Chapter 2
LXIX.--«Je ne connais pas l'amour, dit-il, je ne veux pas le connaître, à moins que ce ne soit un sanglier: alors je lui ferai la chasse. C'est un gros emprunt, je ne veux pas faire de dettes. Je n'ai d'autre amour que l'amour d'en mal parler, car j'ai entendu dire que c'était une vie dans la mort, et qu'on riait et qu'on pleurait de la même haleine.
LXX.--«Qui porte un habit mal fait et non fini? qui cueille le bouton avant que les feuilles soient poussées? Si les choses qui croissent sont mutilées elles se flétrissent dans leur fleur, et n'ont plus aucune valeur. Le poulain qui est monté et chargé dans sa jeunesse perd sa fierté et jamais ne devient fort.
LXXI.--«Vous me faites mal à la main en la pressant. Séparons-nous, et laissons ce vain sujet et ces frivoles discours. Levez le siége que vous avez mis devant mon coeur inflexible; il n'ouvrira point ses portes aux alarmes de l'amour: renoncez à vos voeux, à vos larmes feintes, à vos flatteries; car elles n'ont point d'effet lorsque le coeur est jeune.
LXXII.--«Quoi! tu sais parler? répond-elle. As-tu donc une langue? Oh! que n'en as-tu point! ou plutôt que je n'eusse point d'oreilles? Ta voix de sirène m'a doublement blessée. J'étais assez chargée tout à l'heure, sans ce surcroît qui m'accable. Mélodieuse dissonance, célestes accords aux rudes effets! douce harmonie pour l'oreille qui blesse profondément le coeur!
LXXIII.--«Si je n'avais point d'yeux, si je n'avais que des oreilles, mes oreilles adoreraient cette beauté invisible et intérieure; ou si j'étais sourde, tes charmes extérieurs toucheraient en moi tout ce qu'il y a de sensible. Quoique sans yeux et sans oreilles pour voir ou pour entendre, je t'aimerais encore rien qu'en te touchant.
LXXIV.--«Suppose maintenant que le sens du toucher me soit ravi; que je ne puisse ni voir, ni entendre, ni toucher, qu'il ne me reste que l'odorat; mon amour pour toi n'en serait pas moins vif, car de la distillerie de ton adorable visage sort une haleine parfumée qui excite l'amour par l'odorat.
LXXV.--«Mais quel banquet n'offrirais-tu pas au goût puisque tu nourris et alimentes les quatre autres sens? ne désireraient-ils pas que le festin fût éternel, en ordonnant au soupçon de fermer la porte à double tour, de peur que la jalousie, cet hôte sombre et mal venu, ne se glissât parmi eux pour troubler la fête?»
LXXVI.--Encore une fois s'ouvrit le portique couleur de rubis qui avait déjà donné passage aux doux accents de son discours: semblable à une aurore rougeâtre qui prédit toujours le naufrage aux marins, la tempête aux campagnes, les regrets aux pasteurs, la désolation aux oiseaux, le vent et les bourrasques aux troupeaux et aux bergers.
LXXVII.--Prudemment elle observe ce sinistre présage. De même que le vent se tait avant la pluie, que le loup entr'ouvre les dents avant de hurler, que la baie se fend avant de faire tache, ou comme la balle meurtrière d'un fusil, ce qu'il allait dire la frappe avant qu'il eût parlé.
LXXVIII.--Elle tombe par le seul effet de son regard; car les regards tuent l'amour, et l'amour ressuscite par des regards: un sourire guérit la blessure produite par des sourcils froncés. Heureuse faillite que celle qui enrichit ainsi l'amour! Le pauvre enfant, croyant qu'elle est morte, presse ses joues pâles jusqu'à leur rendre leur vermillon.
LXXIX.--Tout étonné, il renonce à sa première intention, qui était de la réprimander vertement; ce que prévint l'astucieux amour. Honneur à la ruse qui sut si bien la protéger! car elle reste étendue sur le gazon, comme si elle était morte, jusqu'à ce que le souffle d'Adonis la rappelle à la vie.
LXXX.--Il lui serre le nez, la frappe sur les joues, plie ses doigts, lui presse l'artère, réchauffe ses lèvres, et cherche mille moyens pour réparer le mal qu'ont causé ses duretés. Il lui donne un baiser: volontiers elle ne se relèverait plus pourvu qu'il l'embrasse encore.
LXXXI.--A cette nuit de chagrin succède le jour: elle entr'ouvre doucement ses deux fenêtres bleues, semblables au soleil lorsqu'à son éclatant retour il charme le matin et console l'univers. De même que le brillant soleil embellit le ciel, l'oeil de Vénus illumine son visage.
LXXXII.--Elle en tourne les rayons sur son visage sans barbe comme s'il lui empruntait tout son éclat. Jamais quatre astres aussi beaux n'auraient été réunis, si Adonis n'avait voilé les siens, en abaissant ses sourcils: mais ceux de Vénus, qui brillaient à travers le cristal de ses larmes, resplendissaient comme la lune réfléchie dans l'eau pendant la nuit.
LXXXIII.--«Où suis-je donc?? dit-elle; sur la terre ou dans le ciel? Suis-je dans l'Océan ou dans le feu? quelle heure est-il? est-ce le matin ou le soir fatigué? suis-je ravie de mourir, ou désiré-je la vie? Tout à l'heure je vivais, et ma vie était assurée contre la mort! tout à l'heure je mourais, et la mort m'était un ravissement!
LXXXIV.--«Oh! c'était toi qui me tuais! Fais-moi mourir encore: l'habile maître de tes yeux, ton coeur inflexible a su leur enseigner des regards dédaigneux et un tel mépris qu'ils ont assassiné mon pauvre coeur; et mes yeux, fidèles guides de leur reine, auraient été à jamais privés de la vue, sans la compassion de tes lèvres.
LXXXV.--«Puissent-elles se baiser longtemps, pour prix de cette cure! Oh! ne laisse jamais flétrir leur incarnat! et puisse leur fraîcheur dissiper tant qu'elles dureront les influences dangereuses de l'année! Les astrologues qui ont écrit sur la mort diront que la peste est bannie par ton souffle.
LXXXVI.--«Lèvres pures, sceaux délicieux imprimés sur mes lèvres, quel marché pourrais-je faire pour obtenir encore leur empreinte! Me vendre moi-même? ah! j'y consens, pourvu que tu veuilles m'acheter, me payer, et en bien user envers moi. Si tu fais cette acquisition, de crainte de méprises, applique bien ton sceau sur mes lèvres vermeilles.
LXXXVII.--«Avec mille baisers tu peux acheter mon coeur, et les payer à ton loisir l'un après l'autre. Que sont pour toi dix fois cent baisers? ne sont-ils pas bien vite comptés, bien vite donnés? Convenons, qu'en cas de non-payement, la dette serait double; deux mille baisers te donneraient-ils tant de peine?»
LXXXVIII.--«Belle reine, dit-il, si vous me devez quelque amour, que mes jeunes années vous expliquent mes bizarreries; ne cherchez pas à me connaître avant que je me connaisse moi-même: il n'est pas de pêcheur qui n'épargne le fretin. La prune mûre tombe, la verte tient à la branche; ou si elle est cueillie trop tôt, elle est aigre au goût.
LXXXIX.--«Voyez! le consolateur du monde achève à l'occident, d'un pas fatigué, sa brûlante carrière de la journée; le hibou, héraut de la nuit, crie qu'il est tard; les troupeaux sont rentrés dans leur bercail, les oiseaux dans leur nid, les noirs nuages qui voilent la lumière du ciel nous somment de nous séparer et de nous dire bonsoir...
XC.--«Laissez-moi donc vous dire bonne nuit, et dites-en de même; si vous y consentez, vous aurez un baiser.» «Bonne nuit,» répond Vénus. Et avant qu'il ait dit adieu, elle lui offre le doux gage du départ; ses bras se croisent autour du cou d'Adonis; elle semble s'incorporer avec lui; leurs visages se touchent.
XCI.--Enfin, hors d'haleine, il se dégage et retire la rosée céleste, cette jolie bouche de corail dont les lèvres avides de la déesse connaissaient bien le parfum délicieux; elles s'en désaltèrent, et se plaignent cependant de la sécheresse. Adonis accablé de caresses, elle épuisée par sa froideur, tous deux tombent à terre avec leurs lèvres collées ensemble.
XCII.--Maintenant ses rapides désirs ont conquis sa proie plus docile, elle se nourrit sans pouvoir se rassasier; ses lèvres sont triomphantes, celles d'Adonis obéissent et payent la rançon qu'exige un vainqueur dont la pensée, vorace comme un vautour, porte si haut ses prétentions qu'il tarit l'humide trésor des lèvres du vaincu.
XCIII.--Une fois qu'elle a goûté la douceur des dépouilles, elle commence à piller avec une aveugle fureur; son visage est en sueur, son sang bouillonne; sa passion, sans frein, lui donne un courage désespéré; elle appelle l'oubli, et repousse la raison, elle oublie la chaste rougeur de la honte et le naufrage de l'honneur.
XCIV.--Lassé, fatigué et échauffé par ses étroits embrassements, tel qu'un oiseau sauvage apprivoisé à force d'être manié, tel que l'agile chevreuil fatigué par la chasse, ou comme un enfant mutin calmé par des caresses, Adonis obéit, et ne résiste plus, pendant que Vénus lui prend non tout ce qu'elle veut, mais tout ce qu'elle peut.
XCV.--Quelle cire assez gelée pour ne pas se fondre à la chaleur, et pour ne pas céder enfin à la plus légère impression? Les objets placés au delà de l'espérance sont souvent atteints par la témérité, surtout en fait d'amour; la hardiesse dépasse la permission: l'Amour ne se décourage pas comme un lâche pâle et tremblant, mais ose davantage quand ce qu'il courtise est rebelle.
XCVI.--Oh! si elle avait renoncé, lorsque Adonis fronçait le sourcil, elle n'eût point savouré un semblable nectar sur ses lèvres: des mots durs et de sévères regards ne doivent point repousser les amants. Les roses ont bien des épines, mais on recueille néanmoins. La beauté fût-elle sous vingt verrous, l'Amour triompherait de tous les obstacles et les enfoncerait tous.
XCVII.--Par pitié, enfin, elle ne peut le retenir plus longtemps; le pauvre enfant la prie de le laisser aller; elle se décide à ne plus le retenir, lui dit adieu, et lui recommande d'avoir bien soin de son coeur, qu'il emporte captif dans sa poitrine, jure-t-elle par l'arc de Cupidon.
XCVIII.--«Aimable enfant, dit-elle, je vais passer cette nuit dans la douleur, car mon coeur blessé ordonne à mes yeux de veiller. Dis-moi, maître de l'Amour, nous verrons-nous demain? Dis-moi, nous verrons-nous, nous verrons-nous; veux-tu me le promettre?» Il lui répond, non, parce qu'il a l'intention d'aller le lendemain chasser le sanglier avec quelques-uns de ses amis.
XCIX.--«Le sanglier!» s'écrie-t-elle, et une soudaine pâleur couvre son visage, comme une gaze étendue sur une rose purpurine: elle tremble à ses paroles, elle jette ses bras autour de son cou qu'elle enchaîne, elle tombe, toujours suspendue à son cou, elle tombe sur le dos et lui sur son sein.
C.--La voilà dans la lice de l'Amour; son champion est monté pour le combat: vaine illusion; il ne veut pas dompter sa monture. Plus malheureuse que Tantale, elle tient l'Élysée et les délices lui échappent.
CI.--Telle que ces pauvres oiseaux, qui, abusés par des grappes peintes, se rassasient par les yeux et souffrent la faim, elle languit dans sa mésaventure, comme ces pauvres oiseaux qui voyaient des baies inutiles. Elle prodigue ses baisers à son amant pour chercher à allumer l'ardeur qu'elle ne trouve point en lui.
CII.--Mais tout est inutile, bonne reine, cela ne sera pas; elle a osé tout ce qui se pouvait oser: ses prières eussent mérité une plus riche récompense. Elle est l'Amour; elle aime et n'est point aimée. «Fi donc! fi donc! dit-il, vous m'étouffez; laissez-moi partir, vous n'avez aucune raison de me retenir ainsi.»
CIII.--«Tu serais déjà parti, cher enfant, répond-elle, si tu ne m'avais dit que tu voulais chasser le sanglier. Oh! sois prudent; tu ne sais pas ce que c'est de blesser avec le fer d'une javeline ce sauvage animal qui aiguise sans cesse des défenses qui n'ont jamais de fourrure, décidé à tuer son adversaire comme un boucher funeste.
CIV.--«Sur son dos il a une armée de piques hérissées qui sans cesse menacent ses ennemis; ses yeux, semblables à des vers luisants, étincellent quand il est irrité; son groin creuse des tombeaux partout où il passe; furieux, il frappe tout ce qu'il rencontre, et tous ceux qu'il frappe, ses cruelles défenses les tuent.
CV.--«Ses flancs robustes, armés de rudes soies, sont à l'épreuve de la pointe de ta lance; son cou épais et court est difficile à blesser; dans sa fureur, il attaquerait le lion; les broussailles et les arbustes épineux à travers lesquels il se précipite se séparent comme s'ils en avaient peur.
CVI.--«Hélas! il ferait peu de cas de ton visage, auquel les yeux de l'Amour payent un tribut de regards; de ta douce main, de tes lèvres suaves, ou de tes yeux de cristal dont la perfection étonne le monde. Mais, s'il pouvait te surprendre, le cruel, ô triste pressentiment! il détruirait tous tes charmes, comme il détruit une prairie.
CVII.--«Oh! laisse-le en paix dans sa dégoûtante tanière: la beauté n'a rien à faire avec de tels monstres; ne t'expose pas volontairement à ce danger! Ceux qui prospèrent prennent conseil de leurs amis. Quand tu as nommé le sanglier, à ne te rien cacher, j'ai tremblé pour toi, et tout mon corps a frémi.
CVIII.--«N'as-tu pas remarqué mon visage? N'ai-je point pâli? n'as-tu pas vu les indices de la crainte dans mes yeux? ne me suis-je pas évanouie? ne suis-je point tombée? Dans ce sein sur lequel tu es penché, mon coeur, troublé par de tristes pressentiments, palpite, s'agite, ne trouve point de repos; il te soulève sur ma poitrine comme un tremblement de terre.
CIX.--«Car là où règne l'amour, une jalouse inquiétude s'établit d'elle-même sa sentinelle, donne de fausses alarmes, dénonce la rébellion, et dans un temps de paix crie: Tue, tue! Elle trouble le paisible amour par ses caprices, comme l'air et l'eau éteignent le feu.
CX.--«Ce délateur chagrin, cet espion qui fomente les querelles, cette chenille qui dévore les tendres bourgeons de l'amour, cette jalousie rapporteuse, querelleuse, qui tantôt apporte des nouvelles vraies et tantôt des fausses, elle frappe à la porte de mon coeur et me dit à l'oreille que si je t'aime, je dois craindre ta mort.
CXI.--«Bien plus, elle offre à mes regards le tableau d'un sanglier furieux; sous ses défenses aiguës, je vois étendu sur le dos quelqu'un qui te ressemble, couvert de blessures, et dont le sang répandu sur les fleurs nouvelles les fait pencher de douleur et baisser la tête.
CXII.--«Que ferais-je en te voyant dans cet état, puisque je tremble à cette image? Cette pensée fait saigner mon faible coeur, et la crainte m'enseigne l'avenir! Oui, je prédis ta mort et mon éternelle douleur, si demain tu rencontres le sanglier.
CXIII.--«Mais si tu veux absolument chasser, laisse-toi guider par moi, lance tes chiens contre le lièvre peureux, le renard qui vit de ruse ou le chevreuil qui n'ose rien affronter; poursuis ces timides animaux sur les collines, et tiens tête à ton lévrier sur ton coursier agile.
CXIV.--«Et lorsque tu es sur la trace du lièvre à la vue courte, observe comme le pauvre fugitif devance le vent pour échapper à son danger, et avec quel soin il tourne et traverse et multiplie ses détours; les différents sentiers qu'il suit sont comme un labyrinthe pour dérouter ses ennemis.
CXV.--«Quelquefois il court au milieu d'un troupeau de moutons pour tromper l'odorat subtil des chiens; quelquefois il traverse des lieux souterrains où les lapins habitent, pour arrêter les hurlements sonores de ceux qui le poursuivent; quelquefois encore, c'est dans une troupe de daims qu'il se cache: le danger invente des ruses, la crainte donne de l'esprit.
CXVI.--«Car une fois là, son odeur se mêle à celle d'autres animaux, les lévriers excités reniflent l'air, ils hésitent et ils cessent leurs clameurs jusqu'à ce qu'ils soient parvenus avec peine à reconnaître la piste refroidie. Alors les aboiements recommencent, l'écho répond comme si une autre chasse avait lieu dans les airs.
CXVII.--«Cependant le pauvre lièvre, au sommet d'un coteau lointain, se tient accroupi; il écoute pour entendre si les ennemis le poursuivent encore; il entend de nouveau leurs voix bruyantes, et son désespoir peut bien se comparer à celui d'un malade qui entend retentir le glas.
CXVIII.--«Tu verras ce malheureux, inondé de sueur, tourner et retourner, revenir sur ses pas: chaque broussaille jalouse écorche ses jambes fatiguées; chaque ombre le fait arrêter; le moindre bruit le fait hésiter, car l'infortune est foulée aux pieds par tous, et dans son abaissement elle ne trouve aucun ami.
CXIX.--«Reste tranquille; écoute-moi encore un peu: non, ne me résiste pas, car tu ne te relèveras pas. Si, contre mon habitude, tu m'entends faire de la morale, c'est pour te faire haïr la chasse du sanglier. J'ajoute ceci à cela et une raison à une autre, car l'amour peut faire un commentaire sur tous les maux.
CXX.--«Où en étais-je?--Peu m'importe, dit-il; laissez-moi, et l'histoire finira fort à propos: la nuit se passe.--Eh bien! qu'importe! dit-elle.--Je suis attendu par mes amis, répond-il; voilà qu'il fait obscur, et je tomberai en m'en allant.--Ah! lui dit-elle, le désir ne voit jamais mieux que la nuit.
CXXI.--«Mais si tu tombes, figure-toi que c'est la terre qui, amoureuse de toi, te fait trébucher rien que pour te dérober un baiser. De riches dépouilles rendent les honnêtes gens voleurs; c'est ainsi que tes lèvres rendent la modeste Diane dédaigneuse et solitaire; elle a peur d'être tentée de te voler un baiser et de mourir parjure.
CXXII.--«Maintenant je devine la raison de cette nuit si sombre. Cynthie honteuse obscurcit son diadème d'argent, jusqu'à ce que la nature soit condamnée comme traître et faussaire pour avoir volé au ciel les moules divins dans lesquels elle t'a formé, en dépit des cieux, pour éclipser le soleil pendant le jour et Cynthie pendant la nuit.
CXXIII.--«C'est pourquoi elle a séduit les Destinées pour détruire le rare chef-d'oeuvre de la nature, en mêlant des infirmités à la beauté, et d'impurs défauts à la perfection pure, qu'elle a soumise à la tyrannie des cruels accidents et de toutes sortes de maux.
CXXIV.--«Tels que la fièvre brûlante et ses pâles accès; la peste qui empoisonne la vie; la folie et son délire; la maladie qui ronge la moelle des os, et qui corrompt le sang en l'échauffant; enfin le dégoût, la douleur et le funeste désespoir ont juré la mort de la nature pour la punir de t'avoir fait si beau.
CXXV.--«Et ce qui charme n'est pas la moindre de toutes ces maladies, c'est qu'un combat d'une minute détruise la beauté, le charme, le goût, le teint, la grâce: tout ce qu'admirait tout à l'heure un spectateur impartial est tout à coup perdu, fondu, anéanti, comme la neige disparaît sous le soleil de midi.
CXXVI.--«Ainsi donc, en dépit de la stérile chasteté, des vestales sans amour et des nonnes égoïstes qui voudraient réduire la population de la terre et produire une disette de fils et de filles... sois prodigue. La lampe qui brûle pendant la nuit épuise son huile pour donner sa lumière au monde.
CXXVII.--«Ton corps sera-t-il autre chose qu'un tombeau dévorant, s'il engloutit toute la postérité que d'après les droits du temps tu dois avoir, à moins que tu ne la détruises dans une sombre obscurité? S'il en est ainsi, le monde te tiendra en mépris puisque par ton orgueil tu le prives d'une si belle espérance.
CXXVIII.--«Par là, tu t'anéantis toi-même, crime plus grand que la guerre civile, ou que celui des hommes qui portent sur eux-mêmes des mains furieuses, ou bien des pères meurtriers qui arrachent la vie à leurs fils. Une hideuse rouille s'attache au trésor caché, mais l'or qui est mis en usage se multiplie toujours.»
CXXIX.--«Allons, répondit Adonis; vous allez retomber dans vos vains discours tant de fois rebattus? Le baiser que je vous ai donné vous a été accordé en vain: c'est en vain que vous luttez contre un torrent; car je vous proteste, par cette ténébreuse nuit, sombre nourrice du désir, que je vous aime de moins en moins depuis votre dissertation.
CXXX.--«Si l'Amour vous prêtait vingt mille langues, dont chacune serait plus touchante que la vôtre, et aussi séduisante que les chants des sirènes amoureuses, ses accents pénétrants seraient vains pour mon oreille; car sachez que mon coeur s'y tient armé en sentinelle, et n'y laisserait pas en entrer un son perfide.
CXXXI.--«De peur que la mélodie trompeuse ne pénétrât jusque dans la paisible enceinte de mon sein: et là mon petit coeur lui-même serait entièrement perdu, s'il était privé de sommeil dans sa chambre à coucher. Non, madame, non; mon coeur ne désire point de gémir; il dort profondément tant qu'il dort seul.
CXXXII.--«Qu'avez-vous dit que je ne puisse réfuter? le sentier qui conduit au péril est doux. Je ne hais pas l'amour, mais votre manière d'aimer qui prête des embrassements à tous les étrangers, vous en agissez ainsi pour la multiplication de l'espèce: bizarre excuse de prendre la raison pour servir les excès de la volupté.
CXXXIII.--«Ne l'appelez pas l'amour; l'Amour s'est envolé au ciel depuis que la honteuse débauche usurpe son nom sur la terre, et s'est couverte de sa ressemblance pour séduire la beauté vermeille et la déshonorer; car ce tyran la souille de ses brûlantes caresses, et la flétrit bientôt comme la chenille flétrit les jeunes feuilles.
CXXXIV.--«L'amour réjouit comme le soleil après l'orage, l'effet de la débauche est comme celui de la tempête après le soleil; l'aimable printemps de l'amour demeure toujours frais, l'hiver de la débauche arrive avant que son été soit à demi fini; l'amour ne rassasie jamais, la débauche meurt comme un glouton; l'amour est tout vérité, la débauche est pleine de tromperies et de mensonges.
CXXXV.--«J'en pourrais dire davantage, mais je n'ose; ce texte est vieux et l'orateur trop jeune. Je me retire donc avec tristesse; mon visage est rouge de honte et mon coeur plein de douleur: mes oreilles, qui ont écouté votre langage indécent, se brûlent elles-mêmes pour s'être ainsi rendues coupables.»
CXXXVI.--Il dit, s'arrache du doux lien de ces beaux bras qui l'enchaînaient sur le sein de Vénus; et il retourne chez lui en courant à travers les sombres prairies, la laissant étendue par terre et désolée. Avez-vous jamais vu une brillante étoile filer dans le ciel? tel fuit Adonis pendant la nuit loin des yeux de Vénus.
CXXXVII.--Ses regards le suivent comme ceux d'un homme, sur le rivage, contemplent un ami qui vient de s'embarquer, jusqu'à ce que les vagues furieuses ne lui permettent plus de l'apercevoir, en soulevant leurs crêtes jusqu'aux nuages: de même la nuit impitoyable et sombre enveloppe de ses ténèbres l'objet qui charmait l'oeil de Vénus.
CXXXVIII.--Étourdie comme celui qui vient de laisser tomber par mégarde un précieux bijou dans les ondes, ou étonnée comme l'homme errant dans les ténèbres, lorsque son fanal s'éteint au milieu d'un bois dangereux, telle Vénus reste confondue après avoir perdu dans l'obscurité celui qu'elle avait découvert sur son chemin.
CXXXIX.--Elle frappe son sein qui gémit, et les cavernes voisines répètent ses plaintes comme si elles en étaient troublées; sa passion s'augmente. Hélas! s'écrie-t-elle; et vingt fois elle ajoute: malheur, malheur! Vingt échos répètent vingt fois le même cri.
CXL.--Elle les écoute, commence une douloureuse lamentation, et improvise un chant mélancolique; elle dit comment l'amour rend la jeunesse esclave et fait radoter les vieillards; comment l'amour est sage dans la folie et fou dans la sagesse. Son triste chant finit toujours par malheur; et le choeur des échos répond à sa voix.
CXLI.--Son chant dura longtemps, plus longtemps que la nuit; car les heures de ceux qui aiment sont longues, quoiqu'elles paraissent courtes. S'ils sont contents eux-mêmes, ils s'imaginent que les autres jouissent de la même satisfaction et partagent leur plaisir; leurs longues histoires souvent recommencées finissent sans auditeurs, et ne finissent jamais.
CXLII.--Car avec qui Vénus passerait-elle la nuit, si ce n'est avec de vains sons, comparables à des parasites, répondant à toutes les voix, comme des cabaretiers à la langue acérée, et adoucissant l'humeur des esprits fantasques? Elle disait oui, l'écho répondait oui; et il eût dit non si elle eût voulu.