Part 14
Mais les Romains étaient trop prudents pour s’engager dans le dédale des rues tournantes, étroites et montantes; ils se bornèrent à s’étendre sur les remparts, et leurs armes couronnèrent bientôt toute la muraille. Les Gaulois, voyant leur retraite presque coupée, craignant d’être pris sans combat comme dans un étau, jetèrent enfin leurs armes et se précipitèrent vers les portes du Nord, du côté où était Vercingétorix. César avait pris les devants, envoyé sur ce point ses cavaliers. Ce fut ainsi qu’à Génabum. Seuls, les lâches de la première heure, huit cents tout au plus, purent gagner la campagne. Les autres s’entassaient aux portes trop étroites, lorsque les soldats de César arrivèrent par les rues, tandis que ses cavaliers attendaient au dehors. Le massacre commença: il fallait bien, comme l’écrivit le proconsul deux ans plus tard, que les légionnaires tirassent bonne vengeance «du sang de Génabum et des fatigues du siège», et leur général laissa faire. Ils ne songèrent pas à piller, tant ils eurent à tuer: ils parvinrent enfin à les égorger tous, quarante milliers d’êtres, hommes et vieillards, femmes et enfants. Le sac de la ville n’eut lieu qu’après.
Puis César, entré à son tour, s’installa avec ses légionnaires et ses Germains sur les ruines ensanglantées.
XII
On était dans les premiers jours d’avril. Il avait mis cinq semaines de fatigues continues pour conquérir la route de Sens à Orléans et à Bourges, et il l’avait plutôt parcourue qu’il ne l’avait occupée; pas une seule fois, il n’avait sérieusement atteint ni vaincu Vercingétorix lui-même.
Mais après tout il n’avait fait que remporter des victoires. Il avait pris quatre villes, marqué son chemin de milliers de cadavres ennemis, rempli sa caisse questorienne des trésors enlevés aux temples, réduit à rien deux des illustres résidences de la Gaule, Génabum et Avaricum.
Il ne lui restait plus, des grandes villes soulevées, que Gergovie à frapper. Les peuples du Nord n’avaient point encore bougé. Les Éduens ne l’avaient point encore trahi. Il pouvait se reposer dans Avaricum avant de reprendre sa marche vers le Sud.
CHAPITRE XIII
GERGOVIE
Ibi Cæsar, erumpentibus desuper hostibus pressus, multa exercitus sui parte perdita, victus aufugit.
OROSE, _Histoires_, VI, 11, § 6.
I. Prestige et tactique de Vercingétorix après la perte d’Avaricum.--II. Séjour de César chez les Éduens; préparatifs de la nouvelle campagne.--III. Passage de l’Allier et arrivée devant Gergovie.--IV. Situation de Gergovie; comment elle fut défendue; comment on pouvait l’attaquer.--V. Installation de César; premiers combats; les Romains occupent La Roche-Blanche.--VI. Première défection des Éduens.--VII. Nouveau système de défense des Gaulois: César prépare l’assaut.--VIII. Assaut de Gergovie et défaite des Romains.--IX. Départ de César; jugement sur cette campagne.
I
La ruine d’Avaricum était la plus grande infortune que la Gaule eût subie depuis l’arrivée de César: des trois grandes villes dont elle était le plus fière, Bibracte, Gergovie, Avaricum, une déjà disparaissait, et les Romains menaçaient la seconde. De la part de cette race qu’on disait impulsive et frivole, le vainqueur pouvait espérer un irrémédiable désespoir.
Mais jamais Vercingétorix n’eut l’esprit plus net et la volonté plus ferme que dans les heures qui suivirent le désastre.
Il était à craindre que la brusque venue des fugitifs, la misère de leur extérieur, les lamentations qui allaient les accueillir, tout cet attirail imprévu de la défaite, n’amenassent chez les Gaulois l’abattement ou la colère, et ces sourdes malédictions qui présagent la révolte. Aussi, le long de la route qui conduisait d’Avaricum au camp gaulois, le roi des Arvernes avait échelonné les chefs des cités alliées et quelques gens de confiance tirés de son clan: lorsque, après la tombée du jour, les fugitifs se présentèrent, ils furent cueillis plutôt que recueillis, séparés aussitôt, groupés par nations, et acheminés vers l’endroit où campaient les hommes de leurs pays; là, ils reçurent des vêtements et des armes, ils perdirent la mine de vaincus pour prendre celle de combattants. Tout cela se fit dans le silence de la pleine nuit, et le bruit de la chute d’Avaricum s’amortit rapidement en approchant des lignes gauloises.
Au matin, Vercingétorix convoqua son conseil. Il y arriva aussi calme qu’après une victoire, passant comme à l’ordinaire sous les yeux de tous, et ses regards ne fuyant pas les regards de la foule. Les Gaulois aimèrent tout d’abord cette paisible bravade. Et, quand il parla ensuite devant les chefs, son langage ne démentit pas l’assurance de son allure.
Au lieu de gémir, il accusa:--«Tout ce qui arrivait, ne l’avait-il pas prévu, depuis le jour où, malgré lui, la faiblesse imprudente des Bituriges et des autres avait sauvé Avaricum? Les Gaulois ne savaient-ils pas depuis longtemps qu’ils n’entendaient rien à la science compliquée des forteresses?»--Mais Vercingétorix ne voulut pas récriminer longtemps: «C’était aux succès de l’avenir qu’ils devaient tous songer, et ces succès, il les avait préparés, il y touchait, il les voyait presque.»--Alors, comme le jour où il avait été accusé de trahison, il lança ses auditeurs dans l’espérance: il montra les autres nations travaillées par ses émissaires, prêtes à se joindre à lui; il s’exalta enfin à la vision des peuples celtiques, unis par des liens fraternels, et défiant ainsi le reste du monde. Et ce fut devant ce mirage d’une Gaule conquérante que s’inaugura le lendemain de la première grande défaite.
Avec de telles paroles, il fit croire aux siens ce qu’il voulut. Aussi bien, ce qu’il venait de dire de ses prévisions sur Avaricum était la vérité pure; et ce qu’il avait ajouté de ses espérances sur le reste de la Gaule reposait sur de réelles et sérieuses négociations. On reconnut vite l’un et l’autre, et de toutes parts on célébra et on acclama sa prévoyance. Ce jour-là, où César s’était peut-être figuré les Gaulois brisant le chef qui n’avait pu vaincre, le Romain les vit au contraire groupés autour de lui avec une telle confiance qu’il ne put s’empêcher d’admirer et presque d’envier son rival. «Alors que les revers», écrivait-il, «diminuent d’ordinaire l’autorité des chefs, ils ne firent que grandir chaque jour l’ascendant de Vercingétorix.»
Le roi ne se borna pas à ce succès moral. Il voulut et il fit que les leçons du passé et l’élan de leurs espérances obligeassent ses soldats à peiner et à s’instruire plus encore. Il s’attachait sans relâche à en faire des travailleurs à la façon des légionnaires, à donner à son armée, outre l’audace irrésistible des escadrons, la supériorité calculée des armes savantes. Déjà il avait réussi à former une infanterie légère, semblable à celle des Germains, dont les hommes étaient capables de bien combattre, dissimulés en tirailleurs dans les rangs des chevaux: désormais, les fantassins de Vercingétorix ne seront plus une quantité négligeable. Le lendemain même de la prise d’Avaricum, il avait envoyé des courriers aux nations fédérées, pour obtenir d’elles un supplément d’effectif; et, comme la précision est la meilleure manière de commander, il avait indiqué un chiffre et une date. Il insista pour qu’on lui envoyât tous les archers disponibles: il n’en manquait pas dans cette Gaule qui fut toujours en Occident le pays classique des tireurs d’arc, mais peut-être, en ce temps-là, les armes de jet servaient-elles plutôt à la chasse que sur les champs de bataille. Vercingétorix espérait, avec raison, que les flèches neutraliseraient les javelots romains, et reculeraient de son armée ce contact immédiat avec les légionnaires qui était toujours sa principale crainte. Dans les places-fortes qu’on ne devait pas démanteler, comme Gergovie, il fit tout préparer en vue d’un siège, pour le jour où, pressé par César, il se déciderait à y abriter son peuple et ses alliés; il y fit élever des boulevards extérieurs, entasser des vivres et des armes de toute sorte.
Enfin, lorsqu’arriva la seconde nuit après la fin du siège, César apprit la plus surprenante des nouvelles: les Gaulois remuaient les terres autour de leur camp, l’entouraient de fossés et de talus; ils le fortifiaient à la manière romaine. Tous les soirs désormais, une ville gauloise se dresserait en face de cette ville armée qu’était le camp légionnaire. Pour les Romains, qui se regardaient comme d’inimitables bâtisseurs de camps, qui avaient dominé le monde le jour où ils avaient appliqué cette science à l’ambition de la conquête, il semblait qu’une nouvelle nation voulût leur disputer la primauté militaire dont ils étaient le plus sûrs. «Faut-il», disait César, peut-être pour tranquilliser ses soldats, «faut-il que ces Gaulois impatients, indociles et paresseux, soient brisés dans leur orgueil: les voici qui s’astreignent à une besogne de terrassiers, à obéir sans murmure, à travailler sans négligence.» En conscience, c’était alors qu’il les redoutait le plus. Vercingétorix les façonnait à sa guise, et les journées d’Avaricum furent celles de ses plus beaux triomphes sur les hommes.
II
Le long repos que prenait César à Avaricum, sous les premières chaleurs du printemps, était gâté par toutes ces surprises. Il y avait trouvé des vivres et des grains en abondance, son armée s’était refaite de la fatigue et des privations. Mais il s’apercevait que les plus grandes difficultés commençaient à peine. C’eût été une plaisanterie de dire que Vercingétorix avait été vaincu: jamais il n’avait combattu face à César. L’armée gauloise demeurait inviolable derrière ses marécages et ses forêts, plus que jamais dans la main de son chef, et aussi décidée que lui à ne répondre à aucune provocation pour descendre en champ clos. Les suppléments demandés, parvenus au jour indiqué, la complétèrent rapidement, et elle reçut même des renforts inattendus et puissants: Teutomat, le roi des Nitiobroges, arriva de la Garonne avec de nombreux escadrons formés par la cavalerie de son peuple, et avec d’autres, amenés de plus loin, qu’il avait levés ou soudoyés chez les nations de l’Aquitaine, gens de la Gascogne ou des Pyrénées. César était impuissant à barrer la route à ces détachements qui, presque à sa vue, s’en allaient rejoindre le camp de ses adversaires. Les messagers de Vercingétorix, eux aussi, partaient et revenaient à leur gré. Du Nord de la Gaule, le Romain apprenait de mauvaises nouvelles: les peuples belges étaient de plus en plus inquiétants, et le plus grand remueur d’entre eux, celui des Bellovaques, avait refusé l’obéissance à César: si ce dernier ne voulait pas voir de nouveaux ennemis déboucher par les forêts carnutes, il fallait que, de Sens, Labiénus prît une vigoureuse initiative. Enfin, au moment où il préparait une double expédition, voici que se posa, plus pressante que jamais, la question éduenne.
Car Vercingétorix, parallèlement aux opérations militaires, conduisait en secret, sans arrêt et sans contrôle, une vaste campagne diplomatique; dans la Gaule entière, et surtout à Bibracte, ses émissaires, ses amis ou ses hôtes intriguaient, promettaient ou achetaient: ils redoublèrent de zèle pendant et après le siège d’Avaricum. Justement, la situation politique, chez les Éduens, leur devenait favorable.
Les deux partis qui se disputaient le pouvoir, à l’élection du printemps, avaient désigné chacun un vergobret de leur choix: les uns avaient élu Cot, le frère du vergobret sortant, qui représentait un des clans les plus anciens et les plus nombreux de la cité; les autres avaient préféré un jeune homme plus populaire et moins noble, Convictolitav; et les deux partis en présence, chefs et clientèles, s’apprêtaient à la guerre civile. Les Éduens, désireux pourtant de l’éviter, envoyèrent une députation de chefs pour solliciter l’arbitrage de César.
Ce que César avait de mieux à faire, c’était de les laisser s’entre-déchirer. Les Romains n’avaient rien de bon à attendre de la nation éduenne, le jour où elle obéirait toute à un seul magistrat; et, s’il donnait raison à l’un des deux partis, l’autre donnerait raison à Vercingétorix. Puis, il était temps de se remettre en campagne: la belle saison était venue, son armée était reposée. Le proconsul avait résolu de marcher droit à Vercingétorix, toujours immobile dans son camp; il voulait essayer une fois encore d’attirer hors de ses lignes cet imperturbable temporisateur. À défaut, il tenterait de l’investir: car il ne pouvait guère marcher sur Gergovie sans avoir entamé ses adversaires, aussi dangereux s’ils restaient derrière que s’ils prenaient les devants. Mais pour peu que César s’écartât vers l’Est, les Gaulois réussiraient bientôt à s’échapper, et il les retrouverait, intacts, par-devant lui.
Le proconsul eut tort de préférer intervenir dans les démêlés du peuple éduen. Comme, suivant la loi de cette nation, il était interdit au vergobret de franchir la frontière, il se décida à se rendre lui-même dans le pays, et il donna rendez-vous à Decize aux deux partis opposés: cette petite ville avait l’avantage d’être sur la route directe de Bourges au Mont Beuvray, et les ponts qu’elle occupait sur la Loire étaient le carrefour des principaux chemins des montagnes et des vallées éduennes.
César amena sans peine toute son armée dans le pays éduen, à Nevers et à Decize: à deux jours de marche au sud-est d’Avaricum, il rencontra Gorgobina et les Boïens, et ce fut dans un pays ami qu’il franchit l’Allier et la Loire. Peut-être, en même temps, rappela-t-il à Nevers Labiénus et ses deux légions pour leur donner des instructions nouvelles.
À Decize, ce ne furent pas seulement tous les sénateurs que trouva Jules César, mais leurs hommes, leurs clients, et la nation éduenne presque entière. Quand les passions politiques étaient en jeu, les Gaulois descendaient tous sur la place publique. On eut, dans cette bourgade barbare, le curieux spectacle d’un peuple celtique pêle-mêle avec des légions romaines.
César fit l’enquête sur les élections avec le scrupule qu’aurait eu le plus consciencieux des druides. En quoi encore il eut tort. Car les Éduens ne pouvaient regarder sa diligence que comme une indiscrète curiosité, et le proconsul n’avait chance de profiter de son rôle d’arbitre qu’en y cherchant son intérêt. Il trouva qu’au fond l’élection de Cot était des plus vicieuses: il avait été simplement proclamé par le vergobret sortant, qui était son frère Valétiac, mais c’était la seule chose légale; car la proclamation avait été faite en secret, en présence de quelques amis, sans l’appareil religieux consacré, à un moment quelconque et dans un lieu profane. De plus, la loi éduenne, qui se défiait des tyrannies de clans, défendait qu’une même famille fournît à la fois deux de ses membres aux conseils de gouvernement: avec l’élection de Cot succédant à son frère, c’était une dynastie qui commençait. César avait peut-être là un motif de le préférer. Mais il voulut se faire jusqu’au bout le défenseur de la légitimité: le jeune Convictolitav avait été élu régulièrement, au jour solennel et dans l’enceinte consacrée; à défaut d’un magistrat, les druides, suivant la coutume, avaient présidé à l’élection. Le proconsul décréta qu’il était le vrai vergobret, força son rival à quitter le pouvoir, réconcilia plus ou moins les deux partis, et les pria de s’unir dans une commune fidélité au peuple romain. L’événement allait montrer que l’union se ferait plus facilement contre lui que sous son patronage.
Les préparatifs de la nouvelle campagne s’achevèrent pendant ce temps. César confia à Labiénus l’expédition du Nord, devenue nécessaire; il lui donna quatre légions, et entre autres deux des plus anciennes, la VIIe et la XIIe, et il y ajouta un contingent de cavalerie.--Car cette fois, César allait avoir à son service, ce qui lui avait manqué au début de l’année, d’assez nombreux effectifs de cavaliers. Quelles que fussent leurs intentions secrètes, les Éduens furent obligés de marcher: en échange de la paix qu’il leur avait rendue, des récompenses qu’il leur promettait, César exigea d’eux un concours immédiat, et l’appui effectif de leurs meilleures troupes. Outre les hommes qu’il confia à Labiénus, il désigna, pour l’escorter sur-le-champ, quelques escadrons disponibles, livrés par la meilleure noblesse et commandés par Éporédorix et Viridomar, tous excellents cavaliers et otages plus utiles encore. Le reste des troupes éduennes, dont dix mille fantassins, devaient suivre à bref délai: César leur destinait la mission peu dangereuse de protéger les étapes et d’assurer le ravitaillement. De plus, comme il allait s’enfoncer vers le Sud, et que Sens serait bientôt trop éloigné de lui pour lui servir de dépôt, il en établit un second chez les Éduens mêmes, à Nevers, près du confluent de la Loire et de l’Allier, à égale distance de Gergovie où il se rendait, et de Sens où campait Labiénus. Il y laissa tous les otages de la Gaule, de vastes approvisionnements en blé, le trésor proconsulaire, ses bagages propres, ceux de l’armée, sans parler des marchands italiens qui suivaient toujours la piste des armées romaines; il y fit installer les chevaux de remonte que ses agents avaient récemment achetés en nombre dans les marchés d’Espagne et d’Italie.
Ces précautions prises en cas de retraite, César et son armée quittèrent Nevers et Decize pour se diriger vers l’Auvergne. Comme Gergovie et la Limagne se trouvaient sur la rive gauche de l’Allier, le proconsul gagna le bord de cette rivière, pour la franchir sur le pont qu’il avait traversé quelques jours auparavant (vers le 1er mai).
III
C’était la reprise des opérations commencées à Génabum, continuées à Avaricum, la suite de la campagne contre «les capitales de la révolte». Puisque Vercingétorix se dérobait aux batailles rangées, on l’obligerait tout au moins à la guerre de sièges.
Mais, depuis près d’un mois que Bourges était tombé, les conditions de la guerre étaient devenues moins bonnes pour César. Son armée s’était affaiblie de deux légions, il avait dû laisser à Labiénus quelques-unes de ses meilleures troupes. Entre lui et son légat allaient s’interposer le territoire des Éduens et l’hypocrisie publique de leur peuple: qu’un malheur arrivât, et ils le couperaient facilement de Nevers et de Sens, le bloqueraient dans le cul-de-sac de la Basse Auvergne. Enfin, pendant qu’il perdait son temps à Decize, Vercingétorix, laissé maître de ses mouvements, avait réoccupé derrière lui les coteaux bituriges, et maintenant il attendait les Romains sur la rive gauche de l’Allier. Lorsque César déboucha dans la large vallée de la rivière (à l’ouest de Saint-Pierre-le-Moutier?), il trouva que les ponts avaient été coupés, et il aperçut, campée sur les hauteurs de la rive opposée, l’armée de Vercingétorix.
César reprit sa route vers le Sud, suivant la rive; mais Vercingétorix se maintenait à portée du regard, et quand le proconsul s’arrêta, le Gaulois dressa son camp presque en face. Les éclaireurs romains, lancés le plus loin possible, reconnurent que partout, en amont, les ponts étaient détruits; la fonte des neiges rendait les gués impraticables; on ne pouvait faire travailler les pontonniers sous la menace des ennemis, d’autant plus que la rive occupée par eux surplombait l’Allier, que celle que suivait César était basse et découverte. Il lui fallait pourtant se hâter, s’il ne voulait pas s’immobiliser jusqu’à la canicule devant ces eaux profondes: car s’aventurer dans les défilés du haut pays pour passer le fleuve près de Gergovie, c’eût été exposer les siens à d’inutiles sacrifices. Il ne restait donc au proconsul qu’à recourir à un stratagème, d’ailleurs banal.
Vercingétorix avait laissé subsister les pilotis du pont de Moulins (?), qui est le principal passage de l’Allier, à l’endroit où cette rivière sort du pays arverne pour entrer chez les Éduens: sur la rive droite, un taillis épais; sur la rive gauche, des hauteurs boisées. César campa la nuit suivante dans ce taillis, hors de la vue de l’ennemi, et commença à faire couper les poutres nécessaires à la construction d’un pont. Le matin, les bagages et les deux tiers de l’armée sortirent du bois, mais étendus en longue file et disposés de manière à faire croire à l’ennemi que toutes les troupes romaines continuaient leur marche vers le Sud: et Vercingétorix à son tour détala sur leur flanc. César était resté dans le bois avec ses deux meilleures légions: quand, après quelques heures, il jugea les siens et leurs adversaires à une bonne étape de distance, il sortit du fourré, étaya son tablier de charpente sur les pilotis restés en place, lança sur le pont ses deux légions au pas de course, et les fit camper, bien à l’abri, sur la hauteur voisine. Plusieurs heures après, le reste de l’armée, ayant rétrogradé pendant la nuit, traversa la rivière à son tour, et rejoignit le nouveau campement de la rive gauche.
Vercingétorix ne revint point sur ses pas: s’il l’avait fait, il n’eût pas évité la bataille, et il la cherchait moins que jamais. Il avait sur César l’avance d’une étape. Il se replia vers le Sud à marches forcées.
César le suivit, pas assez vite pour pouvoir l’atteindre: il lui fallut encore cinq jours pour faire les vingt-cinq lieues qui le séparaient du but de la campagne; et quand, de la plaine de Montferrand, les Romains aperçurent enfin la montagne de Gergovie, ils virent se dessiner peu à peu «un terrible spectacle», dit César: vers le ciel, les remparts solides de la cité; le long des flancs, sur les escarpements de toutes les roches, dans les replis de tous les ravins, le sol disparaissait sous des Gaulois en armes. Vercingétorix avait pris les devants, et entouré d’une muraille d’hommes la muraille de pierre de la ville sacrée des Arvernes.
IV
Le massif de Gergovie[4] s’étend de l’Est à l’Ouest sur une largeur de près de six kilomètres. Il ferme au Midi la longue et étroite plaine de la Limagne; il se dresse à l’endroit où les routes qui vont vers le Sud commencent à gravir des pentes plus rudes, et où la vallée de l’Allier s’engage dans de tortueux défilés. Du sommet, par le mois de mai où le siège commença, le regard s’étend sur deux paysages et comme sur deux mondes différents: au Nord, c’est la plaine unie et verdissante, avec l’éternelle buée violette qui l’enveloppe doucement; au Sud, à l’Est et à l’Ouest, c’est un inextricable fouillis de montagnes, d’où se détachent les sommets dominants des Puys: Gergovie est la citadelle avancée qui garde les sentiers du haut pays et qui surveille les routes et les moissons d’en bas.
[4] Voyez la note III à la fin du volume, et les deux cartes de Gergovie, p. 203 et hors texte.
Cet horizon renfermait alors les choses les plus saintes du pays arverne: les sources limpides sourdaient des flancs basaltiques et des ravins calcaires du mont gergovien; deux cours d’eau, l’Auzon au Sud, l’Artières et le Clémensat au Nord, limitaient la montagne et la séparaient sur ces points du reste du monde. À sa base, vers le Levant, le lac de Sarlièves était peut-être le dépôt inviolable des trésors voués aux dieux. Du côté de la plaine un bois sacré couvrait les abords de la colline où devait s’élever Clermont. À l’abri des remparts qui entouraient le sommet, les Gaulois avaient réuni tout ce qu’ils avaient de plus cher, êtres et choses, biens, femmes et enfants, ramenés et transportés à la hâte des fermes de la plaine ou des châteaux de la montagne: Gergovie devenait l’asile des derniers amours et des dernières libertés du peuple arverne. Enfin, au Couchant, se dressait le sommet du Puy de Dôme, la résidence préférée de son plus grand dieu: c’était sous les regards de Teutatès qu’il allait combattre pour ses autels et pour ses foyers.
À Gergovie, la résistance gauloise trouva, avec le courage que donnent les plus nobles passions, la force d’une position naturelle à peu près inexpugnable. Vercingétorix avait eu raison de ne point craindre d’y laisser venir César.