Vénus dans le cloître, ou la religieuse en chemise Nouvelle édition enrichie de figures gravées en taille douce

Part 1

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VENUS DANS LE CLOÎTRE OU LA RELIGIEUSE EN CHEMISE

NOUVELLE EDITION, Enrichie de Figures gravées en Taille Douce,

A DUSSELDORP, Chez H. V. Roosen, Commis des Postes. MDCCXLVI.

[Frontispice: VENUS dans le CLOÎTRE ou la RELIGIEUSE en CHEMISE.]

A MADAME D. L. R. TRES-DIGNE ABBESSE DE BEAU-LIEU.

MADAME,

Comme il me seroit difficile de ne pas executer ce que vous me témoignez desirer, je n'ai aucunement deliberé sur la priere que vous m'avez faite, de reduire au plutôt par écrit, les doux entretiens où vôtre Communauté a eu si bonne part. Je m'engageai trop solemnellement à cette galante entreprise, pour vouloir m'en défendre à present, & pour m'excuser de ce travail, sur la difficulté qu'il y a, de rendre à la voix & aux actions, le beau feu dont elles ont été animées. Je ne sais si j'aurai bien rempli mes devoirs & vos esperances; l'exercice de deux ou trois matinées vous en découvrira la verité; & vous fera connoître que si je n'ai pas beaucoup d'éloquence, j'ai pour le moins assez de memoire, pour rapporter avec fidelité la plus grande partie des choses passées. Je me suis tellement proposé vôtre satisfaction dans cet Ouvrage, que j'ai passé indifferemment sur toutes les raisons qui sembloient devoir m'en éloigner; la crainte seule qu'il ne tombât en d'autres mains que les vôtres, m'a fait un peu differer à vous l'envoyer, & j'en serois moi-même le porteur, si mes affaires presentes me le permettoient, plutôt que de confier au hazard de la Poste, ou d'un Messager un paquet de cette consequence. Car de bonne foi, quelle confusion pour vous & pour moi, si des conferences si secretes alloient devenir publiques? & si des actions qui ne sont point blâmées, que parce qu'elles ne sont pas connues, alloient faire un nouveau sujet de Critique, & fournir des armes à tous ceux qui voudroient nous attaquer? Quelle posture & quelle contenance pourroit tenir nôtre belle Religieuse, si le malheur l'exposoit en chemise à la vue de tous les curieux? que d'opprobre! que de honte! que d'embarras! Toutes ces considerations sont fortes, mais vous avez voulu être obeïe, & vous avez traité de reflexions legeres & timides, des raisons solides & assurées.

Quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains, & pour quitter un peu le serieux, je vous dirai qu'il n'y a rien à apprehender pour Soeur Agnés, quand même le mauvais destin se mêleroit de la conduite de tout ceci, puisque la peinture que j'en fais dans mes Ecrits, ne la represente que dans une très-exacte observance de tous ces voeux. Car en effet pour commencer _par la Pauvreté_; peut-on être dans un plus grand détachement des biens de ce monde, que de s'en dépouiller volontairement jusques _à la Chemise_? peut-on dans ses paroles & dans ses actions faire paroître la beauté de _la Chasteté_ avec plus d'éclat, qu'en se proposant pour regle _la Nature toute pure_? Enfin si l'on veut faire preuve de son _obeïssance_ sans exception, l'on connoîtra qu'elle aura autant de docilité, que pas une de vos Novices.

Voilà, MADAME, une longue lettre pour un petit Ouvrage, & une grande Porte pour une pauvre Maison, il n'importe, j'ai mieux aimé pecher contre quelques regles, que de me gêner en vous écrivant. Faites part à vos plus intimes & aux miennes, de ce que vous jugerez à propos qu'elles sachent, & croyez que je suis sans reserve,

MADAME,

Vôtre très-obeïssant & très-affectionné Serviteur,

l'Abbé DU PRAT

VENUS DANS LE CLOÎTRE,

OU LA RELIGIEUSE EN CHEMISE.

PREMIER ENTRETIEN.

Soeur _Agnès_. Soeur _Angelique_.

_Agnès._ Ah Dieu! Soeur Angelique n'entrez pas dans ma Chambre, je ne suis pas visible à present; faut-il ainsi surprendre les personnes dans l'état où je suis? Je croyois avoir bien fermé la porte.

_Angelique._ Eh bien, tout doucement, qu'as-tu à t'allarmer? le grand mal de t'avoir trouvée en changeant de chemise, ou faisant autre chose de mieux; les bonnes amies ne se doivent aucunement cacher les unes aux autres. Assis-toi sur ta couche comme tu étois, je vais fermer la porte sur nous.

_Agnès._ Je vous assure, ma Soeur, que je mourrois de confusion si une autre que vous m'avoit ainsi surprise; mais je suis certaine que vous avez beaucoup d'affection pour moi, c'est pourquoi je n'ai pas sujet de rien craindre de vous, quelque chose que vous eussiez pu voir.

_Angelique._ Tu as raison mon enfant de parler de la sorte, & quand je n'aurois pas pour toi, toute la tendresse qu'un coeur peut ressentir, tu devrois toujours avoir l'esprit en repos de ce côté-là. Il y a sept ans que je suis Religieuse, & je suis entrée dans le Cloître à treize, & je puis dire, que je ne me suis point encore faite d'ennemie par ma mauvaise conduite; ayant toujours eu la médisance en horreur, & ne faisant rien plus au gré de mon coeur, que lorsque je rends service à quelques-unes de la Communauté. C'est cette maniere d'agir qui m'a procuré l'affection de la plupart, & qui m'a surtout assuré celle de nôtre Superieure, qui ne m'est pas d'un petit usage dans l'occasion.

_Agnès._ Je le sais, & je me suis souvent étonnée comment vous aviez pu faire pour vous ménager celles mêmes qui sont d'un parti different: il faut sans doute avoir autant d'adresse & d'esprit que vous, pour engager de telles personnes. Pour moi je n'ai jamais pu me gêner dans mes affections, ni travailler à avoir pour amies celles qui naturellement m'étoient indifferentes; c'est là le foible de mon genie, qui est ennemi de la contrainte, & qui veut en tout agir librement.

_Angelique._ Il est vrai qu'il est bien doux de se laisser conduire à cette nature pure & innocente, en suivant uniquement les inclinations qu'elle nous donne; mais l'honneur, & l'ambition qui sont venus troubler le repos des Cloîtres, obligent celles qui y sont entrées à se partager, & à faire souvent par prudence ce qu'elles ne peuvent faire par inclination.

_Agnès._ C'est à dire qu'une infinité qui croyent être Maîtresses de vôtre coeur, n'en possedent seulement que la peinture, & que toutes vos protestations les assurent souvent d'un bien dont elles ne jouissent pas en effet. Je craindrois fort, je vous l'avoue, d'être de ce nombre, & d'être une victime de vôtre politique.

_Angelique._ Ah, ma chere, tu me fais une injure, la dissimulation n'a point de part à des amitiés aussi fortes que la nôtre; Je suis toute à toi, & quand la nature m'auroit fait naître d'un même sang, elle ne m'auroit pu donner des sentimens plus tendres que ceux que je ressens. Permets que je t'embrasse afin que nos coeurs se parlent l'un à l'autre, au milieu de nos baisers.

_Agnès._ Ah Dieu, comme tu me serres entre tes bras! Songes-tu que je suis nue en chemise? Ah tu me mets toute en feu.

_Angelique._ Ah que ce vermeil dont tu es à present animée, augmente l'éclat de ta beauté! Ah que ce feu qui brille maintenant dans tes yeux te rend aimable! faut-il qu'une fille aussi accomplie que toi soit si retirée comme tu es! Non, non, mon enfant, je te veux faire part de mes plus secretes habitudes, & te donner une idée parfaite de la conduite d'une sage Religieuse. Je ne parle pas de cette sagesse austere & scrupuleuse, qui ne se nourrit que de jeûnes, & ne se couvre que de Haires & de Cilices; il en est une autre moins farouche, que toutes les personnes éclairées font profession de suivre, & qui n'a pas peu de rapport avec ton naturel amoureux.

_Agnès._ Moi d'un naturel amoureux! il faut certes que ma phisionomie soit bien trompeuse, ou que vous n'en sachiez pas parfaitement les règles. Il n'y a rien qui me touche moins que cette passion, & depuis trois ans que je suis en Religion, elle ne m'a pas donné la moindre inquietude.

_Angelique._ J'en doute fort, & je crois que si tu voulois en parler avec plus de sincerité, tu m'avouerois que je n'ai rien dit que de veritable. Quoi une fille de seize ans d'un esprit aussi vif & d'un corps aussi bien formé que le tien, seroit froide & insensible? Non je ne puis me le persuader, toutes tes démarches les plus negligées m'ont assuré du contraire, & ce _je ne sais quoi_ que j'ai apperçu au travers de la serrure de ta porte, avant que d'entrer, me fait connoître que tu es une dissimulée.

_Agnès._ Ah Dieu je suis perdue!

_Angelique._ Certes tu n'es pas raisonnable, dis-moi un peu ce que tu peux apprehender de moi, & si tu as sujet de craindre une amie. Je ne t'ai dit cela que dans le dessein de te faire bien d'autres confidences de mon côté: vraiment ce sont-là de belles bagatelles, les plus scrupuleuses les mettent en usage, & cela s'appelle en termes claustraux _l'Amusement des jeunes, & le passe-temps des vieilles_.

_Agnès._ Mais encore qu'avez-vous donc apperçu?

_Angelique._ Tu me fatigues par tes manieres, sais-tu bien que l'amour bannit toute crainte, & que si nous voulons vivre toutes deux, dans une intelligence aussi parfaite que je le desire, tu ne me dois rien celer, & je ne dois rien avoir de caché pour toi, baise-moi mon coeur? dans l'état où tu es une discipline seroit de bon usage pour te châtier du peu de retour que tu as pour l'amitié qu'on te marque. Ah Dieu que tu as d'embonpoint; & que tu es d'une taille bien proportionnée! Souffre que...

_Agnès._ Ah de grace laissez-moi en repos, je ne puis revenir de ma surprise, car de bonne foi qu'avez vous vu?

_Angelique._ Ne le sais-tu pas bien sotte, ce que je puis avoir vu? Je t'ai vue dans une action où je te servirai moi-même si tu veux, où ma main te fera à present l'office que la tienne rendoit tantôt charitablement à une autre partie de ton corps? Voilà le grand crime que j'ai découvert, que Madame l'Abbesse D. L. R. pratique comme elle dit, dans ces divertissemens les plus innocens, que la Prieure ne rejette point, & que la Maîtresse des Novices appelle _l'Intermission extatique_? Tu n'aurois pas cru que de si saintes Ames eussent été capables de s'occuper à des exercices si profanes? Leur mine & leurs dehors t'ont deçue, & cet exterieur de sainteté dont elles savent si bien se parer dans l'occasion, t'a fait penser qu'elles vivoient dans leur corps comme si elles n'étoient composées que du seul esprit. Ah, mon enfant, que je t'instruirai de quantité de choses que tu ignores; si tu veux avoir un peu de confiance en moi, & si tu me fais connoître la disposition d'esprit & de conscience où tu es à present: après quoi je veux que tu sois mon Confesseur, je serai ta penitente, & je te proteste que tu verras mon coeur aussi à découvert, que si tu en ressentois toi-même les plus purs mouvemens.

_Agnès._ Après tant de paroles je ne crois pas devoir douter de vôtre sincerité, c'est pourquoi non seulement je vous apprendrai ce que vous souhaitez savoir de moi, mais même je veux me faire un sensible plaisir de vous communiquer jusques à mes plus secretes pensées & actions. Ce sera une confession generale dont je sais que vous n'avez pas dessein de vous prévaloir, mais dont la confidence que je vous en ferai ne servira qu'à nous unir l'une & l'autre d'un lien plus étroit & indissoluble.

_Angelique._ C'est sans doute ma plus chere, & tu remarqueras dans la suite qu'il n'y a rien de plus doux dans ce monde que d'avoir une veritable amie, qui puisse être la dépositaire de nos secrets, de nos pensées, & de nos afflictions mêmes. Ah que des ouvertures de coeur sont soulageantes dans de semblables occasions! parle donc, ma mignonne, je vais m'assoir sur ta couche près de toi, il n'est pas necessaire que tu t'habilles, la saison te permet de rester comme tu es, il me semble que tu en es plus aimable, & que plus tu approches de l'état où la nature t'a fait naître, tu en as plus de charmes & de beauté. Embrasse-moi, ma chere _Agnès_, devant que de commencer, & confirme, par tes baisers les protestations mutuelles que nous nous sommes données de nous aimer éternellement. Ah que ces baisers sont purs & innocens! Ah qu'ils sont remplis de tendresse & de douceur! Ah qu'ils me comblent de plaisirs! un peu de tréve mon petit coeur, je suis toute en feu, tu me mets aux abois par tes caresses; ah Dieu que l'amour est puissant! & que deviendrai-je, si de simples baisers me transportent & m'animent si vivement?

_Agnès._ Ah qu'il est difficile de se contenir dans les bornes de son devoir, lorsque nous lâchons tant soit peu la bride à cette passion! le croiriez-vous, _Angelique_, ces badineries qui dans le fonds ne sont rien, ont agi merveilleusement sur moi? Ah, ah, ah, laissez moi un peu respirer, il semble que mon coeur est trop resserré à present! Ah que ces soupirs me soulagent! Je commence à ressentir pour vous une affection nouvelle, & plus tendre & plus forte qu'auparavant! je ne sais d'où cela provient, car de simples baisers peuvent-ils causer tant de desordre dans une ame? il est vrai que vous êtes bien artificieuse dans vos caresses, & que toutes vos manieres sont extraordinairement engageantes; car vous m'avez tellement gagnée, que je suis maintenant plus à vous qu'à moi même; Je crains même que dans l'excès de la satisfaction que j'ai goûtée, il ne se soit mêlé quelque chose, qui me donnât sujet de reflechir sur ma conscience, cela me fâcheroit bien; car quand il faut que je parle à mon Confesseur de ces sortes de matieres je meurs de honte, & je ne sais par où m'y prendre. Ah Dieu, que nous sommes foibles, que nos efforts sont vains pour surmonter les moindres saillies & les plus legeres attaques d'une nature corrompue!

_Angelique._ Voici l'endroit où je t'attendois, je sais que tu as toujours été un peu scrupuleuse sur beaucoup de sujets, & qu'une certaine tendresse de conscience, ne t'a pas donné peu de peine. Voilà ce que c'est que de tomber entre les mains d'un Directeur mal appris & ignorant: pour moi, je te dirai que j'ai été instruite d'un savant homme, de quel air je devois me comporter pour vivre heureuse toute ma vie sans rien faire neanmoins qui pût choquer la vue d'une Communauté reguliere ou qui fût directement opposé aux Commandemens de Dieu.

_Agnès._ Obligez-moi Soeur _Angelique_, de me donner une idée parfaite de cette belle conduite; croyez que je suis entierement disposée à vous entendre, & à me laisser persuader par vos raisonnemens, lors que je ne pourai les détruire par de plus forts. La promesse que je vous avois faite de me découvrir toute à vous, n'en sera que mieux observée, parce qu'insensiblement dans mes réponses qui partageront nôtre entretien, vous remarquerez sur quel pied l'on m'a établie, & vous jugerez par l'aveu sincere que je vous ferai de toute chose, du bon ou du mauvais chemin que je suivrai.

_Angelique._ Mon enfant, tu vas peut-être être surprise des leçons que je te vais donner, & tu seras étonnée d'entendre une fille de dix neuf à vingt ans faire la savante, & de la voir penêtrer dans les plus cachés secrets de la politique religieuse. Ne crois pas, ma chere, qu'un esprit de vaine gloire anime mes paroles, non, je sais que j'étois encore moins éclairée que toi à ton âge, & que tout ce que j'ai appris a succedé à une ignorance extrême; mais il faut que je t'avoue aussi qu'il faudroit m'accuser de stupidité, si les soins que plusieurs grands hommes ont pris à me former, n'avoient été suivis d'aucun fruit; & si l'intelligence qu'ils m'ont donnée de plusieurs langues, ne m'avoit fait faire quelque progrès par la lecture de bons livres.

_Agnès._ Ma chere _Angelique_ commencez je vous prie vos instructions, je languis dans l'impatience où je suis de vous entendre, vous n'avez jamais eu d'écoliere plus attentive que je le serai à tous vos discours.

_Angelique._ Comme nous ne sommes pas nées d'un sexe à faire des loix, nous devons obeïr à celles que nous avons trouvées, & suivre comme des verités connues, beaucoup de choses qui d'elles-mêmes ne passent chez plusieurs que pour opinions. Je prétends, mon enfant, te confirmer par là, dans les sentimens où tu es, qu'il y a un Dieu juste & misericordieux, qui demande nos hommages, & qui de la même bouche qu'il nous defend le mal, nous commande la pratique du bien: Mais comme tous ne conviennent pas de ce qui se doit appeller bien ou mal; & qu'une infinité d'actions pour lesquelles on nous donne de l'horreur, sont reçues & approuvées chez nos voisins: Je t'apprendrai en peu de paroles, ce qu'un Reverend Pere Jesuite qui a une affection particuliere pour moi, me disoit dans le temps qu'il tâchoit à m'ouvrir l'esprit, & à le rendre capable des speculations presentes.

Comme tout vôtre bonheur, ma chere _Angelique_ (c'est ainsi qu'il me parloit) dépend d'une parfaite connoissance de l'état religieux que vous avez embrassé, je veux vous en faire une naïve peinture, & vous donner les moyens de vivre dans vôtre solitude, sans aucune inquietude ou chagrin, qui proviennent de vôtre engagement. Pour proceder avec methode dans l'instruction que je vous veux donner, vous devez remarquer que la Religion (j'entends par ce mot tous les Ordres monastiques) est composée de deux corps, dont l'un est purement celeste & surnaturel, & l'autre terrestre & corruptible, qui n'est que de l'invention des hommes; l'un est politique, & l'autre mystique par rapport à Jesus Christ qui est l'unique Chef de la veritable Eglise. L'un est permanent, parce qu'il consiste dans la parole de Dieu qui est immuable & éternelle, & l'autre est sujet à une infinité de changemens, parce qu'il dépend de celle des hommes qui est finie & faillible. Cela supposé, il faut separer ces deux corps, & en faire un juste discernement, pour savoir à quoi nous sommes veritablement obligés. Ce n'est pas une petite difficulté de les bien démêler. La politique comme la plus foible partie s'est tellement unie à l'autre qui est la plus forte, que tout est presque à present confondu, & la voix des hommes confuse avec celle de Dieu. C'est de ce desordre que les illusions, les scrupules, les gênes, & les bourrellemens de conscience qui mettent souvent une pauvre ame au desespoir, ont pris naissance, & que ce joug qui doit être leger & facile à porter, est devenu par l'imposition des hommes, pesant, lourd, & insupportable à plusieurs.

Parmi de si épaisses tenebres, & une si visible alteration de toutes choses, il faut s'attacher uniquement au gros de l'arbre, sans se mettre en peine d'embrasser ses branches, & ses rameaux. Il faut se contenter d'obeïr aux preceptes du Souverain Legislateur, & tenir pour certain que toutes ces oeuvres de surerogation, auxquelles la voix des hommes nous veut engagés, ne doivent pas nous causer un moment d'inquietude. Il faut en obeïssant à ce Dieu qui nous commande, regarder si sa volonté est écrite de ses propres doigts, si elle sort de la bouche de son Fils, ou si elle part seulement de celle du peuple. Tellement que soeur _Angelique_ peut sans scrupule, allonger ses chaînes, embellir sa solitude, & donnant un air gay à toutes ses actions, s'apprivoiser avec le monde, elle peut, continua-t-il, se dispenser, autant que prudemment elle pourra faire, de l'execution de tout ce fatras de voeux & de promesses, qu'elle a faite indiscretement, entre les mains des hommes; & rentrer dans les mêmes droits où elle étoit devant son engagement, ne suivant que ces premieres obligations.

Voilà, poursuivit-il, pour ce qui regarde la paix intérieure, car pour l'exterieur vous ne pouvez sans pecher contre la prudence, vous dispenser de le donner aux loix, aux coutumes, & aux moeurs, auxquels vous vous êtes assujettie, en entrant dans le Cloître. Vous devez même paroître zelée, & fervente dans les exercices les plus penibles, si quelque interêt de gloire, ou d'honneur dépend de ces occupations, vous pouvez parer vôtre chambre de haires, de cilices, & de rosettes, & par ce devot étalage meriter autant que celle qui indiscretement s'en déchirera le corps.

_Agnès._ Ah! que je suis ravie de t'entendre, l'extreme plaisir que j'y ai pris m'a empêché de t'interrompre, & cette liberté de conscience que tu commences à me rendre par ton discours, me décharge d'un nombre presque infini de peines qui me tourmentoient. Mais continue, je te prie, & m'apprends quel a été le dessein de la politique, dans l'établissement de tant d'Ordres, dont les Regles, & les Constitutions sont si rigoureuses?

_Angelique._ On peut considerer dans la fondation de tous les Monasteres, deux Ouvriers qui y ont travaillé, à savoir le Fondateur & la Politique. L'intention du premier, a souvent été pure, sainte, & éloignée de tous les desseins de l'autre. Et sans avoir d'autre vue que le salut des ames, il a proposé des Regles & des manieres de vivre, qu'il a cru necessaires, ou tout au moins utiles à son avancement spirituel, & à celui de son prochain. C'est par là que les deserts se sont peuplés, & que les Cloîtres se sont bâtis; le zèle d'un seul en échauffoit plusieurs, & leur principale occupation étant de chanter continuellement les louanges du vrai Dieu, ils attiroient par ces pieux exercices, des compagnies entieres, qui s'unissoient à eux, & ne faisoient qu'un corps. Je parle en ceci, de ce qui s'est passé dans la ferveur des premiers siècles; car pour le reste il en faut raisonner autrement, & ne pas penser que cette innocente primitive, & ce beau caractere de devotion se soient long-temps conservés, & ayent fait le partage de ceux, que nous voyons à present.

La Politique qui ne peut rien souffrir de défectueux dans un Etat, voyant l'accroissement de ces Reclus, leur desordre, & leur déreglement, a été obligée d'y mettre la main, elle en a banni plusieurs, & retranché des Constitutions des autres, ce qu'elle n'a pas cru necessaire à l'interêt commun. Elle auroit bien voulu se défaire entierement de ces sangsues, qui dans une oisiveté, & une faineantise horrible, se nourrissoient du pauvre peuple; mais ce bouclier de la Religion dont ils se couvroient; & l'esprit du vulgaire dont ils s'étoient déja emparés, ont fait prendre un autre tour, pour que ces sortes de Compagnies ne fussent pas entierement inutiles à la Republique.

La Politique a donc regardé toutes ces maisons comme des lieux communs où elle se pourroit décharger de ses superfluités; elle s'en sert pour le soulagement des familles, que le grand nombre d'enfans rendroient pauvres & indigentes, s'ils n'avoient des endroits pour les retirer, & afin que leur retraite soit sans esperance de retour, elle a inventé les voeux, par lesquels elle prétend nous lier, & nous attacher indissolublement à l'état qu'elle nous fait embrasser: elle nous fait même renoncer aux droits que la nature nous a donnés, & nous separent tellement du monde, que nous n'en faisons plus une partie. Tu conçois bien tout ceci?

_Agnès._ Oui, mais d'où vient que cette maudite politique, qui de libres nous rend esclaves, approuve davantage les Regles qui n'ont rien que de rude & d'austere, que celles qui sont moins rigoureuses?

_Angelique._ En voici la raison. Elle regarde les Religieux & Religieuses comme des membres retranchés de son corps, & comme des parties separées dont la vie ne lui semble en particulier utile à aucune chose, mais bien plutôt dommageable au public. Et comme ce seroit une action qui paroîtroit inhumaine que de s'en defaire ouvertement elle se sert de stratagemes, & sous pretexte de devotion, elle engage ces pauvres victimes à s'égorger elles-mêmes, & à se charger de tant de jeûnes, de penitences, & de mortifications, qu'enfin ces innocentes succombent, & font place par leur mort, à d'autres qui doivent être aussi miserables, si elles ne sont pas éclairées. De cette maniere, un pere est souvent le bourreau de ses enfans, & sans y penser il les sacrifie à la politique, lors qu'il croit ne les offrir qu'à Dieu.