicc.

César, bien entendu, ne voulait risquer une bataille qu’à la dernière extrémité. À l’approche des Éduens, il commanda halte à ses légions, et fit avancer sous les regards de l’ennemi, l’arme au repos, les cavaliers de son escorte, et, parmi eux, ces mêmes nobles éduens que Litavicc avait déclarés égorgés par son ordre.

L’effet de ce spectacle fut tel qu’il l’avait prévu. La foule des Éduens passa en un instant d’un sentiment à l’autre, se reconnut trompée par Litavicc, l’abandonna, et acclama César. La victoire était gagnée par le proconsul: il avait frappé un coup de théâtre, la versatilité gauloise fit le reste.

On ne sait trop ce qu’il advint de ces soldats éduens: en tout cas, ils furent mis quelque part en sûreté, sous les ordres de Cavarill et à la disposition de César, qui se fit gloire auprès de leur nation de ne les avoir point massacrés. Litavicc trouva moyen de s’échapper et de rejoindre Vercingétorix; et c’est à cette occasion que les Romains admirèrent la puissance et la solidarité du clan gaulois: pas un des clients de Litavicc ne refusa de le suivre dans cette extrémité.

César accorda trois heures de repos à ses soldats, à l’entrée de la nuit. Puis il reprit la route de Gergovie. Presque à moitié chemin, il reçut de ses camps et de Fabius de désastreuses nouvelles.

À peine s’était-il éloigné que les troupes de Vercingétorix s’étaient précipitées de la montagne contre les positions romaines. Toute la ligne des camps avait été attaquée, non pas dans une folle tentative d’assaut, mais prudemment, sous la protection de décharges continues de flèches et de traits de tout genre. Il avait fallu que Fabius mit en branle son artillerie, qui avait seule sauvé la situation. Le jour durant, aucun légionnaire n’avait pu quitter les retranchements, trop étendus pour leur petit nombre, alors que les Gaulois lançaient sans cesse des troupes fraîches. Beaucoup de Romains étaient blessés. Le soir, Fabius avait fait ajouter des parapets blindés aux remparts et condamner toutes les portes, sauf deux: car il s’attendait, pour le lendemain, à une nouvelle attaque.

César fit doubler le pas à ses soldats, et put rejoindre Fabius avant le lever du soleil. Il y avait vingt-quatre heures qu’il était parti; ses soldats avaient fait 75 kilomètres, 50 milles: ce fut leur plus belle marche. Et cette expédition d’un jour, entre Litavicc et Vercingétorix, rappelait aux Romains leur campagne du Métaure, entre Hasdrubal et Hannibal.

Seulement Vercingétorix, à la différence d’Hannibal, refusa de reconnaître son mauvais destin: il se borna, quand il vit César de retour, à ne point bouger de Gergovie.

VII

Les deux adversaires se retrouvaient dans leurs positions de l’avant-veille. Mais l’armée romaine était harassée par la marche ou les combats; les communications avec Nevers étaient moins faciles, et les vivres plus rares. Les Éduens envoyèrent des députés faire amende honorable, et César les reçut avec une parfaite bonne grâce: mais il ne fut point leur dupe, et savait que c’était seulement partie remise.

Il comprit enfin qu’il fallait arrêter le siège, abandonner Gergovie, gagner Nevers et Sens, rejoindre Labiénus tant que les routes étaient libres encore. Et cependant, il ne put se résigner à donner le signal d’un départ qui ressemblait à une fuite, à quitter des yeux une proie qu’il convoitait depuis tant de semaines. Il commit une dernière faute, en rêvant jusqu’à la fin que sa Fortune lui fournirait une revanche, lui apporterait la chance d’un coup de main. Dans ces journées où il sent que la défaite le guette, César a perdu sa netteté d’esprit et son ferme bon sens: la vue de cette montagne et de cette armée proches et invincibles l’agace et l’exaspère, et ses soldats, comme lui, s’énervent à ne pouvoir escalader ces roches et mutiler ces visages. Il leur paraît à tous que «la majesté du peuple romain» est compromise, s’ils s’éloignent sans «avoir fait quelque chose de bien».

Un jour, Jules César eut la surprise joyeuse de se voir offerte l’occasion cherchée.

Vercingétorix avait lieu de croire que le proconsul voulait continuer l’investissement de la ville en prolongeant ses lignes au nord-ouest de La Roche-Blanche, par-dessus le col des Goules ou les hauteurs de Risolles (entre Opme et le plateau). C’était du reste ce que les Romains avaient de mieux à faire: car, de là, ils domineraient les vallons du Nord, les seuls où les Gaulois pussent encore fourrager, et ils seraient maîtres d’une autre des routes, et des moins difficiles, qui conduisaient à Gergovie. Jusqu’ici, comme on l’a vu, Vercingétorix s’en était remis, pour la défense de la ville sur ce point, à l’étroitesse de l’isthme, aux dangers des ravins, à l’épaisseur des bois qui hérissaient cette croupe, et il n’avait tout au plus fait occuper par ses hommes que le versant du col qui faisait face au petit camp de César. Mais, depuis la mésaventure de La Roche-Blanche, il se méfiait des bois et des embûches; il ne voulut pas risquer de perdre ces hauteurs d’avant-garde avec la même facilité que celle des bords de l’Auzon; et dès le retour de César, il employa son armée à fortifier le massif de Risolles (le long du chemin d’Opme au plateau). Si le proconsul avait eu l’intention de s’y installer, ce qui est fort possible, son adversaire l’avait devancé. Tandis que le Romain étendait sa ligne d’attaque, le Gaulois allongeait sa ligne de défense. L’élève en poliorcétique devenait digne du maître.

Mais, pour construire ce nouveau boulevard, Vercingétorix avait dû dégarnir de troupes les pentes gergoviennes qui faisaient face, au Nord, à La Roche-Blanche. César, en tournée d’inspection sur le petit camp, remarqua l’absence de cette armée qui, quelques jours auparavant, semblait tapisser la montagne. Il s’étonna, interrogea les transfuges qui affluaient autour de lui, et apprit d’eux la cause de ce changement.

De ce qu’il sut alors, le proconsul pouvait tirer deux conclusions: l’une, qu’il ne prolongerait ses lignes de blocus qu’au prix de nouveaux combats; l’autre, qu’il fallait profiter de la dispersion des Gaulois pour tenter l’escalade. Il décida qu’elle aurait lieu le lendemain. C’était la dernière de ses espérances qu’il engageait.

Pendant la nuit, il prépara tout en vue de confirmer Vercingétorix dans la crainte d’une attaque sur ce massif de Risolles que le Gaulois se hâtait de fortifier. Ce fut, dans le grand camp (?) romain, un branle-bas général: des escadrons sortent en tumulte, se dispersent de côté et d’autre, pour remonter ensuite le vallon vers l’Ouest dans la direction des hauteurs de Risolles (vers le sommet coté 723). Au petit jour, une file de cavaliers, nombreux, casques en tête, s’engagent dans le même sens (par la vallée de l’Auzon et le ravin d’Opme): ce sont, il est vrai, de simples muletiers, déguisés en soldats, tandis que leurs bêtes, dégarnies des bâts, ont été travesties en chevaux de guerre: mais de Gergovie nul ne peut voir la supercherie, et du reste, il y a, à côté de ces soldats d’emprunt, quelques vrais cavaliers qui ont ordre de se montrer le plus près possible de l’ennemi. Enfin, c’est une légion entière qui s’avance sur le flanc des hauteurs (par le versant Nord de La Roche-Blanche et le pied du Puy de Jussat?). Tout ce monde, s’enfonçant dans la vallée par de longs circuits ou des sentiers divers, se dirige également vers les collines où travaillaient les Gaulois. Brusquement, la légion pénètre dans un bois, au pied des hauteurs, et y demeure cachée (entre Jussat et Chanonat?). Vercingétorix, qui suit ces va-et-vient, ne doute plus que l’attaque ne soit prochaine sur le point menacé, et rappelle le reste de ses troupes des trois camps qui faisaient face à César: il n’y laisse que quelques traînards, comme le roi Teutomat, et on était si tranquille de ce côté que le chef agenais, en méridional qu’il était, ne renonça pas à faire sa sieste ce jour-là.

Le proconsul, voyant les Gaulois partis, prit ses dispositions pour l’assaut décisif de Gergovie. Par les couloirs qui réunissaient les deux camps, les soldats romains sont venus à La Roche-Blanche, en petits groupes, enseignes baissées, panaches couverts. César a maintenant sous ses ordres cinq légions presque entières, et il ne reste dans le grand camp que les Éduens.