Part 5
Ah que vous êtes artificieux dans vos paroles, & que vous savez bien troubler le peu de repos qui reste à une innocente qui vous aime? pouvez-vous avec raison me demander si je pense à vous? Helas, mon cher, consultez-vous vous-mêmes, & croyez que nous ne pouvons tous deux être animés d'une même passion, sans ressentir de pareilles atteintes. Adieu, songez à la rupture de nos chaînes, l'Amour me rend capable de toute entreprise. Ah qu'il me cause de foiblesse! Adieu.
_Angelique._ N'est-il pas vrai, que tu trouves ce billet bien plus tendre que la lettre?
_Agnès._ Assurement. On peut dire qu'il est tout coeur, & que deux ou trois periodes expriment autant la disposition de l'ame d'une Amante, que le feroient deux pages d'un Roman. Mais je ne vois pas que ce soit une réponse à celle que nous avons lue du Pere de Raucourt.
_Angelique._ Non, ce n'en est pas une, c'est celle d'une autre qu'on ne m'a pas envoyée.
_Agnès._ Le malheur de ces deux pauvres Amans me touche; surtout je porte une extreme compassion aux déplaisirs de Virginie, car sans doute elle passe le temps à present dans beaucoup de chagrin, & mene une vie bien ennuyeuse.
_Angelique._ Si elle n'eût point conservé les lettres & les billets qui lui étoient adressés, elle ne seroit pas si malheureuse, car on n'auroit pas découvert le dessein qu'elle avoit de sortir du Monastere.
_Agnès._ C'est donc sans doute de cela qu'elle parle, quand elle dit dans son billet _pensez à la rupture de nos chaînes_, je n'aurois pas donné le veritable sens à ces paroles; Oh qu'elle auroit été malheureuse, la pauvre Enfant, si elle eût fait cette méchante démarche! helas dequoi l'Amour n'est-il point capable, quand il se voit combattu?
_Angelique._ Si-tôt que le Recteur des Jesuites eut appris ce qui se passoit, par la lettre qu'il trouva dans le Bonnet, il en donna avis à la Superieure, qui alla aussi-tôt avec son Assistante visiter la chambre de Virginie, où elle trouva dans la cassette une infinité de Billets & d'autres bagatelles, qui lui firent connoître la verité de ce qu'elle n'auroit pu croire si elle ne l'avoit vu, comme elle aimoit beaucoup Virginie elle ne fit paroître dans ces procedures, que ce qu'elle ne put cacher, & modera le châtiment que les Constitutions prescrivoient.
_Agnès._ Le Jesuite a été plus heureux, puisqu'il en a été quitte pour changer de Province.
_Angelique._ Oh que ces affaires ne se sont pas passées si doucement que tu t'imagines, il est à present hors de la Compagnie. Tu sauras que comme dans la Societé tout roule & n'est établi que sur l'estime & la reputation, il est impossible à un homme d'honneur d'y rester après qu'il l'a perdu par quelque accident, dans l'esprit de ses Confreres, ces deux choses qui flattent si agreablement l'ambition des hommes. Le Pere de Raucourt se voyant donc déchu par le malheur que tu sais, de ce degré de gloire qu'il s'étoit acquis par ses merites, & où y s'étoit toujours conservé par sa prudence, fit peu de cas de l'indulgence que ses Superieurs lui offroient, & ne pensa plus qu'à les abandonner, ce qu'il a fait depuis quelque temps & s'est retiré en Angleterre.
_Agnès._ Mais que peut faire dans un pays étranger un homme qui n'a point d'autres bien que la science, & qui n'a que la Philosophie pour partage?
_Angelique._ Ce qu'il peut faire? il peut par son esprit se rendre plus utile à la Republique, si elle le veut employer, que tous les Artisans qui la composent. Il peut par ses Ecrits donner de la vigueur aux Loix les plus opposées à l'inclination du peuple, il peut porter la gloire d'une Nation dans les lieux les plus éloignés. Enfin il est peu d'emploi qu'il ne puisse dignement remplir, & dont l'Etat ne puisse tirer de grands fruits. Comme ce que je dis n'est pas hors de raison, il n'est pas aussi sans exemple, & j'ai appris d'un Dominicain, qu'un mécontent de leur Ordre étoit à la Cour de ce Royaume où de Raucourt s'est retiré, & qu'il y faisoit très-belle figure, en qualité de Resident ou d'Envoyé d'un Prince d'Allemagne.
_Agnès._ Sans doute qu'il auroit conduit Virginie dans ce pays, s'ils fussent venus à bout de leurs desseins. Helas qu'il y auroit peu de Reclus & de Recluses, si on donnoit le temps à ceux & à celles qui entrent dans les Cloîtres, de reflechir sur les avantages d'une honnête liberté, & sur les suites fâcheuses d'un funeste engagement?
_Angelique._ Pourquoi parles-tu de la sorte? ne pouvons-nous pas goûter des plaisirs aussi parfaits dans l'enceinte de nos murailles, comme ceux qui sont au dehors? les obstacles qui s'y opposent ne servent qu'à les rendre de meilleur goût, quand après les avoir adroitement surmontés nous possedons ce que nous avons desiré: Ce seroit être, & malin, & ingrat que de censurer les divertissemens des Moines & Moinesses, car je dirois à ces gens-là, n'est-il pas vrai que la continence est un don de Dieu, duquel il gratifie qui il lui plaît & dont il ne fait pas largesse à ceux qu'il n'en veut pas honorer. Cela supposé, il ne fera rendre compte de ce present qu'à ceux à qui il l'aura donné.
_Agnès._ Je conçois bien la force de cette raison, mais on pouroit dire que les voeux par lesquels nous nous y engageons solemnellement nous en rendent responsables devant lui.
_Angelique._ Et ne vois-tu pas bien que ces Voeux là, que tu fais entre les mains des hommes, ne sont que des chansons? Peux-tu avec raison t'obliger à donner ce que tu n'as pas? & ce que tu ne peux avoir, s'il ne plaît à celui à qui tu l'offres de te l'accorder? juge de-là, de la nature de nos engagemens, & si à la rigueur nous sommes tenues selon Dieu, à l'effet de nos promesses, puisqu'elles renferment en elles une impossibilité morale. Tu ne peux rien dire qui détruise ce raisonnement?
_Agnès._ Il est vrai & c'est ce qui doit nous mettre l'esprit en repos?
_Angelique._ Pour moi, je te puis dire que rien ne me chagrine, je passe le temps dans une égalité d'esprit qui me rend insensible aux peines qui fatiguent les autres. Je vois tout, j'écoute tout, mais peu de choses sont capables de m'émouvoir, & si mon repos n'est troublé par quelque indisposition corporelle, il n'y a personne qui puisse vivre avec plus de tranquillité que moi.
_Agnès._ Mais dans une conduite si opposée à celle des autres Cloîtres que pensez-vous de la disposition de leur ame, & ces actions qui sont suivies comme ils prêchent, de tant de merites ne vous tentent-elles point par l'esperance qu'elles proposent. On pourroit nous dire, que le libertinage est souvent capable de nous fournir des raisons pour nous perdre. Car qu'y a-t-il de plus saint que la meditation des choses celestes, à laquelle ils s'employent? qu'y a-t-il de plus louable que cette haute pieté qu'ils mettent en pratique, & les jeûnes & les austerités dont ils se mortifient peuvent-elles passer pour des oeuvres infructueuses?
_Angelique._ Ah! mon Enfant, que ces objections sont foibles. Il faut que tu saches qu'il y a bien de la difference entre la licence, & la liberté, dans mes actions je me tiens souvent sur la pente de celle-ci, mais je ne me laisse jamais tomber dans le desordre de celle-là. Si je ne donne point de bornes à ma joye & à mes plaisirs, c'est parce qu'ils sont innocens & qu'ils ne blessent jamais par leur excès les choses pour lesquelles je dois avoir de la veneration. Mais tu veux bien que je te dise ce que je pense de ces fous melancoliques, dont les manieres te charment? Sais-tu que ce que tu appelles contemplation des choses divines, n'est dans le fonds qu'une lâche oisiveté, incapable de toute action? Que les mouvemens de cette pieté heroïque que tu fais éclater, ne procedent que du desordre d'une raison alterée! & que pour trouver la cause generale qui les fait se déchirer comme des desesperés, il la faut chercher dans les vapeurs d'une humeur noire, ou dans la foiblesse de leur cerveau.
_Agnès._ Je prends tant de plaisir à entendre tes raisons, que je t'ai proposé tout exprès comme une difficulté ce qui ne me faisoit souffrir aucun doute? mais j'entends la cloche qui nous appelle.
_Angelique._ C'est pour aller au Refectoire. Après le dîner nous pourrons continuer nos entretiens.
_Fin du Second Entretien._
VENUS DANS LE CLOÎTRE,
OU LA RELIGIEUSE EN CHEMISE.
TROISIEME ENTRETIEN.
Soeur _Agnès_. Soeur _Angelique_.
_Agnès._ Ah que la beauté du jour est agreable! cela me réveille tous les esprits. Retirons-nous toutes deux dans cette allée, afin de nous éloigner de la compagnie des autres.
_Angelique._ Nous ne pouvions pas trouver dans tout le Jardin un lieu plus propre à la promenade, car les arbres qui l'environnent nous donneront autant d'ombre, qu'il en faut pour n'être pas exposées à la chaleur du Soleil.
_Agnès._ Il est vrai: mais il est à craindre que Madame ne vienne pour s'y recréer, car c'est ici l'endroit qu'elle choisit le plus souvent pour prendre l'air après le repas.
_Angelique._ N'apprehendez pas qu'elle nous chasse d'ici, elle est à present incommodée, & si tu savois la cause de son indisposition, tu rirois trop?
_Agnès._ Elle se portoit pourtant bien hier?
_Angelique._ Assurement! Le mal ne lui est arrivé que cette nuit, & il faut que tu ayes dormi d'un profond sommeil, pour ne t'être pas apperçue, comme par ses cris, elle a mis tout le Dortoir en allarme; j'avois dessein de m'en divertir avec toi quand je t'ai été trouver ce matin, mais insensiblement nôtre conversation nous en a éloignées.
_Agnès._ Il est vrai que je n'apprends les nouvelles, que quand elles sont publiques.
_Angelique._ Tu sais que _Madame_ fait un de ses principaux plaisirs, de nourrir toutes sortes d'Animaux, & qu'elle ne se contente pas d'avoir une infinité d'oiseaux de toutes sortes de pays, qu'elle a encore rendu domestiques jusques à des Tortues & des poissons. Comme elle ne se cache point de cette folie, & que tous ses amis savent que cette occupation est le charme de sa solitude, ils s'efforcent tous à contribuer à son divertissement en lui faisant present tantôt d'une bête, tantôt d'une autre. L'Abbé de Saint Valery ayant appris qu'elle avoit même rendu comme on lui avoit mandé des Carpes & des Brochets familiers. Il lui envoya il y a quatre jours deux Macreuses en vie, & deux grosses Ecrevisses de Mer, pareillement vivantes. Après avoir fait couper les ailes à ce demi-Canars, elle les fit jetter dans le Vivier, & voulut donner toute son application à élever les Ecrevisses. Pour cette raison elle fit apporter dans sa chambre une petite cuvette de bois qu'elle fit remplir d'eau, & où elle mit ces Langoustes, (c'est ainsi qu'on appelle ces animaux.) J'aurois de la peine à t'exprimer tous les soins qu'elle apportoit pour leur conservation, jusques à leur jetter des douceurs & des pistaches. En fin elle ne vouloit les nourrir que des viandes les plus delicates.
_Agnès._ Ces sortes de passe-temps sont innocens, & sont excusables dans la jeunesse.
_Angelique._ Hier au soir par un malheur, Soeur Olinde, qui avoit ordre de changer tous les jours l'eau de la Cuve pour le rafraîchissement des poissons, s'en oublia; c'est ce qui causa tout le desordre. Tu sauras que la nuit derniere ayant été fort chaude, une de ces Langoustes qui se trouvoit incommodée de la chaleur qu'elle ressentoit, sortit de la Cuve, & se traîna assez long-temps par la chambre, jusques à ce que se voyant sans soulagement, elle rechercha l'eau qu'elle avoit quittée comme son plus naturel élement. Mais comme il lui avoit été bien plus facile de descendre que de monter, elle fut obligée de recourir à l'eau du pot de chambre de _Madame_, où sans examiner si elle étoit douce ou salée, elle s'y posta. Quelque temps après nôtre Abbesse eut envie de pisser, & à demi endormie, & sans sortir du lit elle prit son Urinal: mais helas, elle pensa mourir de frayeur, cette Ecrevisse qui se sentit arrosée d'une pluye un peu trop chaude, se lança vers le lieu d'où elle sembloit partir, & le serra si vivement avec une de ses pattes, qu'elle y a laissé les marques pour plus de trois jours.
_Agnès._ Ah, ah, ah, que cette avanture est plaisante!
_Angelique._ Dans le moment elle fit un cri qui éveilla toutes ses voisines, elle jetta le pot de chambre par terre, & se levant promptement appella tout le monde à son aide. Cependant cet animal qui n'avoit jamais trouvé de morceau si delicat & plus friand, ne quittoit point sa prise. La Mere assistante & Soeur Cornelie furent les plus promptes à se lever, elles eurent bien de la peine à s'empêcher de rire, à la vue d'un tel spectacle; mais elles se retinrent neanmoins le mieux qu'elles purent, & furent obligées de couper la patte de cette bête sacrilege, qui n'abandonna point sa proye jusques à ce temps-là. La Mere Assistante se retira, & Soeur Cornelie qui est la confidente de Madame, passe le reste de la nuit avec elle pour la consoler. Voilà la cause de l'indisposition de nôtre Abbesse, & ce qui l'empêchera apparament de venir interrompre nos entretiens.
_Agnès._ Ah! je n'oserois paroître, si un semblable accident m'étoit arrivé & qu'il fût venu à la connoissance des autres.
_Angelique._ Vrayment il y a bien là dequoi être honteuse. Elle ne fit rien voir qu'elle n'ait souvent montré à d'autres, & les Chevaliers de l'ordre ont mis plusieurs fois la main, où l'Ecrevisse porta sa patte.
_Agnès._ Qui est celui qui est son meilleur ami?
_Angelique._ Je ne sais pas quel il est, mais je sais bien qu'un Jesuite la visite fort souvent, & qu'il a eu avec elle des privautés qui font connoître qu'il est des Cordons Bleus. Je l'apperçus un jour avec lui, dans un entretien fort allumé, & une autre fois qu'elle sortoit d'avec le même personnage, je trouvai dans le parloir qu'elle venoit de quitter, une serviette fine, humectée dans de certains endroits d'une liqueur un peu visqueuse, elle l'avoit laissée tomber proche de la fenêtre, je remarquai seulement que cette perte lui donna un peu d'inquietude.
_Agnès._ Qu'a-t-elle à apprehender, l'Evêque de qui elle dépend uniquement est à sa discretion, & dans la visite qu'il a faite de ce Monastere, il n'a rien ordonné que ce qu'elle lui avoit auparavant prescrit.
_Angelique._ Il est vrai. Elle est maîtresse de tout, & les Directeurs & Confesseurs ne sont reçus & changés que par son ordre.
_Agnès._ Ah que je souhaiterois de tout mon Coeur que le Confesseur ordinaire que nous avons à present, lui déplût comme à moi. Qu'en dis-tu?
_Angelique._ Il est vrai qu'il est fort austere, & qu'il est capable de faire bien de la peine à celles qui ne savent pas se conduire, mais à nous autres cela nous doit être bien indifferent, que ce soit lui ou un moins rigoureux qui nous entende.
_Agnès._ Pour moi je ne puis lui dire la moindre peccatille qu'il ne s'emporte. Pour une pensée dont je m'accuserai, il m'ordonnera des mortifications & des penitences horribles & me fera jeûner deux jours pour le moindre mouvement de la chair dont je me confesserai. Outre que je ne sais la plupart du temps de quoi l'entretenir, de crainte de lui dire quelque chose qui le choque. Et je ne puis concevoir comment tu fais, toi qui le tiens si long-temps?
_Angelique._ Eh crois-tu que je suis si sotte de lui declarer le secret de mon coeur? bien loin de cela, comme je le connois tout à fait rigide, je ne lui dis que les choses sur lesquelles il n'y a point de prise. Il ne peut conclure de tout ce qu'il apprend de moi sinon que je suis une fille d'oraison & de contemplation, qui ne connoît point tous les mouvemens d'une Nature corrompue, ce qui fait qu'il n'ose pas même m'interroger sur cette matiere. La penitence la plus rude que j'ai reçue, c'est cinq _Pater noster_ & _les Litanies_.
_Agnès._ Mais encore que lui dis-tu donc? car pour avoir rompu le silence, ou raillé une personne de la Communauté (ce qui n'est rien) il me prônera un quart d'heure?
_Angelique._ Toutes ces fautes-là étant designées en particulier, avec leurs circonstances, de legeres elles deviennent quelquefois plus considerables; & c'est ce qui te rend sujette à sa reprehension. Mais tiens, voici comme je m'y prends, écoute ma derniere confession. Après lui avoir demandé bien humblement sa benediction, la vue baissée, les mains jointes, & le corps à demi courbé; je commence de la sorte:
_Mon Pere, je suis la plus grande pecheresse du monde, & la plus foible des creatures, je tombe presque toujours dans les mêmes defauts._
_Je m'accuse d'avoir troublé la tranquilité de mon ame, par des divagations universelles, qui m'ont mis l'interieur en desordre._
_De n'avoir pas eu assez de recueillement d'esprit, & de m'être trop épanchée dans des occupations exterieures._
_De m'être trop arrêtée aux operations de l'entendement, y passant la plupart de mon oraison, au préjudice de ma volonté, qui en est demeurée seche & sterile._
_De m'être une autre fois laissée d'abord lier aux affections, & exposée par là à des distractions fâcheuses, & à une oisiveté d'esprit, contraire à la perfection methodique des Contemplatifs._
_D'avoir trop conservé en moi, tout ce qui étoit de moi, sans dégager mon coeur de toutes les choses creées, par un acte genereux d'aneantissement, d'amour propre, interêts, desirs, & volontés, & de tout moi-même._
_D'avoir fait une offrande de mon coeur, sans l'avoir tranquillisé auparavant, & dénué du trouble des passions trop remuantes, & des affections mal reglées._
_De m'être trop laissée emporter aux inclinations du vieil homme, & au penchant de la nature non reparée, au lieu de faire divorce avec tout, pour gagner tout._
_De n'avoir pas été soigneuse de me renouveller par une revue de moi-même, en moi-même, & de faire en moi la reparation de ce qui étoit déchu de moi,_ &c.
Eh bien Agnès tu peux juger de la piece par l'échantillon. Ce n'est pas là le tiers de ma Confession, mais le reste ne me rend pas plus criminelle que ce commencement.
_Agnès._ Il est vrai que je serois bien empêchée, si je devois ordonner des penitences, à des pechés si spirituellement debités: C'est neanmoins là, l'unique moyen de tromper la curiosité des jeunes Directeurs, & d'éviter la reprimande des vieux.
_Angelique._ Ces derniers sont ordinairement les moins traitables, car je n'en ai gueres vu de jeunes depuis que je suis dans la Communauté, qui n'ayent été assez indulgens.
_Agnès._ Il est vrai, qu'ils n'ont pas tous les mêmes rigueurs, témoin celui qui mit la devotion si avant dans l'ame de deux de nos Soeurs, qu'elles s'en trouverent fort incommodées neuf mois après?
_Angelique._ Ah Dieu! qu'il a fallu d'adresse pour cacher cela comme on a fait, & pour empêcher qu'il ne fût su du dehors. L'Evêque même n'en a pas eu de connoissance, que lors qu'on ne pouvoit plus en donner de preuve. Cela me fait souvenir d'un Jesuite Italien qui confessant un jour un jeune Gentilhomme françois qui avoit appris la langue du pays, fit une Exclamation sans y penser, qui fit paroître sa foiblesse. Le penitent s'accusoit, d'avoir passé la nuit avec une fille des premieres maisons de Rome, & d'en avoir joui selon ses desirs. Le bon Pere regardant attentivement celui qui lui parloit, qui étoit beau garçon & très bien fait, s'oublia du lieu qu'il occupoit & s'imaginant être dans une conversation libre, tant il étoit transporté; il demanda au jeune homme, si cette fille étoit belle, quel âge elle pouvoit avoir, & combien il l'avoit fait avec elle? Le François ayant répondu qu'il l'avoit trouvée d'une beauté achevée, qu'elle n'avoit que dix-huit ans, & qu'il l'avoit baisé trois fois. _Ah che gusto Signor_: s'écria-il pour lors assez hautement. C'est-à-dire, ah que ce plaisir étoit grand!
_Agnès._ Cette saillie n'étoit pas mal plaisante, & très-capable d'exciter le coeur du penitent à la repentance d'une telle faute.
_Angelique._ Que veux-tu? ce sont des hommes comme les autres: & j'ai ouï dire à un de mes amis qui étoit dans ces sortes d'emplois, que souvent un Confesseur ne s'exposeroit pas tant à l'incontinence en allant au Bordel, comme en entendant ce que les Devotes lui disent à l'oreille.
_Agnès._ Pour moi, je trouverois ce me semble cette occupation assez divertissante, pourvu qu'il me fût permis, de faire le choix de mes penitens: je prendrois plaisir à les entendre, & mon imagination seroit vivement frappée, par le recit qu'ils me feroient de leurs sottises. Ce qui ne pouroit être sans une grande satisfaction de mon côté.
_Angelique._ Helas, mon Enfant! tu ne sais ce que tu demandes, si une Devote donne un peu de plaisir à un Confesseur par le recit ingenu de ses foiblesses, il y en a mille qui les fatiguent par leurs redites, qui les accablent par leurs scrupules, & qu'ils tireroient plus facilement d'un abîme, que de leurs doutes. Soeur Dosithée a été plus de trois ans à occuper presque toute seule par ses questions, le Directeur commun de la maison, il avoit beau lui representer que ces recherches curieuses par lesquelles elle gênoit sa conscience, ne croyant jamais avoir apporté assez de soin pour s'examiner, étoient non seulement inutiles, mais même vicieuses & contraires à la perfection. Il ne put rien gagner sur elle, & fut obligé de l'abandonner à elle même, & de la laisser dans son erreur.
_Agnès._ Il me semble neanmoins qu'elle est à present fort raisonnable, & je me souviens qu'une fois que nous fûmes obligées de coucher toutes deux ensemble. Pendant qu'on élevoit nôtre Dortoir, elle me tint des discours, non seulement fort éloignés du scrupule, mais même que je trouvois en ce temps-là un peu trop libres. Outre mille badineries auxquelles elle m'excita par le recit de cent Histoires les plus lubriques, & les plus lascives du Monde.
_Angelique._ Je vois bien, que tu ne sais pas comment elle étoit sortie des tenebres où la superstition l'avoit plongée si avant: son Confesseur n'a eu aucune part à sa delivrance. On peut dire que c'est la Devotion même qui a produit ce changement, & qui d'une fille extremement scrupuleuse, en a fait une Religieuse tout à fait raisonnable. Je veux te raconter ce que j'en ai appris par son rapport.
_Agnès._ Je ne conçois pas cela. Car de dire que la devotion puisse défaire une personne de ses scrupules, c'est dire, qu'un aveugle est capable d'en tirer un autre d'un precipice.
_Angelique._ Ecoute-moi seulement, & tu connoîtras que je ne t'avance rien qui ne soit veritable. Soeur Dosithée comme on peut remarquer à ses yeux, est née d'une complexion la plus tendre & la plus amoureuse du monde. Cette pauvre enfant à son entrée en Religion, tomba entre les mains d'un vieux Directeur ignorant au superlatif, & d'autant plus ennemi de nature que son âge le rendoit inhabile à tous les plaisirs qu'elle propose. Reconnoissant donc que le penchant de sa Penitente étoit du côté de la chair, & que les foiblesses dont elle s'accusoit tous les jours en étoient une preuve assurée. Il crut qu'il étoit de son devoir de réformer cette nature qu'il appelloit corrompue, & qu'il lui étoit permis de s'ériger en second Reparateur. Pour venir à bout de ce dessein, il jetta d'abord dans son ame toutes les semences de scrupules, de doutes, & de peines de conscience qu'il se pût imaginer. Il le fit avec d'autant plus de succès, qu'il y trouva beaucoup de disposition, & que les confessions ingenues de cette innocente, lui avoient fait connoître l'extreme tendresse où elle étoit pour ce qui regardoit son salut.
Il lui fit donc la peinture du chemin du Ciel avec des couleurs si rudes, qu'elles auroient été capables de rebuter de sa poursuite une personne moins zelée & moins fervente qu'elle, il ne lui parloit que de la destruction de ce corps qui s'opposoit à la jouissance de l'esprit, & les penitences horribles dont il l'accabloit, étoient selon lui des moyens absolument necessaires, sans lesquels il étoit impossible d'arriver dans cette celeste Jerusalem.