Vénus dans le cloître, ou la religieuse en chemise Nouvelle édition enrichie de figures gravées en taille douce

Part 3

Chapter 33,828 wordsPublic domain

_Angelique._ Non pendant tout ce discours il ne dit rien, mais se soutenant la tête d'une main, dans une posture de melancolique, il regardoit avec des yeux remplis de langueur, celle qui lui parloit. Après quoi lui prenant la main au travers de la grille, il lui dit d'un air touchant. Il faut donc changer de methode, & n'aimer plus comme auparavant? le pouvez-vous Virginie? pour moi je ne puis rien retrancher de mon amour, & les regles que vous venez de me prescrire, ne peuvent être reçues d'un veritable amant: il lui exagera ensuite avec tant de feu l'excès de son ardeur, qu'il la déconcerta entierement; & tira d'elle une promesse de vive voix, de lui accorder dans quelques jours ce qui seul devoit le rendre parfaitement heureux, il la fit pour lors approcher plus près de la grille, & l'ayant fait monter sur un siege assez élevé, il la conjure de lui permettre au moins de satisfaire sa vue, puisque toute autre liberté lui étoit défendue, elle lui obeït après quelque resistance, & lui donna le temps de voir & de manier les endroits consacrés à la chasteté, & à la continence. Elle de son côté voulut aussi contenter ses yeux par une pareille curiosité, & le Jesuite qui n'étoit pas insensible en trouva aisement les moyens, & elle obtint de lui ce qu'elle desiroit, avec plus de facilité qu'elle ne le lui avoit accordé. Ce fut là, le moment fatal de l'un & de l'autre, & celui que desiroient nos Espionnes: elles contemploient avec une satisfaction extraordinaire, les plus beaux endroits du corps nu de leur compagne, que le Jesuite mettoit à découvert, & qu'il manioit avec les transports d'un amant insensé. Tantôt elles admiroient une partie, tantôt une autre, selon que le Pere officieux, tournoit & faisoit changer de situation à son amante, tellement que quand il consideroit le devant, il leur exposoit en vue son derriere, parce que sa jupe d'un côté & d'autre étoit levée jusques à la ceinture.

_Agnès._ Il me semble que je suis presente à ce spectacle, tant tu en rapportes l'histoire naïvement.

_Angelique._ Enfin ils terminerent leurs badineries, & nos deux Soeurs se retirerent dans le dessein de couper le cours à ces amours mal conduits: & d'empêcher l'effet de la promesse de Virginie. Par un bonheur particulier pour cette pauvre innocente, la Religieuse que sa Rivale étoit associée dans la consideration de ce qui s'étoit passé, avoit une amitié bien tendre pour elle, & tâcha de trouver un biais pour détruire le Jesuite, sans nuire à celle qu'elle cherissoit: elle lui fit connoître ce qu'elle savoit d'elle, l'assura de ne rien faire à son préjudice, pourvu qu'elle lui promît de rompre entierement avec ce Religieux, & de n'avoir pas à l'avenir la moindre communication avec lui. Virginie toute honteuse de ce qu'elle apprenoit, s'engagea à tout ce qu'on voulut, demandant seulement avec instance que l'on conservât la reputation du Jesuite parce qu'il étoit impossible de nuire à l'un sans porter dommage à l'autre. Elle protesta qu'elle ne vouloit plus le voir, & que ce billet qu'elle lui alloit écrire pour lui donner avis de ne plus revenir, seroit le dernier qu'il recevroit d'elle. Ces conditions furent reçues de toutes deux, quoi qu'avec peine, elles embrasserent Virginie dont elles étoient devenues amoureuses, & dirent en la quittant qu'elles vouloient prendre la place du Pere, & lier une étroite amitié avec elle.

_Agnès._ Elle en étoit quitte à bon marché, je crois qu'elle devoit cette Indulgence à sa beauté, & à ses autres qualités qui la rendirent sans doute aimable à son ennemie même?

_Angelique._ Ce n'est pas encore ici la fin de nôtre histoire. Virginie écrivit donc promptement au Pere de Raucourt, & l'avertit par son billet de tout ce qui se passoit, & des conditions auxquelles elle s'étoit engagée, pour sauver son honneur, & le sien: elle lui remontra le danger où il s'exposeroit s'il revenoit pour la voir, & lui fit connoître qu'il étoit même impossible qu'elle reçût de ses lettres s'il ne se servoit d'une intrigue particuliere, pour éviter leurs surprises. Elle finissoit par des protestations d'un amour constant, & à l'épreuve de toutes les plus rudes attaques de la jalousie, & lui faisoit esperer que le temps pourroit dissiper cet orage, qui les menaçoit, & les rendre plus heureux que jamais. Je ne dis point avec quelle surprise le pere reçut & lut cette lettre, ce fut un coup de foudre qui le frappa, il vit qu'il n'étoit pas à propos d'y faire réponse & qu'il falloit ceder au malheur qui s'opposoit à sa bonne fortune, dans le moment qu'il étoit prêt d'en jouir.

Trois semaines s'étoient déja passées de ce veuvage, lors que Virginie s'ennuyant de sa solitude, trouva par une adresse merveilleuse le moyen d'apprendre des nouvelles de son Amant, & de lui faire part des siennes. Elle feignit de s'être oubliée d'envoyer au Pere de Raucourt un Bonnet quarré, qu'il lui avoit donné à faire, du temps de leurs familiarités passées: sa rivale lui dit qu'elle eût à lui remettre entre les mains, & qu'elle le feroit tenir par une Touriere. Cela fut fait, la messagere fut avertie de la maniere qu'elle devoit parler, elle s'acquitta de sa commission de point en point, & le Jesuite après avoir reçu le Bonnet, la pria d'attendre un moment dans l'Eglise afin d'avoir lieu de penser à ce qu'il voyoit. Après un peu de reflexion il se douta du stratageme, fit ouverture dans un endroit du Bonnet, & y trouva une lettre de Virginie, sans l'examiner beaucoup, il y fit promptement la réponse, qu'il plaça dans le même lieu qu'il ferma le mieux qu'il put avec deux ou trois points d'aiguilles. Il revint joindre la Touriere qu'il pria de rapporter le Bonnet afin qu'on le raccommodât parce qu'il étoit de beaucoup trop étroit pour lui, qu'il l'avoit fait essayer à plusieurs de la maison afin d'exempter la personne de la peine qu'elle auroit à le reformer, mais qu'il ne s'étoit trouvé aucun Pere à qui il fût propre, qu'au reste qu'il lui étoit fort obligé de la patience qu'elle avoit eue à attendre si long-temps. La bonne soeur répondit par ses reverences aux civilités du Pere, & remporta le Bonnet quarré au Monastere, elle le remit par l'ordre de celle qui l'avoit envoyée, entre les mains de Virginie, qui fut ravie d'y apprendre des nouvelles de celui qu'elle aimoit, & de ce que son artifice avoit si bien réussi.

_Agnès._ Il faut avouer que l'Amour est bien inventif.

_Angelique._. Ce commerce dura plus d'un mois, il y avoit toujours quelque chose à refaire à ce venerable Bonnet; de trois jours l'un, il falloit le porter au College, & le rapporter au Monastere. Personne ne s'imaginoit neanmoins qu'il y eût rien de mysterieux dans une semblable chose, on n'y prenoit pas garde, & ils auroient pu encore se servir de ce postillon sans l'accident qui le cassa au gage.

_Agnès._ Oh Dieu je m'imagine que le Pot au Rose fut découvert par la Touriere!

_Angelique._ Non tu te trompes. Cela vint de ce qu'un jour de jeûne que le portier des Jesuites, étoit de mauvaise humeur pour n'avoir peut-être pas vuidé sa Roquille à l'ordinaire. La Touriere qui avoit une infinité de commissions, & entr'autres celle du Bonnet, sonna deux ou trois fois à la porte du College, pour se décharger au plutôt de son message. Ce bon Frere partit du Jardin où il étoit, & étant arrivé hors d'haleine, pensant que ce fût quelque Evêque, ou Archevêque, ou quelque autre Grandeur, qui eût ainsi sonné en Maître, il fut bien surpris à la vue de la bonne Soeur, qui n'avoit rien autre chose à lui dire, que de remettre le Bonnet quarré entre les mains du Pere de Raucourt. Ce demi Cuistre rebattu par tant de visite qui ne lui plaisoient pas, s'emporta de colere, & dit que ce Bonnet là se promenoit trop souvent, & qu'il le mettroit en la disposition d'un homme qu'il lui feroit faire un peu de retraite. La Touriere s'excusant le mieux qui lui fut possible, se retira, & le Recteur qui attendoit un compagnon, pour sortir, ayant entendu le Dialogue, appella le frere & voulut apprendre le sujet du differend, & pourquoi il traitoit ainsi rudement les personnes qui avoient à faire à ceux de la maison. Celui-ci se voyant chapitré de son Superieur, lui dit tout ce qu'il pensoit de ce Bonnet, l'assura qu'il avoit déja fait près de vingt tours & retours du College au Monastere, que sans doute il y avoit quelque dessein caché dans ces manieres, & que s'il plaisoit à sa Reverence, il visiteroit cette piece, qu'il disoit de contrebande; ce qu'il fit à l'instant, & d'un coup de ciseau, il fit voir le jour au quinzième _Enfant du Bonnet quarré_ qui venoit en droite ligne de la Soeur Virginie.

_Agnès._ Oh Dieu qu'une personne a de peine à se sauver, quand un mauvais Destin la poursuit, & qu'il a juré sa perte! qu'arriva-t-il de tout cela?

_Angelique._ Il est arrivé que le Pere a été confiné dans une autre Province, & que la pauvre Virginie a été mortifiée de quelques penitences, & c'est de là qu'est venu le proverbe _qu'il y a bien de la malice sous le Bonnet quarré d'un Jesuite._

_Agnès._ Ah Dieu c'étoit pour elle seule que j'apprehendois, mais dis-moi comment cela vint à la connoissance de la Prieure?

_Angelique._ Je serois trop long-temps, à t'entretenir de la même chose, dans la premiere conversation qui succedera à ma retraite, je t'en dirai davantage sur ce sujet, je te ferai voir deux Enfans du Bonnet quarré, & t'apprendrai le sort de leur pere & mere. Pense seulement à present, ma plus chere, que je vais passer huit ou dix jours bien tristement, puisqu'il me sera defendu d'avoir la moindre conference avec toi. Je vais écrire à trois de mes bons amis afin qu'ils te fassent visite pendant ce temps; il y a un Abbé, un Feuillant, & un Capucin.

_Agnès._ Oh Dieu quelle bigarrure! & que voulez-vous que je fasse avec tous ces gens-là, que je ne connois point?

_Angelique._ Tu n'as qu'à être obeïssante, ils t'apprendront assez ce qui sera de ton devoir pour les satisfaire & pour te contenter. Tiens voici un livre que je te prête, fais en un bon usage, il t'instruira de beaucoup de choses, & donnera à ton esprit toute la quietude que tu peux souhaiter. Baise moi, ma chere enfant, pour tout le temps que je serai sans te voir. Ah que je passerois ma retraite avec bien du plaisir, si le Directeur que j'aurai étoit aussi aimable & aussi docile que toi! Adieu mon coeur habille-toi, tiens secretes toutes nos amitiés, & te prepare à me faire le recit de tous tes divertissemens, lors que je serai sortie de mes exercices.

_Fin du Premier Entretien._

VENUS DANS LE CLOÎTRE,

OU LA RELIGIEUSE EN CHEMISE.

SECOND ENTRETIEN.

Soeur _Agnès_. Soeur _Angelique_.

_Angelique._ Ah Dieu soit loué! je commence à respirer, jamais je n'ai été plus accablée de devotions, de mysteres, & d'Indulgences, que depuis que je t'ai quittée: ah que je suis rebutée de toutes ces superstitions! Comment te portes-tu? tu ne me dis rien, qu'as-tu à rire?

_Agnès._ Je suis toute honteuse de paroître devant vous, je m'imagine que vous savez déja jusques aux moindres particularités de tout ce qui s'est dit, & passé dans vôtre absence.

_Angelique._ Et de qui aurois-je pu l'apprendre? tu te railles bien de moi, viens-t'en dans ma chambre, & songe par où tu commenceras à m'en faire un fidele récit. Pour moi je sors d'entre les mains d'un sauvage qui auroit mis au desespoir un esprit autrement tourné que le mien, je veux dire de mon Directeur, c'est l'homme le plus bourru, & le plus ignorant de son caractere. Je crois qu'il m'a fait gagner toutes les Indulgences, & les Pardons qui ont jamais été accordés par les Papes, depuis Gregoire le Grand, jusques à Innocent XI, si je l'avois cru je me serois mise le corps en sang par les disciplines qu'il m'a ordonnées, ce n'est pas que je lui aye fait montre de beaucoup de malice dans les Confessions qu'il a entendues de moi: mais c'est parce qu'il s'imagine que pour être dans le chemin du Paradis il faut être aussi sec, aussi maigre, & aussi décharné que lui, & que c'est assez que d'être un peu agreable, & d'avoir de l'embonpoint pour meriter toutes sortes de penitences. Juge par là comme j'ai passé mon temps, & si je n'ai pas eu sujet de m'ennuyer?

_Agnès._ Pour moi je te dirai que tu m'as donné des Directeurs qui ne m'ont gueres moins fatiguée que le tien, je ne sais pas si j'ai gagné avec eux des Indulgences, mais je suis certaine que pour les gagner beaucoup de personnes n'en font pas tant que nous en avons fait.

_Angelique._ Je n'en doute point. Mais dis-moi un peu des nouvelles de nôtre Abbé, & m'apprend s'il est capable de quelque chose.

_Agnès._ Ce fut lui que je vis le premier, & en qui j'ai trouvé plus de feu, il n'y a rien de plus vif & de plus animé, & il y a plaisir à l'entendre discourir. J'étois à la recreation d'après le dîner lors qu'on vint m'avertir qu'il me demandoit. Comme je savois que Madame étoit indisposée, je lui fis dire par la Portiere qu'il allât au grand parloir, & qu'il ne s'impatientât pas. Je le fis bien attendre un bon quart d'heure, parce que je changeai de voile & de guimpe, afin de paroître devant lui un peu proprement, & de tâcher à répondre à l'esperance qu'il avoit, de voir une personne dont on lui avoit fait le portrait si avantageusement. A son abord je fis semblant de paroître un peu interdite, répondant fort serieusement aux civilités qu'il me faisoit, mais cela ne le démonta point; au contraire il prit de là occasion de me dire, fort hardiment, qu'il savoit qu'il étoit permis aux belles de parler d'un certain air indifferent, qui seroit mal séant à d'autres, mais qu'il avoit lieu d'esperer que se presentant à la faveur de ma meilleure amie sa visite ne pourroit m'être qu'agréable.

_Angelique._ Il passe pour avoir de l'esprit, & on peut dire que ses grands voyages accompagnés de beaucoup d'experiences, ont ajouté à ses avantages naturels toute la perfection qui lui manquoit.

_Agnès._ Je ne sais point ce que tu lui as dit de moi, mais je trouve qu'il s'avançoit beaucoup pour une premiere visite; il tourna la conversation sur l'austerité des Maisons Religieuses, & tâcha à me persuader par une infinité de raisons, de ne point suivre le zèle indiscret de la plupart, traitant de ridicules toutes celles qui mettoient sottement en usage toutes sortes de mortifications. Il me fit rire par le récit naïf de ce qui lui étoit arrivé en Italie avec une Religieuse de S. Benoît, de l'adresse dont il se servit pour la voir aussi souvent qu'il souhaitoit, & comme enfin il en reçut les faveurs qui devoient être le fruit de ses assiduités. Il m'assura que devant cette habitude il avoit toujours cru qu'il n'y avoit que chez les Religieuses que la chasteté refugiée se conservoit, & qu'il s'étoit toujours persuadé que ces ames recluses vivoient dans une continence aussi parfaite que celle des Anges mais qu'il avoit bien reconnu le contraire, & que comme rien de parfait ne se gâte mediocrement; & qu'une chose conserve dans sa corruption le même degré qu'elle avoit en sa bonté, il avoit remarqué qu'il n'y avoit rien de plus dissolu que toutes les Recluses & Bigottes lors qu'elles trouvoient l'occasion de se divertir. Il me montra un certain instrument de Verre qu'il avoit reçu de celle dont je t'ai parlé, & m'assura qu'il avoit appris d'elle qu'il y en avoit plus de cinquante de la sorte dans leur maison, & que toutes depuis l'Abbesse jusques à la derniere professe, le manioient plus souvent que leur chapelets.

_Angelique._ Voilà qui est bien, mais tu ne me dis rien pour ce qui te regarde?

_Agnès._ Que veux-tu que je te die? C'est l'homme du monde le plus badin, à la seconde visite qu'il me fit je ne pus me dispenser de lui accorder quelque grace, il opposa à toutes mes raisons une morale si forte, & si artificieuse qu'il rendit tout mes efforts inutiles, il me fit voir trois lettres de nôtre Abbesse, qui m'assuroient que quelque chose que je fisse, je ne pouvois marcher que sur ses pas. Elle a passé des nuits entieres avec lui, & ne le traite dans ses billets que d'Abbé de Beau-lieu: je lui representai que la grille étoit un obstacle insurmontable, & qu'il falloit de necessité qu'il se contentât de legeres badineries, puisqu'il étoit impossible d'aller plus avant. Mais il me fit bien connoître qu'il étoit plus savant que moi, & me fit voir deux planches qui se levoient, une de son côté, & l'autre du mien, & qui donnoient passage suffisant pour une personne: il me dit que c'étoit par son conseil que Madame avoit fait disposer cela de la sorte, qu'elle l'avoit nommé _le Détroit de Gibraltar_, & qu'elle lui disoit un jour, qu'il ne falloit pas s'hazarder de le passer, sans être bien muni de toutes les choses necessaires, particulierement si on avoit dessein de s'arrêter aux Colomnes d'Hercule. Après donc plusieurs contestations de part & d'autre, l'Abbé passa le Détroit, & arriva au port où il fut reçu, mais ce ne fut pas sans peine, & seulement après qu'il m'eut assurée, que son entrée n'auroit point de mauvaises suites; je lui permis autant de sejour qu'il en falloit pour le rendre heureux, c'étoit le septième du mois d'Août, qui étoit un jour que Madame avoit coutume d'employer dans des grandes ceremonies, mais que son indisposition l'avoit obligée à remettre jusques au mois prochain ce qu'elle observoit ordinairement dans celui-ci. Il me dit qu'elle avoit créé la seconde année qu'elle fut Abbesse un ordre de Chevallerie, qui n'étoit composé que de Prêtres, de Moines, d'Abbés, de Religieux, & de personnes Ecclesiastiques. Que ceux qui y étoient admis, faisoient serment de garder le secret de l'Ordre & s'appelloient _les Chevaliers de la Grille_ ou _de St. Laurent_, que le Collier qui leur étoit donné le jour de leur reception étoit composé des chiffres de Madame entrelacés dans des lacs d'amour, & qu'au bas pendoit une Medaille d'or representant le Patron de l'Ordre couché tout nu sur un gril, au milieu des flammes avec ces paroles, _Ardorem craticula fovet_, c'est-à-dire, _Le Gril augmente mes feux_. Il me montra le Collier qu'il avoit reçu, & après quelques presens qu'il me fit de livres curieux, nous nous séparâmes l'un & l'autre jusques à une nouvelle entrevue.

_Angelique._ Tu ne m'as rien appris de nouveau, touchant l'Ordre établi par Madame; Mr. l'Evêque de ** en est le premier Chevalier, l'Abbé de Beaumont le second, l'Abbé Du Prat le troisième, le Prieur de Pompiere, le quatrième; voilà les principaux, & les premiers en date; ils sont suivis de Jesuites, de Jacobins, Augustins, Carmes, Feuillants, Peres de l'Oratoire, & du Provincial des Cordeliers. Tellement qu'à la derniere promotion qui se fit l'an passé, le nombre étoit de vingt-deux. Mais il est à remarquer qu'il y a beaucoup de difference entre eux, & qu'ils ne peuvent jouir tous de pareils privileges; il y en a qui s'appellent _les Cordons Bleus_ & ce sont ceux qui sont tout puissans, qui ont le secret de l'Ordre, & qui disposent des affaires de Madame, comme Madame conduit les leurs. Pour ce qui est des autres, leur pouvoir est limité, il a des bornes qu'ils ne peuvent pas passer. Et il n'ont gueres plus d'avantage que les aspirants, jusques à ce que par leur zèle, leur prudence, & leur discretion, ils se soient rendus dignes d'être de la grande profession. De tous les Moines, les seuls Capucins en sont exclus, parce que cette barbe qui les déguisent tant, les a rendus odieux à nôtre Abbesse, qui dit qu'elle ne peut s'imaginer qu'une personne du sexe, puisse vouloir du bien à ces Satires. Mais à propos dis-moi des nouvelles du Pere Vital de Charenton?

_Agnès._ Je n'aurois jamais cru aussi bien que Madame, qu'un Capucin eût été capable d'une galanterie, si celui-là ne m'en eût persuadé par sa conduite. Il me vint voir trois jours après nôtre Abbé, nous allâmes dans le parloir de S. Augustin, & ce fut là où il me debita plus de fleurettes, que je n'en aurois pu attendre d'un Courtisan de profession, il parla au reste si hardiment que j'avois honte d'entendre sortir de la bouche d'un homme dont l'habit & la barbe ne prêchoient que la penitence, des paroles au commencement peu libres, mais dans la fin les plus dissolues que le plus grand débauché puisse mettre en usage. Je ne pus m'empêcher de lui en marquer mon étonnement & de lui faire connoître qu'il y avoit de l'excès dans ses transports. Ce qui fit qu'il y apporta un peu de moderation. Il m'a rendu trois visites, pendant ta retraite, & à la derniere il obtint peu de chose de moi, parce que le Parloir où nous étions, n'avoit pas les commodités de l'autre. Je te dirai seulement qu'il m'apprêta bien de quoi rire, en ce qu'ayant par ses efforts ébranlé une barre de fer de la grille, & croyant s'être fait un chemin assez large pour y passer, il s'y hazarda malgré moi, mais il n'en put venir à bout, d'autant qu'ayant passé la tête & une des épaules avec bien de la difficulté; son Capuchon s'accrocha à une des pointes du dehors, tellement qu'il avoit beau se remuer, il ne pouvoit se débarrasser de ce piege. Je ne pouvois le contempler dans cette posture sans éclater de rire, je le fis promptement repasser de son côté, & lui fit remettre la grille dans son premier état. Il me donna trois ou quatre livres dont il m'avoit parlé dans sa premiere visite, & se retira mal satisfait de son avanture.

_Angelique._ Je suis fachée de ce desordre, car sans doute cela l'aura rebuté.

_Agnès._ Rebuté bon Dieu! vraiment c'est bien un homme à se rebuter, il n'y a rien de plus effronté que lui, oh qu'il sera ici devant la fin de la semaine, il m'a promis le _Recueil des Amours secretes de Robert d'Abrissel_, il m'en commença l'histoire, mais je la crois fausse, & controuvée à plaisir.

_Angelique._ Tu te trompes, il n'y a rien de plus veritable, & plusieurs graves Auteurs écrivent qu'il avoit coutume de coucher avec ses Religieuses afin de les éprouver, & de remarquer en même temps dans sa personne, jusques où pouvoient aller les forces de la vertu, qui combat les tentations de la Chair: il croyoit beaucoup meriter par là; & c'est ce qui a donné lieu à Godefroy de Vandôme, de traiter cette devotion de plaisante & de ridicule, dans une lettre qu'il écrit à S. Bernard, & d'appeller cette ferveur, un nouveau genre de martyre: cela a empêché jusques à present que cet homme n'ait été mis au rang des Saints par la Cour de Rome, on le traite neanmoins de Bien-heureux.

_Agnès._ Il faut avouer qu'il y a bien des abus qui se pratiquent dans nôtre Religion, & je ne suis plus surprise de ce que tant de peuples s'en sont separés, pour s'attacher litteralement aux Ecritures. Le Pere Feuillant que je vis pendant ta retraite me fit remarquer visiblement, tous les endroits défectueux du gouvernement present, pour ce qui regarde la Religion: C'est un homme qui pour sa jeunesse (car il n'a que vingt-six ans) possede toutes les sciences qui peuvent rendre une personne accomplie, de quelque caractere qu'elle soit: il parle universellement de toutes choses, mais avec un air dégagé & qui n'a rien de pedantesque.

_Angelique._ Je vois bien qu'il te plut, il est bien fait & beau garçon, pour moi je ne l'appellois que mon _Grand Blanc_, en quel Parloir le vis-tu?

_Agnès._ Je l'ai vu deux fois, la premiere ce fut dans le Parloir de S. Joseph, & la derniere dans celui de Madame.

_Angelique._ Bon bon, c'est-à-dire qu'il passa _le Detroit_? il le meritait bien, & il y a plaisir à lui voir faire son personnage.