Part 4
Bernardino, leur frère, à une époque où le courage et l’adresse étaient vertus courantes, étonna ses contemporains par un fait d’armes sans précédent. Pendant la guerre de Corse, il avait pris parti contre les Génois. Après la prise de San-Firenzo par les Français, il se trouva rester avec le commandant en chef Jourdan des Ursins, dans la place que les ennemis ne tardèrent pas à venir assiéger. Pendant trois mois, la garnison supporta héroïquement le blocus et repoussa les assauts des Génois; les vivres venant à manquer, on commença à manger «les rats, les souris et les lézards», mais la famine décimant les soldats, plus encore que la lutte, Jourdan des Ursins dut se résoudre à capituler. Comme Andrea d’Oria, qui commandait les troupes génoises, ne voulait pas que les Corses bénéficiassent de la capitulation, Bernardino, autant pour ne pas compromettre le succès des négociations que pour ne pas «s’abandonner à la disposition d’un ennemi victorieux, dit Brantôme, prit avec ses gens une résolution téméraire. La ville était investie de tous côtés par des lignes si étroitement fermées que personne n’en pouvait sortir. Cet officier, peu frappé de l’évidence du danger, après avoir tué tous ceux qui lui firent résistance, forcé les lignes et fait un grand carnage, s’échappa enfin des mains des ennemis, et fit voir, par son exemple, que rien n’est impossible au courage animé par l’exaspération.»
Cet homme qui avait affronté tous les périls, qui avait presque dompté la mort, périt victime d’une basse trahison. Bernardino était cantonné avec sa compagnie à Mocale, village distant de Calvi d’environ trois milles. Un officier génois, Léonardo Giustiniano se concerta avec le maître de la maison où Bernardino était logé, et fit partir pendant la nuit son lieutenant avec une partie de la compagnie. Celui-ci assaillit Bernardino à l’improviste, tua sept des Corses qui se trouvaient avec lui, et le laissa lui-même si grièvement blessé qu’il mourut au bout de quelques jours.
Quant aux romanesques aventures du quatrième fils de Bernardino, appelé Pier’ Giovanni, il faudrait un volume pour les raconter. Banni de Corse par la justice française, pour avoir enlevé la fille d’un gentilhomme corse, il tomba, pour comble de malheur, entre les mains des Turcs qui l’emmenèrent en esclavage. Sampiero le rencontra en Alger et le ramena en Corse. Les hasards d’une rencontre le firent tomber aux mains du capitaine génois Francesco Giustiniano. Celui-ci, redoutant que Sampiero ne fût dans les environs et ne voulant pas s’exposer à se faire arracher une capture aussi honorable, le fit décapiter et envoya sa tête à Bastia pour y être exposée au bout d’une pique.
Telle est la version de Giustiniano même. Suivant Filippini, l’insolence de Pier’ Giovanni aurait précipité sa perte. Les Génois étaient accompagnés d’un détachement de cavalerie sarde. Dès qu’il se vit prisonnier, Pier’ Giovanni se tourna vers les gardes et leur dit: «Messieurs et honorables chevaliers, je vous prie de bien vouloir m’arracher la vie de vos propres mains pour ne pas me laisser tomber vivant entre les mains de mes ennemis.» Irrité de ce langage, Francesco Giustiniano descendit de cheval et poignarda de sa propre main Pier’ Giovanni. Dans la compagnie du capitaine Sorfaglio, qui était de la suite de Giustiniano se trouvait un soldat du nom de Luca Bonaparte. Nous aurons l’occasion de retrouver ce personnage.
Restait un frère: Orlando. Quoique d’esprit moins remuant, il eut la malechance d’être soupçonné également par Sampiero et par les Génois. Par crainte du premier, il se retira à Ajaccio où les seconds l’emprisonnèrent et lui appliquèrent la torture. «Outre la peine de la corde, dit Filippini, il subit encore le feu aux pieds et aux mains à deux reprises, et comme il ne fit aucun aveu on le laissa en prison pendant trois ans.»
Nous n’avons pas encore parlé des enfants de Paolo, le troisième fils d’Alfonso, sous les verrous, tout à l’heure à l’œuvre. Pour l’instant, revenons à Sampiero.
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Le 12 juin 1564, celui-ci débarqua avec vingt-cinq Corses et vingt-cinq Français. Quelques jours après il était à la tête d’une petite armée avec laquelle il soutint l’effort des troupes de la république, commandées par ses meilleurs généraux pendant trente mois.
Cette lutte dépassa en horreur toutes les précédentes. Les ennemis ne connaissaient plus de ménagements. Sampiero jetait les prisonniers en pâture à ses chiens; les Génois torturaient les Corses tombés entre leurs mains avant de les pendre; les femmes, elles-mêmes, se livraient sur les prisonniers à de monstrueuses cruautés. L’exaspération était à son comble. Les d’Oria brûlaient des villages entiers, malgré les efforts des Corses à leur service pour les en empêcher. Pour les insulaires, pas de neutralité possible; les habitants de Pozzo di Borgo, sommés de se rendre par un capitaine génois, répondirent par la bouche d’un de leurs chefs: «Dans un cas comme dans l’autre, nous serons brûlés, que ce soit par les gens de Sampiero ou par vous. Puisque notre sort est inévitable, nous préférons mourir de votre main que de celle de nos compatriotes.
Ils voyaient juste. Les Génois soupçonnant leur fidélité, mirent le feu à leurs maisons et comme ils s’enfuyaient vers le camp de Sampiero, celui-ci, les accusant d’espionnage, les fit dévorer par ses chiens.
A Vescovato, Sampiero jeta dans le feu les prisonniers génois, et poignarda de sa propre main les capitaines corses qu’il prit dans leurs rangs. Nous avons vu, à propos de la mort de Pier’ Giovanni d’Ornano, que les officiers Génois ne dédaignaient pas d’employer cette méthode à l’occasion.
Nous avons déjà dit que les instincts violents et la nature autoritaire de Sampiero furent cause de sa perte. Déjà plusieurs de ses compagnons, las de son despotisme, l’avaient abandonné. Au mois de novembre 1566, Sampiero, qui résidait alors à Vico, eut avec un de ses plus précieux lieutenants, Ercole d’Istria, une discussion qui s’échauffa. Celui-ci qui s’attendait à être mieux traité par Sampiero, lui garda rancune et résolut de le quitter.
Sampiero qui avait pénétré son dessein, le surveillait de près. Un jour, Ercole partit, mais Sampiero le rejoignit et le ramena à Vico «parce qu’il savait combien il avait à perdre au départ d’un pareil homme». Lorsqu’ils furent arrivés, Ercole demanda à Sampiero ce qu’il voulait faire de lui. Sampiero lui répondit qu’il voulait l’envoyer à la Cour de France pour servir ses intérêts et son honneur. Ercole ayant répliqué qu’il devait au moins le laisser aller dans sa maison pour y prendre des habits, Sampiero refusa, disant qu’il n’avait qu’à écrire qu’on les lui envoyât. Il écrivit donc chez lui pour les demander, mais, dans cette lettre, il glissa un pli à l’adresse de Raffaello Giustiniano qui commandait pour les Génois à Ajaccio. Il l’informait de tout de qui était arrivé et lui indiquait le jour où l’ambassade de Sampiero s’embarquerait dans le golfe de Sagone. Il pressait Raffaello d’envoyer par mer une troupe armée pour le faire lui-même prisonnier.
Raffaello, après avoir reçu la lettre d’Ercole, ne perdit point de temps; il envoya aussitôt plusieurs frégates du côté du port de Sagone. Ercole ne pouvait croire fermement que Sampiero eût dit la vérité en déclarant qu’il voulait l’envoyer en France. Cependant, on lui avait rapporté certain propos tenu par Sampiero qui ne laissait pas de doute sur sa destinée, s’il ne se rendait pas à ses désirs. Le chef ne parlait de rien moins que de le poignarder de sa propre main.
L’ambassade de Sampiero se composait de ses plus brillants compagnons: Léonardo da Casanova, plus tard maréchal de camp au service de la France, d’Anton’ Panovano de Pozzo di Brando, de Domenico Cataccinolo, riche bourgeois de Bonifacio, de Paris de San-Firenzo et d’Anton’ Francesco Cirnucolo, dit le Piovanello (petit curé) de Calvi. Avec eux, partait Ercole d’Istria qu’il recommandait chaudement au roi, espérant que, s’il revenait satisfait, il oublierait son ressentiment et serait, dans la suite, un appui sûr et fidèle. Il voulait surtout le mettre dans l’impossibilité de se rendre à Ajaccio parce qu’il redoutait de le voir passer à l’ennemi.
Sampiero se rendit donc à Sagone avec ses partisans; il fit d’abord embarquer ses ambassadeurs puis les trois hommes auxquels il avait en quelque sorte confié la surveillance d’Ercole. Il dit ensuite à celui-ci de joindre ses compagnons et ajouta que s’il refusait, il aurait lieu de s’en repentir. Ercole déplorant le côté délicat de sa situation si l’attaque qu’il avait provoquée se produisait, se décida à obéir.
Mais, à peine le bateau s’éloignait-il de Sagone que les soldats génois envoyés par Raffaello arrivaient par mer. Ceux-ci aperçurent le vaisseau des Corses encore peu éloigné du rivage, et comme le temps était fort mauvais, ils comprirent qu’il serait obligé de rebrousser chemin et s’arrêtèrent pour l’attendre. En effet, la tempête menaçant, ils le virent bientôt changer de direction et revenir vers la côte. Ils se cachèrent alors avec leur vaisseau, et, lorsque les Corses furent auprès d’eux, ils les assaillirent à l’improviste.
Ceux-ci, qui n’avaient à attendre aucun secours, se jetèrent à la nage pour gagner la côte. Les deux ambassadeurs, Léonardo et Antonpadovano seuls s’échappèrent; Cattaciuolo se noya. Ercole, Paris et le Piovanello furent pris et conduits à Ajaccio. Le commissaire général Fornari, récemment arrivé, reçut Ercole avec affabilité et fit jeter les deux autres en prison.
Sur-le-champ, on instruisit leur procès. Ercole d’Istria, courtoisement invité à dire ce qu’il savait, donna libre cours à son ressentiment et fit une déposition copieuse. Aux deux autres, on appliqua la torture.
Torture cruelle s’il en fut et qui me dura pas moins de huit jours. A la quatrième séance, le malheureux Piovanello était fou. Sans répondre aux questions qu’on lui adressait au cours des pires supplices, il chantait le _Gloria in excelsis_ et le _Miserere_.
Le cinquième jour, il dit au chancelier, chargé d’écrire sa déposition: «Toutes mes chairs seront brûlées, mais tout cela retombera sur ta tête.»
On lui étendit les pieds sur des charbons ardents; il se tourna alors vers le commissaire: «Seigneur Autome, dit-il, vous êtes le bienvenu et je suis votre serviteur.» Puis il perdit connaissance: «Il s’endormit, raconte le procès-verbal et quoiqu’on lui appliqua, pendant environ une heure, la question du feu, il ne répondit pas, persévérant dans un profond sommeil.»
Un matin, le geôlier le trouva mort dans sa prison. Depuis plusieurs jours, déclara cet homme, jour et nuit, il criait et chantait _à la façon des Corses quand ils se lamentent_. Il appelait le diable à haute voix et disait qu’il voulait se laisser mourir de faim et de froid. Il se couchait tout nu sur des boulets de canon qui étaient dans sa prison. (Ceci se passait dans la première semaine de janvier 1567).
S’il faut en croire Filippini, ces boulets auraient fourni au Piovanello le moyen d’échapper au bourreau. Ayant mis l’un de ces boulets dans une embrasure assez élevée au-dessus du sol, et plaçant l’autre à terre, juste au-dessous du premier, il s’étendit sur le pavé, appuya sa tête sur le boulet d’en bas comme s’il voulait dormir, puis, faisant tomber l’autre en se servant des cordons de ses chausses, il s’écrasa la tête.
Le 11 janvier 1567, le commissaire rendit le jugement suivant, dont l’horreur macabre dépasse l’imagination. Cette sentence fut prononcée, ironie navrante, _après invocation du nom de Notre Seigneur Jésus-Christ_, suivant la formule consacrée.
«1º Le cadavre de Gio Francesco Cernucolo, appelé le Piovanello de Calvi, sera extrait de la prison, attaché sur un mulet et transporté au lieu affecté aux exécutions pour y être suspendu à la potence par un pied, la tête tournée vers la terre.
«2º Paris de San-Firenzo est condamné à la mort naturelle. Le susdit Paris ne pouvant marcher, ses pieds ayant été brûlés, sera extrait de sa prison et conduit à un prêtre pour qu’il lui confesse ses péchés. Puis, il sera placé à cheval sur un mulet qui marchera côte à côte avec l’autre. Il sera conduit ainsi au-delà de la porte de cette ville, à l’endroit où est une batterie d’artillerie et là, il sera pendu par un pied, la tête en bas et, ainsi, sera arquebusé par les soldats. Ensuite, son cadavre sera transporté sur le mulet au lieu de justice pour y être attaché par un pied à la potence, la tête tournée vers la terre.»
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De la mort de ces deux hommes, Sampiero conçut une vive douleur. Les représailles ne se firent pas attendre. Le lendemain ou le surlendemain, un officier génois, Ettore Ravaschiere, tomba entre les mains des Corses. Ceux-ci le lièrent et lâchèrent sur lui quelques chiens des plus féroces qui commencèrent à le déchirer. Alors, le Génois se tournant vers Antonio de San-Firenzo qui commandait, lui dit qu’un soldat et un homme d’honneur ne devait pas souffrir sous ses yeux une pareille monstruosité. Sensible à ces reproches, Antonio fit éloigner les chiens et dit à Ettore qu’il n’avait pas à s’étonner d’être traité ainsi quand les Génois déployaient contre les Corses tant de rigueurs et de cruautés en recourant au meurtre, aux galères, à l’incendie et à d’autres traitements barbares; il lui reprocha la mort de Paris de San-Firenzo sur qui les génois avaient déchargé leurs arquebuses comme sur une cible; enfin, après tous ces reproches et beaucoup d’autres encore, il le tua d’un coup d’arquebuse. Lorsque le commissaire d’Ajaccio apprit cet événement, il infligea à un Corse, détenu dans la prison, le supplice qu’avait subi Paris de San-Firenzo.
La crainte qu’éprouvait Ercole d’Istria de tomber aux mains de Sampiero le fit hâter sa vengeance. Il y employa un religieux Corse, Fra Ambrogio da Bastelica et un autre individu du même village qui servait d’écuyer à Sampiero et qui en était très particulièrement aimé; on l’appelait la capitaine Vittolo. Raffaello Giustiniano était en relations quotidiennes avec ces différents personnages. Fra Ambrogio, à cause de son habit religieux, pouvait aller aisément à Ajaccio, sans que l’on s’étonnât de ses démarches. Vittolo lui-même, dit-on, s’y rendit parfois secrètement.
L’affaire, d’ailleurs, ne traîna pas. Le 13 janvier, Sampiero, qui résidait toujours à Vico, fut avisé que les habitants de la seigneurie della Rocca se disposaient à se révolter contre lui. «Quelques personnes, dignes de foi, écrit Filippini, prétendent que cet avis avait été envoyé à Sampiero par Fra Ambrogio, Ercole, Raffaello et Vittolo, qui avaient résolu de le faire périr, ce qui ne tarda pas à arriver, en effet.»
Pour se rendre dans la seigneurie della Rocca, Sampiero devait rejoindre la route d’Ajaccio à Sartène, au village de Cauro. Comme il se détournait légèrement de cet itinéraire, Vittolo, qui campait dans cet endroit avec une vingtaine d’hommes, fit en sorte que Sampiero le crût en danger et se portât à son secours. Les Génois avaient groupé non loin de là, dans la plaine de Campoloro, toute leur cavalerie et une infanterie «aussi nombreuse que possible». Raffaello Giustiniano commandait la cavalerie; avec lui se trouvaient Ercole d’Istria et les cousins de Vannina, Michel’ Angelo, Gio-Antonio et Gio-Francesco d’Ornano, fils de Paolo (troisième fils d’Alfonso).
Michel’ Angelo était le lieutenant de Giustiniano: il partit en avant avec ses frères, quelques cavaliers et une compagnie de fantassins. Les deux troupes ennemies engagées dans un défilé se rencontrèrent plus tôt qu’elles ne s’y attendaient. Sampiero, constatant l’inégalité de la lutte, ordonna à son fils de s’enfuir et à sa troupe de battre en retraite. Suivant son habitude, il restait à l’arrière-garde et protégeait la retraite.
Giovan’ Antonio d’Ornano le joignit le premier. Sampiero fondit sur lui et lui tira à bout portant un coup d’arquebuse qui ne le blessa que légèrement à la gorge. Sampiero prit une autre arquebuse et voulut en finir avec Giovan’ Antonio, mais le coup ne partit pas. On raconta que Vittolo avait mélangé de la terre à la poudre qui chargeait les armes de Sampiero. Giovan’ Antonio se rapprocha alors de son ennemi et tenta de le saisir par le milieu du corps; mais celui-ci se servant alors de son arquebuse comme d’une massue, en porta un coup si vigoureux sur la tête de Giovan’ Antonio que ce dernier en fut étourdi et faillit tomber de cheval. Néanmoins, il eut encore la force d’enlacer son adversaire; tous deux luttaient, faisant des efforts pour se désarçonner, quand Michel’ Angelo d’Ornano accourut au secours de son frère. Il porta, dit-on, à Sampiero, un coup d’épée qui le blessa au front. Sampiero, aveuglé par le sang, fut jeté à bas de son cheval par les frères Ornano et criblé de coups d’épée. Selon une autre version, il aurait été frappé par derrière d’un coup d’arquebuse qui l’aurait traversé de part en part.
Cette version était fort contestée par Michel’ Angelo et ses frères qui entendaient partager entre eux trois, à l’exclusion de tout autre, la somme promise à qui ferait périr Sampiero--«parce que, disaient-ils, eux trois seulement, sans reculer devant la grandeur du péril, avaient mis fin à la guerre de Corse en tuant l’irréconciliable ennemi de la république, car, c’étaient eux trois, et nul autre, qui l’avaient frappé.»
«Mais les soldats génois alléguaient que pendant que les cavaliers étaient aux prises, c’étaient eux-mêmes qui, en tirant des coups d’arquebuse d’un endroit fort avantageux, avaient frappé Sampiero dans le flanc et l’avaient tué.» On fit une enquête. Le collet et la chemisette de drap portés par Sampiero étaient percés de tant de trous que des experts ne purent se prononcer.
Michel’ Angelo trancha la tête de Sampiero et la rapporta en triomphe à Ajaccio (17 janvier 1567). On ne saurait croire aux transports des Génois à la nouvelle de sa mort, si nous n’en trouvions la preuve authentique dans la correspondance des officiers: «Dieu soit loué! commence le commissaire général Fornari, dans sa lettre au Sénat. Ce matin, j’ai fait mettre la tête du rebelle Sampiero sur une pique à la porte de la ville et une jambe sur le bastion; je n’ai pu réunir le reste du corps, parce que les cavaliers et les soldats ont voulu en avoir chacun un morceau pour piquer à leurs lances en guise de trophées.»
LE CAPORAL BONAPARTE
Par suite de quelles circonstances le capitaine Giovan-Antonio d’Ornano en vint-il à souffleter sur la voie publique Luca Bonaparte, caporal dans l’armée génoise? Les dépositions faites par les témoins, lors du procès qui en résulta, offrent de trop sensibles différences pour qu’il se puisse rien affirmer. D’après le capitaine, Luca aurait appliqué l’épithète de traîtres à la collectivité des Corses et, en riposte, Ornano avait détaché sur la face du caporal un soufflet retentissant.
Giovan-Antonio était un homme de mœurs violentes, et, depuis la mort du terrible chef corse Sampiero, que lui et ses frères avaient tué de leurs propres mains, l’orgueil et la jactance des Ornano ne connaissaient plus de limite; car ils estimaient que l’importance du service rendu par eux à la république devait leur assurer à jamais l’impunité.
Au reçu du soufflet, Luca, bondissant, avait porté la main à son épée, mais avant qu’il eût pu s’en servir, trois compagnons de Giovan-Antonio--tous Ornano--dégaînaient, et l’un d’eux, qui jadis avait eu les pieds brûlés, en subissant la torture, brandissait sur la tête du caporal le bâton dont il se servait ordinairement pour s’appuyer, geste que l’instruction lui reprocha.
L’affaire prenait un caractère de haute gravité; car déjà Corses et Génois se rangeaient qui d’un côté, qui de l’autre; et Ajaccio était une ville où les rixes dégénéraient le plus souvent en batailles. La présence d’esprit d’un officier supérieur de l’armée génoise, Fabrizio Spinola, arrêta le sang prêt à couler; il fit emmener sur-le-champ Luca Bonaparte et ajourna l’arrestation de Giovan-Antonio, qui se trouva fort surpris lorsqu’il fut invité, le lendemain, à se rendre auprès du commissaire. Celui-ci, après l’avoir retenu quelque temps, l’autorisa, moyennant une caution assez forte, à garder les arrêts dans sa maison. Ce dont les Ornano se trouvèrent fort irrités; et, sur un ton gouailleur et impertinent, ils demandèrent la mise en liberté de leur frère: «Parce que nous avons tué Sampiero de Bastelica, chef des rebelles, dirent-ils, voilà que nous sommes les assassins de Luca Bonaparte, soldat de la garnison d’Ajaccio. Giovan-Antonio a souffleté un soldat. Eh bien! d’après les statuts criminels de Corse, ce fait est passible d’une amende de dix à cent livres. Il paiera son amende, mais, pour Dieu, qu’on le laisse tranquille!...» Les petits ont toujours tort; les supérieurs de Luca l’engagèrent à faire la paix avec les Ornano, et comme, jugeant tout arrangement dans ce sens indigne d’un soldat, il ne s’y décidait pas, on l’expédia sur Calvi avec quelque avancement (1572).
* * * * *
Plusieurs années avaient passé, et l’aventure du caporal Bonaparte était oubliée, quand, un matin, les domestiques de Giovan-Antonio trouvèrent sur le seuil de la maison leur maître expirant, la main gauche collée à une blessure qui lui déchirait le flanc, la main droite traversée d’un poignard brisé. On remarqua en outre sur la porte une traînée de sang partant à hauteur d’homme d’une tache d’un rouge plus noir, figurant un astérisque ou l’empreinte de cinq doigts écartés. En regardant de plus près, on retrouva la pointe du poignard enfoncée dans le bois de la porte à l’endroit figurant la paume de la main. Alors on comprit que le capitaine avait été littéralement cloué à sa propre demeure.
Il expira sans avoir prononcé une parole. Le commissaire d’Ajaccio ouvrit une enquête; mais la ville était peuplée de trop de gens ayant à se plaindre de Giovan-Antonio pour qu’on pût donner préférence à l’un d’eux. Un réfugié français de Toulon, marié à une bohémienne se livrant à divers métiers inavouables, fut cependant arrêté, mais peu de temps, car il établit par témoins qu’il était resté jusqu’à l’aube à une veille mortuaire. Il ajouta, qu’assez avant dans la nuit, Giovan-Antonio était venu quérir chez lui des simples pour se soulager d’un mal de dents.
L’enquête, poussée sans aucun zèle, n’aboutit pas. Les Ornano soupçonnèrent du meurtre une famille de Bastelica avec laquelle ils restèrent en inimitié pendant vingt ans. Cependant, certains se remémorèrent le soufflet donné par Giovan-Antonio au caporal Bonaparte, et de nouvelles rumeurs circulèrent relativement à la mort de celui-là.
Luca, venu secrètement à Ajaccio, après s’être informé des habitudes de Giovan-Antonio, apprit que le capitaine avait accoutumé, certaines nuits, de passer quelques heures dans l’hospitalière maison. Cette fois justement, Luca dut attendre son ennemi jusqu’à l’aube; d’aucuns dirent qu’il était caché lui-même chez la bohémienne, et que, lorsqu’il entendit Ornano se préparer à partir, il courut d’une haleine se blottir sous le porche où il avait médité d’accomplir sa vengeance.
Le duel--s’il y eut duel--ne dura pas longtemps; selon les uns, Giovan-Antonio, se sentant blessé, s’efforça de se rapprocher du portail, et, à sa surprise, vit que Luca lui laissant le champ libre, prenait le côté opposé; un coup d’épée dans le flanc le précipita contre la porte les bras étendus, désarmé.