Part 4
_Agnès._ Il me donna deux petites Fioles d'essences qui ont une odeur merveilleuse, il étoit parfumé depuis les pieds jusques à la tête, & avec un vermeil si animé, que je le soupçonnai d'abord de s'être servi du petit Pot, mais je reconnus le contraire dans la suite, & vis que le rouge ne procedoit que de l'ardeur de sa passion, & de ce qu'il avoit le poil fraîchement fait. Son entretien & ses badineries me plurent infiniment, & je n'eus pas de peine à lui accorder le passage que j'avois tant disputé à nôtre Abbé. Je lui representai seulement, qu'il y avoit sujet de craindre que les sottises que nous faisions tous deux, ne fussent suivies d'une troisième: je vous entends, reprit-il, il tira en même temps un petit livre de sa poche qu'il me donna, il avoit pour titre, _Remedes doux & faciles, contre l'Embonpoint dangereux_, il me dit, qu'il m'apprendroit ce que j'aurois à faire dans une pareille occasion, il me mit dans la bouche un morceau de conserve, que je ne trouvois point de mauvais goût, je ne sais pas si elle renfermoit quelque vertu secrete, mais aussi-tôt il se mit en état d'arriver aux colomnes d'Hercule.
_Angelique._ C'est à dire que le Grand Blanc gagna ton coeur?
_Agnès._ Assurement qu'il le partagea avec l'Abbé, je ne puis te dire à qui je pourrois donner la preference: une seule chose me choqua dans le Feuillant, c'est que lui ayant vu au col un Reliquaire de vermeil dorée, qu'il portoit sur son coeur, j'eus la curiosité de l'ouvrir, mais je fus bien surprise de ne trouver rien autre chose que des Cheveux, & du poil de differentes couleurs, divisés dans des compartimens figurés & très-bien faits. Il m'avoua que c'étoit-là des faveurs de toutes ses Maîtresses, & me pria de favoriser aussi sa devotion, & que le plus bel endroit serviroit à placer ce que je lui ferois la grace de lui accorder! que veux-tu, je le satisfis? J'oubliois à te dire qu'il y avoit en caracteres d'or, cette inscription au milieu d'un cristal qui couvroit toute cette belle marchandise, _Reliques de Sainte Barbe_. Sur le dessus du Reliquaire, on voyoit gravé un Cupidon dans un Trône, & le Quidam prosterné à ses pieds, avec ces paroles que j'ai bien retenues quoi qu'elles soient latines, AVE, LEX, JUS, AMOR. Je le blâmai de cette irreverence, que je traitai d'impieté, mais il ne fit que d'en rire, & dit qu'il ne pouvoit refuser ces cultes, à celles qui meritoient toutes sortes d'adorations; & que si je savois déchiffrer sept autres lettres qui étoient de l'autre côté, je ferois bien plus d'exclamations. En effet, ayant regardé, je vis les sept lettres suivantes, A. C. D. E. D. L. G. il ne voulut jamais m'en donner l'intelligence, quelque instance que je puisse faire, je fis semblant d'en être fâchée, mais il s'apperçut bien que je ne lui voulois pas grand mal, c'est pourquoi il m'embrassa de nouveau, & nous prîmes congé l'un de l'autre.
_Angelique._ Je suis ravie ma chere enfant que toutes choses soient allées selon mes souhaits, ce n'est qu'un échantillon de ce que je veux faire pour toi. Et je te ménagerai la connoissance d'un Jesuite, à qui sans doute tu donneras le prix, & tu avoueras qu'il aura emporté l'avantage sur tous les autres. Mais il est jaloux de ses habitudes jusques à l'excès, c'est l'unique defaut que tu pourras trouver en lui, au reste, bel homme, galant, beau parleur, & qui n'ignore rien de ce qui peut venir à la connoissance d'une personne.
_Agnès._ Cette imperfection est assez grande, pour que je ne puisse pas m'accommoder avec lui.
_Angelique._ Eh pourquoi? tu auras bien de la peine à trouver un homme qui aime veritablement, & qui ne soit pas jaloux. Je me souviens d'avoir connu un Benedictin, qui croyoit que toutes les Religieuses de saint Benoît, ne pouvoient en voir d'un autre Ordre sans injustice, & qu'elles déroboient à lui & à ses Confreres, toutes les faveurs qu'elles accordoient aux Capucins; & voici comme il raisonnoit. On ne peut pas douter que les hommes qui sont en Religion ne soient sujets aux mêmes passions & mouvemens, que ceux qui sont dans le Monde. C'est dans cette vue, disoit-il, que les Fondateurs des Ordres, qui étoient fort éclairés, n'ont point élevé des Cloîtres pour ceux de leur sexe, qu'ils n'en ayent en même temps bâti pour les filles, afin que sans avoir recours aux étrangers, ils pussent les uns & les autres se soulager de temps en temps, de la rigueur de leurs voeux. Dans les commencemens cela se pratiquoit selon l'intention des Instituteurs, ce qui faisoit qu'il n'y avoit aucun scandale, mais à present ces lieux se sentent de la corruption generale, on voit sans peine le Bernardin avec la Jacobine, le Cordelier avec la Benedictine & de cette confusion horrible, il ne peut naître que des Monstres.
_Agnès._ Cette pensée étoit assez plaisante.
_Angelique._ Helas! s'écrioit-il, que diroient tous ces Saints Fondateurs à la vue de tant d'adulteres, s'ils revenoient sur la terre? que de foudres, que d'anathemes ils fulmineroient contre leurs propres Enfans! Saint François ne renvoyeroit-il pas les Capucins, aux Capucines, les Cordeliers, aux Cordelieres: saint Dominique, saint Bernard, & tous les autres ne remettroient-ils pas tous ces dévoyés dans le premier chemin de leurs Regles, & de leurs constitutions. C'est à dire les Jacobins, aux Jacobines, les Feuillants aux Feuillantines. Mais que deviendroient les Jesuites, & les Chartreux, lui dis-je, car saint Ignace, ni saint Bruno n'ont point dressé de Regles pour le sexe. Oh que cet Espagnol, reprit-il, y a bien pourvu, il a fait cela exprès, afin qu'il eussent lieu d'aller impunement par tout; outre que suivant sa fantaisie qui étoit un peu Péderaste, il les a mis dans les emplois, où ils trouvent parmi la jeunesse des momens de satisfaction qu'ils preferent à tous les divertissemens des autres.
Pour les Chartreux, continua-t-il, comme la retraite leur est étroitement ordonnée, ils cherchent dans eux mêmes, le plaisir qu'ils ne peuvent pas aller prendre chez les autres, & par une guerre vive & animée, ils viennent à bout des plus rudes tentations de la Chair. Ils reïterent le combat tant que leur ennemi leur fait de la resistance, ils y employent toute leur vigueur & nomment ces sortes d'expeditions, _La guerre de cinq contre un_. Eh bien le Disciple de saint Benoît ne parloit-il pas savamment?
_Agnès._ Assurement, j'aurois pris plaisir à l'entendre.
_Angelique._ Il n'y a rien de plus certain, que si cela se pratiquoit, & que si dans le desordre même, on suivoit quelque reglement, que tout en iroit mieux. Il y a un an qu'une jeune Religieuse n'auroit pas été si mal-heureuse comme elle a été depuis, si elle eût fait avec le Provincial de son Ordre, ce qu'elle fit avec celui d'un autre. Tu as peut-être entendu parler de la Soeur Cecile, & du Pere Raymond?
_Agnès._ Non, apprends-moi ce que tu en sais?
_Angelique._ La Soeur Cecile est une Religieuse de l'Ordre de saint Augustin, & le Pere Raymond étoit pour lors Provincial des Jacobins, je ne te dirai point de quelle maniere il s'insinua dans l'esprit de cette innocente, qui avoit été inaccessible à tout autre auparavant; mais tu sauras seulement qu'il se l'acquit tellement, que jamais amitié n'a été plus étroite, & ils ne pouvoient être un moment sans se voir, ou sans recevoir des nouvelles l'un de l'autre. On s'apperçut dans la Communauté de cet engagement, & le Provincial Augustin, qui gouvernoit cette maison, en ayant eu avis, fut au desespoir, parce que jamais il n'avoit pu rien faire auprès d'elle, quoi qu'il eût tâché par toutes sortes de moyens de la corrompre. C'étoit la plus belle de ce monastere. Etant ainsi choqué au vif, il écrivit à la Superieure, & lui donna ordre d'avoir les yeux sur les comportemens de Cecile: il fut facile à cette gardienne de découvrir bien-tôt quelques sottises, parce que personne ne se tenoit sur ses gardes, ce n'étoit neanmoins que des badineries; mais c'en étoit toujours assez pour donner lieu à un jaloux, qui avoit le pouvoir en main, de mal-traiter une pauvre Religieuse. Il n'en forma pourtant pas le dessein, mais se proposa de se servir de cette occasion, pour avoir d'elle, ce qu'il n'en avoit pu obtenir auparavant. Il lui écrivit à elle-même afin de ne point éclater, & lui défendit la grille jusques à son arrivée, il étoit éloigné de vingt lieues.
_Agnès._ Mais pouvoit-on produire des preuves contre elle, qu'elle eût fait quelque chose de notable?
_Angelique._ Oh qu'on sait bien le moyen d'en trouver, n'en fût-il point, quand on a dessein de perdre une personne. Mais tout le mal ne vint que de ce qu'elle fut mal conseillée. Le Provincial étant donc arrivé, lui dit que c'étoit sur les informations qu'il avoit eues de sa mauvaise conduite, qu'il s'étoit transporté sur les lieux, que c'étoit une chose honteuse, qu'une jeune Religieuse comme elle, s'abandonnât à des actions qui ne pouvoient être nommées pour leur infamie, & qu'il avoit bien du déplaisir de se voir obligé à en faire une punition exemplaire. Cecile qui n'étoit coupable devant les hommes, que de quelques badineries, comme regards & attouchemens, dit qu'il étoit vrai qu'elle avoit vu fort souvent le Pere Raymond dont on lui parloit, mais qu'elle savoit aussi qu'elle n'avoit rien fait avec lui, qui meritât une notable reprehension; qu'elle lui avoit donné son congé, aussi-tôt qu'elle en avoit reçu les ordres, & qu'elle avoit fait voir par là qu'il n'y avoit rien de fort étroit dans cet engagement. Le Provincial pour arriver à son but, changeant de discours, lui parla dans des termes plus doux qu'auparavant, & lui representa que s'il lui arrivoit quelque mortification elle en seroit elle même la cause, qu'elle pouvoit remedier au desordre qu'elle avoit causé, & qu'il lui étoit très-facile de se parer des corrections rigoureuses qui ne pouvoient lui manquer, si elle ne se servoit des avantages qu'elle possedoit. Il la prit en même temps par la main, qu'il lui serra amoureusement, en la regardant avec un souris qui devoit lui faire connoître la disposition du coeur de son Juge.
_Agnès._ Ne se servit-elle pas de ce qu'elle pouvoit avoir d'engageant, pour se tirer du danger où elle étoit?
_Angelique._ Non, elle prit une conduite toute opposée à celle qu'elle devoit suivre, elle s'imagina que c'étoit pour l'éprouver, que son Provincial lui parloit de la sorte, & qu'il n'avoit point d'autre dessein, que de juger par sa foiblesse, de ce qu'elle avoit été capable de faire avec l'autre. Sur ce mauvais fondement, elle ne répondit à celui qui brûloit d'amour pour elle, que par des froideurs & des paroles plus qu'indifferentes, qui changerent le coeur de ce passionné, & qui d'un tendre amant en firent un Juge implacable. Il proceda donc selon les formes, à l'instruction du procès de Cecile, il reçut les dépositions que la jalousie, & la flatterie mirent dans la bouche de plusieurs de ses Compagnes, & condamna cette pauvre enfant à être fouettée jusques au sang, à jeûner dix Vendredis au pain & à l'eau, & à être excluse du Parloir pendant six mois: tellement qu'on peut dire, qu'elle fut punie pour avoir été trop sage, & pour ne s'être pas laissée corrompre à la brutalité de son Superieur.
_Agnès._ Oh Dieu que cela me touche! je regarde cette pauvre Religieuse comme une innocente victime, immolée à la rage d'un furieux, & je ne fais point de difference entre elle, & les onze mille Vierges.
_Angelique._ Tu as raison, car on dit, que celles-ci furent égorgées pour n'avoir pas voulu satisfaire la passion d'un homme, & celle-là n'a été outragée que par la même raison. Comme il n'y a point d'animal au monde plus luxurieux qu'un Moine, il n'en est point aussi de plus malin & de plus vindicatif lors qu'on méprise son ardeur. J'ai lu sur ce sujet une Histoire d'un maudit Capucin, dans un livre qui avoit pour titre _le Bouc en chaleur_. Mais à propos dis-moi un peu quels sont les livres que tu as reçus pendant ma retraite? je prétends bien en avoir la lecture?
_Agnès._ Tres-volontiers, il y en a d'assez plaisans, en voici le Catalogue.
_La Chasteté Feconde_, Nouvelle Curieuse.
_Le Passe-par-tout des jesuites_, Piece Galante.
_La Prison Eclairée_, ou _l'Ouverture du petit Guichet_, le tout en Figures.
_Le Journalier des Feuillantines._
_Les Prouesses des Chevaliers de S. Laurent._
_Regles & Statuts de l'Abbaye de Congne-au-fonds._
_Recueil des Remedes contre l'Embonpoint dangereux_ composé pour la commodité des Dames Religieuses de S. George.
_L'Extrême-Onction de la Virginité mourante._
_L'Orvietan apostolique composé par les quatre Mendians_, ex præcepto Sanctissimi.
_Le Coupe-Cû des Moines._
_Le Passe-temps des Abbez._
_La Guerre des Chartreux._
_Les Fruits de la Vie unitive_, &c. Je crois si je ne me trompe, que je n'en oublie aucun dans cette Liste, j'ai déja fait la lecture de cinq ou six, qui m'ont infiniment plu.
_Angelique._ Certes, ils t'ont fait present d'une Bibliotheque toute entiere. Si le dedans repond au dehors comme je n'en doute point, ces livres doivent être fort divertissans. Tu as là de quoi perfectionner ton esprit, & te rendre telle que tu dois être, c'est-à-dire, universelle en toutes sciences, car il en est qui au milieu de beaucoup de lumiere conservent encore des doutes qui leur font quelquefois de la peine, & dont les suites sont souvent dangereuses. Je te veux dire une Histoire sur ce sujet, qui est arrivée dans l'Abbaye de Chelles.
_Agnès._ Il faut que vous ayez des intrigues merveilleuses, pour apprendre tout ce qui se passe de plus secret dans tous les Monasteres?
_Angelique._ Tu sauras, que l'Abbesse de cette Maison étant d'un naturel fort chaud, avoit coutume de prendre le Bain tous les Etés pendant quelques semaines. Il étoit dressé selon l'ordonnance de son Medecin, qui pour le faire trouver meilleur prescrivoit une regle & une methode particuliere à observer, sans laquelle il devoit être inutile. Il falloit le soir de la veille qu'on le devoit prendre, le preparer entierement, & laisser reposer l'eau toute la nuit jusques au lendemain, qu'on pouvoit à certaines heures se mettre dedans. Les odeurs, & les essences n'y étoient point épargnées, on les y repandoit avec profusion, & tout ce qui pouvoit flatter la sensualité de Madame entroit dans sa composition.
_Agnès._ Ce sont les Medecins, qui par une fausse complaisance entretiennent ainsi le foible des personnes.
_Angelique._ Quoi qu'il en soit, une jeune Religieuse de la Maison appellée Soeur Scolastique, & de l'âge de dix-huit ans. Voyant tous ces grands preparatifs pour Madame, & s'appercevant que le bain étoit en état dès le soir, forma le dessein, tant pour se soulager de l'incommodité de la saison, que de sa chaleur interieure qui n'étoit pas mediocre, de se servir de l'occasion, & de faire tous les soirs l'épreuve de ce salutaire _Lavabo_. En effet elle n'y manqua pas pendant huit jours, & trouva que cela donnoit du lustre à son embonpoint, & qu'elle en reposoit mieux. Elle sortoit de sa chambre sur les neuf heures, & presque nue en chemise, s'en alloit dans le lieu où tout étoit disposé; elle se défaisoit bien-tôt de sa jupe & de sa chemise, & ainsi toute nue se mettoit dans la Cuve, où elle se nettoyoit & se frottoit de tous côtés, d'où elle sortoit après aussi nette, aussi pure, & aussi belle qu'étoit Eve dans le Paradis Terrestre durant l'état de son innocence.
_Agnès._ Ne fut-elle point découverte?
_Angelique._ Tu l'apprendras presentement. Un soir que Scolastique se rafraîchissoit à l'ordinaire, une ancienne qui n'étoit pas encore endormie, ayant entendu marcher dans le Dortoir, à une heure que selon la coutume, toutes les Religieuses devoient être retirées, sortit de sa chambre, & après avoir cherché inutilement la personne qu'elle avoit entendue; elle entra dans le lieu où l'on prenoit le Bain, où elle apperçut aussi-tôt, au clair de la Lune, une Religieuse toute nue, qui s'essuyoit avec une serviette étant prête de reprendre sa chemise. La bonne Vieille pensant que c'étoit l'Abbesse, se retira promptement en demandant excuse de s'être ainsi avancée. Scolastique qui ne répondit rien, connut bien que cette bonne Mere s'étoit trompée, & l'avoit prise pour une autre. Elle s'en alla, après avoir donné le temps à l'autre de se retirer, & ne pensa plus à y revenir une autre fois, de crainte d'être découverte.
_Agnès._ Est-ce là où tout se termina?
_Angelique._ Non. Les Fesses de la pauvre Scolastique en auroient été bien aises.
_Agnès._ Comment? cette belle Enfant reçut-elle quelque déplaisir?
_Angelique._ La venerable Mere dont je t'ai parlé, ayant reflechi le matin sur ce qu'elle avoit vu le soir precedent, crut qu'il étoit à propos d'aller trouver Madame, & de lui faire des excuses particulieres de ce rencontre, qu'elle auroit pu attribuer à une mauvaise curiosité. Ce qu'elle fit malheureusement. Cela surprit tout à fait l'Abbesse, & lui fit croire, qu'elle n'avoit eu que les restes & les égouts de quelques infirmes de sa Communauté, elle en parla le lendemain dans son Chapitre, & commanda en vertu de _Sainte Obedience_ à celle qui s'étoit mise dans le bain de le declarer. Mais pas une de la compagnie ne parla, Scolastique n'étoit pas des plus scrupuleuses & avoit de l'esprit, c'est pourquoi elle se tut. Ce silence general mit l'Abbesse au desespoir, elle crie, elle fulmine, elle menace tout le monde, mais inutilement. Enfin par le conseil d'un Moine, elle pratiqua un plaisant stratageme. Elle fit assembler toutes ses Religieuses, & leur representa qu'il y en avoit une d'entre elles, excommuniée, & dans l'état de damnation, pour n'avoir pas relevé ce qui lui avoit été commandé de dire, _en vertu de Sainte Obedience_. Qu'un saint & savant homme, lui avoit donné un moyen sûr & infaillible, de la découvrir, mais qu'elle lui permettoit encore de parler, & d'éviter par ce moyen, les rudes penitences qu'elle s'attireroit par sa desobeïssance formelle.
_Angelique._ Oh Dieu! que dans cet embarras, je crains pour la pauvre Scolastique, car tous les conseils des Moines sont toujours pernicieux.
_Angelique._ Madame, voyant que cette derniere contrainte avoit été sans effet, elle suivit l'avis qui lui avoit été donné. Elle fit parer une table dans une chambre, d'un drap mortuaire, elle fit mettre au milieu un Calice de la Sacristie. Cela étant ainsi disposé, elle commanda à toutes ses Filles d'entrer l'une après l'autre dans ce lieu, & de toucher avec la main le pied du Vase sacré (c'est ainsi qu'elle parloit) qui étoit exposé sur la table, que par ce moyen elle connoîtroit celle qui s'étoit jusques-là tenue cachée, parce qu'elle n'auroit pas plutôt mis les doigts sur cette Coupe sacrée, que la table tomberoit par terre, & découvriroit par une vertu secrete d'enhaut, celle qui seroit la coupable. Cela se fit sur les neuf heures du soir & dans l'obscurité, elles entrerent donc toutes dans cette chambre & toucherent le pied du Calice avec la main. Scolastique fut l'unique qui n'osa le faire de crainte d'être decelée & toucha seulement le tapis. Après quoi elle se retira avec les autres dans une seconde chambre qui étoit aussi sans lumiere, d'où l'Abbesse les fit venir à soi l'une après l'autre, quand toute la ceremonie fut faite. Or il est à remarquer qu'elle avoit noirci le pied du Calice avec de l'huile & du noir de fumée, tellement qu'il étoit impossible d'y toucher sans en porter les marques, ayant donc allumé une chandelle, dans la chambre où elle étoit, elle considera les mains de toutes ces Religieuses, & reconnut que toutes avoient touché la Coupe excepté Scolastique, qui n'avoit aucune noirceur aux doigts comme les autres de la Communauté: Cela lui fit juger que c'étoit elle qui avoit fait la faute. Cette pauvre innocente se voyant ainsi trompée par un faux artifice, eut recours aux larmes & aux excuses, & elle en fut quitte pour une couple de Disciplines, qu'elle reçut devant toute la compagnie. Eh bien! ce fut seulement cet exterieur de Religion dont on se servoit avec impieté, qui lui fit peur, & si elle avoit fait un peu de reflexion sur l'impossibilité qu'il y avoit de la découvrir par un si ridicule artifice, elle ne l'auroit pas été.
_Agnès._ Il est vrai; mais l'Abbesse devoit pardonner à sa beauté, & à sa jeunesse.
_Angelique._ Elle le pouvoit, mais elle ne le fit pas, & même j'ai ouï dire, que la premiere discipline qu'elle lui ordonna, dura près d'un quart d'heure, juge de là en quel état pouvoient être les fesses de cette belle enfant?
_Agnès._ Elles étoient sans doute à peu près comme les miennes, lors que je te les fis voir. S'il ne dépendoit que de moi, je condamnerois à de perpetuelles galeres, le maudit Conseiller de l'Abbesse: & si cela m'étoit ainsi arrivé, je dresserois tant d'embûches à ce Moine par le moyen de quelques amies du dehors, que je le ferois repentir de son Stratageme.
_Angelique._ Crois-tu que s'il eût pensé que Scolastique eût dû être châtiée pour cela, qu'il y auroit servi? Non, il s'imaginoit aussi bien que l'Abbesse, que c'étoit quelque vieille, ou quelque infirme qui avoit été surprise & c'est ce qui faisoit mal au coeur de Madame, de s'être comme elle croyoit, lavée dans les ordures de telles personnes.
_Agnès._ Pour moi je crois qu'elle fut soulagée, quand elle connut que c'étoit Scolastique, qui s'étoit mise dans son bain, parce qu'on ne se dégoûte pas d'une jeune fille, propre & bien faite comme tu me la representes. La penitence qu'elle reçut me fait penser à celle de Virginie, & aux enfans du bonnet quarré du Jesuite.
_Angelique._ Il faut que je t'en fasse voir deux que j'ai dans ma cassette, il y en a un du Pere de Raucourt, & l'autre de Virginie, tiens fais la lecture de celui-ci.
_Agnès._ Voici quasi un caractere de fille, tout en paroît negligé.
Ah Dieu, ma chere Enfant, que ce commerce de lettres commence à m'ennuyer! il ne fait qu'augmenter mes feux, & il ne les soulage aucunement: il m'apprend que Virginie me veut du bien, mais il me marque aussi-tôt qu'il m'est impossible d'en jouir. Ah que ce mêlange de douceur & d'amertume cause d'étranges mouvemens dans un coeur fait comme le mien. J'avois bien ouï dire que l'Amour donnoit quelquefois de l'esprit à ceux qui en étoient dépourvus, mais je ressens chez moi un effet tout contraire & je puis dire avec verité qu'il m'ôte ce qu'il presente aux autres. Plusieurs s'apperçoivent de ce changement, mais ils en ignorent la cause. Je prêchai hier chez les Religieuses de la Visitation, jamais je n'ai été plus animé, je devois conformement à mon sujet entretenir la Compagnie de la Mortification & de la Penitence, & je n'ai parlé dans tout mon Discours que d'Affections, que de Tendresses, que de saillies & de Transports. C'est vous, Virginie, qui causez tout ce desordre, prenez donc compassion de mon égarement, & travaillez à trouver promptement le moyen de me remettre dans mon bon sens. Adieu.
_Angelique._ Eh bien Agnès que dis-tu de cet Enfant fait à la hâte.
_Agnès._ Je le trouve digne de son Pere, & capable tout nu qu'il est d'habit & d'ornement, de se conserver non seulement un Coeur qu'il possede, mais même d'y exciter de nouveaux mouvemens.
_Angelique._ Tu as raison, car en Amour le style le plus negligé est toujours le plus persuasif, & souvent toute l'éloquence d'un Orateur, ne pourroit faire naître dans une ame ces doux transports, qui ne sont que les effets d'un terme peu relevé, mais expressif. C'est une verité dont je puis rendre témoignage, puisque je l'ai éprouvé plusieurs fois dans moi-même. Mais voyons un peu si Virginie s'exprime aussi bien que son Amant.
_Agnès._ Donne-moi la lettre que j'en fasse la lecture.
_Angelique._ Tiens la voilà, c'est plutôt un billet qu'une lettre, car le tout n'est composé que de cinq ou six lignes.
_Agnès._ Son caractere n'est gueres different du mien.