Part 6
Dosithée n'étant pas capable de se défendre de ces argumens, se laissa aveuglement conduire par la devotion indiscrete dont elle devint infatuée; la simple pratique des Commandemens de Dieu ne passa plus chez elle pour être de grand prix auprès de lui; il falloit que les oeuvres de surerogation l'accompagnassent, & encore avec tout cet attirail, elle étoit toujours dans une crainte continuelle des peines de l'autre monde dont elle étoit si souvent menacée. Comme il est impossible ici bas de détruire en nous ce qu'on appelle connoissance, elle n'étoit jamais en paix avec soi-même, c'étoit une guerre sans relache qu'elle faisoit imprudemment à son pauvre corps, & les combats atroces qu'elle lui livroit, étoient rarement suivis de quelque courte tréve.
_Agnès._ Helas qu'elle étoit à pleindre, & qu'elle m'auroit fait de compassion, si je l'avois vue dans cet égarement.
_Angelique._ Comme son naturel amoureux causoit selon elle, ses plus grands defauts; elle ne negligeoit rien de tout ce qui pouvoit éteindre ses feux les plus innocens; les jeûnes, les haires, & les cilices étoient mis en usage, & le changement d'un Directeur plus raisonnable que le premier, ne put apporter la moindre diminution à sa folie: elle fut quatre ans entiers dans cet état, & y seroit toujours restée sans un trait de devotion qui l'en tira. Entre les conseils qu'elle avoit reçus de son ancien Confesseur, elle en pratiquoit un avec une regularité sans égale. C'étoit de recourir à un tableau de saint Alexis, miroir de chasteté, qui étoit à son Oratoire, & de s'y prosterner lors qu'elle se verroit pressée de la tentation, ou qu'elle ressentiroit en elle-même ces mouvemens dont elle s'accusoit si souvent. Un jour donc qu'elle se trouva plus émue qu'à l'ordinaire, & que sa nature la combattoit plus vivement que de coutume, elle eut recours à son Saint, elle lui representa les larmes aux yeux, la face en terre, & le coeur porté vers le Ciel l'extreme danger où elle se trouvoit, lui raconta avec une candeur & une simplicité merveilleuse, combien inutilement elle s'étoit défendue, & avoit fait ses efforts pour reprimer les violens transports qu'elle ressentoit.
Elle accompagna sa priere de penitence & de discipline, qu'elle prit en presence de ce Bien-heureux pellerin. Mais comme on rapporte de lui qu'il ne fut aucunement touché de la beauté de sa femme la premiere nuit de ses nôces, qu'il abandonna; Le beau corps de cette innocente exposé nu devant lui, ne fit aucune impression sur son esprit, & les coups dont elle le chargeoit si vivement ne le porterent aucunement à en avoir compassion. Après s'être ainsi déchirée elle se recommanda de nouveau à ce bon Romain, & se retira comme victorieuse pour aller vaquer avec tranquillité à des exercices moins fatigans.
_Agnès._ Ah Dieu! que la superstition fait de ravage dans une ame lors qu'elle s'en est emparée!
_Angelique._ A peine Dosithée fut-elle sortie de sa chambre, qu'elle se sentit le corps tout en feu, & l'esprit porté à la recherche d'un plaisir qu'elle ne connoissoit point encore. Un chatouillement extraordinaire anima tous ses sens, & son imagination se remplissant de mille idées lascives, laissa cette pauvre Religieuse à demi vaincue. Dans ce pitoyable état elle retourne à son Intercesseur, elle redouble ses prieres, & le conjure par tout ce que la devotion peut avoir de plus sensible à lui accorder le don de continence, sa ferveur n'en demeura pas là, elle prit encore les instrumens de penitence en main & s'en servit pendant un quart d'heure avec une ardeur la plus folle, & la plus indiscrete du monde.
_Agnès._ Eh bien cela la soulagea-t-il un peu?
_Angelique._ Helas bien loin de cela, elle se retira de son Oratoire encore plus transportée de l'amour qu'auparavant. Vêpres sonnerent, elle eut beaucoup de peine à y assister tout au long. Des étincelles de feu lui sortoient des yeux & sans savoir ce qu'elle souffroit j'admirois son instabilité, & comme elle étoit dans un mouvement continuel.
_Agnès._ Mais d'où provenoit cela?
_Angelique._ Cela étoit causé par l'ardeur extreme qu'elle ressentoit par tout le corps, & surtout aux parties où elle s'étoit disciplinée. Car il faut que tu saches que bien loin que ces sortes d'exercices eussent été capables d'éteindre les flammes qui la consumoient, au contraire ils les avoient augmentées de plus en plus, & avoient reduit cette pauvre Enfant dans un état à ne pouvoir quasi plus y resister. Cela est facile à concevoir, d'autant que les coups de fouet qu'elle s'étoit donnés sur le Derriere, ayant excité la chaleur dans tout le voisinage, y avoient porté les esprits les plus purs & les plus subtils du sang, qui pour trouver une issue conforme à leur nature toute de feu, aiguillonnoient vivement les endroits ou ils étoient assemblés, comme pour y faire quelque ouverture.
_Agnès._ Le combat dura-t-il long-temps?
_Angelique._ Il commença & fut terminé dans une journée, si-tôt que vêpres furent achevées comme si Dosithée n'avoit pas pu s'adresser directement à Dieu, elle s'en alla se prosterner, derechef devant son Oratoire elle prie, elle pleure, elle gemit, mais toujours inutilement. Elle se sent plus pressée que jamais, & pour insulter de nouveau à cette nature opiniâtre elle prend le fouet en main & relevant ses jupes & sa chemise jusqu'au nombril, & l'attachant d'une ceinture, elle outrage avec violence ses fesses, & cette partie qui lui causoit tant de peine, qui étoient toutes à découvert. Cette rage ayant duré quelque temps les forces lui manquerent pour ce cruel exercice, elle n'en eut pas même assez pour détacher ses habits qui l'exposoient à demi nue, elle s'appuya la tête sur sa couche, & faisant reflexion sur la condition des hommes qu'elle appelloit malheureuse, de ce qu'ils étoient nés avec des mouvemens que l'on condamnoit quoi qu'il fût presque impossible de les reprimer. Elle tomba en foiblesse, mais ce fut une foiblesse Amoureuse que la fureur de la passion causa, & qui fit goûter à cette jeune Enfant un plaisir qui la ravit jusques au Ciel. Dans ce moment la nature unissant toutes ses forces, brisa tous les obstacles qui s'opposoient à ses saillies, & cette Virginité qui jusque-là avoit été captive, se delivra sans aucun secours avec impetuosité, en laissant sa gardienne étendue par terre pour marque évidente de sa défaite.
_Agnès._ Ah Dieu j'aurois voulu être là presente!
_Angelique._ Helas quel plaisir aurois-tu eu? Tu aurois vu cette innocente à demi nue pousser des soupirs dont elle ignoroit la cause! Tu l'aurois vue dans un extase les yeux à demi mourans, sans force ni vigueur, succomber sous les loix de la nature toute pure, & perdre malgré ses soins ce tresor dont la garde lui avoit donné tant de peine.
_Agnès._ He bien, c'est enquoi j'aurois pris du plaisir, de la considerer ainsi toute nue, & de remarquer curieusement tous les transports, que l'Amour lui auroit causé au moment qu'elle fut vaincue.
_Angelique._ Si-tôt que Dosithée fut revenue de cette syncope, son esprit qui n'étoit auparavant enseveli que dans d'épaisses tenebres, se trouva à l'instant développé de toute son obscurité, ses yeux furent ouverts, & reflechissant sur ce qu'elle avoit fait, & sur le peu de vertu de son saint qu'elle avoit tant invoqué; elle connut qu'elle avoit été dans l'erreur, & s'éleva ainsi de sa propre force par une metamorphose surprenante, au dessus de toutes les choses qu'elle n'osoit auparavant regarder, & n'eut plus que du mépris pour celles qui avoient fait son plus grand attachement.
_Agnès._ C'est-à-dire que de scrupuleuse elle devint indevote, & qu'elle ne fit plus d'offrande à tous _les Sanctarelles_ qu'elle adoroit auparavant.
_Angelique._ Tu prends mal les choses. On peut se défaire de la superstition sans tomber dans l'impieté; c'est ce que fit Dosithée; elle apprit par son experience, que c'étoit au souverain Medecin qu'il falloit recourir dans ses foiblesses; que les tentations n'étoient pas dans la puissance des Fideles, & que dans l'ame la plus soumise il s'élevoit souvent des pensées & des mouvemens involontaires, qui ne faisoient pas seulement le moindre defaut. Tu vois comme je ne t'ai rien dit que de veritable quand je t'ai assurée que c'étoit la devotion qui l'avoit tirée de ses scrupules.
Il en arriva presque le même à une Religieuse Italienne, qui après s'être prosternée fort souvent devant la figure d'un enfant nouvellement né qu'elle appelloit son petit Jesus, & l'avoir conjuré plusieurs fois de lui accorder la même chose, par ces tendres paroles, qu'elle proferoit avec une affection extraordinaire. _Dolce Signore mio Gjesu, fate-mi la gratia &c._ voyant que toutes ses prieres étoient sans effet, elle crut que l'enfance de celui qu'elle invoquoit, en étoit la cause, & qu'elle trouveroit mieux son compte en s'adressant à l'image du pere Eternel, qui le representoit dans un âge plus avancé, elle alla donc retrouver son petit Signor à qui elle reprocha son peu de vertu, lui protestant qu'elle ne s'amuseroit jamais à lui ni à aucun enfant de sa sorte, & le quitta ainsi en lui appliquant ces paroles du proverbe. _Chi S'impaccia con Fanciulli, con Fanciulli fi ritrova._ Reflechis un peu jusques où va la superstition, & à quelle extremité de folie, l'ignorance nous conduit quelquefois.
_Agnès._ Il est vrai que cet exemple en est une preuve sensible, & que la simplicité de cette Religieuse est sans égale. Les Italiennes ne passent pas neanmoins pour sottes, on dit qu'elles ont infiniment de l'esprit, & que peu de choses sont capables de les arrêter & d'échapper à leur penetration.
_Angelique._ Cela est vrai communement parlant, mais il s'en trouve toujours quelqu'unes qui ne sont pas si éclairées que les autres. Outre que ce n'est pas toujours une marque de stupidité que d'avoir des scrupules & des doutes. Car il faut que tu saches ma chere Agnès (qu'hors les choses de la Religion) il n'y a rien de certain ni d'assuré dans ce monde, il n'y a point de parti qui ne puisse se soutenir, & que nous n'avons pour l'ordinaire que des idées fausses & confuses des choses que nous croyons savoir plus parfaitement. La verité est encore inconnue, & tous les soins & les artifices des hommes qui s'appliquent serieusement à sa recherche, n'ont pu encore nous la rendre sensible, quoi qu'ils ayent cru souvent l'avoir découverte.
_Agnès._ Mais comment conduire donc nôtre esprit dans une ignorance si universelle?
_Angelique._ Il faut mon Enfant pour ne point abuser, regarder les choses dès leur origine, les envisager dans leur simple nature, & en juger ensuite conformement à ce que nous y voyons. Il faut surtout éviter de laisser prévenir sa raison & de la laisser obseder par les sentimens d'autrui qui ne peuvent être pour l'ordinaire que des opinions. Et il faut enfin se donner de garde de se laisser prendre par les yeux & par ses oreilles, c'est-à-dire par mille choses exterieures dont on se sert souvent pour seduire nos sens, mais se conserver toujours l'esprit libre & degagé des sottes pensées & de niaises maximes dont le vulgaire est infatué, qui comme une bête, court indifferemment après tout ce qu'on lui presente, pourvu qu'il soit revêtu de quelque belle apparence.
_Agnès._ Je conçois bien tout ceci, & je crois même qu'on peut pousser encore ton raisonnement plus loin & y comprendre bien des choses que tu en exemptes. Il faut avouer qu'il y a un extreme plaisir à t'entendre, quand tu ne serois pas aussi belle & aussi jeune comme tu es, ton esprit seul te rendroit aimable. Donne-moi un baiser?
_Angelique._ De tout mon coeur ma plus chere, je suis ravie de te plaire en quelque chose, & d'avoir trouvé en toi tant de disposition à recevoir les lumieres qui te manquoient. Quand on a l'esprit développé des tenebres, & débarrassé de toutes sortes d'inquietude, il n'y a point de moment dans nôtre vie que nous ne goûtions quelques plaisirs, & que nous ne puissions même des peines & des scrupules des autres, faire un sujet de recreation. Mais laissons là toute cette Morale, à laquelle je me suis insensiblement engagée. Baise-moi ma mignonne je t'aime plus que ma vie.
_Agnès._ Eh bien es-tu contente? tu ne songes pas qu'on peut nous appercevoir ici.
_Angelique._ Eh quel sujet avons-nous de craindre, entrons dans ce Berceau; nous n'y pourrons être vues de personne. Mais je ne suis pas encore satisfaite, tes baisers n'ont rien que de commun, donne m'en un à la Florentine?
_Agnès._ Je crois que tu es folle? est-ce que tout le monde ne baise pas de la même maniere? Que veux-tu dire par ton _baiser à la Florentine_?
_Angelique._ Approche-toi de moi je vais te l'apprendre.
_Agnès._ Oh Dieu tu me mets toute en feu, ah que cette badinerie est lascive, retire-toi donc, ah comme tu me tiens embrassée, tu me devores.
_Angelique._ Il faut bien que je me paye des leçons que je te donne. Voilà de la façon que les personnes qui s'aiment veritablement se baisent, en lançant amoureusement la langue entre les levres de l'objet qu'on cherit, pour moi je trouve qu'il n'y a rien de plus doux & de plus delicieux, quand on s'en acquitte comme il faut, & jamais je ne le mets en usage que je ne sois ravie en extase, & que je ne ressente par tout mon corps un chatouillement extraordinaire, & un certain je ne sais quoi que je ne te puis exprimer, qu'en te disant que c'est un plaisir qui se répand universellement dans toutes les plus secretes parties de moi-même, qui penêtre le plus profond de mon coeur, & que j'ai droit de le nommer _Un abregé de la souveraine volupté_. Eh toi tu ne dis rien! quel sentiment t'a-t-il causé?
_Agnès._ Ne te l'ai-je pas assez fait connoître, quand je t'ai dit que tu me mettois toute en feu, mais d'où vient que tu appelles ces sortes de caresses _Un Baiser à la Florentine_?
_Angelique._ C'est parce qu'entre les Italiennes, les Dames de Florence passent pour être les plus amoureuses, & pour pratiquer ce Baiser de la maniere que tu l'as reçu de moi. Elles y trouvent un plaisir singulier, & disent qu'elles le font à l'imitation de la colombe qui est un oiseau innocent, & qu'elles y rencontrent je ne sais quoi de lascif & de piquant, qu'elles n'éprouvent point & ne goûtent pas dans les autres. Je m'étonne comment l'Abbé & le Feuillant ne t'apprirent point cela pendant ma retraite? car ils ont fait l'un & l'autre le voyage d'Italie, & apparemment s'y sont rendus savans dans toutes les pratiques les plus secretes de l'Amour, qui sont particulieres à ceux du Pays.
_Agnès._ Vraiment j'avois bien l'esprit autre part qu'à ces badineries, lors qu'ils me vinrent voir, pour m'en souvenir à present. Je sais bien qu'il n'y eut point de caresses ni de sottises dont leur fureur ne s'avisât; mais quoi, le plaisir que j'y prenois étoit si grand, & le ravissement que ces transports me causoient si excessif, qu'il ne me restoit pas assez de liberté de Jugement pour y reflechir.
_Angelique._ Il est vrai que les doux momens où l'on goûte cette volupté nous occupent tellement, que nous ne sommes pas capables de nous distraire par aucune application, de nôtre memoire, ni de faire un _Agenda_ sur le champ, de tout de qui se passe au dedans de nous-mêmes. Je ne doute pas neanmoins que l'Abbé ou le Feuillant n'ayent poussé leur galanterie jusques là; car outre que tu as une bouche divine, ils sont parfaitement instruits de toutes les manieres les plus douces & les plus engageantes de ceux qui savent passionnement aimer.
_Agnès._ Helas! pour des personnes consacrées aux autels, & dévouées à la continence, ils n'en savent que trop.
_Angelique._ Vrayment tu fais bien ici la plaisante, & ceux qui ne te connoîtroient pas, croiroient que tu parles serieusement. Mais veux-tu que je te dise ma pensée? Je crois qu'ils n'en sauroient trop savoir mais qu'ils en pourroient moins pratiquer? Car il est certain qu'ayant la direction des ames ils doivent avoir une parfaite connoissance tant du bien que du mal, pour en faire un juste discernement, & pour nous exhorter avec force à la poursuite & à l'amour de l'un, & nous prêcher avec un même zèle la fuite & la haine de l'autre. Mais ils ne font rien moins que cela, & les mauvais livres dont ils puisent leur lumiere, corrompent aussi-tôt leur volonté qu'ils éclairent leur entendement.
_Agnès._ Je crois que tu abuses des termes, & que tu ne penses pas que parmi les Savans il n'y a point de livre, qui de sa nature porte le titre de défendu, & que le seul usage que nous en faisons lui donne la qualité de bon; de mauvais, ou d'indifferent.
_Angelique._ Ah Dieu, je crois que tu rêves de parler de la sorte, & tu dois convenir avec moi qu'il y a de certains livres dont toutes les parties ne valent rien, & dont les instructions sont essentiellement opposées à la bonne Morale, & à la pratique de la vertu. Que peux-tu dire de _l'Ecole des Filles_, de cette infame _Philosophie_, & de l'Examen de la Religion de St. Ev... qui n'ont rien que de fade & d'insipide, & dont les sots raisonnemens ne peuvent persuader que les ames basses & vulgaires, ni toucher que celles qui sont à demi corrompues, ou qui d'elles-mêmes se laissent aller à toutes sortes de foiblesses?
_Agnès._ j'avoue que ces livres là peuvent être mis au rang des choses inutiles, & même de celles qui sont défendues, je voudrois pouvoir racheter le temps que j'ai employé à en faire la lecture, il n'y a rien qui m'ait plu, & que je ne condamne. L'Abbé qui me les fit voir m'en donna un autre qui est presque sur la même matiere, mais qui la traite, & la manie avec bien plus d'adresse & de spiritualité.
_Angelique._ Je sais de quel livre tu veux parler, il ne vaut pas mieux pour les moeurs que le precedent, & quoi que la pureté de son style, & son éloquence aisée, ayent quelque chose d'agreable, cela n'empêche pas qu'il ne soit infiniment dangereux. Puisque le feu & le brillant qui y éclatent en beaucoup d'endroits, ne peuvent servir qu'à faire couler avec plus de douceur le venin dont il est rempli, & l'insinuer insensiblement dans les coeurs qui sont un peu susceptibles: il a pour titre _l'Academie des Dames_, ou _les sept Entretiens Satiriques d'Alosia_, je l'ai eu plus de huit jours entre les mains, & celui de qui je le reçus m'en expliqua les traits les plus difficiles, & me donna une intelligence parfaite de tout ce qu'il y a de mysterieux. Sur tout il m'en interpreta ces paroles qui sont dans le septième Entretien, _Amori, vera lux_, & me découvrit le sens Anagrammatique qu'elles cachent, sous la simple apparence de l'inscription d'une Medaille. Je crois que c'est de ce livre dont tu as eu dessein de me parler?
_Agnès._ Assurement. Ah Dieu qu'il est ingenieux à inventer de nouveaux plaisirs à une ame saoule & dégoûtée! de quelles pointes & de quels aiguillons ne se sert-il pas pour réveiller la convoitise la plus endormie, la plus languissante, & celle même qui n'en peut plus, que d'appetits extravagans! que d'objets étrangers! & que de viandes inconnues il presente! Mais je vois bien que je n'y suis pas encore si savante que toi.
_Angelique._ Helas, mon Enfant, la science que tu ambitionnes ne pourroit que t'être préjudiciable? Il faut que les plaisirs que nous nous proposons soient bornés par les Loix, par la Nature, & par la Prudence, & toutes les maximes dont ce livre pourroit t'instruire s'éloignent presque également de ces trois choses. Crois-moi, toutes les extremités sont dangereuses, & il est un certain milieu que nous ne pouvons quitter, sans tomber dans le precipice. _Aimons_, il n'est pas défendu, _cherchons la volupté_ tant qu'elle est legitime, mais évitons ce qui ne peut être inspiré que par la débauche, & ne nous laissons point seduire par les persuasion d'une éloquence, qui ne nous flatte que pour nous perdre, & qui ne s'exprime bien que pour nous porter plus facilement au mal.
_Agnès._ Oh la belle Morale! & que tu sais bien dorer la pillule quand il te plaît! ce n'est pas que je ne me rende à tes raisons, & que je ne blâme toutes les choses que tu condamne, mais je ne puis m'empêcher de rire, quand je te vois prêcher la réforme avec tant de feu, & que je t'entends parler à des sourds & à des aveugles, tels que sont nos sens, qui ne veulent recevoir de regles que celles qu'ils se proposent eux mêmes.
_Angelique._ Il est vrai, & je l'avoue que c'est mal employer le temps, c'est à dire inutilement, que de travailler à reprimer le vice, & à élever la vertu, dans la corruption du siècle où nous sommes. La maladie est trop grande & la contagion trop universelle, pour y apporter du remede par de simples paroles, & pour qu'elle puisse être guerie par un appareil qui ne peut agir que sur l'esprit. Ce n'est aucunement là mon dessein, mais j'ai seulement été bien-aise de te faire connoître, que je n'approuve point le libertinage de ceux qui ne goûtent jamais de parfaits plaisirs s'ils ne les vont chercher dans les leçons d'une imagination corrompue, au delà des bornes les plus inviolables de la nature, & jusques dans la licence la plus dissolue des fables passées.
Je ne suis point ennemie des delices, ni attachée à cette vertu incommode dont nôtre siecle n'est pas capable, & je sais que l'ame la plus noble ne peut être maîtresse de ses passions ni purgée des autres infirmités humaines, tant qu'elle sera attachée à nôtre corps.
_Agnès._ Ah ce retour me plaît, & cette indulgence raisonnable peut être reçue. Car quel mal peut-on trouver dans la volupté quand elle est bien reglée? il faut bien de necessité donner quelque chose au temperament du corps, & compatir à la foiblesse de nos esprits, puisque nous les recevons tels que la nature nous les baillent, & qu'il ne dépend pas de nous d'en faire le choix. Nous ne sommes pas responsables des fantaisies, du penchant, & des inclinations qu'elle nous donne, si se sont des fautes, c'est elle qui en est coupable, & qui en doit être blâmée. Et on ne peut reprocher aux hommes, les vices qui naissent avec eux, ou qui ne procedent que de leur naissance.
_Angelique._ Tu as raison ma mignonne, & je ne puis t'exprimer la joye que je ressens, lors que tes paroles me font voir le progrès que tu as fait par mes instructions. Mais ne nous fatiguons pas davantage l'esprit par la recherche des crimes d'autrui, supportons ce que nous ne saurions réformer, & ne touchons point à des maux qui découvriroient sans doute l'impuissance de nos remedes. Vivons pour nous mêmes, & sans nous faire malades des infirmités étrangeres, établissons dans nôtre interieur cette paix & cette tranquilité spirituelle, qui est le principe de la joye & le commencement du bonheur que nous pouvons raisonnablement desirer.
_Agnès._ Pour moi je suis déja dans cette paisible jouissance du repos, & de la quiétude d'esprit. Où je puis dire, que je n'ai pu arriver que par ton moyen. Ce sont des obligations que je ne pourrai jamais assez reconnoître comme je le souhaiterois, car il faut que pour toutes ces peines que tu as prises à me tirer de l'erreur où j'étois, tu te contentes de l'amitié que je t'ai jurée, & qu'elle te tienne lieu de toute autre recompense.
_Angelique._ Helas mon enfant que pourrois-tu m'offrir qui me plût davantage? je prefere tes caresses à tous les tresors du monde, un seul de tes baisers me charme, & me comble de biens. Mais voici quelqu'un qui vient: separons-nous afin de leur ôter le soupçon qu'ils pourroient avoir de nos entretiens. Baise-moi ma chere enfant.
_Agnès._ Je le veux, & _à la Florentine_?
_Angelique._ Ah tu me ravis! tu me transportes! je n'en puis plus! tu me causes mille plaisirs.
_Agnès._ En voici assez pour le present. Adieu Angelique. C'est soeur Cornelie qui s'approche?
_Angelique._ Je la vois. C'est sans doute pour me donner quelque ordre de la part de Madame. Adieu Agnès, Adieu mon Coeur, mes Delices, mon Amour.
FIN.
Note sur la transcription électronique
Les variantes très erratiques d'orthographe de l'original (Agnés/Agnès, a/à/á/â, moien/moïen/moyen, vue/vuë/vûë/veuë, ...) ont été normalisées.