Vénus dans le cloître, ou la religieuse en chemise Nouvelle édition enrichie de figures gravées en taille douce

Part 2

Chapter 23,848 wordsPublic domain

_Agnès._ Ah pitoyable effet d'un détestable gouvernement! Tu me donnes la vie, ma chere _Angelique_, en me retirant par tes raisons du grand chemin que je suivois, peu de personnes mettoient plus en usage que moi toutes les mortifications les plus rudes, je me suis accablée de coups de discipline pour combattre souvent des mouvemens innocens de la nature, que mon Directeur faisoit passer pour des déreglemens horribles. Ah faut-il que j'aye ainsi été dans l'abus! C'est sans doute par cette cruelle maxime que les ordres mitigés sont méprisés, & que ceux qui n'ont rien que d'affreux, sont loués & élevés jusques au Ciel. Oh Dieu, souffrez-vous qu'on abuse ainsi de vôtre Nom, pour des executions si injustes? & permettrez-vous que des hommes vous contrefassent!

_Angelique._ Ah, mon enfant, que ces exclamations me font bien connoître qu'il te manque encore quelque lumiere, pour voir clair universellement en toutes choses, demeurons-en là, ton esprit n'est pas capable pour le present d'une speculation plus delicate. _Aime Dieu, & ton prochain_, & crois que toute la loi est renfermée dans ces deux commandemens.

_Agnès._ Quoi, Angelique, voudriez-vous me laisser quelque erreur?

_Angelique._ Non, mon coeur, tu seras pleinement instruite, & je te mettrai un livre entre les mains, qui achevera de te rendre savante, & où tu apprendras avec facilité, ce que je n'aurois pu t'expliquer qu'avec confusion.

_Agnès._ Cela suffit. Il faut que je vous avoue que j'ai trouvé cet endroit plaisant: _Que les Cloîtres sont les lieux communs, où la Politique se decharge de ces ordures!_ il me semble qu'on ne peut pas en parler d'une maniere plus basse & plus humiliante?

_Angelique._ Il est vrai que l'expression est un peu forte; mais elle n'est gueres plus choquante que celle d'un autre qui disoit que _les Moines & les Moinesses étoient dans l'Eglise ce que les Rats, & les Souris étoient dans l'Arche de Noé._

_Agnès._ Vous avez raison, & j'admire la facilité que vous avez à vous énoncer, je ne voudrois pas pour tout ce que je puis avoir de plus cher, que l'occasion de ma porte entr'ouverte n'eût donné lieu à nôtre entretien? Oui j'ai penetré dans le sens de toutes vos paroles.

_Angelique._ Eh bien, en feras-tu un bon usage? & ce beau corps qui n'est coupable d'aucun crime, sera-t-il encore traité comme le plus infame scelerat qui soit au monde?

_Agnès._ Non, je prétends lui tenir compte du mauvais temps que je lui ai fait passer, je lui en demande pardon, & en particulier d'une rude discipline, que je lui fis hier ressentir par l'avis de mon Confesseur.

_Angelique._ Baise-moi, ma pauvre enfant, je suis plus touchée de ce que tu me dis, que si je l'avois éprouvée sur moi-même, il faut que ce châtiment soit le dernier qui te fatigue: mais encore te fis-tu grand mal?

_Agnès._ Helas! mon zèle étoit indiscret, & je croyois que plus je frappois plus j'avois de merite, mon embonpoint, & ma jeunesse me rendoient sensible aux moindres coups; tellement qu'à la fin de ce bel exercice, j'avois le derriere tout en feu: je ne sais même si je n'y avois point quelque blessure, parce que j'étois tout à fait transportée, lors que je l'outrageois si vivement.

_Angélique._ Il faut ma mignonne que j'en fasse la visite, & que je voye de quoi est capable une ferveur mal conduite?

_Agnès._ Oh Dieu! faut-il que je souffre cela? c'est donc tout de bon que vous parlez, je ne puis l'endurer sans confusion! Oh, oh!

_Angelique._ Et à quoi sert donc tout ce que je t'ai dit, si une sotte pudeur te retient encore? quel mal y a-t-il à m'accorder ce que je te demande?

_Agnès._ Il est vrai, j'ai tort, & vôtre curiosité n'est point blâmable, satisfaites-la comme vous souhaitez.

_Angelique._ Oh! le voilà donc à découvert ce beau visage toujours voilé? met-toi à genoux sur ta couche, & baisse un peu la tête, afin que je remarque la violence de tes coups. Ah bonté divine quelle bigarrure! il me semble que je vois du taffetas de la chine, ou bien du rayé du temps passé! il faut avoir une grande dévotion au _Mystere de la Flagellation_ pour enluminer ainsi ses fesses?

_Agnès._ Eh bien, as-tu assez contemplé cet innocent outragé? Oh Dieu comme tu le manies, laisse-le en repos, afin qu'il reprenne son premier teint, & qu'il se défasse de ce coloris étranger. Quoi tu le baises?

_Angelique._ Ne t'y oppose pas, mon enfant, j'ai l'ame du monde la plus compassive, & comme c'est une oeuvre de misericorde de consoler les affligez; je crois que je ne saurois leur faire trop de caresse pour dignement m'acquitter de ce devoir. Ah que tu as cette partie bien formée! & que la blancheur, & l'embonpoint qui y paroissent, lui donnent d'éclat! j'apperçois aussi un autre endroit, qui n'est pas moins bien partagé de la Nature, c'est _la Nature même_.

_Agnès._ Retire ta main je te prie de ce lieu, si tu ne veux y causer un incendie qui ne pouroit pas s'éteindre facilement? il faut que je t'avoue mon foible, je suis la fille la plus sensible qui se puisse trouver, & ce qui ne causeroit pas à d'autres la moindre émotion, me met souvent en desordre.

_Angelique._ Quoi tu n'es donc pas si froide, comme tu voulois me persuader au commencement de nôtre conversation? & je crois que tu feras aussi bien ton personnage, qu'aucune que je connoisse, quand je t'aurai mise entre les mains de cinq ou six bons Freres. Je souhaiterois pour ce sujet, que le temps de la retraite, où je vais entrer selon la coutume, pût se differer, afin de me trouver avec toi au Parloir. Mais n'importe, je m'en consolerai par le recit que tu me feras de tout ce qui se sera passé; à savoir si _l'Abbé_ aura mieux fait que _le Moine_, si _le Feuillant_ l'aura emporté sur _le Jesuite_, & enfin si toute _la Fratraille_ t'aura pleinement satisfaite.

_Agnès._ Ah que je me figure d'embarras dans ces sortes d'entretiens, & qu'ils me trouveront Novice en fait d'amourettes!

_Angelique._ Ne te mets pas en peine, ils savent de la maniere qu'il faut user avec tout le monde, & un quart d'heure avec eux, te rendra plus savante, que tous les preceptes que tu pourrois recevoir de moi, dans une semaine, çà, couvre ton derriere, de crainte qu'il ne s'enrhume: tiens il aura encore ce baiser de moi, & celui-ci & celui-là.

_Agnès._ Que tu es badine! Crois-tu que j'aurois souffert ces sottises, sans que je sais que rien n'y est offensé.

_Angelique._ Si cela étoit je pecherois donc à tout moment, car le soin qu'on m'a donné des Ecolieres, & des Pensionnaires, m'oblige à visiter leur maison de derriere bien souvent. Encore hier je donnai le fouet à une plutôt pour ma satisfaction, que pour aucune faute qu'elle eût commise, je prenois un plaisir singulier à la contempler, elle est fort jolie & a déja treize ans.

_Agnès._ Je soupire après cet emploi de maîtresse de l'Ecole, afin de prendre un semblable divertissement. Je suis frappée de cette fantaisie, & même je serois ravie de voir en toi ce que tu as consideré si attentivement dans ma personne.

_Angelique._ Helas mon enfant, la demande que tu me fais ne me surprend point, nous sommes toutes formées de même pâte. Tiens je me mets dans ta posture, bon leve ma jupe & ma chemise le plus haut que tu pourras.

_Agnès._ J'ai grande envie de prendre ma discipline, & de faire en sorte que ces deux Soeurs jumelles n'ayent rien à me reprocher.

_Angelique._ Ouf! ouf! ouf! comme tu y vas! Ces sortes de jeux ne me plaisent que quand ils ne sont pas violens? tréve, tréve, si ta devotion t'alloit reprendre, je serois perdue: Oh Dieu que tu as le bras flexible, j'ai dessein de t'associer dans mon office, mais il y faut un peu plus de moderation.

_Agnès._ Voilà certes bien de quoi se plaindre, ce n'est pas là la dixme des coups que j'ai reçus, je te remets le reste à une autre fois, il faut accorder quelque chose à ton peu de courage. Sais-tu bien que cet endroit en devient plus beau, un certain feu qui l'anime, communique un vermillon plus pur & plus brillant que tout celui d'Espagne. Approche-toi un peu plus près de la fenêtre, afin que le jour m'en découvre toutes les beautés. Voilà qui est bien. Je ne me lasserois jamais de le regarder, je vois tout ce que je souhaitois jusques à son voisinage, pourquoi couvres-tu cette partie de ta main?

_Angelique._ Helas tu peux la considerer aussi bien que le reste, s'il y a du mal à cette occupation, il n'est pas préjudiciable à personne, & ne trouble aucunement la tranquilité publique.

_Agnès._ Comment pourroit-il la troubler, puisque nous n'en faisons plus une partie; outre que les fautes cachées sont à demi pardonnées.

_Angelique._ Tu as raison, car si l'on pratiquoit dans le monde autant de crimes, pour parler conformement à nos Regles, comme il s'en commet dans les Cloîtres, la Police seroit obligée d'en corriger les abus, & couperoit le cours à tous ces desordres.

_Agnès._ Je crois aussi que les peres & meres ne permettroient jamais l'entrée de nos Maisons à leurs enfans, s'ils en connoissoient le déreglement.

_Angelique._ Il n'en faut pas douter, mais comme la plupart des fautes y sont secretes, & que la dissimulation y regne plus qu'en aucun endroit, tous ceux qui y demeurent n'en apperçoivent pas les defauts; mais servent eux-mêmes à engager les autres. Outre que l'interêt particulier des familles, l'emporte souvent sur beaucoup d'autres considerations.

_Agnès._ Les Confesseurs & les Directeurs des Cloîtres, ont un talent particulier, pour faire aller dans leur filets, de pauvres innocentes qui tombent dans un piege, en pensant trouver un tresor.

_Angelique._ Il est vrai, & je l'ai éprouvé en ma personne. Je n'avois aucun penchant pour la Religion, je combattois vivement les raisons de ceux qui m'y portoient, & jamais je n'y serois entrée, si un Jesuite qui pour lors gouvernoit ce Monastere, ne s'en étoit mêlé, un interêt de famille obligea ma mere qui m'aimoit tendrement, & qui s'y étoit toujours opposée à y donner les mains. J'y resistai long-temps, parce que je ne prévoyois pas que le Comte de la Roche mon frere aîné, par le droit de Noblesse, & par les Coutumes du pays, emportoit presque tout le bien de la maison, & nous laissoit six, sans autre appui que celui qu'il nous promettoit, qui selon son humeur devoit être peu de chose. Enfin il ceda dix mille francs, à ce qu'il me dit, de ses prétentions, auxquels quatre autres furent ajoutés, tellement que j'apportai quatorze mille livres pour ma dot, en faisant profession dans ce Couvent: Mais pour revenir à l'adresse de celui qui m'en debaucha, tu sauras qu'on fit en sorte que je me rencontrasse avec lui, une après dînée que j'étois allée rendre visite à une de mes cousines qui étoit Religieuse, & qui mouroit d'envie de me voir revêtue d'un habit semblable au sien.

_Agnès._ N'étoit-ce pas, Soeur Victoire?

_Angelique._ Oui. Nous étant donc trouvez tous trois à un même parloir, le Jesuite, Victoire & moi, nous commençâmes par les complimens & les civilités, dont on use dans les premieres entrevues, elles furent suivies d'un discours de ce Loyoliste touchant les vanités du siècle, & la difficulté de faire son salut dans le monde, qui disposa beaucoup mon esprit à se laisser tromper: Ce n'étoient neanmoins que de legeres preparations, il avoit bien d'autres subtilités pour s'insinuer dans mon interieur; & pour me faire entrer dans ses sentimens, il me disoit quelquefois qu'il remarquoit dans ma phisionomie le veritable caractere d'une ame Religieuse, qu'il avoit un don particulier pour en faire un juste discernement, & que je ne pouvois sans faire une injure à Dieu, (c'est ainsi qu'il parloit) consacrer au monde une beauté aussi parfaite que la mienne.

_Agnès._ Il ne s'y prenoit pas mal, que répondois-tu à tout cela?

_Angelique._ Je combattis d'abord ces premieres raisons, par d'autres que je lui opposois, qu'il détruisoit avec un artifice merveilleux; Victoire aidoit encore à me tromper, & me faisoit voir la Religion du côté qu'elle peut avoir quelque chose d'aimable, & me cachoit adroitement tout ce qui étoit capable de m'en rebuter. Enfin le Jesuite, qui comme j'ai appris, avoit bien fait des conquêtes plus difficiles, fit ses derniers efforts pour s'assurer de la mienne. Il y reussit par la peinture qu'il me fit du monde, & de la Religion, & me contraignit par la force de son éloquence, à embrasser étroitement son parti.

_Agnès._ Mais encore que dit-il qui fut capable d'exercer un pouvoir si absolu sur ton esprit?

_Angelique._ Je ne puis te le rapporter dans son étendue, car il me tint trois heures à la grille: tu sauras seulement, qu'il me prouva par des raisonnemens que je croyois forts, que c'étoit là ma vocation, dans laquelle seule je pouvois faire mon salut, qu'il n'y avoit point de sûreté pour moi, ni de chemin hors de là; que le monde n'étoit rempli que d'écueils, & de precipices; que les excès des Religieux valoient mieux que la moderation des Mondains, & que le repos & la contemplation des uns, étoit en même temps plus douce, & plus meritoire que l'action, & tout l'embarras des autres. Que c'étoit dans les Cloîtres seuls, où l'on pouvoit traiter familierement avec Dieu, & par consequent, que pour se rendre digne d'une communication si sainte & si relevée, il falloit fuir la compagnie des hommes. Que c'étoit dans ces lieux que se conservoient les restes de l'ancienne ferveur des Chrêtiens, & qu'on pouvoit voir l'image veritable de la primitive Eglise.

_Agnès._ On ne pouvoit pas parler avec plus d'éloquence, & tout ensemble avec plus d'artifice, car je remarque qu'il ne te dit pas un mot des rigueurs & des austerités qui pouvoient t'épouvanter.

_Angelique._ Tu te trompes il n'oublia rien: Mais les peines & les mortifications dont il me parla, furent assaisonnées de tant de douceur, que je ne les trouvai point de mauvais goût. Je ne veux rien vous cacher (me disoit-il.) Ces devotes compagnies, dont j'espere que vous augmenterez le nombre, travaillent jour & nuit par leurs austerités, & penitences, à dompter l'orgueil, & l'insolence de la nature, elles exercent sur leurs sens une violence qui dure toujours; sans mourir, leur ame est separée de leur corps; & méprisant également la douleur & la volupté, elles vivent comme si elles n'étoient faites que du seul esprit. Ce n'est pas tout (poursuivit-il d'un ton persuasif), elles font un sacrifice rigoureux de leur liberté, elles se dépouillent de tous leurs biens pour s'enrichir seulement d'esperances, & s'imposent par des voeux solemnels, la necessité d'une perpetuelle vertu.

_Agnès._ C'étoit un maître Orateur, que ce Disciple de Loyola, je souhaiterois le connoître?

_Angelique._ Tu le connois bien, & je t'apprendrai de petites particularités de sa vie, qui te feront croire, qu'il sait faire plus d'un personnage. Mais il faut que je t'acheve le reste. Voilà Mademoiselle, bien des chaînes, des rigueurs, & des mortifications que je vous presente; mais le croiriez-vous, me dit-il, ces saintes ames dont je vous parle presentement, sont glorieuses de ce joug, elles sont vaines de cette servitude, & il ne s'offre point de rude peine à souffrir, qu'elles n'estiment une grande recompense; elles font toutes leurs amours & leur passion du service de Jesus Christ; c'est lui seul qui les met toutes en feu, pour peu qu'il les touche, c'est lui qui est l'unique Maître de leur coeur, & qui sait faire succeder à leurs peines, des joyes & des douceurs incroyables.

_Agnès._ Sans doute tu fus charmée par ce beau discours.

_Angelique._ Oui mon enfant, ce Charlatan me persuada, ses paroles me changerent en un moment, elles m'arracherent à moi-même, & me firent rechercher avec ardeur, ce que j'avois toujours fui avec constance. Je devins la plus scrupuleuse du monde, & parce qu'il m'avoit dit qu'hors du Cloître, je ne pouvois faire mon salut, je m'imaginois devant que d'y être entrée, avoir tous les diables à mes côtés. Depuis ce temps, il a voulu lui-même me remettre dans le bon sens, il m'a donné les connoissances qui pouvoient me tirer des tenebres, où il m'avoit jettée, & c'est à sa Morale que je dois tout le repos, & la quietude d'esprit que je possede.

_Agnès._ Apprends-moi donc vîte qui est ce personnage?

_Angelique._ C'est le Pere de Raucourt.

_Agnès._ Oh Dieu quel enchanteur! j'ai été une fois à confesse à lui, je le prenois pour l'homme du Monde le plus devot, il est vrai qu'il sait l'art de gagner les coeurs, en perfection, & qu'il persuade ce qu'il desire. Mais je lui veux mal de m'avoir laissée dans l'erreur où il me trouva, & d'où il me pouvoit dégager.

_Angelique._ Ah! qu'il est trop prudent pour se mettre ainsi au hazard; il te voyoit dans une bigotterie extraordinaire, dans des scrupules horribles, & il savoit que d'une extremité à l'autre on ne peut pas reduire une fille si facilement. Outre que si un seul Saint éclairoit tous les aveugles, il n'y auroit plus de miracle à faire pour les autres, tu m'entends bien! c'est à dire, que si tu avois eu la foi, tu aurois été guerie, & que si ce sage Directeur eût reconnu en toi quelques dispositions à suivre ses ordonnances, il t'auroit servi de Medecin.

_Agnès._ Je le crois, mais j'aime autant t'en avoir l'obligation qu'à lui même. Apprends-moi je te prie quelque trait de la vie de ce Bienheureux.

_Angelique._ Je le veux mon petit coeur, baise-moi donc & m'embrasse bien amoureusement auparavant: ah! ah! voilà qui est bien. Ah que je suis charmée de la beauté de ta bouche & de tes yeux! un seul de tes baisers me transporte plus que je ne puis te l'exprimer.

_Agnès._ Commence donc? ah que tu es une grande baiseuse!

_Angelique._ Je ne me lasse jamais de caresser ce que je trouve aimable. Puisque tu connois le Pere de Raucourt, il n'est pas necessaire que je te dise que c'est l'homme du monde le plus intriguant, le plus adroit, & le plus spirituel qui se puisse trouver. Seulement je t'apprendrai qu'en fait d'amitié, il est délicat au dernier point, & que comme il croit valoir quelque chose, il faut avoir bien des qualités pour lui plaire. Entre toutes ces conquêtes il n'en comptoit point de plus glorieuse, que celle qu'il avoit faite d'une jeune Religieuse d'un Couvent de cette ville, qui s'appelle soeur Virginie.

_Agnès._ J'en ai ouï parler comme d'une beauté achevée, mais je n'en sais point d'autres particularités.

_Angelique._ C'est une fille la plus belle qui se puisse voir, si le portrait que son galant m'en a montré est fidele, pour de l'esprit elle en est autant bien partagée qu'elle le pouvoit souhaiter, elle est enjouée, elle touche plusieurs instrumens; & chante avec des charmes capables d'enlever les coeurs. Il y avoit déja quelques mois que nôtre Jesuite se l'étoit entierement acquise, & qu'ils jouissoient tous deux de cette douce tranquilité qui fait tout le bonheur des amans, lors que la jalousie commença le desordre que tu vas entendre.

Il y avoit dans le même Monastere une Religieuse pour qui le Pere avoit témoigné avoir de l'amitié, & à qui il avoit fait plusieurs visites sur ce pied là: il en avoit même reçu quelques faveurs, capables d'engager fortement un homme un peu fidele, mais l'éclat de la beauté de Virginie, l'emporta sur son coeur, il se dégagea interieurement de cette premiere habitude, & ne donna plus à cette pauvre fille, que l'exterieur, & les apparences d'un veritable amour. Elle s'apperçut bien-tôt du changement, & vit clairement qu'il y avoit du partage. Elle dissimula neanmoins son chagrin, & voyant qu'elle avoit affaire à une Rivale qui la surpassoit en tout, elle ne fit point dessein de s'attaquer à elle, mais elle jura la perte de celui qui la méprisoit.

Pour venir plus facilement à bout de son entreprise, elle étudia les heures, & les momens, que Virginie donnoit à l'entretien de ce Religieux amant, & comme elle avoit appris par experience, qu'il ne se contentoit pas de paroles, ni de faveurs legeres, elle crut avec raison qu'elle pourroit les surprendre dans de certains exercices dont la connoissance la rendroit Maîtresse du sort de son infidele: elle fut long-temps devant que de rien découvrir d'assez fort pour éclater, elle apperçut bien deux ou trois fois ce pauvre Pere qui se réchauffoit la main dans le sein de Virginie, elles les vit se donnant quelques baisers, avec une ardeur incroyable, mais cela passoit pour bagatelles dans son esprit, & comme elle savoit qu'on ne comptoit dans le Cloître ces sortes d'actions que pour des Peccadilles, que l'eau benite efface; elle s'en tut en attendant une meilleure occasion de parler.

_Agnès._ Ah que je crains pour la pauvre Virginie!

_Angelique._. Nos amans qui ne se doutoient point des embûches qu'on leur dressoit, ne prenoient point de mesures pour s'en défendre, ils se voyoient deux ou trois fois la semaine, & s'écrivoient des billets lors que la prudence les obligeoit à se separer pour quelque temps l'un de l'autre, de crainte de donner lieu à la médisance. Les lettres du Pere dont les expressions étoient fortes & tendres, acheverent de lui gagner tout à fait Virginie, il la fut voir après huit jours d'absence, & remarqua à ses yeux & à sa contenance, qu'il en auroit ce qu'elle lui avoit toujours refusé auparavant. Cependant sa rivale n'étoit pas oisive, car étant d'intelligence avec la Mere portiere, elle venoit d'apprendre l'arrivée du Jesuite, & ne doutant point qu'après un si long intervalle, ils n'en vinssent à des privautés telles qu'elles les auroit souhaitées pour soi-même, elle se transporta animée de la jalousie dans un lieu voisin du parloir, où par le moyen d'une petite ouverture qu'elle avoit faite, elle pouvoit découvrir jusques aux moindres mouvemens de ceux qui s'y entretenoient, & entendre leurs plus secretes conversations.

_Agnès._ C'est ici que ma crainte se renouvelle. Ah que je veux de mal à cette curieuse de troubler si malicieusement le repos de deux malheureux amans?

_Angelique._ Afin que les dépositions qu'elle avoit dessein de faire, de ce qu'elle verroit, fussent reçues sans difficulté elle prit une autre Religieuse avec soi, qui pût rendre un semblable témoignage. S'étant donc postées l'une & l'autre dans l'endroit dont je t'ai parlé, elles apperçurent nos deux amans qui s'entretenoient plus par leurs regards & par leurs soupirs, que par les paroles, ils se serroient étroitement la main, & se regardant avec langueur ils se disoient quelque mots de tendresse, qui partoient plus de leur coeur, que de leur bouche. Cette amoureuse contemplation, fut suivie de l'ouverture d'une petite fenêtre quarrée, qui étoit vers le milieu de la grille, & qui servoit à passer les paquets un peu gros dont on faisoit present aux Religieuses. Ce fut pour lors que Virginie reçut & donna mille baisers, mais avec des transports si grands, avec des saillies si surprenantes, que l'amour même n'auroit pas pu en augmenter l'ardeur; Ah ma chere Virginie, commença nôtre passionné, vous voulez donc que nous en demeurions là? helas! que vous avez peu de retour pour ceux qui vous aiment, & que vous savez bien pratiquer l'art de les tourmenter? eh quoi reprit nôtre Vestale puis-je encore vous faire present de quelque chose après vous avoir donné mon coeur? ah que vôtre amour est tyrannique, je sais ce que vous desirez, je sais même que j'ai eu la foiblesse de vous le faire esperer, mais je n'ignore pas que c'est tout mon bien, & toute ma richesse, & que je ne puis vous l'accorder, qu'en me reduisant à l'extremité. Ne pouvons-nous pas en demeurant dans les termes où nous sommes, passer ensemble de doux momens, & goûter des plaisirs d'autant plus parfaits, qu'ils seront purs & innocens? Si vôtre bonheur comme vous me dites, ne dépend que de la perte de ce que j'ai de plus cher, vous ne pouvez être heureux qu'une seule fois & moi toujours miserable, puisque c'est une chose qui ne se peut recouvrir, pour se laisser perdre comme auparavant, croyez-moi, aimons-nous comme un frere aime une soeur, & donnons à cette amour toutes les libertés qu'il pourra s'imaginer, à l'exception d'une seule.

_Agnès._ Et le Jesuite ne répondoit-il point à tout cela?